AVERTISSEMENT
Toutes les études comprises en ce volume, bien que consacrées, pour la plupart, à des sujets différents, par où chacune d'elles conserve une signification propre et détachée, bien que composées à des dates diverses, durant un intervalle de plusieurs années, toutes ces études ont été conçues pourtant sous l'influence d'un même souci. On s'y est inquiété des modes du changement dans l'humanité, des conditions favorables ou défavorables à la croissance humaine.
L'idée d'évolution domine le siècle qui vient de s'écouler. Il semble qu'elle soit le point de vue caractéristique par où l'esprit nouveau se distingue expressément des habitudes de l'esprit ancien. A l'univers perçu comme un paysage immuable, limité par une finalité rigoureuse, s'est substituée la conception d'un univers en perpétuel changement, issu d'une genèse inconnue et progressant vers des modifications de soi-même également inconnues. Ce changement de point de vue a déterminé un changement dans la direction et dans l'application de l'effort intellectuel. Le pouvoir consenti naguère à la cause première pouvait tenir lieu de toute ontologie. Pourvue d'une causalité suffisante elle expli-
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fjuail, par la seule considération de sa vertu, la diversité des choses et des êtres, leur développement fatidique entre un point de départ et un but : elle assit^nait au tout son destin. L'idée même d'une cause prennière,en raison de la contradiction intime qu'elle implique, étant désormais tenue pour contraire aux lois de l'esprit, l'idéed'une finalité providentielle et fixe étant écartée éç^alement, il reste que la curiosité intellectuelle ne se peut plus appliquer utilement qu'à décrire quelque fragment du devenir, à étudier les métamorphoses de l'être durant quelque période de la durée.
Quehjues inlerrog^ations ne sont [)lus permises louchant le principe et la fin des choses, mais bien des points (pii ne soulevaient pas la curiosité, tandis que l'hypothèse précédente les expliquait, l'excitent désormais de la faron la plus pressante. La vie comme chang-ement, comme devenir, comme évolution, telle est l'idée principale sur laquelle se tient fixée l'attention de l'esprit moderne : quels sont le rythme et la démarche de cette évolution sans terme que nous ne pouvons définir autrement que par le mouvement? Quelle est la loi du changement ? Comment une chose se transforme-t-elle en une autre? Comment une chose demeure-t-elle en une certaine mesure identique, tandis qu'elle se modifie incessamment et qu'ainsi elle devient autre? Tel est le souci qui a inspiré le labeur de ce siècle.
AVEHTiSSEMENT
11 a fait son apparition dans le domaine scientifique avec Lamark, s'est popularisé avec Darwin et sans quitter le terrain scientifique, s'est introduit dans la philosophie avec Herbert Spencer. M. Tarde l'a exprimé avec infiniment d'ampleur et selon une méthode très rig^oureuse dans la suite de ses ouvrages, entant qu'il touche à la vie des sociétés. Enfin il est aisé de le découvrir dans le plupart des œuvres littéraires de ce siècle. Pour être ici caché, pour ne se manifester le plus souvent qu'àl'insu de l'auteur, il ne fait que mieux montrer sa tyrannie. C'est la trace de cette préoccupation dans les lettres que l'on a relevée au cours des études comprises en ce volume. C'est cette recherche le plus souvent volontaire, mais parfois involontaire, et qui s'imposa alors avec le caractère d'une idée maîtresse parmi des développements étrangers, c'est cette recherche .qui confère à ces analyses, en apparence éparses, un caractère d'unité.
En se précisant, une telle préoccupation s'est restreinteiciaux modes du chanç;^ement dans l'homme. Selon quelle loi, selon quelle coutume l'humanité évolue-t-elle, aussi bien au point de vue moral qu'au point de vue mental? Comment un individu, comment un groupe social devient-il autre qu'il n'était soit à son bénéfice, soit à son détriment ? Quel est dans l'homme, sous le regard de la conscience, le principe et le mécanisme du changement ? Sous
l'empire de ce souci, on ne s'est point bornétoujours à relcvcrlesindicationspiusounioinsexplicitesexpriméesen l'œuvre des auteurs: si les études sur Ibsen, Sur M. de (^lourmont, sur M. J3arrès,sur les personnages qu'ils ont mis en scène, ou sur les idées qu'ils ont eux-mêmes exposées, ont apporté descontributions de cette nature, ilest arrivé aussi que l'auteur lui-même et son effort littéraire aient été considérés comme un sujet d'étude: tel fut le cas pour les Cioncourt. Enfin, dans les études consacrées à Tolstoï et au Bouddhisme en Occident^ on a considéré les idées dans leurs rapports avec l'activité humaine qui les a produites, on a recherché dans quelle mesure et dans quel sens l'idée, qui est une ex])ression de l'activité humaine, modifie cette activité après qu'elle a été détachée d'elle, quelle est d'autre part la réaction de cette même activité sur l'idée.
Toute la suite des points de vue contenus en ces études a été exposée sous une forme systématique en un livre précédent (i). On a donc seulement ra[)pelé et présenté avec une nuance nouvelle, au cours de Tétude placée en tête de ce volume, la Fiction universelle, les grandes lignes de la conception que l'on s'est formée touchant les modes de l'évolution. En un dernier chapitre, la Métalihnvc nnivcrselle, on s'est efforcé de fixer la va-
(i) Le Bovarysine. Ed. du Mercure de France. 1902.