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CHAPITRE VIII

Votre plan est le meilleur des plans. Nos amis sont braves et liilèles. Un bon plan, de bons amis et (le giamles espérances; un exccleiil plan, d'excellents amis.

Shakspeare. Henri /V, [lariic i

PRÈS avoir donné quelques moments à une joie bruyante , on demanda le silence pour entendre la lecture de la commission royale; et tous les chefs, qui avaient jusque-la ,^ gardé leurs loques surmontées de panaches, probablemeni ^^ parce qu'aucun ne voulait être le premier à ôter la sienne , se découvrirent sinmltanément la tète par respect pour les ordres du roi. f.a commission était conçue dans les termes les plus honorables : elle autorisait James Graham , comte de Montrose, à appeler aux armes les sujets du roi en Ecosse , pour éteindre le feu de la rébellion que des traîtres et des séditieux y avaient allumé, ayant par là rompu la pacification conclue entre les deux royaumes, et encouru la forfaiture. Elle enjoignait à toutes les autorités d'obéir à IMontrose et de l'aider dans son entreprise ; elle lui donnait le droit de faire des proclamations, de rendre des ordonnances, de récompenser, de punir, de faire grâce, de destituer et de nommer les gouverneurs et les commandants. Enfin elle lui conférait les pouvoirs les plus étendus qu'un monarque ait jamais pu confier à un de ses sujets.

Dès que cette lecture fut terminée, de nouvelles acclamations annoncèrent l'approbation unanime des chefs et leur entière soumission aux volontés du roi. Après avoir reçu ces honorables témoignages de satisfaction générale , Montrose s'adressa tour à tour à chacun des chefs.

<. Wous ne pouvons nous erap^iclier de faire remarquer ici la routeur tout liomériquo do ce tableau : peal-Ctre aussi cette assemblée des cbefs des Highlands rappelle-t-clle en nifmc temps le fameux con» («il des C9ùqucs sauvages dans i'Araucaua, de don Alonzo d'ErcilU.

n connaissait déjà principalement les principaux d'entre eux ; mai:5 iî ne négligea pas même de parler à ceux qui n'avaient qu'une 'luportance secondaire, et par la connaissance qu'il leur montra de l'histoire, des intérêts et de la situation de leurs clans, il gagna leur bienveillance , et prouva qu'il s'était préparé depuis longtemps à remplir le poste qu'il occupait alors , en étudiant le caractère et les mœurs de ces montagnarf^s.

Tandis qa'il s'occupait de ces actes de courtoisie, SbS traits expressifs et la dignité de son maintien offraient un contraste frappant avec l'humble costume dont il était revêtu. Montrose avait ce genre de physionomie dans laquelle on ne découvre rien d'extraordinaire à la première vue , mais qui fait naître un intérêt de plus en plus vif. Il n'était guère que de moyenne taille j mais tous ses membres étaient bien proportionnés , pleins de vigueur, et capables d'endurer la fatigue. Il avait une constitution de fer , et il en avait eu besoin dans ses campagnes , où il s'était soumis à tous les devoirs du simple soldat. Tous les exercices militaires lui étaient familiers; il n'était pas moins habile dans les arts de la paix ,'et il posséda?it cette aisance qui , lorsqu'on l'a une fois acquise , se fait remarquer dans toutes les situations de la vie. Ses longs cheveux bruns , séparés sur le sommet de sa tête , suivant l'usage des nobles royalistes , tombaient sur chaque épaule en nombreuses boucles, dont l'une, descendant à deux ou trois pouces plus bas que les autres , prouvait qu'il avait adopté cette mode , contre laquelle il avait plu à un ministre puritain, M. Prynne , d'écrire un volumineux traité intitulé : la Mode profane des boucles.

Ses traits étaient de nature à intéresser plutôt par le caractère de l'homme même que par leur régularité; mais un nez aquilin, un œil vif et bien fendu, un teint animé , compensaient les défauts qu'on pouvait remarquer dans quelques autres parties de sa figure , de manière que l'impression qu'il produisait était généralement en sa faveur. Mais ceux qui le voyaient quand son âme entière passait dans ses yeux pleins d'énergie et du feu du génie , ceux qui l'entendaient parler avec l'autorité du talent , avec l'éloquence de la nature , prenaient même de son extérieur une opinion beaucoup plus favorable que nous ne serions tentés de le oroire à en juger seulement par les portraits qui lui survivent. Tel fut du moins l'effet qu'il produisit sur tous les chefs montagnards, qui, comme tous les hommes à demi civilisés, n'attachaient p!is peu d'importance aux avantages extérieurs.

