‹ La fiancée. L'officier de FortuneChapitre 63 sur 96 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Un jour, n'importe qnaiid, quelques bons conipagno::s Prirent leur rendez-vous dans un de nos vallons ; Jamais on n'avait vu, descendant des raoniagues. De plus fiers maraudeurs inonder nos campagnes. Ils élaient tous couveris du tartan montagnard ; Us avaient la clayniore avec un long poignard, Le jupon court, la large et la toque écossaise. Meston.

OS voyageurs étaient alors au pied d'une montagne couverte d'une foret d'antiques pins d'Ecosse, dont les cimes, étendant leurs rameaux stériles du côté du couchant, étaient encore frappées des derniers rayons du soleil. Au centre de ce bois s'élevaient les tours , ou plutôt les cheminées, de la maison ou château, comme on l'appelait, qui était le terme du voyage.

Suivant l'usage du temps, quelques bâtiments étroits se croisant et se coupant les uns les autres, formaient le principal corps de logis. On y avait ajouté , dans les angles , de petites tours qui ressemblaient beaucoup à des poivrières ' , et qui avaient valu à Darnlinvarach le titre

i. Celte comparaison, que nous avons déjà vue emidoyéc dans Waveiley, mérite une cxidicaiioii; ear les poivrières ne sont pas dans tous les pays, comme en Angleterre, de petites lioutcilles de forme I iiiide et obionguc, avec nn couvercle en argent percé de petits trous par où le poivre s'éi'happc graiu a t;iain.

L'OFFICIER DE FORTUNE. Sn^V

honorable de château. Il y avait encore les bâtiments destinés aux offices, et le tout était entouré d'un mur de terre très-peu élevé.

A mesure qu'ils approchaient , nos voyageurs reconnaissaient divers travaux qu'on avait faits récomment pour ajouter à la force de la place, précaution probablement prise à cause du peu de sécurité qui régnait dans ces temps de troubles : on avait percé dans le mur de clôture et dans différentes parties des bâtiments , des meurtrières pour le service de la mousqueterie; toutes les fenêtres étaient garnies de gros barreaux de fer croisés comme les grilles d'une prison; la porte de la cour était fermée, et ce ne fut qu'après qu'on eut fait décliner le nom des hôtes qui arrivaient, qu'un des deux battants fut ouvert avec précaution par deux robustes Highlanders armés de toutes pièces, qui, comme Bitias et Pandarus dans l'Enéide , semblaient prêts à défendre l'entrée contre tout ennemi qui tenterait d'y pénétrer.

En entrant dans la cour, ils y remarquèrent encore d'autres préparatifs de défense; des échafauds avaient été établis le long des murailles pour faciliter l'usage des armes à feu ; et un de ces petits canons nommés fauconneaux avait été placé sur la plate-forme de chacune des tourelles.

Des domestiques portant le costume, les uns des Highlands, les autres des Lowlands , sortirent à l'instant de la maison , et s'avancèrent vers les étrangers , soit pour prendre leurs chevaux et les mener à l'écurie, soit pour conduire les nouveaux venus en présence de leur maître. Mais le capitaine Dalgetty refusa de confier à qui que ce fût le soin de son cheval.

— C'est ma coutume, mes amis, de prendre soin moi-même de Gustave (car c'est le nom que je lui ai donné, celui de mon invincible maître). Nous sommes de vieux amis, des compagnons de voyage, et comme j'ai besoin du service de ses jambes, il est juste que je lui prête celui de mes bras quand il lui est nécessaire. — Et sans autre apologie, il prit avec son coursier le chemin de l'écurie.

Ni lord Menteith ni les deux hommes de sa suite n'eurent les mêmes égards pour leurs montures, et, les abandonnant aux domestiques, ils entrèrent dans la maison. Sous la voûte d'un grand vestibule obscur ■îtait un énorme tonneau de two-penny-ale ', devant lequel étaient placé? deux ou trois quaighs ou gobelets de bois , au service, à ce qu'il paraissait, de quiconque voudrait en faire usage. Lord Menteith en prit un , tourna lo robinet, emplit sa tasse , la vida sans cérémonie, et

*. Two pcnny-ale, pelitc bière.

