LE R. P. LOUIS LALANDE
La conférence du R. P. Louis Lalande sur la Fierté, devait être la pièce de résistance de la soirée. On nous saura gré d’en donner ici le texte môme:
Mesdames et Messieurs,
Pour savoir au juste de quel sujet nous allons causer, il convient, je pense, d'en définir d’abord le titre.
La fierté est un terme fatigué par tant d'usage, soumis aux baisers de tant de lèvres, qu’il en a perdu ses traits distinctifs. Il est comme ces vieilles monnaies à l'effigie du roi ou de la reine, palpées par toutes les mains, frottées à toutes les bourses, et dont les faces royales sont si usées, qu’on ne daignerait plus les reconnaître et les accepter... si elles n'étaient d'argent.
Toutefois, même quand on altère son sens, la fierté reste un nom bien porté. On aime ce qu'il signifie et, volontiers, on s’attribue tout ce qu'on lui fait signifier. C’est un mot à panache; chacun s’en coiffe au moins à son tour. On est fier d’avoir l'air fier: on fait l'éloge de la fierté devant les gens qui nous trouvent fiers; on a une fière opinion de soi-même, — fier comme Artaban ! — et l’on s’indignerait hautement contre le psychologue envieux qui assimilerait cette fierté à l’orgueil, la fatuité, la prétention ou la suffisance.
Aussi bien, la fierté prête à des équivoques. A moins de la bien entendre et de la séparer prudemment des imauvaises compagnies, on lui trouve avec des mots compromis maintes accointances compromettantes.
C'est la faute des écrivains. Bon nombre d’entre eux ont pris de simples traits de ressemblance pour de la parenté; ils ont rapproché, confondu le sens de ces!vocables, établi entre eux des degrés d’affinité, de consanguinité, et, contrairement à ce qui se pratique dans les mariages, pour en faire l'alliance et en former une seule famille, ils n’ont pas demandé de dispense. La langue courante, écrite et parlée, met beaucoup d’orgueil dans la fierté, beaucoup de fierté dans l'orgueil, et appelle indifféremment fiers, arrogants, vaniteux, hautains... des hommes qui, dans ce sens, ne Cousinent aucunement, pas même à la façon de Bretagne.
Essayons de dégager le sens propre des termes.
* Li *
Pour le moraliste, la distinction est vite et clairement faite entre l’orgneil et la fierté. Celle-ci est la qualité d’une âme noble, élevée, sans retour égoïste sur elle-même, sans mensonge sur ses sources de gloire. Elle constitue une louange absolue.
L'orgueil est un péché capital. C'est le sentiment, l'état d’une âme, qui, oubliant les mérites qu’elle n’a pas OU exagérant ceux qu’elle possède, se forme une op'nion trop avantageuse de soi. La Bruyère l'appelle ‘une passion qui fait que de tout ce qui est au monde l’on n’estime que soi”, et saint Augustin: ‘‘une perverse imitation de la nature divine”. Pour consoler sans doute les orgueilleux, Marivaux dit à son tour: ‘Nous nous connaissons si bien en org "il, que personne ne saurait nous faire un secret du sien’.
L’orgueil se transforme en vanité pure de l'heure où, rapetissé, menu, il prête à la Personne du vaniteux, à ses gestes et à ses attitudes, à ses souliers, à sa physionomie et à ses breloques une voix pour dire : “Regardez-moi
nv
done !” Ce n'est pas d’être qui le préoccupe, c’est de Paraître. Tout son souci est dans le regard d'autrui; son triomphe, dans ce que l’on
affirmé que son chien est un lévrier pur sang : — son intelligence n’y a Pourtant aucune part et cette race n’est pas de sa faute ! — parce que, sur son passage, vous contemplez son cheval avec admiration et répétez à qui veut l'entendre : “Oh ! Ja belle encolure : quelles fines pattes de fuseaux, saines comme des balles !”’ — et pourtant ni son talent ni son art n’ont sculpté cette belle encolure et ne sauraient se réclamer comme de cause à effet de ce
chef-d'œuvre de pattes fines et des flots de cette crinière plantureuse...
Et alors, quoi? Eh bien, alors, rien !
C’est le fond sur lequel s’&ppuie la vanité. Et ce fond marque assez la différence.entre la fierté et toutes les variétés et nuances de l’orgueil.
Quand la fierté ne prend pas rang parmi les vertus, elle leur apporte du moins son aide et son éclat. Et c’est bien dans ce sens que Mme de Genlis dit d’une de ses héroïnes : “Elle appela la fierté à son secours; c’est, en amour, une grande ressource pour les femmes et qui souvent pour elles fut le supplément de la vertu”. Vous connaissez peut-être des Personnages de l’autre sexe, —ne les mettez pas tous dans la même carrière pour le plaisir de dénigrer la politique, — dont on ne saurait dire qu'ils recourent volontiers à cette ressource, encore qu'ils en parlent souvent, Leur vertu, différente de celle des femmes, se passe de supplément.
Et uone, la fierté est à base de mérites réels. Elle n'est pas fondée sur les avantages physiques et s'appuie moins sur les titres personnels de l’homme fier. que sur des gloires intimement liées à sa vie: sa nationalité et sa foi,
sa langue, ses luttes, ses morts, son histoire. Ce qui fait que ces titres de fierté collective lui créent des devoirs et se confondent avec eux, et qu’il ne lui est pas plus loisible, sans déchoir, de n’en être pas fier que de ne les pas défendre. Ils constituent l'aristocratie du bon sang qui ne saurait mentir, une noblesse qui oblige et dont l'individu ne saurait secouer les liens glorieux que par une apostasie.
L’orgueil est parfois, lui aussi, à base de mérites, mais individuels, jugés par l'individu lui-même, attribués à lui par lui, surfaits dans la chaleur décevante de l'ambition Pour son propre compte.
Les apôtres sont fiers, non pas de leurs mérites, car ils sont faibles, ils sont la balayure du monde; mais parce qu’ils ont la conscience d’être les témoins de leur Maître, les dépositaires de la vé.ité divine, et que, dans les chaînes et sous les fouets, ils ne peuvent pas ne pas la proclamer.
