CHAPITRE XVII
DE L.ISOLEMENT DES FIÉVREUX ET DE LEUR DISTRIBUTION DANS LES DIFFÉRENTES SALLES D'UN HOPITAL GÉNÉRAL
L'important sujet qui doit être discuté dans ce chapitre est unde ceux sur lesquels il y a de grandes divergences d'opinion. D'un côté on croit « qu'il vaudrait mieux n'avoir pas du tout d'hôpitaux que de mélanger des malades ayant le typhus, la petite vérole et la fièvre scarlatine avec des malades ayant d'autres maladies ; » tandis que, d'un autre côté, des réformateurs sanitaires influents ont déclaré que tous les cas de maladies contagieuses devraient être distribués dans les salles des hôpitaux généraux, et que des hôpitaux pour la fièvre et des salles de fiévreux étaient à la fois « un crime contre l'humanité et une honte pour le siècle dans lequel nous vivons. »
L'établissement d'hôpitaux pour la fièvre en Angleterre date du commencement de ce siècle. En 1802, John Clark (de Newcastle) a réuni les différentes opinions des médecins éminents du jour, tels que : Matthew Baillie, Heberden, Saunders, Lettsom, Willan, Fevriar (de Manchester), Haygarth (de Chester), Falconer (de Balh), Beddoes (de Bristol), Gregory, Hamilton, Butherfur.l (d'Édimbourg), etc., qui étaient tous partisans du système qui consiste à créer des salles spéciales de fiévreux, au lieu de mélanger les malades atteints de fièvre avec ceux ayant d'autres maladies générales (1). Par exemple, Fevriar disait : «Avant l'établissement des salles de fiévreux, quand un malade était atteint d'une fièvre contagieuse à l'infirmerie de Manchester, la maladie pouvait s'étendre au point de nécessiter la sortie de tous les autres malades. Depuis que des salles spéciales ont été ouvertes, quoique de mauvaises fièvres aient été accidentellement introduites, cependant, en changeant le malade de place dès la première attaque, on a toujours évité que la maladie se propageât (2).»
La circonstance que la plupart des gardes-malades et autres personnes attachées aux hôpitaux spéciaux pour les fièvres, contractaient la maladie, produisit, au bout d'un certain nombre d'années, une réaction en faveur du système consistant à mélanger
(1) Clark, 1802; voir aussi Haygarth, 1801; et Strauger, 1802.
(2) Fevriar, 1810, vol. III.
les malades. En 1842, Graham (d'Édimbourg) correspondait sur ce sujet avec beaucoup de médecins d'bôpilaux de Londres et d'ailleurs, tels que Brigbt, Williams, Latbam, etc. Leurs opinions étaient unanimement bostiles à la séparation des salles de fièvre et favorables au mélange de tous les malades, fiévreux et autres, pourvu que ce fût dans une petite proportion (1). Ce dernier arrangement a été depuis préconisé par sir R. Cbristison (2) et J. H. Bennett (3) et, pour des saisons sans épidémies, par Bristowe et Holmes (4).
En 1860, j'ai publié au nom du comité de l'Hôpital des fiévreux de Londres une circulaire que j'ai envoyée à 64 hôpitaux du Royaume-Uni, dans le but de m'enquérir de la manière dont on traitait les malades atteints de fièvre; 40 ont répondu, savoir: 11 de Londres ; 20 des provinces d'Angleterre; 4 d'Écosse, et 5 d'Irlande. Sur les hôpitaux de Londres, 8 admettaient un très-petit nombre de cas de fièvre parmi les autres malades, tandis que 3 : l'hôpital de University collège, les infirmeries de Londres et de Marylebone n'admettaient aucun cas de fièvre. Sur 20 hôpitaux des provinces d'Angleterre, 9 refusaient d'admettre les fiévreux; 6 les ad mettaient dans des salles séparées, et 5 seulement les mélangeaient à d'autres malades. Il y avait aussi au moins 6 hôpitaux pour le traitement spécial des fièvres dans les provinces d'Angleterre. Dans chacun des 4 hôpitaux écossais (Edimbourg, Glasgow, Aberdeen et Dundee), il y avait des salles séparées pour la fièvre (o). A Edimbourg seulement, on permettait deux lits de fiévreux dan s hacune des salles de clinique (de 19 lits) pour l'instruction des étudiants. Sur les o hôpitaux irlandais, 1 était spécial aux cas de fièvre; dans 3 il y avait des salles séparées, et dans 1 seulement les malades étaient mélangés sans distinrîion de maladies. De plus, dans la plupart des grandes villes d'Irlande, il y avait un hôpital spécial pour le traitement des maladies contagieuses. Excepté à Londres, la coutume était, et est encore, d'isoler les cas de fièvre contagieuse. L'habitude différente adoptée à Londres est due en partie au désir de fournir aux étudiants l'occasion d'étudier des cas de fièvre , et en partie à ce qu'une grande proportion des cas de fièvre admis à l'Hôpital des fiévreux de Londres appartiennent à la fièvre typhoïde qui ne se propage jamais dans les salles comme le typhus (Voy. page 56). Mais même dans les hô-
(1) Graham, 1842.