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la passa ensuite à Andersen, qui suivit l'exemple de son maître, mais qui commença d'abord par rincer sa coupe avec quelques gouttes de bière qu'il jeta ensuite.

— Que diable a-t-elle donc?* s'écria Donald, vieux montagnard qui était depuis bien longtemps au service de la famille; est-ce qu'elle ne peut pas boire après son maître sans rincer sa tasse et sans perdre notre bière? Qu'elle s'en aille au diable !

— J'ai été élevé en France , répondit Andersen , et dans ce pays personne ne boit dans la même coupe après un autre , si ce n'est après une jeune dame.

— Au diable cette délicatesse î répliqua Donald; si la bière est bonne, qu'importe que la barbe d'un autre ait trempé dans le quaigh avant la vôtre ?

Le compagnon d'Anderson but sans observer le cérémonial qui avait donné lieu à la boutade de Donald, et tous deux suivirent leur maître dans une grande salle voûtée , qui servait en même temps de salle à manger et de salon de compagnie dans une maison des Highlands. Cette pièce était éclairée par un grand feu de bois qui brûlait dans une énorme cheminée au bout de l'appartement, et utile même au cœur de l'été, attendu l'humidité qui y régnait. Vingt ou trente boucliers, autant de claymores, des couteaux de chasse, des fusils, des piques, des haches de Lochaber, des arcs , des casques , des cottes d'armes et des armures de toute espèce garnissaient les murailles, auxquelles elles étaient suspendues confusément, et auraient fourni de l'amusement pour un mois aux membres d'une société moderne dantiquaires. Mais à l'époque dont nous parlons les yeux étaient trop familiarisés avec ces objets pour qu'on y fit beaucoup d'attention

Sur une grande table de bois de chêne , grossièrement façonnée , le vieux Donald, après avoir placé, du coté de la cheminée, du lait , du beurre , du fromage de lait de chèvre , un pot de bière et un flacon d'usquebaugh, invita lord Menteith à se rafraîchir en attendant le dîner. Un autre domestique faisait les mêmes préparatifs à l'autre bout de la table pour les deux serviteurs du jeune comte; car à cette époque les domestiques mangeaient à la table de leurs maîtres, quel que pu» être le rang de ceux-ci , et la distinction entre eux paraissait suffisamment marquée par le côté de la table qu'ils occupaient. Pendant ce temps, lord Menteith s'était approché du feu , et s'était placé gous le manteau

i. Elle pour il, location familière aux Higlilandcrs, que "ous avons plus d'une fois remarutice (tau Roù-Rcy.

de la cheminée, tandis que ses deux domestiques étaient à une dislance respectueuse.

— Anderson, dit le comte, que pensez-vous de notre compagnon de voyage?

— Je crois que c'est un homme qui ne manque ni d'expérience ni de bravoure. Je voudrais que nous eussions une vingtaine d'officiers semblables pour les mettre à la tête de nos Hibernois *.

— Je ne pense pas tout à fait comme vous, Anderson ; je regarde ce drôle comme une de ces sangsues qui , s'étant gorgées de sang en pays étranger, viennent maintenant pour s'engraisser de celui de leurs concitoyens. Ces soldats mercenaires sont une honte pour la profession des armes. C'est grâce à eux que le nom écossais est déshonoré dans tonte l'Europe; qu'on nous considère comme des gens qui n'ont ni honneur ni principes, qui ne songent qu'à la paie qu'ils reçoivent, qui sont toujours prêts à changer de parti suivant que leur intérêt l'exige, et dont la soif pour le pillage est insatiable. C'est à cet esprit que nous devons en partie ces dissensions intestines qui nous font tourner nos armes contre notre propre sein. Je ne sais si , en écoutant l'histoire de ce gladiateur dont le bras est à vendre, je n'avais pas autant de peine à réprimer le mépris qu'il m'inspirait qu'à ne pas rire de son impudence.