Dans la conversation qui suivit, Montrose raconta les risques qu'il avait déjà courus pour l'entreprise qu'il s'agissait d'exécuter. Il avait

d'abord espéré entrer en Ecosse à la tête d'un corps de royalistes qui s'étaient rassemblés dans le nord de l'Angleterre par obéissance pour les ordres du marquis de Newcastle , mais jamais les Anglais n'avaient voulu passer les frontières, et cette petite armée s'était débandée. Le délai qu'avait éprouvé ensuite le débarquement du corps irlandais du comte d'Antrim avait causé de nouveaux obstacles ; et divers plans qu'il avait conçus ayant successivement échoué, il avait été obligé de se déguiser pour traverser les Lowlands, et avait été aidé dans ce dessein par son ami et son parent le comte de Menteith. Comment Allan Mac- Aulay l'avait-il reconnu? C'était, dit-il, ce qu'il ne pouvait explifiuer. Ceux qui attribuaient à Allan le don de seconde vue sourirent d'un air mystérieux; mais Allan se contenta de faire observer qu'il n'était pas étonnant que le comte de Montrose fiit connu de milliers de personnes qu'il ne connaissait pas.

— Sur l'honneur d'un cavaher, Milord , dit Dalgetty, trouvant enfin l'occasion de prendre part à la conversation , je suis fier et heureux de pouvoir tirer l'épée sous les ordres de Votre Seigneurie. Je bannis de bon cœur toute animosité, tout fiel , toute rancune contre Allan Mac- Aulay, je lui pardonne de m'avoir jeté hier au bas bout de la table. Certes il a si bien parlé aujourd'hui , il a tellement prouvé qu'il est en pleine et entière possession de sa raison , que j'avais résolu de ne pas lui accorder les privilèges qui ne sont dus qu'à la folie; mais puisqu'il ne voulait me déplacer que par honneur pour le comte de Montrose, pour mon futur général en chef, je reconnais en face de tous que cette préférence était juste, et je salue Allan de tout mon cœur, en homme qui veut être son buen camarado.

Après avoir fait ce discours, qui ne fut guère écouté ni entendu, il saisit la main d' Allan sans ôter son gantelet, et la pressa forteuient ; et celui-ci, pour ne pas être en reste de politesse, lui serra la sienne, comme si c'eût été dans la tenaille d'un serrurier, avec une telle force, que le fer du gantelet s'en trouva bossue.

Le capitaine Dalgetty aurait probablement regardé connne un nouvel affront ce signe équivoque d'amitié, si, tandis qu'il soutiïait en secouant la main , son attention n'eût été détournée par la voix de Montrose qui l'appelait.

— Capitame Dalgetty, c'est-à-dire major Dalgetty, j'apprends à l'instant que les Iilandais, qui doivent recevoir des leçons de votre expérience, ne sont en ce moment qu'à quelques lieues d'ici.

— Les chasseurs que j'ai envoyés dans les bois, dit Angus, afin d'en rapporter de la venaison pour l'honorable compagnie, ont appris qu'on

L'OFFICIER DE FORTUNE. «Oî

avait vu en marche une troupe nombreuse d'étrangers qui ne parlent ni notre langue ni celle de l'Ecosse. Ils sont armés et conduits, dit-on, par Alaster Mac-Donald , communément nommé le jeune Colkitto.

— Ce sont certainement nos gens , dit Montrose; il faut nous hâter de leur envoyer des messagers pour leur servir de guides, et leur fournir ce dont ils peuvent avoir besoin.

— Ce dernier point ne sera pas le plus facile, dit Angus ; car, à ce qu'on m'assure , à l'exception d'un petit nombre de mousquets et de quelques munitions, ils sont dépourvus de tout ce qui est nécessaire à une armée; ils n'ont ni argent ni souliers, et ils sont à moitié nus.