(2) Cbristison, 1850.
(3) Clinical Led.,V éd., p. 878.
(4) Sixième Rapport ofMed. Off. of Privy Council.
(5) Depuis 1860, un hôpital spécial pour la fièvre a été construit à Glasgow.
pitaux de Londres, il est universellement admis qu'il est à craindre de voir le vrai typhus se propager, s'il y en a plus d'un cas sur 5 ou 6 malades ; par conséquent, en pratique il est reconnu nécessaire d'avoir un hôpital spécial pour la fièvre, à cause des temps d'épidémies pendant lesquels le nombre de malades peut devenir énorme. Tous ceux qui ont apporté quelque attention à ce sujet admettent que, même dans les saisons où la maladie n'est pas épidémique, les malades atteints de typhus ne devraient pas être traités dans leurs maisons à cause de l'agglomération qui causera inévitablement la propagation de la fièvre, et il est clair qu'ils doivent être transportés ou dans des hôpitaux spéciaux, ou être dispersés parmi les autres malades d'un hôpital général. Le dernier plan me paraît sujet à controverse à cause des circonstances suivantes :
I. Il y a de nombreux exemples du typhus se propageant dans des salles générales malgré les précautions les plus minutieuses, et alors que la propoi'tion n'était pas plus de 1 sur 6, et même alors qu'il n'y avait quun cas unique.
Quand j'étais élève de la clinique d'Edimbourg, en 1849, trois typhiques admis dans les salles de clinique contenant 38 lits communiquèrent la maladie à 7 des autres malades dont 2 au moins moururent. Stewart dit que « pendant l'hiver de 1837-38, un cas isolé de typhus dans une des salles de médecine de l'infirmerie de Glascow communiqua la maladie à la plupart des malades de cette salle, et que plusieurs moururent (1).» Peacock dit que quand il était étudiantà Edimbourg, « les directeurs del'hôpitalse décidèrent à distribuer les malades dans les différentes salles, espérant que le poison pourrait ainsi, en étant divisé, perdre sa puissance d'inoculation. Gomme expérience, quatre malades ayant la fièvre typhoïde furent placés dans différentes parLies de chaque salle, qui contenaient ordinairement 30 lits, et 4 lits furent enlevés de la salle de sorte que chaque malade ayant la fièvre occupait l'espace réservé à deux malades ordinaires, et leurs lits furent placés dans les piliers entre deux fenêtres, qui furent laissées constamment ouvertes. Malgré ces précautions, la fièvre atteignitles malades des lits voisins, et dans l'espace d'un mois, il n'y eut pas moins de douze cas d'infection. Le mal ne s'arrêta pas là; car une malade qui avait été dans un lit situé à côté d'un fiévreux, sortit de l'hôpital, fut prise de la fièvre après être rentrée chez elle, et répandit la maladie dans une cour populaire de Leith, jusque-là exempte de
(1) Stewart, 1840. p. Vjl.
MuRcmsoN.
lièvre. » Peacock ajoute qu'il a vu le typhus se propager dans plusieurs autres hôpitaux dans lesquels les malades étaient mélangés, bien que l'espace affecté à chacun fût des plus vastes (1). Écrivant en 1838 sur l'hôpital Saint-Barthelemy, West déclara que sur 60 cas de typhus, 14 étaient morts, eL il ajouta : « Depuis l'été dernier 11 personnes qui avaient l'habitude de fréquenter l'hôpital ont élé attaquées par la fièvre qui a fait 3 victimes parmi eux; 16 gardes-malades et 21 malades admis pour d'autres affections ont pareillement souffert de la maladie et 10 d'entre eux sont morts, et je ne doute pas que des cas analogues aient échappé à ma connaissance.