— Vous m'excuserez , Milord , répondit Anderson , si, dans les circonstances présentes, je vous recommande de cacher au moins une partie de cette généreuse indignation. Nous ne pouvons malheureusement venir à bout de notre glorieuse entreprise sans prendre des coopérateurs qui agissent d'après des m.otifs moins relevés que les nôtres. Nous avons besoin du secours de gens semblables à notre ami le soldado; et, pour parler le jargon biblique du parlement anglais, les fils de Zerniah sont trop nombreux pour nous.

— Je continuerai donc à dissimuler autant qu'il me sera possible, et cependant je voudrais du fond du cœur qu'il fût à tous les diables.

— N'oubliez pourtant pas, Milord, que pour guérir la blessure faite par un scorpion , il faut en écraser un autre sur la plaie... Mais chut I 4Dn pourrait nous entendre.

On vit alors entrer dans la »alle un Highlander armé de toutes pièces , que son air de fierté et la plume qui décorait sa toque annonçaient pour être d'un rang supérieur. Il s'avança lentement vers la table.

— Comment vous portez-vous, Allan? lui demanda lord Henteith.

i. Pour Teagues, sobriquet donné aux Irlandais. On appelle aussi l'Iriands Teaguelana.

Allan ne lui fit aucune réponse.

— Il ne faut cas lui parler à présent, dit le vieux Donald à demivoix.

Le Highlander s'approcha du feu, se laissa tomber sur un banc, fixa les yeux sur le foyer, et parut enseveli dans de profondes réflexionî. Ses yeux noirs, ses traits sauvages, son air d'enthousiasme, annonçaient un homme qui , profondément occupé de l'objet de ses méditations, n'accordait que peu d'attention aux objets extérieurs. Son air austère et sombre, qui était peut-être le résultat d'une vie solitaire et ascétique, aurait pu , dans un habitant des Lowlands, être attribué au fanatisme rehgieuxj mais les montagnards écossais à cette époque étaient rarement attaqués de cette maladie de l'âme, si commune alors dans toute la Grande-Bretagne. Ils avaient pourtant des superstitions qui leur étaient particulières, et qui , couvrant souvent leur esprit d'un épais brouillard, produisaient sur eux le même effet que le puritanisme sur leurs voisins.

— Il ne faut pas, répéta Donald à lord Menteith à voix basse, que Votre Honneur parle en ce moment à Allan; le nuage est sur son esprit.

Le comte lui fit un signe de tête annonçant qu'il comprenait, et ne fit plus attention au montagnard.

Tout à coup celui-ci se leva ; et se tournant vers Donald : — N'ai-je pas dit qu'il viendrait quatre personnes? pourquoi n'en vois-je que trois ?

— Vous l'avez dit, Allan, répondit le vieux domestique, et vous ne vous êtes pas trompé. Le quatrième est arrivé : il est à l'écurie, couvert de fer des pieds à la tête comme une écrevisse de son écaille. Lui préparerai-je une chaise près de lord Menteith, ou à l'autre bout de la table avec ces braves gens?

Le comte répondit lui-même à cette question en lui faisant signe de le placer près de lui.

— Et le voici justement qui vient , ajouta Donald en voyant Dalgetly entrer dans la chambre. J'espère, Messieurs, que vous prendrez un morceau de pain et de fromage pour vous mettre en appétit , comme nous disons dans nos vallons, en attendant que le dîner soit prêt, et que le Tiernach ' revienne de la montagne avec ses amis du midi. Alors vous pourrez juger si Dougald-Cook - sait apprêter un plat de venaison.

1. Titre donné aux cliefs de clun chez les nionlagnanls écossais, si. Douijald-lc-cuibiiiier.

Cependant le capitaine, étant entré dans la salle, s'approcha de lord ^îenteith, et s'appuya sur le dos de la chaise qui lui avait été préparée près de celle destinée au comte. Anderson et son compagnon, à l'autre boui de la 'able, attendaient avec respect qu'on leur permît de s'asseoir, et trois ou quatre Highlanders, sous les ordres du vieux Donald, étaient debout, prêts à servir les étrangers.

Au milieu de ces préparatifs, Allan se leva une seconde fois, et prenant une lampe qu'on avait placée sur la table, l'approcha du visage de Dalgetty et considéra tous ses traits avec la plus grande atlention.

