‹ La fiction universelleChapitre 2 sur 15 · AVERTISSEMENT I I · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT I I

leur précise, c'est-à-dire relative, de cette conception et de montrer à côté d'elle les autres interprétations auxquelles elle laisse place. Comprises entre ces deux chapitres, qui résument et mettent au point cette vue générale, prennent place toutes les études antérieures où, selon le mode de sa genèse et de son évolution en quelque sortehistorique, cette conception a pris corps.

Une telle distribution ne va pas sans quelques inconvénients : on ne prétend pas les atténuer autrement qu'en les confessant. Lorsque furent publiées à des dates éloignées ces différentes études, il fallut, à l'occasion de chacune d'elles, exposer ou tout au moins évoquer l'idée maîtresse qui les inspirait d'où, au cours de ces développements, des répétitions parfois que l'on n'a pu éviter. Par contre des esprits rigoureux pourront relever peut-être de légères divergences dans les états successifs de l'exposition d'un même point de vue. On a laissé subsister ces divergences en se donnant pour excuse qu'elles seront un exemple vivant de l'évolution même des idées dans un cerveau, de leur démarche et de leurs détours. Ainsi fourniront-elles des renseignements immédiats sur l'instabilité de toute idée, sur son appétit de croissance, sur sa tendance à dilater sa signification et les parois élastiques des mots où elle a été incluse.

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I. La fiction d'identilé et la présomption de différence. — II. Comment la fiction collabore à la formation du n'ol an moyen delà suf^tçcstion sociale. — lU. (Comment la fiction collabore îi la formation du réel au moyen de la suiççe.slion pliysiolonicpic. — IV. Pouvoir indirect de la fiction. — V. Idcnlitc de nature entre le fictif cl le réel.

La marque à laquelle nous reconnaissons qu'une chose est vivante est que nous la voyons sujette au changement. Par contre, une chose inanimée^ c'est, à nos yeux, une chose qui ne change pas, qui demeure semblable à elle-même à travers la durée et ne subit quelques modifications que du fait des forces extérieures. Ainsi une chose vivante n'est telle qu'à la condilion de devenir, à tout instant nouvellement écoulé, autre qu'elle n'était à l'instant précédent. En même temps cette chose, pour être saisissable, doit être distincte de toutes les autres choses qui l'environnent : elle doit, à travers les changements qui la conduisent de son cornmencement à sa fin, demeurer identique, soit semblable à ellemême, par opposition à tout le reste.

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Pour une chose dont c'est l'essence de devenir à tout moment autre qu'elle n'était, la nécessité de demeurei" semblable à elle-même ne se peut réaliser qu'au moyen d'une fiction : l'identité est une fiction ; or on voit que la formation de cette fiction est la condition et le principe de toute vie individuelle et distincte. D'autre part le fait que tout ce qui vit est modifié par un changement incessant et continu suppose que rien dece qui vit n'est simple. Toutes les choses vivantes sont donc composées de parties et c'est dans le composé que se réalise la fiction de l'identique.

A recherclier de quelle façon cette fiction parvient à se formuler, c'est-à-dire à se condenser et à se durcir à ce degré où les fictions deviennent pour nos sens et notre esprit des réalités, il apparaît que quelques-unes des parties, qui entrent dans la composition de toute chose vivante, plus lentes à se modifier, se répétant plus longtemps semblables à elles-mêmes à travers les changements plus rapides qui animent tout le reste, relient entre eux les éléments plus éphémères avec lesquels elles forment successivement des rapports, tandis qu'ils s'écoulent et qu'elles demeurent. La fiction de l'identique, principe de toute vie individuelle, se montre un compromis entre deux modes du changement dont l'un, moins précipité, retient l'autre dans une certaine mesure sous sa dépendance.

Cette conception de ce qui vit s'applique au moi liumain. « Le moi, dit M. Ribot, n'existe qu'à la condition de varier continuellement. Ce point est incontestable. Quant à son identité, ce n'est qu'une question dénombre; elle persiste tant que la somme des états qui restent relativement fixes est supérieure à la somme des états qui s'ajoutent à ce groupe stable ou s'en détachent w (i). Le moi n'existe donc qu'à la condition de devenir autre à tout moment. Il n'existe qu'à cette autre condition : que les métamorphoses successives, où il devient distinct dans le morcellement et dans la différence, puissent g-raver leur reflet sur un groupe de sensations plus lent à varier qui soit entre elles un point de ralliement, qui les apparente, les coordonne et les unifie. On peut se représenter un moi individuel ainsi qu'un composé d'éléments multiples dont plusieurs, et en nombre considérable, répétant constamment des mouvements pareils, maintiennent entre eux un rapport uniforme, tandis que quelques autres, en petit nombre, s'ajoutent ou sont soustraits à l'ancien composé et, par cette légère différence, modifient l'état nouveau, assez pour qu'il se puisse distinguer des états précédents, assez peu pour qu'il se puisse encore identifier avec la somme des états antérieurs,

(i) Les Maladies d-e la personnalité. Alcan, p. Sa.