— C'est ce qu'il était inutile de proclamer si hautement , dit Montrose; au surplus, les tisserands puritains de Glascow nous fourniront d'excellent drap quand nous ferons une descente dans les Lowlands ; et si les ministres ont pu réussir à persuader aux vieilles femmes des bourgs d'Ecosse de donner leurs toiles pour faire des tentes pour leurs soldats à Dunse-Law ', j'espère que mes talents oratoires pourront les déterminer à renouveler ce don patriotique, et décider leurs Têtes- Rondes de maris à nous ouvrir leurs bourses.

— A l'égard des armes, dit le major Dalgetty, comme nous l'appellerons dorénavant , si Votre Seigneurie permet à un vieux soldat d'exprimer sa façon de penser, il suffît qu'un tiers des soldats porte le mousquet; mon arme favorite pour les autres serait la pique, arme excellente , soit pour soutenir une charge de cavalerie , soit pour enfoncer un bataillon d'infanterie. Tout ouvrier serrurier est en état de fabriquer cent têtes de piques par jour, et il ne manque pas de bois pour faire des manches. Je garantis qu'un bon bataillon de piquiers , formé à la manière du lion du Nord, de l'immortel Gustave, battrait la fameuse phalange macédonienne, dont j'ai lu les exploits quand j'étais au collège de Mareschal à Aberdeen. De plus, je suis en état de vous démontrer...

La dissertation du major sur la tactique fut interrompue en ce moment par AUan Mac-Aulay, qui , étant sorti un instant , rentra en s'écriant : — Silence ! place pour un hôte dont la présence n'était ni attendue ni désirée.

A peine avait-il prononcé ces paroles, que la porte de l'appartement rouvrit, et l'on y vit entrer un homme à cheveux gris, de grande taille, d'un maintien imposant, et dont l'air plein de dignité, avec un mélange de hauteur, annonçait l habitude du commandement. Il jcU

4. Les covenantaires campèrent à Dunse-Law durant les troubles de 1^39.

sur les chefs assemblés un regard sévère et presque menaçant. Les principaux d'entre eux le lui rendirent par un coup d'œil d'indifférence méprisante; mais il était facile de voir que quelques chefs inférieurs surtout ceux dont les possessions étaient voisines des domaines du marquis d'Argyle, auraient voulu être partout ailleurs dans ce moment.

— A qui de vous, Messieurs, dois-je m'adresser comme au chef reconnu par cette assemblée? Peut-être, au surplus, ajouta-t-il d'un air qui touchait à la dérision , n'êtes-vous pas encore d'accord sur le choix de celui qui doit remplir un poste qui sera sans doute aussi honorable que dangereux.

— Adressez-vous à moi , sir Duncan Campbell , dit Montrose en s'avançant \ers lui.

— A vous! répondit sir Duncan Campbell d'un air de mépris.

— A moi , répéta Montrose ; au comte de Montrose, si vous l'avez oublié.

— J'aurais eu du moins quelque peine à le reconnaître sous le déguisement d'un valet j et cependant j'aurais dû supposer qu'il fallait une mauvaise influence aussi puissante que celle de Votre Seigneurie» d'un homme reconnu comme un des perturbateurs de la paix d'Israël, pour former dans ce château ce rassemblement d'hommes abusés.

— J'emprunterai , pour vous répondre, sir Duncan , le jargon de vos puritains. Je n'ai pas troublé la paix d'Israël; c'est vous et la maison de votre père. Mais laissons cette altercation, qui n'a d'importance que pour nous , et apprenez-nous ce que vous avez à nous dire de la part d'Argyle, dont nous voyons sans doute en vous l'envoyé.

— C'est au nom du marquis d'Argyle, comte de Montrose, au nom du parlement d'Ecosse, que je demande à connaître les causes qui ont déterminé à tenir cette assemblée. Si elle a pour but de troubler la paix du pays, les relations de voisinage et les lois de l'honneur auraient dû vous engager à nous informer de vos intentions.

— Ainsi donc quelques-uns des chefs les plus distingués des montagnes d'Ecosse ne peuvent se réunir chez un ami commun , sans être exposés à une visite inquisitoriale, sans qu'on vienne leur demander le motif de leur réunion? C'est un état de choses aussi nouveau que singulier en Ecosse, ajouta-t-il en se tournant du côté des chefs. Il me semble que nos ancêtres étaient accoutumés à se réunir pour des parties de chasse, ou pour tout autre objet, sans en demander la permission au grand Mac-Callum-More, et sans avoir à en rendre compte à aucun de ses émissaires ou de ses subordonnés.