Fier sous la torture, parce que gardien des traditions saintes, Pierre ne l’est Pas moins, comme le seront tous ses SuCcesseurs, devant cet autre creuset où fond ou s’épure la fierté: l'argent. “Que ton or périsse avec toi,” répondil à Simon, voulant acheter les dons du Saint-Esprit. “Tu n'as pas le droit”, dira plus tard un autre pontife, en frappant d’excommunication Henri IV d'Allemagne qui s’arrogeait le pouvoir des investitures ecclésiastiques. “Sois apostat, si tu le veux, et toute ta nation derrière toi, répondra un autre Pape au roi d'Angleterre, tu ne me feras Pas changer une seule des lois immuables et divines du mariage.”
Napoléon ler est simplement orgueilleux, quand, couronné de cent victoires et fatigué de voir à Rome une tête plus haute que la sienne, il s’ésrie: “Qu'on l'amène, et nous allons bien voir !”? Joseph de Maistre est simplement fier, lorsque, réfugié sur les hauteurs de sa conscience de catholique et gardien des traditions d'honneur de sa famille, il refuse net d’obéir: ‘“Sire, l’Europe est à vous, mais mon cœur est à moi !”’ ,
Frontenac, réduit aux abois et forcé de se rendre, du moins on le croit, renvoie l’émissaire de Phipps par le mot légendaire: “Dites à votre maître que je lui répondrai
par, la bouche de mes canons.” Et c'est de la fierté. Ce n'es! pas l’amour-propre d’un gouverneur bravache, ni son goût des aventureuses batailles qui ont dicté sa réponse. Il lui a suffi de se souvenir qu'étant le représentant d’une race et d'un tempérament militaire où n’entra, jamais la peur, le collaborateur d’une histoire écrite avec l'épée, zu nom de la civilisation, sur toutes les plages du monde, il devait, lui, solidaire de tous, maintenir Ja tradition, préserver cette histoire d’une page humiliante, et, puisqu'il était fier de ses devanciers, mériter que ses devanciers fussent fiers de lui en les continuant.
Peut-être aussi, pionnier d'une nationalité nouvelle dont il sculptait les assises dans le roc de Québec, a-t-il songé en plongeant son regard dans l'avenir qu'il faut au berceau d’un peuple enfant des chants d’héroïsme, des légendes racontées aux petits par leurs mères et redites, comme l'écho fidèle dans les montagnes, de génération en génération, jusqu’au jour où, retentissant aux oreilles d’une minorité que l’on croit aux abois et forcée de se rendre, elles deviennent l'impérissable leçon de la résistance jusqu’au bout, de la tradition et de l'histoire dont Personne ne veut être la page humiliante ou l'anneau rompu, des devanciers dont cette minorité est fière et mérite qu'ils soient fiers d’elle, parce qu’elle les continue.
Vous souvenez-vous do re fait historique appris à l’école ? — Quand nous y arrivions, notre maître ne manquait jamais de nous avertir: “Mes enfants, il faut toujours le rappreudre et toujours le redire !”’ Puis il préludait chaque fois par le tableau sombre de l'heure. Les Canadiens français, découragés, abattus, ercyaient que c’en était fini de leur langue et de leur race. Mais voici qu’en un jour de septembre 1842, au parlement de Kingston, un homme se lève au milieu de ce foyer de préjugés, calme, sans orgueil, fort sous le poids de la proscription des lois et de la haine des hommes; et, comme l’un des ministres du gouvernement le somme de parler à la Chambre en anglais: ‘L'honorable député de Toronto, répond-il, — l'âme émue, sentant qu’il vit dans cette minute intense la vie et ie droit de vivre de tous ses compiriotes, — a-t-il
oublié que j'appartiens à cette origine si horriblement maltraitée par l’Acte de l’'Union?... Il me demande de prononcer dans une autre langue que ma langue maternelle mon premier discours dans cette chambre... Je dois
aformer les honorables membres que quand même la Connaissance de la langue anglaise me serait aussi familière que celle de la langue française, je n’en prononcerais pas moins mon premier discours dans la langue de mes compatrioies canadiens-français, ne fût-ce que pour protester solennellement contre la cruelle injustice de l’Acte d'Union qui proscrit la langue maternelle d'une moitié de la population du Canada. Je le dois à mes compatriotes, je me le dois à moi-même.”
Au noble nom de l’auteur de ces paroles de vie ne mettons aucune épithète vague. Contentons-nous, fidèles à notre définition, de l'appeler fièrement notre très fier Louis-Hippolyte La Fontaine.
Enfin, pour conclure ma conclusion, disons: la fierté étant, non pas l'état d’un esprit qui s’admire, se préfère et se dépasse, mais d'une âme élevée, sachant son origine, la lignée dont elle est solidaire, les trésors reçus et dont elle garde le dépôt en attendant de les transmettre à son tour, — il suffit de rappeler notre foi, notre sang, notre héritage de droits conquis et de souffrances, pour justifier à la fois
nos motifs d'être fiers et notre étonnement de l'être si peu.
Catholiques comme nous sommes ou devons être, notre premier titre de fierté est notre foi. Notre CREDO nous fait participants de la vérité intégrale. Nous \'é adhérons sans crainte d'erreur. Et nous sommes les seuls, non pas à être de bonne foi, mais à croire avec cette certitude absolue, attendu que seule la vérité engendre là certitude et que l'erreur ne produit que des opinions.
Sans auern mérite dont nous puissions nous enorgueillir, le jour de notre baptême nous avons reçu des itres de noblesse. Avec l'eau Sacramentelle lavant en nous une faute de race, a coulé dans nos veines du sang royal et
divin. L'acte inscrit au registre du baptistère est un parchemin attestant nos droits à l'héritage d’une dynastie, dont le premier prince du sang est Jésus-Christ.
Que celui qui n’est pas fier de ce titre l'avoue, s’il lose: il n’est plus digne de le porter !
Ce n'est pas tout. Il semble que nous, Français de France nouvelle, fils de Français de vieille France, nous puissions nous vanter d’être plus baptisés que les autres. C'est que :
La France agenouillée au bord du baptistère Où Clovis se courba sous la main de Remi
a 6t6 baptisée pour nous tous avant le baptême de chacun de nous. Nous tenons registre en partie double. Et depuis,
Le Christ aima les Francs: c’est toute notre histoire. A Tolbiac, à Reims, à toute heure, en tout lieu,
Au tocsin de l'épreuve, aux charges de victoire,
Sur nos GESTA DEI bsttit le coeur d’un Dieu.