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Il ajiparaît dès lors que le mode selon lequel se torme la fiction d'un moi identique est aussi le mode selon lequel cette fiction vient à disparaître. Le moi n'existe qu'à la condition de se mouvoir en une suite d'étals qui diffèrent quelque peu les uns des autres : mais s'il a pour condition le mouvement, il s'agit là d'un mode déterminé du mouvement, d'une suite de rapports, qui ne peuvent varierqne dans un champ restreint, entre des séries de mouvements d'inéçale vitesse. Son apparition est soumise à des lois relativement fixes et son existence ne se manifeste et ne se maintient que dans l'intervalle délimites étroites. L'être vivant ne persiste à vivre qu'à la condition de devenir autre qu'il n'est à tout moment, mais c'est aussi en devenant autreque sonintégrité risque d'ètredétruite. Varier est à la fois le principe de son existence et de sa destruction.

L'existence de quelque réalité distincte, l'existence d'un moi humain a pour condition, vient-on de dire, un certain mode de fixité combiné avec un certain mode de mouvement. Cette relation positive est-elle rompue, l'identité du composé d'éléments qui formait le moi se voit détruite, la personnalité se voit dissociée. Il s'aijit ici pour le moi humain d'être ou

dcTie pas être. Le t raité de M. Ribotsur/^^6' Maladies de la personnalité y les beaux travaux de M. Pierre Janet ordonnés dans son livre sur l'Automatisme psychologique ont jeté les lueurs les plus vives sur ces conditions élémentaires de la vie du moi. On y distingue que certains groupes de sensations profondes, et qui se répètent à l'état normal semblables à elles-mêmes durant tout le cours de la vie, forment la base de la mémoire et unissent entre elles, les rattachant à un même centre, d'autres sensations et perceptions plus variables par lesquelles les moments successifs d'une vie humaine se différencient les uns des autres. On y observe qu'un de ces groupes de sensations constantes venant à sombrer, — il est des anesthésies du sens musculaire ou des centres visuels qui déterminent ces cataclysmes, — le moi humain se désagrège, se voit diminué de toute une part de luimême, dont l'existence éphémère d'instantané était liée à l'existence de ce groupe de sensations constantes qui en rendait seul possible le rappel par la mémoire. Avec l'abolition de ce groupe constant se dissipe la fiction d'identité qui unissait, en l'apparence d'un même individu, des suites éparses de sensations et de pensées.

Laissant de côté ce domaine pathologique, on va considérer l'existence du moi dans les limites où la fiction de son identité est conservée, dans les limi-

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tes où les états fie fixité, se combinaiilavec les états de changement selon des réussites plus ou moins heureuses, ani|)lifient ou diminuent la personnalité individuelle sans la supprimer jamais. Empruntant à M. Ribot une distinction excellente, on dira que l'on va observer le phénomène psychologique du moi humain dans toute la suite des chanq^ernents où ce moi devient autre, sans jamais devenir un autre. Après avoir laissé entrevoir l'abîme où s'effondre la fiction de l'identique lorsque viennent à faire défaut les g'roupes de sensations profondes et uniformes (\m la soutiennent, on va rechercher quels modes de relations entre les états de fixité et les états de changement sont le plus favorables à l'accroissement du moi, quels modes aussi sont le plus défavorables. Dans quelle mesure l'apport du changement est-il pour une réalité psychologique donnée un bénéfice, dans quelle mesure accroft-il sa force et sa vitalité? A partir de quel degré cet apport a-t-il pour effet de laffaiblir et menace-t-il de la détruire? Tel est le cadre que rempliront les diverses études comprises en ce volume.