— On a vu en Ecosse le temps dont vous parlez , dit un chef dont.

les terres touchaient à celles du marquis d'Argyle, — on le reverra encore lorsque les usurpateurs des anciennes possessions seront réduits à n'être que lairds de Lochow, comme l'étaient leurs ancêtres, et qu'ils ne s'étendront plus comme une nuée de sauterelles pour dévorer nos possessions.

— Faut-il donc que je croie, dit sir Duncan, que c'est contre mon nom seul, contre le clan dos Campbells, que se font ces préparatifs, ou devons-nous souffrir en commun avec tous les habitants paisibles de l'Ecosse?

— Avant que le laird d'Ardenvohr avance plus loin dans son audacieux catéchisme, s'écria un chef avec violence, j'ai aussi une question à lui faire. A-t-il apporté plus d'une vie en ce château, pour venir nous y braver, nous y insulter?

— Messieurs, dit Montrose, je réclame de vous un peu de patience. Un homme qui vient à nous comme ambassadeur doit pouvoir tout dire, et a droit à un sauf-conduit; mais puisque sir Duncan Campbell est si pressant, je veux bien l'informer qu'il se trouve ici au milieu d'une assemblée de fidèles sujets du roi , convoqués par moi , au nom , sous l'autorité et en vertu des ordres spéciaux de Sa Majesté.

■ — Nous allons donc, je présume, dit Duncan, avoir une guerre civile dans toutes les formes. J'ai fait trop longtemps le métier de soldat pour apprendre cette nouvelle avec inquiétude ; mais il aurait été honorable pour le comte de Montrose de consulter en cette occasion un peu moins son ambition et un peu plus la paix du pays.

— Quels sont ceux qui ont consulté leur ambition et leur intérêt, sir Duncan? Ce sont ceux qui ont réduit l'Ecosse à la situation où elle se trouve; c'est à eux qu'il faut s'en prendre si les plaies qu'ils ont faites à leur patrie ont rendu indispensable le terrible remède que nous allons employer à regret.

— Et parmi ceux dont vous parlez, quel rang assignerons-nous à un noble comte qui a été partisan si outré du Covenant , qu'en 1639 il fut le premier à passer le Tweed pour charger l'armée royale à la tète de son régiment? N'est-ce pas encore lui qui fit ensuite signer le Covenant, à la pointe de l'épée, aux bourgeois de la ville d'Aberdeen?

— Je vous entends, sir Duncan , répondit Montrose avec modération; mais si, dans ma première jeunesse , j'ai commis les fautes que vous me reprochez, si je me suis laissé égarer par les discours insidieux d'jynbitieux hypocrites, mon repentir peut en avoir acheté le pardon. Me voici , l'épée à la main , prêt à verser tout mon sang pour réparer mes erreurs, et c'est tout ce qu'on peut exiger d'un simple mortel.

— Jû SUIS fâché , Milord, d'avoir à faire un tel rapport au marquis d'Argyle ; il m'avait chargé en outre, pour prévenir les maux qui ré- .=ultent toujours d'une guerre entre montagnards, de vous proposer de conclure une trêve pour l'intérieur de nos montagnes. L'Ecosse est assez grande pour nous fournir ailleurs des champs de bataille, sans que des voisins aillent ravager leurs territoires respectifs.

— C'est une proposition pacifique, dit Montrose en souriant d'un air ironique, telle qu'on devait l'attendre d'un homme dont les actions ont toujours démontré, plus que ses conseils et ses intentions, qu'il est ami de la paix. Cependant si l'on pouvait fixer avec jjiatice et impartialité les conditions de cette trêve, si nous pouvions avoir une garantie, car il nous en faut une , sir Duncan, que le marquis les exécutera fidèlement, je consentirais, quant à moi, à laisser la paix derrière nous, puisque nous ne voulons que porter la guerre en avant. Mais, sir Duncan, vous avez trop d'usage et d'expérience pour croire que nous puissions vous permettre de rester plus longtemps dans ce château, et d'y être témoin de nos opérations. On va vous servir des rafraîchissements, après quoi vous retournerez à Inverary avec un officier que nous chargerons de régler les conditions d'une trêve dans nos montagnes , si c^esl bien sérieusement que le marquis en fait la proposition.

Sir Duncan ne répondit qu'en saluant.