Des soixante cas sur lesquels mes observations portent spécialement, dix-sept avaient été observés sur des personnes ayant soigné les malades, ou ayant au moins vécu dans la môme maison. Sur les 17, 9 avaient été admis à l'hôpital pour d'autres affections, et pendant leur séjour avaient été atleints par la fièvre.
A la fin, la maladie s'élendant d'un lit à l'autre, on trouva nécessaire de fermer une des salles de femmes (2). De nouveau en 1864, 19 personnes dont 5 gardes contractèrent le typhus dans les salles de l'hôpital Saint-Barthelemy. Sur les 19, o malades et 3 gardes moururent (3). A l'hôpital King's collège un seul malade admis avec le typhus communiqua l<i maladie aux deux malades situés à côté de lui, et ce fut le commencement d'une épidémie dans la salle. Le 10 décembre 1861, avant que le typhus lût êpidémique à Londres, un seul lyphique fut admis à cet hôpital, communiqua la maladie à son voisin et à une garde de la salle etunefoisencore, en 1863, deux gardes furentles victimesdu typhus contracté dans les salles. Cependant cet hôpital est bien connu pour être un modèle de bonne ventilation (4). A l'hôpital Guy il y eut une grande épidémie de typhus vers la fin de 1862 ; dans une salle contenant 50 malades, un ou deux cas de typhus furent admis, etla maladie se répandit rapidement'; 7 malades contracLèrent la fièvre dans cette salle, et 5 succombèrent. Cependant, dans cette même salle, il y avait 1,998 pieds cubes pour chaque malade, une bonne ventilation, et les lits de ceux qui avaient la fièvre, avaient une fenêtre de chaque côté (5). Dans le vieil hôpital Saint-Thomas à London Bridge, la propagation du typhus parmi les malades s'observait fréquemment et, en 1865, à l'hôpital temporaire dans les
(1) Peacock, 183G(1), p. 1G2.
(2) West, 1838, p. 144.
(3) E.-L. Fox, 18GG.
(4) Anstie, 1 865, I, 632-
(5) Habershon, 1862.
jardins de Surrey 3 gardes et un malade contractèrent cette maladie (1). A l'hôpital de Charing Cross un cas de typhus fut admis le 28 octobre 1862 et dans l'espace de quelques semaines 7 cas prirent naissance dans la même salle. Plusieurs furent mortels (2) et, en 1864, 5 malades, qui avaient contracté le typhus dans cet hôpital, furent amenés à l'hôpital des fiévreux. A Westminster le typhus s'est plusieurs fois répandu et une fois, dans l'été de 1863, sur 13 typhiques qui étaient à l'hôpital, 8 l'avaient contracté (3) dans l'établissement. Pendant l'année de 1867, 18 cas de typhus étaient en traitement dans l'hôpital de Middlesex, un des hôpitaux les mieux ventilés delà métropole; 5 de ces 18maladesavaientprisla maladie à l'hôpital, une garde et 4 malades ; 3 des 4 malades succombèrent (4). Pendan t l'année 1860-61 , quand le typhus n'élaitpas épidémique l'hôpital des fiévreux de Londres se trouvait dans les conditions ordinaires d'un hôpital général, avec quelques légers cas de typhus, et parfaitement ventilé.. Le 23 août 1860, une garde fut prise du typhus. Il n'y avait que deux cas de typhus à celte époque à l'hôpital, l'un admis le 6 août et l'autre le 16, et, avant la première date, aucun malade n'avait été admis avec le typhus depuis le 30 juin. En mars 1861, une autre garde fut atteinte, et il n'y avait encore que deux cas de typhus à l'hôpital à ce moment, et 6 cas seulement avaient été admis dans les 5 mois précédents. Dans l'automne de 1863, un cas de typhus « ayant été introduit à l'infirmerie de North Staffordshire, la maladie se répandit rapidement ; 2 des gardes furent attaquées et une mourut ; plusieurs des malades ordinaires furent aussi atteints, et, pour ajouter au désastre, certains malades quittèrent l'établissement affolés par la peur, et portèrent le poison et le mal dans des familles résidantdans le voisinage (5). Al'infirmerieroyalede Bristol, 48 cas de typhus étaient en traitement pendant l'hiver de 1864-63; 2 cas étant placés dans chaque salle avec un contingent de 1,035 à 1,057 pieds cubes par malade. Sur ce nombre, 12 moururent ; sur les 48, 17, (dont 5 cas mortels) avaient contracté la maladie à l'hôpital (6). Il ne serait pas difficile d'ajouter de nombreux exemples semblables à ceux que nous venons de mentionner (7) ; mais ceux-ci suffisent pour prouver que, quand quelques cas de typhus sont traités dans les mômes salles avec d'autres malades, la
(1) Lancet, 18G5, 1, 145.