Depuis, la France baptisée, sauf à certaines heures d'écart de sa tête affolée, n’a cessé de monter la garde autour de l’Église. Elle lui a donné sans jamais compter des apôtres de la vérité, des chevaliers, des saints, des zouaves et des missionnaires. Puis, pour continuer son apostolat dans le nord immense de l'Amérique, elle nous donna, à nous, la vie.
Et pour qu’il n’y eût pas d’équivoque dans la naissance du Canada, pour que notre venue au monde n’eût rien à dev ir à l'aventure ou à l'ambition des conquêtes et de l'or, elle prit soin d’avertir, et elle prouva par des actes sa sincérité, que ses rois n’étendaient leur royaume en ces vastes territoires que pour étendre le royaume de Dieu.
Notre berceau est catholique comme le baptistère de Reims est catholique. Les enfants sortis de l’un et de l’autre ont même esprit de propagande, regardent vers les mêmes hauteurs, souffrent et meurent pour le même idéal, Le Canadien français catholique, et parce que catholique, a accompli dans ce Dominion et aux États-
etre
argé par Washington des affaires indiennes, avouait, ily a quelques années, que les tribus ‘mises en réserve” et jouissant des bienfaits de la civilisation, avaient échappé, grâce aux missionnaires venus d'Europe et du Canada, aux cruautés et aux scandales des blancs. Pour des multitudes d’autres, certains officiers et soldats américains avaient trouvé un moyen plus radical de les civiliser: ils leur avaient cassé la tête Comme à des troupeaux de bisons.
L'œuvre est si durable que de grandes communautés de femmes, institutions de charité et d'éducation, de fondation canadienne-française, se multiplient chaque jour dans notre Ouest, dans la république voisine et jusque dans l'extrême Sud. Vous les retrouvez partout, vous les reconnaissez partout, alors même que la langue des fondatrices y est oubliée et que de nouvelles venués en ont modifié l'esprit et atténué le cachet d'origine. C’est encore, et on ne s’y trompe pas, l’œuvre de lumière et de bienfaisance du Pays natal, avec, peut-être, dans la modestie, de la souplesse en plus, dans la par vreté des épargnes en moins, des exigences Proportionnées au bien-être splendide de l'entourage, et dont nos maisons-mères, par un autre trait bien de chez nous, continuent d'ordinaire, en se privant elles-mêmes, à payer les frais.
Avouons-le, il se mêle ici parfois à notre fierté un peu de surprise indignée. Non de ce que l’apostolat de nos religieux et de nos religieuses se soit trop prodigué: les œuvres d’un peuple apôtre ne vont jamais trop loin et la foi ne donne jamais trop en donnant aux âmes et au nom de Dieu. Mais on a le droit de s'étonner, on est même dans l'impuissance de s’en empêcher, quand ceux-là mêmes pour qui s’est dépensé tout ce capital d'énergio,
de labeur, d'argent et de vie, qui bénéficient de nos fondations et les retrouvent à la base de leurs institutions paroissiales, municipales, diocésaines et scolaires, les tolèrent, semble-t-il, à regret et dans l'espoir de les voir se séparer de nous, comme des branches du tronc.
Et pourtant de quelle puissance irrésistibie disposeraient les catholiques canadiens et américains de tout ce nord d'Amérique si, unis à nous et unis entre eux, au lieu de se suspecter et de se combattre, ils savaient travailler et lutter pour la même gloire de notre Père à tous ! Si, oubliant leurs querelles irritantes d'intérêt, d'égoïsme, de besoin de domination, de race et de langue, ils savaient, sur le terrain de la foi, le seul qui ne s'effondre jamais, se tenir debout, s'aimer, se sentir les coudes et présenter un front compact à l'ennemi commun.
Car il y a un ennemi commun. Il s'appelle l'hérésie.
Donnez-lui, — en faisant abstraction des personnes, — les petits noms que vous voudrez; surnommez-le protestantisme, luthéranisme, calvinisme; fractionnez-le en sectes sans nombre se querellant entre elles sans cesser d'être également iniulgentes envers les incrédulités bien mises et les vices puissants: vous croyez l’avoir multiplié ? Vous vous trompez: il n’y en a qu'un. Surgisse une question de fond, où les consciences doivent se montrer au soleil, et aussitôt toutes ces sectes réconciliées forment contre nous l’ennemi unique et serré. Et cet ennemi ne désarme pas. 11 peut être plus ou moins tolérant selon le tempérament des individus, selon les nécessités des temps, sa force, ses intérêts et un certain fair play accepté de confiance avant d’en prendre la mesure. Mais l’ennemihérésie ne désarme pas en face de la foi romaine. Il ne peut pas désarmer, car il cesserait d’êt“e. Le protestantisme ne peut pas plus cesser de protester contre Rome, que les deux Cités de saint Augustin ne peuvent cesser de se haïr, que le démon ne peut cesser de combattre Jésus-Christ. Et c'est bien là toute la source de nos fiertés chrétiennes: être haïs et persécutés pour Celui qu’on a haï et porsécuté le premier. C’est notre gloire de faire cause unique avec Lui et, disons-le tout de suite: ce
doit être aussi la source de notre indomptable courage à toujours recommencer sur tous les terrains, palitique, social, monduin, scolaire, traditionnel, que de savoir, nous, petit peuple üe baptisés et communiés, que nou: combattors pour une cause où il n’est r s besoin de s'inquiéter de la victoire, mais seulement dis coups à donner et du devoir à accomplir, et que cette victoire étant l’affaire de notre Chef, le Christ toujours vainqueur à la fin, elle viendra, elle viendra, oh ! il faudra bien qu'elle vienne un jour, si longtemps qu'il faille l’attendre !
Observez bien notre situation, Vous verrez vite que de l’antinomie de deux croyances, bien plus que de l’antagonisme de deux langues, naissent la plupart de nos misères. Plus d’un fait de notre histoire ne s'explique que dans la lumière de cette observation. Et c'est daus cette même lumière que nos frères dans la foi, séparés de nous par la langue et l'origine, devraient consentir à résoudre les problèmes inquiétants de l'avenir.