— Lord Menteith, continua Montrose, voulez-vous avoir la bonté de suivre sir Duncan Campbell d'Ardenvohr , tandis que nous allons délibérer sur le choix de l'officier qui l'accompagnera? Mac-Aulay me permettra de le prier de donner des ordres pour que sir Duncan soit traité conformément aux lois de l'hospitalité.

— J'y veillerai, dit AUan en s'avançant; j'aime sir Duncan, les mêmes mains nous ont fait souffrir autrefois; je ne l'ai point oublié.

— Comte de Menteith, dit sir Duncan , j'ai bien du regret de vous voir à votre âge engagé dans une entreprise désespérée , et prenant parti pour des rebelles.

— Je suis jeune, répondit Menteith, mais je suis assez âgé pour distinguer la bonne cause de la mauvaise, la loyauté de la rébellion. Quand on entre de bonne heure dans le bon chemin, on a l'espoir d'y marcher plus longtemps.

— Et vous aussi , mon cher AUan , dit sir Duncan en lui serrant la main, faut-il que nous levions le sabre l'un contre l'autre après avoir si souvent combattu ensemble un ennemi commun?

Se tournant afors vers les chefs : — Messieurs, leur dit-il, je reconnais parmi vous bien des gens qui ont toute mon affection , et j'ai le

plus vif regret de voir que vous rejetiez toute médialion. Dieu, ajoutat-il en levant les yeux au ciel , sera juge de nos motifs et de ceux des hommes qui sont les brandons de cette guerre civile.

— Amen, dit Montrose, Nous nous soumettons à ce tribunal.

Sir Duncan sortit accompagné d'AUan Mac-Aulay et de lord Menteith.

— Voilà bien un véritable Campbell, dit Montrose en le voyant partir; il y a longtemps qu'on a dit d'eux : Tout promettre , ne rien tenir.

— Pardonnez-moi, Milord, dit Evan Dhu ; quoique ennemi héréditaire des Campbells, j'ai toujours connu le laird d'Ardenvohr brave à la guerre, honnête pendant la paix, et sage dans les conseils.

— Je sais, dit Montrose, que son caractère personnel mérite l'éloge que vous en faites ; mais il ne parle ici que comme l'organe et l'interprète de son chef le marquis , le plus faux de tous les hommes qui aient jamais existé. Mac-Aulay, dit-il tout bas à son hôte, de crainte que ses discours artificieux ne fassent quelque impression sur l'inexpérience de Menteith ou sur les dispositions singulières de votre frère, vous ne feriez pas mal d'envoyer des musiciens, afin d'empêcher qu'il ne les engage dans une conférence particulière.

— Des musiciens! répondit Angus, je n'en ai pas d'autre que mon joueur de cornemuse ; et à peine peut-il respirer , tant il est essoufflé d'avoir fait assaut avec ses confrères; mais je vais y envoyer Annette Lyle avec sa harpe.

Et il sortit un instant pour aller donner des ordres à ce sujet.

Pendant ce temps une discussion assez chaude s'entama sur le choix à faire d'un envoyé pour accompagner sir Duncan à Inverary. On ne pouvait faire cette proposition aux principaux chefs, accoutumés à se considérer comme les égaux de Mac-Gallum-More , et ceux qui n'avaient pas le même prétexte n'étaient nullement tentés de se charger de cette mission. On aurait dit qu'Inverary était la vallée de Josaphat, tant chacun montrait de répugnance à en approcher- Il fallut (inir, après beaucoup d'hésitation, par en donner la raison; et l'on déclara que, quel que fût le montagnard qui se chargeât d'une ambassade si peu agréable à Mac-Callum-More , celui-ci conserverait dans son cœur le souvenir de cette offense, et ne manquerait pas Je trouver tôt ou tard le moyen de l'en faire repentir.

Dans cet embarras, Montrose, qui ne regardait cette proposition de trêve que comme un stratagème d'Argyle, quoiqu'il n'eût pas osé la rejeter purement et simplement en présence de ceux qui étai('n^ le plus intéressés à ce qu'elle fût acceptée, résolut de confier à Dalgetty

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celte mission honorable, mais dangereuse; et pour le déterminer à Taccepter , il lui fit observer qu'il n'avait dans les montagnes ni clan ni possessions sur lesquelles Argyle pût faire tomber sa vengeance.