(2) Idem, I8li3, I, 3G.
(3) Idem, 1865, I, G32.
(4) Stalistical Report.
(5) Med. Times and G as., 18Gî, I, 5G9. (G) K.-L. Fox, 18GG.
(7) Voir, pour exemple, K.-L. Fox, 18CG.
maladie peut se propager malgré l'espace et l'excellente ventilation, et que ces cas ne sont pas rares et peu 7iombretix) comme on l'a dit.
II. Les deux objections faites ordinairement contre les salles et les hôpitaux spéciaux pour la fièvre, sont que, par la concentration du poison, la mortalité parmi les malades eux-mêmes, et le danger de voir serépandre la maladie augmentent ; elles sont contredites par des faits.
Prenons, par exemple, l'hôpital des fiévreux de Londres. On a déjà monlré que le chiffre de la mortalité pour chaque espèce de fièvre continue n'a pas été plus grand qu'on ne l'a observé dans les hôpitaux généraux de Londres (page 221, et que pendant 23 années (1848-1870) 17,980 (18,203-288) cas de typhus furent admis à l'hôpital des fiévreux et communiquèrentla maladie a 288 personnes, savoir : 217 gardes et médecins (dont 44 moururent), et 71 malades (dont 16 moururent). En d'autres termes, une personne a contracté la fièvre sur 62 admises, et une personne est morte sur 300 personnes admises ; une garde a contracté le typhus sur 83 gardesadmis, et une seule est morte sur 408 ; tandis'qu'un seul malade a contracté la maladio estsur 253 cas admis, et il n'y a eu qu'une morlsur 1, 123 admissions. Eu égard à cesrésultats, on doit mentionner deux circonstances : ta première, c'est que les gardes de l'hôpital des fiévreux ont été constamment changées pendant ces années et que pendant la récente épidémie, on a engagé 70 gardes nouvelles dans une année. On peutdirequ'en moyenne, le service entier des gardes est changé tous les ans. Si les mômes gardes étaient restées après avoir essuyé une attaque de fièvre, il y en aurait eu comparativement très-peu dont la santé aurait été atteinte. En second lieu, jusqu'en 1861, on ne classait pas du tout les malades à l'hôpital des fiévreux. Les cas de typhus étaient traités dans les mômes salles que les cas de fièvre typhoïde, de scarlatine et autres maladies. Les salles étaient, en fait, comme celles d'un hôpital général, mais avec une grande prépondérance de cas de typhus, et quoique après 1861 les typhiques fussent isolés, la classification fut souvent interrompue à cause de la trop grande agglomération de malades à l'hôpital. On peut imaginer comparativement ce qui serait advenu si l'on avait distribué dans les autres hôpitaux généraux de la capitale les 17,980 malades admis à l'hôpital des fiévreux
Pendant les six premiers mois de 1862, 1,107 cas de vrai typhus furent soignés à l'hôpital des fiévreux ; il en mourut 232, ou 20, 95 p. 100. Dans la môme période, 243 cas le typhus furent soignés dans 6 des hôpitaux généraux de da capitale mentionnés dans le tableau suivant ; il en mourut 80 ou 23, 32 p. 100. Les 1080 (1,107-27)
cas admis à l'hôpital des fiévreux communiquèrent la maladie à 27 personnes dont 8 moururent. En d'autres termes, une seule personne prit la lièvre sur 40 admises, et il n'en mourut qu'une sur 135. Mais les 272 cas admis dans les six hôpitaux généraux communiquèrent la maladie à 71 personnes dont 21 moururent : c'est-àdire qu'une personnesur 3,8 pritla fièvre. Queserait-il arrivé s'iln'y avait pas eu d'hôpital pour la fièvre, et si les 1,080 cas qui y ont été admis avaient été répartis parmi les hôpitaux généraux en plus des quelques centaines qui y étaient déjà en traitement? Cependant au milieu de l'épidémie, la suppression de l'hôpital des fiévreux fut demandée !