Comme il faut la courte vue du parti-pris pour rétrécir, comme on le fait souvent, le champ de nos batailles et ramener la cause de nos conflits à d'insignifiants détails politiques, à la gaucherie dans une manœuvre, à l’intransigeance d’un parleur sincère, à la tactique d’un parti déjouée par la tactique d’un autre, aux dessous d’un débat mal mené, d’une réclamation fâcheuse ou d’un écart de langage ! Toutes ces maladresses, s’il s'en trouve, ne sont que des occasions engendrant des prétextes. Des maladresses regrettables, soit ! que nous avons tort de fournir, je le veux bien !
Mais la cause foncière, c'est le fond même de la nature des deux ennemis: l'hérésie en face de l’orthodoxie,
Notez bien une fois de plis: nous ne parlons pas des hommes. Les hommes, souvent meilleurs que leur religion, sont des accidents: — de braves gens, je suppose, avec qui il y a plaisir à traiter, de relations charmantes, qui sait ? chauds tenants de la tolérance et de la largeur d'esprit, du moins ils le disent, Ils sont de la meilleure foi du monde en agissant sous la poussée de leurs erreurs et s’étonnent en toute sincérité de nous trouver récalcitrants aux bienfaits de la Réforme.
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En présence d'un pareil ennemi, l'hérésie, deux choses importent: la première, de ne pas envahir son domaine. La deuxième de nous tenir fièrement sur le nôtre, pour qu'il ne l'envahisse pas non plus, —- attendu que si on recule, il fonce dessus; si on se fait petit et peureux, il devient féroce; si l'adversaire ne se tient pas debout, s'agenouille ou se couche, il trépigne de mépris et il le piétine; si on lui jette un fragment de droit, comme un os pour l'apaiser, il s’affame jusqu'à la fringale, il exige un os avec de la chair, et, s'acharnant au conciliateur qui le lui a accordé pour se sauver, il la poursuit, le force de sortir par une porte, le force de sortir par une autre, jusqu’au moment où étant sorti par une dernière porte, il se trouve enfermé... dehors,
Non, l'expression franche de la vérité ne nous aliène pas l'hérésie. Nous ne la rendons pas irréconciliable. Elle l’est. Elle l’est, même quand nous vivons en parfait accord à ses côtés, par les prodiges d’une gymnastique constante de tolérance, d'un mécanisme actionné et huilé par la crainte mutuelle et les intérêts commerciaux.
De tous les procédés propres à entretenir son antipathie, je n’en sache pas de plus sûr ni de plus humiliant que l'abdication de toute dignité dans notre empressement à excuser toujours nos adversaires pour mieux nous accuser nous-mêmes.
Que nous nous blämions les uns les autres avec le désir de nous corriger, fort bien ! car nous avons des défauts. Mais à quoi bon les crier aux voisins? Pour les convaincre que nous avons tort? Ils en sont déjà trop convaincus. Nous parions trop quand ce n’est pas utile ou nécessaire; la speechomante nous épuise. Et nous nous taisons souvent quand il faudrait parler, enseigrer, protester, se compromettre. Nous prenons des résce tions bienfaisantes, tenaces comme l'ardeur d'une marmite dont les bouillons font sauter le couvercle, et s'apaisent aussitôt au contact du grand air. Nous clamons nos griefs aux quatre vents, sans rien faire pour les redresser.
Tout cela agace inutilement l'ennemi. Mais ça ne le fait pas ce qu'ilest. Il le serait tout de même sans nos
menaces bavardes. Quand un léopard, énervé par la chaleur, piqué par les guêpes, agacé par les mouches, mange son gardien, il est bien permis de croire que les mouches, la chaleur et les guêpes lui ont fourni l'occasion de montrer son beau caractère et son appétit. Mais il l'a mangé parce que léopard. Et un léopard mange toujours un gardien qui ne se tient pas à sa place et lui ouvre la porte, n’y eût-il pas de mouches pour l'agacer, pas de chaleur pour l'énerver, pas de guêpes pour le piquer.
Ne vous est-il jamais ar:ivé, re zardant le point de départ de la pente où nous avons glissé, d'entendre les Pauvres raisons de surface qu'on en donne? Et presque toujours les mêmes ! Les mêmes, en 1874, dans l'affaire des écoles du Nouveau-Brunswick: les mêmes pour les Métis catholiques et leur chef, en 1825; les mêmes, répécées depuis vingt-cinq ans, pour les enfants catholiques du Manitoba; les mêmes dans l'Ouest, les mêmes dans le Nord, les mêmes partout ! Engendrées par l'opportunisme, misès au monde par la rivalité des purtis politiques affamés, servant à leurrer les simples et à cacher à leurs yeux la vraie raison, celle qui devrait grouper ttes les consciences catholiques dans une inlusse hlo risistance, — et c'est à savoir: l’hérésie reprenant sa revanche sur le catholicisme en confisquant à l’écolo l'âme de ses baptisés.
Accidents que tout le reste! En allant au tréfond de ces luttes de vie ou de mort, nous retrouvons les deux ennemis séculaires en face l’un de l’autre.
Jamais peut-être catte vérité n’est apparue plus évidente que dansles derniers conflits d'éducation de l'Ontario. Il suffirait, si on ne craignait de froisser des susceptibilités et d’enfreindre des désirs qui pour nous sont des ordres, de les résumer pour démontrer notre thèse et ses conclusions. Cependant, il m'est bien permis, à seule fin de prouver l'identification de notre cause à celle de l’Église, de citer des témoignages très probants pour nous et très troublants pour d’autres.
La revue des jésuites de Londres, the Month, signalait, dès le mois de février 1910, nos divisions entre cati es dans ia question ser laire ontarienne, et elle avertissait ses
lecteurs de langue anglaise de bien prendre garde aux desseins de l'ennemi Commun qui, sous prétexte d'école, menaçÇait l'Église du Canada “and her very existence in the future”.