— Sur mon honneur, dit Dalgetty en secouant la tête d'un air mécontent quand Allan eut fini son examen , je réponds que ce gaillard et moi nous nous reconnaîtrons si jamais nous nous revoyons une seconde fois.

Cependant Allan s'avança vers l'autre bout de la table, et ayant, à l'aide de sa lampe, soumis au même examen Anderson et son compagnon, resta un moment comme enseveli dans ses réflexions j puis, se frappant le front , il prit Anderson par le bras avant que celui-ci pût lui opposer aucune résistance, le conduisit vers le haut bout de la table, ou plutôt l'y traîna , et lui fit signe de s'asseoir sur la chaise préparée pour Dalgetty ; saisissant enfin celui-ci par le bras sans plus de cérémonie, il le poussa brusquement vers l'extrémité inférieure.

Le capitaine , irrité de cette conduite , avait voulu résister ; mais, quoiqu'il fîit lui-même vigoureux, sa force n'était pas comparable à celle du géant montagnard , qui le lança en quelque sorte avec tant de violence qu'il tomba sur le carreau et fit retentir toute la salle du bruit de son armure. Dès qu'il se fut relevé, son premier mouvement fut de tirer son épée et de courir contre Allan, qui, les bras croisés sur sa poitrine, semblait attendre son attaque avec une indifférence dédaigneuse. Les Highlanders qui étaient présents saisirent parmi les armes suspendues le long de la muraille la première qui leur tomba sous la main, et lord Menteith se précipita au-devant du capitaine pour l'arrêter.

— Il est fou , lui dit-il à demi-voix , complètement fou , et vous ne le seriez pas moins si vous vous querelliez avec lui.

— Si vous m'assurez, lui répondit Dalgetty, qu'il n'est pas mentis c(Mpos, ce que son air et sa conduite semblent prouver, l'affaire en finira là; car un fou ne peut ni faire une insulte ni en donner satisfac- ;ion. Mais, sur mon âme , il est heureux pour lui que je n'aift pas eu deux bouteilles de vin du Rhin dans la tête et mes pistolets à ma ceinture. C'est pourtant dommage qu'il ait l'esprit dérangé : car il semble

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avoir une grande force de corps ; il serait en état de manier la pique, le jnorgenstern % et toute autre arme que ce puisse être.

La paix étant ainsi rétablie, on se mit à table, et le capitaine reprit la place qui lui avait d'abord été destinée. Allan , retiré sur le banc près du feu , semblait absorbé dans de profondes réflexions, et il ne songea plus à rien changer à cet arrangement. Lord Menteith , voulant écarter le souvenir de ce qui venait de se passer, se hâta de chercher quelque sujet de conversation; et s'adressant au vieux montagnard: — Ainsi donc , Donald, lui dit-il , le laird est dans les montagnes avec quelques amis?

— Oui , Votre Honneur, oui ; il est dans les montagnes avec deux cavaliers saxons, c'est-à-dire avec sir Miles Musgrave et Christophe Hall, qui viennent tous deux du Cumraik, comme je crois qu'on appelle ce pays'^.

— Hall et Musgrave! dit Menteith en jetant un coup d'œil à Anderson ; précisément les hommes que nous désirons voir.

— Quant à moi , reprit Donald, je voudrais ne les avoir jamais vus; car ils ne viennent ici que pour la ruine de la maison.

— Que dites-vous donc, Donald! Vous n'avez pas coutume d'être si chiche de votre bœuf et de votre bière. Tout Anglais qu'ils sont, ils ne mangeront pas tous les bestiaux qui paissent sur vos collines.

— Du diable si je m'inquiète de ce qu'ils mangeront! ils avaleraient tout ce que nous possédons, que nous ne mourrions pas de faim; nous avons ici de braves Highlanders qui ne nous laisseront manquer de rien, tant qu'il se trouvera une vache ou un mouton dans le comté de Perlh. Ce n'est pas cela, Votre Honneur, c'est bien autre chose, ma foi, ni plus ni moins qu'une gageure.

— Une gageure! répéta lord Menteith d'un ton de surprise.