Or ce que l'on se propose de montrer ici avec une insistance particulière, c'est que, sous le jour psychologique, l'agent de ces diverses modifications

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parmi lesquelles le moi évolue à son bénéfice ou à son détriment est une nouvelle fiction. Tandis que, parmi les éléments qui composent l'intimité pliysiologique du moi humain, l'action du groupe des sensations relativement stables et lentes à varier engendre dans la conscience la fiction d'identité, l'action des groupes multiples de sensations éphémères et changeantes engendre dans la conscience une fiction nouvelle sous la forme d'une présomption de différence.G'estavec le secours de cette présomption que le moi, dont l'identité est tenue désormais pour assurée, se déplace, distingue entre eux les divers moments de son existence, en un mot évolue, se montre capable de transformation et de progrès. L'un des groupes nouveaux et distincts de sensations vient-il à se greffer sur le groupe des sensations homogènes et constantes dont la permanence assure l'apparente identité du moi, il noue avec ce groupe principal un rapport nouveau. Or il arrive, ou bien que ce rapport s'harmonise avec tous les autres déjà formés par les rencontres antérieures, ou bien qu'il est repoussé par eux, ou bien qu'il ne s'impose qu'en changeant l'ordre précédemmentétabli entre ces rapports. Vues du dehors, les choses s'exprimeraient en une suite de mouvements moléculaires des centres cérébraux et de la substance nerveuse, mais notre œil armé des appareils scientifiques les plus perfectionnés ne parvient

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jiis(ju i<'ià (jl)seiver ces déplacements que dansleurs manifestations les plus sommaires. L'analyse psychologique nous permet au contraire une élude plus approfondie.

Sous ce jour nouveau les chani^ements que nous observons ou imag^inons du dehors se donnent à nous comme des étals de conscience. Tandis que nous nous trouvions en présence d'une série de faits accomplis qu'il nous fallait observer après coup, nous nous trouvons maintenant en présence d'une action préméditée. Là où nous constations que le moi n'existe et ne se développe qu'à la condition de devenir autre à tout instant, il nous faut dire que le moi n'existe et ne se développe qu'à la condition de seconcevnir atout moment autre qu'il n'est.

Au cours de quelques chapitres du livre précédent (i) on s'était donné pour objet de montrer la part d'illusion qui entre dans tous les phénomènes du monde psychologique et moral. On avait entre autres et longuement exposé les origines mensongères de la croyance à la personnalité et à la liberté humaines. Il convient ici, dans un but de clarté, de prendre ces phénomènes du monde moral pour ce qu'ils se donnent. L^ne seule chose importe : c'est de savoir et de définir en quel langage on s'ex-

(i) Le Bovurys/ne. Ed. du Mercure de France, igoi.

prime et de ne point oublier la valeur relative des termes que l'on emploie. Ou conviendra donc ici que l'on s'exprime en lang-ag-e psychologique et tandis que le moi est, en réalité, modifié, ou que nous le supposons modifié, dans sa structure physique, par quelque chang-ement, par quelque apport nouveau, suscitant après coup un paysage de motifs et de délibérations, il va nous apparaître, sous le jour de la conscience, se concevant animé d'un désir de transformation de soi-même, désir motivé par des raisons et qu'il se croit libre de réaliser ou de réprimer. Tout acte accompli par le moi se montre en effet précédé de la volonté d'accomplir cet acte, toute transformation du moi se montre précédée de la volonté de réaliser cette transformation. Il y a plus, et le moi décide d'accomplir certains actes, de se transformer en tel ou tel sens sous l'empire d'un intérêt, d'une admiration, d'un enthousiasme. Un but à atteindre semble toujours causer l'élan de son activité. Ce but est pour le moi un principe de fascination et de suggestion, il y détermine une présomption — une présomption qui implique une fiction. Sous l'empire de l'admiration soulevée par les buts qui le fascinent, le moi se présume doué de toutes les qualités, de toutes les vertus indispensables pour atteindre ces buts . Cette présomption, pour demeurer fidèle à la terminologie dont on a fait usage précédemment, c'est

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la fiction bovaryqiio, l'acte intellectuel par lequel le moi secon(;oit autre qu'il n'est. On va leclieiclier quel est le mécanisme intime de cette présom[)tion. On montrera ensuite quelle est son efficacité et comment elle intervient dans toutes les fonctions (jui manifestent la vie du moi, et son pouvoir d'<''volulion.