Six ans plus tard, en décembre 1916, puis encore en octobre 1917, après les tristes événements que vous savez,
unquestionably, a Campaign against Catholie religious education... I am Convinced, — et cette conviction, dit l’auteur, me vient de mes études et de mon long séjour au Canada, — that, were the French of Ontario Protestants or Secularists instead of Papists, they would enjoy the use of their language as freely and unreservedly as the Welsh enjoy theirs in Wales.”
N'insistons pas. Cette conclusion particulière, en parfaite harmonie avec notre conclusion générale, confirme en nous la nécessité où nous sommes, peuple catholique, jeté par le sort des batailles et les secrets desseins de Dieu
pu les éviter, les conflits ouverts ou dissimulés de deux doctrines irréconciliables. Nous sommes au monde et deux fois baptisés pour défendre la nôtre. Nous ne som-
on la prend et on la mène ! On ne choisit pas toujours non plus les causes à défendre: on les accepte, et, si on le peut, on les gagne. Les meilleures durent longtemps. On use son cœur et sa tête à les faire triompher. . La nôtre est de celles-là, et comme elle s’identifie avec l’Église, elle nous fait l'honneur d'avoir le Christ pour chef. Oh ! il peut y en avoir de moins douloureuses et de plus nayantes; je n’en sache pas de plus sûre de la victoire finale et, en tout cas, dont les humbles combattants puissent être plus fiers.
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À la fierté de la foi, ajoutons celle du sang.
Nous allons nous vanter un peu, — nous sommes en famille, — faire l’éloge de notre tempérament et de notre Cœur. Pourquoi nous refuser ce compliment-là? Vous voyez bien que si nous ne le faisons pas nous-mêmes, Personne ne le fera à notre place. Il paraît même, dans certains milieux, que le chic suprême est de trouver la noblesse, la tenue, la distinetion, voire l'esprit, dans tout ce qui n'est pas français. On me l'avait souvent dit, et je m'entêtais à ne pas le croire, lorsque, causant un jour avec une dame, Canadienne française, presque toute “‘déménagée” chez les protestants, depuis son mariage, je lui exprimai mon regret d'apprendre cet abandon. — “Bah ! reprit-elle, avec un accent qui sonnait sa nouvelle alliance, j'ai fréquenté une autre société; les Canadiens ne sont pas intelligents, vous le savez, et ils sont si peu distingués !”
Eh bien, elle était contente :’elle-même.
La bouche elose, devant cette béatitude de l’inconscience, je songeai avec mélancolie, écoutant au fond de ma mémoire le vieux couplet:
Tu as le coeu: à rire, Moi, je l'ai t’à pleurer,
combien c’est dommage d'avoir ainsi épuisé notre réserve d'intelligence et versé dans la vulgarité ! Et je finis par me consoler à la pensée de nos jeunes gens, peu intelligents et peu distingués, mais encore assez pour discerner dans le nombre où ils Peuvent choisir celles qu'il faut laisser aller à d'autres.
“Je n'avouerai jamais, dit Barrès, qu'il y ait d’excès d’orgueil à se réclamer d'une parenté frança'se”. Le peuple français est sorti des mains de Dieu peuple noble et fort, peuple gentilhomme. Zes vertus chevaleresques ont poussé en terre de Franco, comme le blé dans ses plaines, la vigne sur ses Coteaux, les chênes dans le sol
d’Armo ©. Etcommeie Français est ce qu'il est avant
ie
tout par le cœur, on dirait que le Créateur s’y est pris de loin pour former ce cœur.
Voyez-le. En artisteinfini, et dont l'exécution répond toujours à l'idéal, il choisit partout et cueille avec amour les plus beaux éléments. Il les réunit avec une ‘ nteur qui s’y complaît et ordonne au temps de les fon. ; harmonieusement ensemble.
L'élément primitif Dieu vient le prendre dans les Gaules. Il est fait de finesse, de légèreté vive et malicieuse, de gaieté, de cette gaieté que sy:xbolise Francisque Sarcey, quand il écrit: ‘Nos pères avaient sur leur casque, non pas l'aigle aux yeux mornes, non pas le coq batailleur et suffisant; mais l’alouette gentille et spirituelle, l’alouette qui s’envole dans le ciel en chantant son tire lire, lire, lire; | ce tire lire, lire, lire, c’est la chanson de la France, c’est le rire même.”
Cette citation me fait remonter à la mémoire un souvenir souriant et ému. Jusqu’à mon séjour dans l’île de Jersey, je n’avais connu, des alouettes, que celles de nos grèves. À Jersey, chez les jésuites de Paris, exilés dans la Manche, je connus les alouettes gauloises. Plusieurs couples sous ma fenêtre revenaient chaque printemps niche: ans un champ de luzerne, tout près d’une haie de fusain où jasaient des fauvettes de Bretagne. Leur retour était comme le salut d'avril. L'automne, très tard, à regret, elles nous avaient quittés avec les hirondelles. Puis, après une longue absence, un beau matin, tandis qu'on ouvrait sa fenêtre pour respirer un peu l'air salin poussé par les brises du large et voir déferler la mer et les longs replis de sa robe chatoyante au soleil levant, tout à coup dans la luzerne et les rayons d’aurore qui lui bro- \ daient, en traversant les haies, des franges d’or, on entendait éclater au dehors le chant de l’alouette et au dedans la gaieté du cœur qui lui faisait écho.
Le nid se bâtissait dans les joies d’un ménage que rien ne troublait; les alouettes travaillaient comme elles chantaient, et elles chantaient comme elles s’aimaient. Dans les jours clairs, elles partaient en voyage pour le pays d'azur et montaient tout droit en redisant leur chanson
dans la lumière. Chaque nouvel élan ramenait un nouveau couplet; et le couplet nous descendait encore avec sa mélodie joyeuse, alors que notre œil ne voyait plus l’alouette dans le ciel bleu et les hauteurs ensoleillés.
— C’est bien là, disions-nous souvent à nos hôtes français, votre gaieté: près de vous, elle nous ravit, nous pénètre; puis, quand nous vous quittons, elle nous reste. Loin de vous, son souvenir chante à nos âmes et nous réjouit enrore.
À cv premier élément du tempérament français, ajoutez-en un second, et c’est l'élément romain. Il est fait de bon sens, il a toute la logique de la philosophie, la clarté des sources, la droiture des épées, la dignité du droit.