— Oui, sur ma foi, dit Donald qui n'avait pas moins d'envie de conter ses nouvelles (jue lord Menteith de les apprendre. Mais, comme Votre Honneur est un ami de la maison , et que d'ici à une heure vous ne l'apprendrez que de reste, autant vaufque je vous le dise d'avance. Vous saurez donc que la dernière fois que le laird alla en Angleterre, ce qui lui arrive plus souvent que ses amis ne le voudraient , il dînait

1. C'élail ane sorte de massue dont on se servait aa commencement da seizième siècle ponr la

défense des brcclies et des iiiurailles. Quand les Allemands insultèrent des soldais écossais, alors assiégés dans Slralsund , en disant qu'ils avaient appris qu'il leur arrivait du Danemark un vaisseau chargé de pipes, — un de yios soldats, dit le colonel Robert Monroe, leur montra de dessus les nmrailles un raorgenstern fait d'un gros bâton cerclé en for, comme le manche d'une hallebarde, et armé par le J")ut d'une grosse boule garnie de pointes de fer, en leur disant : Voici nue des pipes avec lesquelles nous vous fendrons le crâne quand vous monterez â l'assaut. S. Les Écossais appelaient Cumraik le comté de Cumberland.

un jour chez ce sir Miles Musgrave , où il y avait sur la table six chandeliers qu'on dit deux fois plus grands que ceux qui sont dans l'église de Dumblane , et ils n'étaient ni de fer ni de cuivre, Votre Honneur, mais de bel et bon argent massif; si bien qu'ils commencèrent à goguenarder et à dire au laird que dans son pauvre pays on ne trouverait point de pareilles richesses. Le laird voulut soutenir l'honneur de son pays, et jura en bon écossais que rien que dans son château il y avait plus de chandeliers, et des chandeliers plus précieux qu'on en ait jamais vus dans une salle du Cumberland, si Cumberland ce pays-là s'appelle.

— C'était du patriotisme, dit lord Menteith.

— Sans doute , Votre Honneur. Mais le laird aurait mieux fait de se mordre la langue et de fermer la bouche ; car il Aiut que vous sachiez que si vous dites à un Saxon quelque chose qui soit tant soit peu extraordinaire, une gageure est au bout, aussi vite qu'un maréchal des Lowlands attacherait un fer au pied d'un cheval dc^ montagnes. Il fallait donc que le laird se rétractât, ou qu'il acceptât une gageure de deux cents marcs d'argent : et c'est ce qu'il fit, car il aurait été honteux pour lui de reculer devant des Saxons. Mais à présent conninent faire ? C'est là l'embarras , et je crois que c'est ce qui fait que le laird tarde si longtemps à revenir.

— Ma foi, Donald, dit lord Menteith, d'après ce que je connais de l'argenterie de la famille , je crains fort que votre maître ne perde la gageure.

— Vous le craignez! vous pouvez bien en faire serment; mais trouvera-t-il l'argent pour la payer? Il fouillerait dans vingt bourses que cela ne lui suffirait pas. Je lui avais conseillé de descendre dans le puits de la tour les deux Saxons et leurs domestiques, et de les y laisser jusqu'à ce qu'ils annulassent la gageure de bonne volonté ; mais il ne veut pas en entendre parler.

AUan se leva tout à coup , s'avança vers la table , et interrompit la conversation en disant à Donald d'une voix de tonnerre : — Comment osez-vous donner à mon frère un conseil si déshonorant? Comment osez-vous diie qu'il perdra cette gageure, ou toute autre qu'il lui plaira de faire?

— Bien certainement, Allan M'Aulay, répondit le vieux domestique, ce n'est pas au fils de mon père qu'il appartient de contredire le fils du vôtre. Je ne demande pas mieux que le laird gagne sa gageure ; mais tout ce que je sais, c'est que du diable s'il y a dans la maison un chandelier ou quelque chose qui y ressemble, si ce n'est les deux

vieilles branches de fer qui sont là à la cheminée depuis le temps du laird Kenneth, et les deux bougeoirs d'étain que votre père a fait faire il y a près de trente ans par Willie Winkie le chaudronnier. Quant à l'argenterie , du fiable si j'en ai jamais vu une autre pièce dans la mai'^cn que la vieille tasse de feu votre mère, encore y manque-t-il l'anse et le couvercle.

