CHAPITRE XXI
Après votre départ j'interrogeai mon cœur, J'ouYris enfin les yeux, j'appris à me connnl;re. L'amour à mon insu s'en était rendu maiire, Mais un amour si par, qu'ii bornait tous ses vœui A ne voir que l'objet qui put le rendre heureux Pbilaster.
nnette^Ltle avait alors à contempler le gouff"re terrible que venaient d'ouvrir autour d'elle l'amour et la jalousie d'AHan Mac-Aulay. Il lui semblait qu'elle chancelait sur le bord d'un abîme , et qu'elle n'avait à espérer ni refiige ni secours humain. Depuis longtemps son cœur lui disait qu'elle aimait Meuleill] plus qu'un frère : eh! quoi de plus naturel? u'étail-ce 1. L'ile d'Iona.
L'OFFÏCIER DE FORTUNE. B23
pas lui dont les instances avaient autrefois désarmé le bras d'Allan levé contre elle? D'ailleurs , elle l'avait vu fréquemment depuis son enfance : elle n'avait pu fermer les yeux sur son mérite personnel , sur ses attentions at^sidues , sur les grâces et l'amabilité d'un caractère qui le rendait un être bien différent des guerriers à demi sauvages avec lesquels il vivait. Mais son affection était douce , timide et réfléchie : elle la portait à souhaiter le bonheur, de celui qui en était l'objet, plutôt qu'à concevoir des espérances hardies et présomptueuses. Elle exprima ses sentiment dans une petite chanson gaélique , qui a été traduite par le malheureiiN Alexandre Mac-Donald, dont nous allons transcrire les vers:
Tous deux dans la niônie chaumière Si nous avions reçu le jour, Je n'aurais d'aulres vœux à faire Que de mériter ton amour.
Mais du destin puisfjue la loi suprême
Ne me permet pas d'être à toi , Pleurer, prier pour le héros que j'aime. Ce sera le bonheur pour moi.
Quand je perdrai toute espérance, Mon faible cœur pourra souffrir; Mais s'il jouit de ta prése>'ce, On ne l'entendra pas géniir.
On me verra, malgré mon deuil extrême,
M'oublier pour songer à toi :
Prier, pleurer pour le héros que j'aime, Ce sera le bonheur pour moi.
La déclaration furieuse d'Allan venait de renverser le plan romanesque qu'elle avait formé de nourrir en secret une tendresse rêveuse, sans chercher à être payée de retour. Depuis longtemps elle craignait ce fier montagnard autant que le lui permettaient la reconnaissance et la certitude qu'il adoucissait pour elle un caractère indomptable. Mais alors elle ne pensait à lui qu'avec terreur, et elle n'y était que trop autorisée par la connaissance qu'cîle avait de ses dispositions vindicatives et implacables, aigries encore par la cruelle maladie dont il était aitaqiié. Quoique susceptible de grandeur d'âme et de générosité , jamais il n'avait su résister à la fougue de ses passions. Dans la maison et dans le pays de ses pères , c'était un lion apprivoisé que persoiuie n'osait contrarier, de peur de réveiller son naturel farouche. I! s'était écoule tant d'années depuis qu'il n'avait éprouvé un^ contradiction ou un reproche, que s'il n'était pas devenu la terreur et le Iléaii de ions les enviions , il fallait en rendre grâces à son jugement saii. dont la seule faiblesse était de croire à l'infaillibilité de ce qu'on appelait sa
seconde vue. Mais Annette n'eut pas le temps de se livrer en ce moment à ses craintes, l'arrivée de sir Dugald Dalgetty ayant interrompu le cours de ses réflexions.
On peut croire aisément que les scènes dans lesquelles le major avait passé sa vie ne l'avaient pas rendu propre à briller dans la société des dames : il sentait lui-même comme par instinct que le langage du corps de garde , de la caserne et de la parade n'était pas fait pour les amuser. La seule portion de sa vie qui eût été consacrée à la paix était celle qu'il avait passée au collège de Mareschal à Aberdeen . et il avait oublié le peu qu'il y avait appris , si ce n'est l'art de savoir au besoin raccommoder ses bas, et celui de dépêcher un repas avec une célérité peu ordinaire ; talents qu'il avait conservés , parce qu'il avait eu souvent occasion de les exercer. C'était pourtant dans le souvenir imparfait de ce qui lui avait été enseigné à cette époque qu'il puisait ses sujets de conversation quand il se trouvait en société avec des dames, et son langage ne cessait d'être militaire que pour devenir pédantesque.
— Miss Annette Lyle, lui dit-il en arrivant, je suis précisément en ce moment comme la demi-pique ou l'esponton d'Achille, qui, après avoir fait une blessure, avait le don de pouvoir la guérir; qualité que ne possèdent ni la pique espagnole, ni la pertuisane, ni la hallebarde, ni la hache d'armes de Lochaber, ni aucune autre arme des temps •modernes.
Annette l'ayant à peine entendu , il répéta deux fois son compliment , et comme elle ne le comprit pas mieux à la seconde fois que la première , il fut obligé de s'expliquer.
— Je veux dire, miss Annette Lyle, qu'ayant été la cause qu'un honorable chevalier a reçu aujourd'hui une blessure dangereuse , attendu que pendant le combat il avait, un peu contre les lois des armes, tué d'un coup de pistolet mon cheval auquel j'avais donné le nom de l'immortel roi de Suède, je désire lui procurer le soulagement que vous pouvez lui donner, vous qui êtes comme le dieu païen Escuiape (il voulait probablement dire Apollon), c'est-à-dire non-seulement savante en musique, mais encore versée dans l'art bien plus noble de guérir : Opiferque per orbem dicor •.
— Si vous vouliez avoir la bonté de m'expliquer ce que vous voulez dire. Monsieur, vous m'obligeriez, lui répondit Annette, dont le cœur était alors rempli de trop d'inquiétude et de tristesse pour qu'elle eiit la pensée de s'amuser de la galanterie pédantesque du digne major.