Sur ce fond de gravité romaine et sur cette gaieté gauloise, le Créateur fit briller un rayon de la Grèce. Dès lors on à pu dire avec raison qu’Athènes pouvait s’éteindre dans sa mémoire harmonieuse; nos ancêtres avaient recueilli pour le monde la fleur de l'esthétique, l’atticisme, le goût exquis et charmant des choses de l'esprit.
Il manque encore à cet ensemble un trait distinetif, sans lequel nous ne reconnaîtrions pas nos aïeux, c’est la bravoure. C’est le courage frémissant pour toujours sous l'uniforme, resté le même dans les tranchées que sous les boucliers et les cottes de mailles: acceptant la bataille dès qu’on l’y provoque, y volant au premier appel et en gants blanes, comme cet Allard Méeus et ce lieutenant Fayolle de notre Grande Guerre; toujours prêt à recommencer, comme ces vieux barons: ‘Si nous étions en paradis, nous redescendrions pour battre les Sarrasins !”
Souvenez-vous après cela de l'esprit chrétien fusionnant dans les veines de ce peuple le sang venu des meilleures sources, éclairant le code de ses chevaliers à la lumière des commandements de Dieu, harmonisant le génie de deux ou trois races pour en faire le génie unique de la France, et ne vous étonnez plus d’être fiers de cette parenté, de si loin qu’elle nous arrive. Ne me demandez pas non plus pourquoi ce peuple rebondit si vite vers les sommets quand il a déchu, et pourquoi, quand ses divisions religieuses ont déchiré son drapeau, il sait devant l'ennemi
en réunir si bien les pièces que dans les plis flottants au vent des batailles et de la gloire, on n’en discerne plus les reprises; pourquoi, en posant la main sur son cœur, on trouve tant de passion battant pour la liberté, et dans sa main, pour la défendre, une épée sans rivale et dont on a pu dire qu’il en fut d'aussi forte, mais jamais d'aussi belle; pourquoi il est toujours debout, l'oreille au guet pour écouter si quelque part on ne crie pas: au secours ! sans cesse prêt à souffrir et à s’oublier lui-même pour sauver des petits et des faibles, ou venger l'honneur méconnu et des victimes outragées. Ah! c'est que dans ce sang ont germé, avec l'endurance physique, tous les dévouements, la vaillance généreuse jusqu’au don de Ja vie, l'amour de la justice et cette fleur incomparable de la bonté qui achève à toute vertu sa physionomie divine.
Avouons que nous avons perdu de ces belles ardeurs au contact de nos voisins et du froid de nos hivers. Pas assez toutefois pour justifier le plaisir de nos ennemis à nous trouver dégénérés. Nous n’avons plus ce goût des fières résistances: est-ce à eux à nous le reprocher ? Nous aimons mieux capituler, donner, donner encore, donner trop; mais nous n’enchaînons pas la liberté des autres, nous ne sommes pas des voleurs du droit. Il y à bien un peu de bohème en nous: mais il n’y a pas de morgue. Nous avons encore de la poudre dans le caractère; ça ne leur fait pas de mal: nous la dépensons en querelles de famille et en rivalités jalouses; nous admirons naïvement les étrangers en nous jetant comme des enfants dans leurs bras; mais nous ne sommes pas hypocrites et nous n’avons pas le cœur perfide. Et voilà pourquoi, reprenant une parole connue, je veux te redire: O mon petit peuple, je rougis quelquefois quand je te considère, mais je suis fier quand je te compare.
— Mais, même si nous avions gardé toutes ces vertus
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S, à quoi nous serviraient-elies aujourd’hui ? reprennent à l’unisson le bourgeois utilitaire, le monsieur
combien-ça-paie, l'arriviste ignorant tout, y compris son point de départ, le savant pour qui les livres valent par leur reliure, rouge, bleue et en veau; soit ! ce sont de beaux titres de fierté, mais c’est très vieux ! C’est une richesse curieuse, une richesse de musée. Ce n’est pas cela qui met du pain sur la planche.
C’est vrai. Comme pain sur la planche, cela enseigne seulement que l’homme ne vit pas que de pain, qu'il faut aider à la provision commune et partager avec ceux qui n’enontpas. Tous ces beaux exemples n’entrent pas dans la tenua des livres et les gens pratiques ne leur consacrent Pas 16 rubrique spéciale dans les colonnes de leurs profits et pertes. Ils sont classés excès improductifs, propriétés mobilières... dans les nuages, — encore que souvent, in the long run, pour parler un langage acoquiné aux affaires, ces excès amènent, non des gros sous trébuchants aux individus, mais le prestige embelli de lauriers aux collectivités et aux nations.
Retenons tout de même ce langage. Il met en gloire les petites qualités prosaïques et poltronnes dont les égoïstes “raisonnables” sont les représentants applaudis.
Je lisais hier, à votre intention une œuvre de Léon Gautier, un représentant, lui, de l’autre mentalité, — il se sentirait bien chez lui à l'Action française ! — “L'humanité, quoi qu’on fasse, écrit-il, ne Pourra jamais se passer de certains ‘‘excès”’ de courage, de dévouement et de fierté... ils sont nécessaires aux nations dignes de vivre: et je préfère une race qui produit quelques douzaines de Don Quichottes à une race qui ne produirait uniquement que des industriels et des marchands.” Le mécréant illustre Ruskin pense comme Gautier, mais il le dit autrement, en reprochant à son peuple anglais de ne plus produire de penseurs et d'artistes de génie: ‘Ce n’est pas la matière ni l’espace qui peuvent nous donner des pensées, des passions et du talent... Ce n'est pas l'argent qui nous manque, c’est l'amour de Dieu et de ses créatures, c’est l'humilité, la charité, le renoncement à soi-même, la jeïûne, ia prière. — Le renoncement à soi-même, le jeûne ! Quel pauvre calculateur !