— Mais si je n'ai ni clan ni domaine , dit Dalgetty , j'ai une tête, et je ne me soucie nullement qu'il fasse tomber sa vengeance sur elle. Je connais plus d'un cas où un honorable ambassadeur a été pendu comme un espion. Les Romains eux-mêmes ne traitèrent pas fort bien les députés qui leur furent envoyés lors du siège de Capoue , quoique je me rappelle qu'ils se contentèrent de leur couper le nez et les mains, et de leur arracher les yeux.

— Sur mon honneur, major, dit Monlrose, si le marquis, au mépris des lois de la guerre, vous faisait quelque insulte, j'en tirerais une vengeance si terrible que le bruit en retentirait dans toute l'Ecosse.

— La consolation serait assez mince, répliqua Dalgetty; mais n'importe, coragio, comme dit l'Espagnol. Ayant en vue la terre promise, le domaine de Druinthwacket, mea paupera régna, comme nous le disions au collège de Mareschal, je me charge de la mission de Votre Excellence, sachant qu'un chevalier d'honneur doit toujours obéir aux ordres de son général, au risque de périr par le sabre ou même par le gibet.

— Bravement résolu ! dit Montrose, Maintenant suivez-moi, je vous remettrai vos instructions , et je vous informerai des conditions auxquelles nous pourrons conclure une trêve pour l'intérieur de nos montagnes.

Nous ne fatiguerons pas nos lecteurs des détails de ces instructions : elles étaient d'une nature évasive , comme semblait le demander une proposition que Montrose jugeait n'avoir été faite que pour gagner du temps. Lorsqu'il eut fini d'expliquer à Dalgetty ses intentions, celui-ci, en se retirant, lui rendait le salut militaire à la porte de l'appartement quand Montrose lui fit signe de rentrer.

— Je présume, lui dit-il, que je n'ai pas besoin de rappeler à un officier qui a servi sous le grand Gustave, qu'un envoyé, dans le cas où vous allez vous trouver, ne doit pas se borner à exécuter littéralement ses instructions, et que son général s'attend à recevoir de lui , à son retour, quelque rapport sur l'état des affaires dans le camp des ennemis , autant qu'il pourra s'en assurer; en un mot, major, il faut que vous soyez un peu clairvoyant.

— Ah! ah! Votre Excellence, répondit Dalgetty en donnant à ses traits durs une expression inimitable de ruse et d'intelligence. Si l'on ï>e me met pas la tète dans un sac, ce que j'ai vu pratiquer à l'égard

d'honorables officiers soupçonnés de venir clans des intentions n peu près semblables, Voire Excollence peut compter sur une relation bien exacte de tout ce que Dugald Dalgetty aura vu et entendu , quand il s'agirait même de vous dire combien d'airs jouent les cornemuses de Mac-Callum-More , et combien il se trouve de raies sur l'étoffe de son plaid et de son jupon, en supposant qu'il s'habille comme tous ces braves chefs.

— Fort bien ! répondit Montrose ; adieu, major : on dit que la pensée d'une dame se trouve toujours dans le post-scriptum de ses lettres; songez donc que de même la partie la plus importante de votre mission consiste dans les dernières instructions que je viens de vous donner.

Dalgetty lui exprima par un coup d'oeil qu'il le comprenait parfaitement, et se retira pour se mettre, lui et son cheval , en état de commencer leur voyage en faisant entrer des vivres dans les magasins.

A la porte de l'écurie , car ses premiers soins étaient toujours pour Gustave, il trouva Angus Mac-Aulay et sir I^iiles Musgrave qui venaient de rendre une vi^'fe à son coursier; et, après en avoir fait l'éloge, ils se réunirent pour engager le major à ne pas emmener ce bel animal dans un voyage qui devait être très-fatigant.

Angus lui peignit sous les couleurs les plus effrayantes l'état des routes , ou , pour mieux dire, des sentiers presque impraticables qu'il fallait suivre à travers les bois dans tout le comté d'Argyle, les huttes misérables où il serait obligé de passer la nuit, et où son cheval ne pourrait trouver aucun fourrage , et serait réduit à sa repaître de quelques bruyères desséchées; de sorte que, s'il pouvait résister à un pareil pèlerinage, il en reviendrait incapable d'aucun service militaire.