— Paix, vieillard! dit AUan d'un air de fierté ; et vous, Messieurs, si vous avez fini de vous rafraîchir, passez dans un autre appartement, afm que je puisse préparer celui-ci pour la réception de nos hôtes du sud.

— Allons , allons ! dit Donald à lord Menteith en le tirant par la manche , et jetant un coup d'œil sur Allanj je vous ai dit que son heure est venue, et il ne faut pas le contrarier.

Lord Menteith se leva de table à l'instant : le capitaine en fit autant , et le vieux Donald les conduisit dans une salle voisine , tandis que l?«i deux domestiques du comte suivirent à la cuisine les autres montagnard*-

A peine lo*dMc-.iteith et son compagnon étaient-ils entrés dans l'appartement où on les avait conduits, que le maître de la maison, Angus M'Aulay, y arriva avec deux hôtes anglais : les démonstrations de joie furent réciproques et générales; car le comte connaissait parfaitement les deux Anglais, et le capitaine Dalgetty, présenté par lord Menteith, fut parfaitement accueilli par le laird. Mais, après la chaleur du premier moment , le comte ne put s'empêcher de remarquer que le front de son ami des Highlands était couvert d'un nuage.

— Vous avez sans doute appris , dit Cristophe Hall , que tous nos beaux projets dans le Cumberland sont à vau-l'eau ; nos milices n'ont pas voulu entrer en Ecosse, et les partisans du Govenant dans les comtés du midi ont l'oreille trop fine pour qu'on puisse y parler; de sorte que , sachant qu'il y aura de la besogne , Musgrave et moi , plutôt que de rester chez nous les bras croisés , nous sommes venus pour faire la campagne avec vous.

— Je me Halte que vous arrivez avec des troupes , des armes , des munitions, et surtout de l'argent, dit lord Menteith en souriant.

— Rien qu'une quarantaine d'hommes que nous avons laissés au village voisin , répondit sir Miles Musgrave , et ce n'est pas sans peine que nous les avons déterminés à nous suivre jusque-là.

— Quant à l'argent , dit son compagnon , nous n'en sommes pas très-chargés; mais nous espérons toucher une petite somme de notre cher hôte.

Le rouge monta au visage du laird ; et , tirant à part lord Menteith, il lui dit qu'il était presque honteux d'avoir à lui faire part d'une folle gageure qu'il avait faite. Il allait entrer dans plus de détails, quand le comte , retenant à peine un sourire , lui dit : — Je sais cela ; Donald m'a tout appris.

— Que le diable emporte le vieux bavard ! s'écria Mac-Aulay : il s'agirait de la vie d'un homme qu'il ne pourrait se taire. Mais je sais, Milord , que cette affaire ne sera pas pour vous un sujet de plaisanterie. Je compte sur votre secours, comme ami de notre famille, pour m'aider dans cette circonstance , et me prêter une bonne partie de la somme dont j'ai besoin; car, pour ne vous rien déguiser, j'aimerais mieux devenir covenantaire que de me trouver en face de deux Saxons sans les avoir payés. Et dans tous les cas je n'en serai pas quitte à bon marché ; car il m'en coûtera mon argent pour faire rire à mes dépens.

— Vous pouvez bien croire, cousin, dit lord Menteith, que dans un moment comme celui-ci, je n'ai pas plus d'argent qu'il ne m'en faut; soyez pourtant bien assuré que je m'efforcerai de vous aider autant qu'il me sera possible , par égard pour notre parenté , pour notre voisinage , pour notre amitié.

— Je vous remercie, je vous remercie mille fois, dit Angus Mac- Aulay en lui serrant la main ; au surplus , cet argent sera employé pour le service du roi ; qu'importe donc qu'il sorte de leur poche , de la vôtre ou de la mienne? Nous sommes tous les enfants d'un même père , à ce qu'il me semble ; mais il faut que vous m'aidiez à sortir d'embarras, sans quoi, comme je vous le disais, je pars à l'instant pour joindre l'armée du Covenant : je ne puis supporter l'idée de m'asseoir au haut bout de ma table pour y être regardé comme un fanfaron ou un mendiant, quand Dieu sait que je n'ai eu d'autre dessein que de soutenir l'honneur de mon pays.