— Nos motifs de fierté, pensez-vous, transmis par les générations canadiennes, sont démodés et trop vieux pour refleurir en prospérité? Voyons:
— Ou bien vous supposez le Canadien d’aujourc’hui tellement dénaturé, déraciné de sa race, qu’il n’y tienne plus par une seule fibre de son cœur, — que rien ne lui fait plus rien ? — Je vous demande pardon, c’est trop d’infamie. É
Ou bien, vous imaginez que la noblesse paternelle dont un fils a la claire conscience et les leçons vécues des ancêtres n’ont pas d’emprise ni d’aiguillons ? — Je vous redemande pardon: c’est trop méconnaître l’une des plus grandes forces morales du monde. Un homme, si enlisé soit-il dans la matière, rougit à la fin de passer toujours devant des visages de parents qui le méprisent, et il se dégoûte à rompre sans cesse de nobles liens qui l’engagent.
Regardez un peu dans le passé. Cette fleur des Souvenirs ne môûrit pas chez tous en fr:'+ d’héroïsme public; et ce n'est pas nécessaire. (C'’es .éjà un fruit précieux de fierté que de savoir se tenir debout devant soi-même et sa conscience. La sincérité n’a pas besoin de témoin. On a trois Ou quatre fois dans sa vie l’occasion de se montrer brave, et dix fois par jour celle de n’être pas lâche.
Avez-vous lu dans Hernani la scène des portraits ? Et savez-vous rien de plus poignant que ce Ruy Gomez de Silva entraînant par la main dans la galerie de ses pères le roi den Carlos ? Celui-ci le sollicite de livrer son hôte, Hernani. Et voici que Ruy Gomez pour retremper sa volonté contre la Euissance royale, interpelle l’un après l’autre ses ancêtres de juger l'acte de félonie qu’on lui demande. Puis, quand chacun lui a donné sa leçon de hauts faits et d'honneur, il s'arrête devant le dernier tableau qui est le sien:
Ce portrait, c’est le mien.—Roi don Carlos, merci ! Car vous voulez qu’on dise en le voyant ici :
“Ce dernier, digne fils d’une race si haute,
“Fut un traître et vendit la tête de son hôte.”
Et il reste, malgré le roi, fidèle à l'hospitalité promise.
Or, les portraits de nos pères, à nous, sont là, suspendus dans nos mémoires en galerie d'honneur, — jamais ils ne seront chose trop vieille. Du haut de ‘eurs cadres, ils nous regardent et nous parlent. Écoutons ces voix du sang, de la race, de l’histoire, voix d'autrefois, voix d’hier, voix urgentes et chargées de leçons pour aujourd’hui.
— Aimez d’abord, disent-elles, la vérité, si vous voulez être libres, et dites-la. Car c’est une lâcheté, et la pire de toutes, quand on possède la vérité, de cacher sa pensée. C’en est une autre de n’oser pas la dire à haute voix, de la murmurer comme si elle était incertaine, expirante, et comme si on parlait dans la chambre d’un moribond.
Vous craignez de soulever des questions brûlantes ? Il y en a toujours eu, il y en aura toujours, des questions brûlantes. Personne n’a soulevé plus de questions brûlantes que Notre-Seigneur. Notre procédé, à nous, c'était de les traiter franchement, et c’est alors qu'elles cessaient d’être brûlantes.
Les paroles, par ailleurs, ne suffisant à rien, poussez jusqu'aux œuvres de l’apostolat. Rien n’est plus plat que la vie d’un citoyen recroquevillé sur lui-même et se désintéressant de ses compatriotes et de sa patrie, qui n’a que des générosités lucratives et des aumônes payantes: l'aumône de sa signature qu'il n’a jamais rachetée sur une liste publique; dont l'horizon large comme le panier dont il tient l’anse se borne à sa petite affaire, et à qui c’est très égal que ses concitoyens soient maltraités et sa patrie devenue terre corvéable à la merci des voleurs.
Écoutons encore :
— Ne parlez jamais d’abattement; c'est quand tous les égoïsmes veus abreuvent d'humiliations que vous devez lever le front plus haut, et que vous devez agir, toujours agir. Pour le patriote catholique, il y a la com-
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munion de trois églises: c'est assez. Vous n'êtes pas encore dans les expiations de l’église souffrante, encore moins dans la gloire de l'église triomphante: en les attendant, le devoir est de combattre dans l'église militante. Ne fondez pas l'église dormante, et ne dites jamais d’un Parvenu couché: ‘“Quel chanceux ! il se repose !”
Non, non, un rentier n'a pas fait tout son devoir et il n’a pas de quoi être fier, parce qu'il s’est arrondi une petite fortune, n’a pas volé que l’on sache, jamais paru en police Correctionnelle, et s'accorde avec sa femme. Sa vie n’est pas pleine parce qu’il n’a plus besoin de personne, lorsqu'on a besoin de lui ! Eût-il des maisons de rapport, cheval ou limousine, une place au bane d'œuvre, son nom sur un vitrail d'église, eût-l payé sa contribution à l’association pieuse dont il est le membre le plus absent, prêté sur première hypothèque et marié ses filles, il reste nn être méprisable si, dédaigneux du bien commun, il s’enferme dans son bien-être pour digérer ses succès et ses dîners et traiter de trouble-fête les gens qui crient quand c’est à d’autres qu’on fait mal, s’il se plonge dans son fauteuil rembourré, au fond de sa chambre ou de son boudoir dont il a soigneusement fermé la porte en disant: “Qu'ils s’arrangent !”
Écoutons encore:
La patrie a besoin de tous ses enfants. Chacun a le dev. de l'aimer et d’être à elle tout entier. Qu'il n’y ait donc pas à son service ce schisme de deux hommes dans le même: l'homme privé fier de son pays, et l’homme public qui en spécule et le trahit.
Qu'il n’y ait pas non plus deux peuples, dès qu'il s’agit de l'intérêt évident du peuple: deux races, dès qu’il s’agit des droits de la race; deux églises, dès qu'il s'agit des libertés de l’Église. Que tout ce qui est livré à l'opinion libre des hommes vous divise en partis et vous émiette tant que vous voudrez: questions de troisième ordre, de tarif, de douane, de patronage, de transport, d'élevage, de mines, de terre et d’eau... mais que ce soit pour vous retrouver unis du ma € à vos droits essentiels, garantis par la constitution, la conscience
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et la nature; pour faire bloc sur un terrain où il n'y à pas place pour des opinions, mais pour la certitude; non pas un bloc qu’on proclame sur les toits et qui provoquerait le bloc ennemi, mais une entente indiscutée, prévue, automatiquement imposée par la main sacrilège des adversaires se portant sur le dépôt sacré que le Canada français catholique tient en dehors des partis politiques.