L'Anglais confirma gravement tout ce que son ami venait de dire, et jura qu'il se donnait au diable, corps et âme, s'il ne regardait pas comme un acte de démence complète le seul projet d'emmener dans une pareille expédition un cheval auquel on attachait le moindre prix.

Dalgetty les regarda l'un après l'autre, comme s'il eût été indécis. — Que me conseillez-vous donc de faire en pareille circonstance? leur demanda-t-d.

— Par la main de mon père , dit Angus , si vous voulez me confier la garde de votre cheval, vous pouvez compter qu'il sera nourri et soigné comme il le mérite , et que vous lui trouverez , à votre retour . le crin aussi lisse qu'un oignon cuit dans du beurre.

— Ou bien , dit sir Miles Musgrave , si ce digne cavalier veut s'en défaire à un prix raisonnable, j'ai encore une partie de mes chande-

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licrs d'argent qui danse dans ma bourse, et je suis disposé à la faire passer Wans la sienne.

— G'est-h-dire, mes honorables amis, dit Dalgetty en les regardant avec un air de pénétration comique , que vous ne seriez pas fâchés d'avoir quelque souvenir du vieux soldat , dans le cas où il prendrait fantaisie à Mac-Gallum-More de le faire pendre devant la porte de son chriteau, et, sans contredit, ce ne serait pas une faible satisfaction pour moi en pareille circonstance de laisser pour mon héritier un noble et loyal cavalier comme sir Miles Musgrave, ou un digne chef de clan comme notre excellent hôte.

Tous deux s'empressèrent de protester que rien n'était plus éloigné de leur pensée, et ils insistèrent plus fortement que jamais sur le mauvais état des routes. Angus Mac-Aulay lui cita les noms gaéliques d'une multitude de bois, de rochers et de précipices qu'il rencontrerait en chemin, et le vieux Donald, qui arriva en ce moment , conflrma les assertions de son maître en levant au ciel les yeux et les bras, et en secouant la tête à chaque mot que le laird prononçait. Mais rien de tout cela ne fit impression sur l'impassible major.

— Mes dignes amis, leur dit-il, Gustave n'est pas novice en voyage. Il est endurci aux fatigues; il a vu les montagnes de la Bohême, et, n'en déplaise à celles dont M. Angus fait un tableau si affreux, confirmé dans tous les points par sir Miles, qui ne les a jamais vues, elles peuvent le disputer aux plus mauvaises routes de toute l'Europe. Il faut que vous sachiez encore que mon cheval a une excellente qualité, une qualité sociale. Il est vrai qu'il ne peut boire avec moi dans la même coupe ; mais nous partageons notre pain ensemble, et partout où il s'en trouvera, je vous réponds qu'il ne souffrira pas de la famine. Mais pour couper court à cette discussion, mes chers amis, faites-moi le plaisir d'examiner le palefroi de sir Duncan qui est là, à côté du mien : voyez comme il est gras et bien portant. Or, pour calmer vos inquiétudes, je vous dirai que , tant que nous suivrons la même route, ce palefroi et son chevalier manqueront de vivres avant Gustave et moi.

A ces mots, il remplit une large mesure d'avoine, et la plaça devant son coursier qui , hennissant , dressant les oreilles et battant da pied en apercevant son maître , fournissait ainsi la preuve des relations amicales qui existaient eutie eux , et il ne toucha pas à sa provende avant de lui avoir rendu ses caresses en lui léchant les mains v\ le visage, après quoi il se mit à dépêcher son avoine avec une célérité qui était une suite de ses habitudes militaires. Son maître, après l'avoir regardé quehjues minutes d'un air de complaisance, lui dit : — Bon appétit.

Gustave; à présent il faut que j'aille aussi m'avitailler pour la campagne. Il se retira alors en saluant gravement Angus et sir Miles, qui, après s'être regardés quelques instants en silence, partirent en même temps d'un grand éclat de rire.

— Le drôle fera son chemin dans le monde , dit sir Miles.

— Oui, répondit Angus, s'il parvient à se tirer des mains de Mac- ('..Uum-More aussi facilement que des nôtres.

— Croyez-vous, dit l'Anglais, que le marquis ne respecte pas en sa p! rsonne le droit des gens et les lois de la guerre?

— Pas plus que je ne respecterais une proclamation du parlement d'Ecosse, répondit Mac-Aulay. Mais rentrons; il est temps de rejoindre la compagnie.

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