Le pouvoir de la fiction bovaryqne pour attirer l'homme vers elle se fonde, semble-t-il, sur cet amour de soi où La Rochefoucauld a vu le principe fondamental de toute activité. Or, la fiction persuade-t-elle à l'individu qu'elle lui doit procurer un avantage immédiat, il va de soi que c'est là un jiiohile suffisant pour exciter l'activité individuelle et pour fixer sa direction. Mais sitôt que l'homme a franchi les premières étapes de son développement, sitôt qu'il a réussi à assurer la satisfaction de ses besoins matériels, de nouveaux besoins, et supérieurs, se développent en lui sur celte souche vivace de l'amour de soi : besoin d'exciter l'admiration, celle d'autrui et la sienne propre, besoin de s'enorgueillir de sa force et de sa beauté. Quelque conception idéale venant à scintiller au-dessus de cet amour de soi suffit alors à déterminer un enthousiasme pour ipielque forme de la moralité ou

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pour quelque modede l'intelliçenceetà faire converger tout l'effort de l'individu vers la réalisation dans sa personne de cette perfection nouvelle. Qu'un individu, ivrogne et colérique, sons l'influence d'une éducation qui aura su fasciner son imagination, s'éprenne d'un idéal de douceur etde sobriété, l'amour de soi va lui persuader que, s'il fut naguère ivrogne et emporté, il est maintenant sobre et maître de lui. C'est là une fiction contre laquelle s'élève la réalité immédiate, mais cette imago feinte que l'individu se compose de lui-même va tendre désormais à se réaliser, elle va tendre à éliminer tous les actes de nature à projeter dans la conscience une image contraire.

Sous l'empire de l'amour-propre, l'homme croit donc posséder les qualités qu'il convoite bien avant d'en être réellement nanti. Une vertu est-elle belle, il la possède, une faculté mentale lui semble-t-elle enviable, il en est doué, un but lui paraît-il entre tous désirable, il découvre en lui l'ensemble des qualités et des pouvoirs qui vont le lui procurer. Telle est la présomption selon laquelle l'homme se conçoit autre qu'il n'est et demeure attaché aux mamelles de la fiction, comme s'il y aspirait sa nourriture originelle.

Cette présomption est universelle, elle se découvre en dernière analyse au principe de toute entreprise humaine, elle est chez l'homme le signe pré-

curseur de son activité. On verra par la suite qu'elle peut, il est vrai, paralyser cetteactivité en la détournant (le Fes buts natuiels, mais là où cette présoinplion, plus ou moins cachée, n'existe pas, il n'y a point d'activité humaine. L'homme n'assume point sciemment la tâche d'une entreprise au-dessus de ses forces. Toujours le çuide la présomption du triomphe, la fiction qui lui procure les qualités et les pouvoirs nécessaires à l'accomplissement de ses entreprises.

Cette présomption joue donc un rôle majeur dans le développement de son être : par elle, il agit, en (jneh{ue sorte, sur sa destinée. Car c'est elle qui tourne tout le pouvoir d'effort dont il dispose, toutes les forces vives qui sont en lui vers la modification de son propre moi dans le sens de la représentation fictive qu'il se forme de lui-même. Cette présomption et cette fiction s'accordent-elles avec un pouvoir virtuel, elles vont ordonner ce pouvoir: elles vont proprement le réaliser. La fiction collabore ainsi à la création du réel. Le réel sort de l'irréel. Partout où se montre quelque réalité humaine, la fiction est intervenue pour la former : longtemps avant qu'elle n'existât, la fiction a exercé sur elle son attraction, une sorte d'action osmotique, la forme vide de l'image s'emplissant peu à peu de la substance informe et dense de la vie et lui imposant ses contours. Toutes les bonnes choses sur la terre

sont ainsi toujours en voie de se réaliser, attirées vers le haut par des fictions qui les dominent.

La fiction, selon la sig"nification précise où l'on^ emploie ce terme, c'est, d'après ce qui précède, le pouvoir imaginaire dont une activité humaine se présume douée, sous l'empire de la sug"gestion déterminée par des buts qu'elle convoite et qui, pour être atteints, requièrent la réalité de ce pouvoir.

Dès lors, il y a lieu de se demander où rayonne le foyer de cette fascination singulière, et le milieu social apparaît aussitôt comme la région élevée, constellée de buts, en nombre considérable, qui sont pour l'énergie humaine des principes de suggestion.

Le milieu social assume en elïet sur l'individu isolé une influence impérieuse et décisive. Celte influence a pour moyen l'éducation en tant que ce terme est pris dans son sens le plus large, en tant qu'il signifie l'exemple des actes et des paroles, en tant qu'il s'applique à toute notion religieuse, morale, politique, littéraire ou scientifique, transmise par la coutume, la tradition orale ou l'écriture, en tant qu'il embrasse l'ensemble, réduit en formules communicables, de tous les acquêts amassés et conser-

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