A peine finissait-il de parler que Donald entra. Bien loin d'avoir l'air triste et sombre qu'aurait dû lui inspirer l'idée de la gageure que son maître allait avoir à payer, sa figure était épanouie, et il semblait triompher, — Messieurs, dil-il, le dineresl servi; et ajouta-t-il en élevant la voix avec une emphase gutturale, les chandeliers sont en place. — Que diable veut-il dire? dit Musgrave en regardant son compagnon.

Les yeux de lord Menteith faisaient aussi cette question au même instant à Mac-Aulay, qui n'y répondit qu'en secouant la tête d'un air d'abattenii.'nt.

Une querelle de politesse sur la préséance les retarda quelques instants. Lord Menteilh, attendu qu'il se trouvait dans son pays, chez des amis et presque dans sa famille, insista pour céder 1p. place à laquelle son rang lui donnait droit. Les deux Anglais entrèrent donc les premiers dans la salle du festin, où un spectacle inattendu les surprit. La grande, table de chêne était couverte de viandes de toute es pèce, des chaises étaient placées tout autour pour les convives, et derrière chaque siège se tenait debout un Highlander de haute stature, complètement armé et équipé à la mode du pays, tenant de la main droite une claymore nue, la pointe baissée vers la terre, et de la gauche une torche de sapin allumée et jetant une lueur resplendissante. Ce bois, qui croît dans les marais , est si plein de térébenthine , que , lorsqu'il est sec et fendu , les Highlanders s'en servent souvent en guise de chandelles. Ce spectacle imprévu et tout nouveau devenait encore plus imposant à la clarté rougeâtre que répandaient les torches, et qui faisait ressortir la physionomie sauvage, le costume bizarre et les armes étincelantes des montagnards.

Avant que les deux étrangers fussent revenus de leur surprise, Allan MaC'Aulay s'avança vers eux, et leur désignant de la main les porteurs de torches, leur dit d'un ton grave et sentencieux : — Vous voyez, Messieurs , les chandeliers de la maison de mon frère , ceux qui conviennent à notre antique famille; aucun de ces hommes ne connaît d'autre loi que les ordres de son chef; oseriez-vous leur comparer l'or le plus précieux qu'on puisse tirer d'une mine? Qu'en dites-vous, Messieurs? votre gageure est-elle gagnée ou perdue?

— Perdue , perdue, s'écria gaiement sir Miles Musgrave ; mes chandeliers d'argent ont été fondus, ils sont en ce moment à cheval dans le village voisin, et je voudrais que les drôles que j'ai enrôlés avec le prix qu'ils ont produit valussent la moitié de ce que valent ces braves gens. Vous allez être payé à l'instant, ajouta-t-il en s'adressant à Mac- Aulay : ce paiement fera une brèche aux finances de Hall et aux miennes, mais il faut acquitter ces dettes d'honneur.

— Que la malédiction de mon père tombe sur son fils , s'écria Allan , s'il reçoit de vous un seul denier ! il suffit que vous reconnaissiez que vous n'avez pas le droit de rien exiger de lui. -

Lord Menteith se déclara du même avis. Mac-Aulay dit que toute cette aflaire était une folie dont on ne devait pas s'occuper plus longtemps : et les deux Anglais , après avoir insisté quelques instants par politesse, se laissèrent persuader de garder leur argent, et consentirent à regarder la chose comme une plaisanterie.

— Maintenant, Allan, dit Mac-Aulay, faites retirer vos chandeliers. A présent que ces messieurs les ont vus , ils aimeront probablement mieux dîiier à la lueur de nos lampes que de se laisser enfumer comme des jambons.

Allan fit un signe, et les chandeliers vivants, levant leurs claymores et les appuyant sur leurs épaules, se retirèrent en bon ordre, et laissèrent les convives s'occuper de la besogne qui les rassemblait'.

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