Ah ! si depuis quarante ans il avait été convenu qu'il y a des questions où l'on ne se rencontre que pour s’entendre, sans bruit, chacun sacrifiant à la Patrie son amourpropre et de petits intérêts, au lieu de s'attacher traîtreusement à des hommes, de se pendre à leurs basques, tandis qu'ils se pendaient eux-mêmes à des honneurs méprisés, notre nationalité n'aurait pas été réduite à l'état de femme blême, graduellement dépouillée, avec, dans le flane, cette plaie meurtrière de l'esprit de parti par où coulait le meilleur de son sang.
Vous en étiez malades, de cet esprit ! Vous en êtiez infirmes, de cet esprit! Et si l'épreuve ne vous en guérit pas pour de bon cette fois, vous en mourrez, de cet esprit, entre deux partis: la mort plate du suicide par étouffement entre deux oreillers.
Quand il est déjà si difficile de connaître scn devoir et que l’on n’a que deux yeux clignotants pour le discerner, pourquoi donc en boucher un, de crainte d’apercevoir la lumière d’à côté? Quand l'homme total est déjà si peu de chose au service du Canada, pourquoi donc se Couper en deux, se paralyser la moitié du cerveau, pour béni: ou maudire la même œuvre selon le nom d'auteur qu’elle porte en étiquette, pour servir une moitié de ses compatriotes et n’aimer qu'une moitié de son pays ?
On vous accuse de vouloir gouverner le Dominion: ce devrait être vrai! Vos soixante députés tiendraient la balance du pouvoir, si, derrière eux, se tenaient non des partisans, mais de simples honnêtes gens, dont on ne blesse pas en vain la fierté nationale: s'ils pouvaient en toute sécurité, devant un déni de justice, laisser vide un fauteuil Cu se garder les mains nettes d’un portefeuille, sans craindre de rencontrer au premier tournant, l’un des nôtres
prêt à se baisser pour le ramasser ou s’y asseoir; si vous saviez vous soumettre à la disette du patronage, à un régime de jeûne revig. rant, que les adversaires partagés par leurs :...érêts divers 1eraient d’ailleurs vite cesser en retour de vos votes prépondérants ! C’est eux qui tiendraient à vous; et vous gouverneriez sans y tenir, —- à la façon de Cartier: une lettre de démission toujours prête dans sa poche, Mais pour trop tenir à la gloriole payante de mener, vous ns menez rien ! On vous méprise, on vous rebute, on vous dépouille, tandis que le peuple partagé en deux troupeaux annulés l’un par l’autre, humilié, impuissant, trouve toujours dans ses rangs quelque parlementeur impuni pour dire à l'ennemi : ‘Vous avez raison, dépouillez-nous ! C’est vrai, nous sommes une race inférieure: vous le voyez bien, et je le sais, moi, j'en suis !”’
Écoutons, écoutons toujours:
De notre temps aussi la séduction est venue et elle nous a dit: ‘“‘Sois des nôtres, tu seras riche et salué comme un sire. Rédige cette feuille, mais n’exprime que mes pensées! Tu as des principes qui nous nuiraient, cacheles ! dans ton cœur, des amours qui nous compromottraient, étouffe-les ! Tu voudrais défendre des droits lésés et cravacher des insulteurs: tais-toi !
Oh! mais vive Dieu! Nous nous dressions alors de toute :a hauteur de notre fierté: Garde, garde ton argent pour tes scribes et tes parleurs !
— Ce n'est pas de l'argent, c’est de l'influence, des honneurs, des plaisirs, une place pour toi et pour les tiens ! — Et nous regardions l'acheteur avec des dédains superbes ! — Mais, malheureux, il s’agit de vivre !
— Vivre ? non, non, il ne s’agit pas de vivre, il n’est pas nécessaire de vivre; mais il est nécessaire d’être digne de vivre, sans souillure au front et sans chaînes aux mains. Vivre, vivre ! non, vous dis-je, politiciens de la peur ou de l’ambition, hommes de bourse ou de peine, il ne s’agit pas de vivre, il s’agit de savoir se tenir debout ou de mourir!
Quand toute notre vie a été faite de sacrifices et de luttes pour vous léguer un héritage, se pourrait-il done que nous fussions forcés par nos héritiers mêmes à assister
à des complaisances, des abandons, des abaissements destructifs de notre œuvre, et contraints d'entendre, hélas ! ces réponses aux trafiquants: — Que voulez-vous écrire ? Nous l'écrirons. Qui voulez-vous flétrir ? le juste, les faibles, les minorités? Nous les flétrirons. Grossissez nos espérances, élevez le siège et les honneurs, et nos principes, les voilà ! nos consciences, les voilà ! notre race et nos enfants, les voilà ! Et dans cette enchère, il faudrait donc voir nos fils flairant d’où vient le vent, les genoux à terre, les mains à terre, le cœur à terre... oh! non. Debout ! debout, hommes ! Vous êtes créés à l’image de Dieu...
Muis c'est assez, et je vous remercie. C’est même trop, et je vous demande pardon.
Redescendons de cette galerie où nous nous sommes égarés dans une longue distraction. Pour vous du moins, travailleurs et amis de la Ligue des Droits du français, et pour tous ceux qui en ces derniers temps ont fait cause commune autour de nos libertés, ces visages augustes n’ont pas de reproches. Dans leur sourire, ainsi qu’en un livre ouvert, dans leurs yeux commé dans les plis d’un testament dont vous seriez les exécuteurs, vous lisaz l’approbation de votre œuvre. Ils vous disent merci de les si bien continuer. A tous vos autres titres: noblesse du baptême, vaillance du sang et de l’apostolat, gloire des origines et de l’histoire, ardeur généreuse du tempérament, ajoutez, pour éclairer les heures de dévouement austère et de labeur sans retour, ajoutez ce meïci des ancêtres contents de vous: — ce sera l’un des titres les plus réconfortants de votre fierté.