LE DANGER DE TROP DORMIR
Et d'abord, vous allez croire que ceci est un paradoxe ; vous avez si souvent entendu répéter cette phrase : Il n'y a rien de bon comme le sommeil, ou : Le sommeil fait tant de bien ! ou : Le sommeil est le plus grand réparateur ! ou : Qui dort dîne. (Je vous demande pardon de vous citer cette dernière. Je suis persuadé que vous n'en avez jamais fait l'expérience.) A tout cela je puis répondre que les meilleures choses ont leur mauvais côté ; qu'il ne faut jamais en
abuser.
Mais je me contenterai de vous poser tout simplement des chiffres; vous savez qu'il n'y a rien d'absolu comme les chiffres. Je prends des personnes qui se couchent à minuit; beaucoup, il est vrai, se couchent plus tard, mais, comme il y en a infiniment qui se couchent plus tôt, cela se balance. Vous vous couchez donc à minuit, et vous vous levez à huit heures du matin ; vous avez donc dormi huit heures, le tiers de votre journée.
Par conséquent, si vous vivez soixante ans, c'est vingt années que vous avez données au sommeil. Franchement, est-ce que vous ne trouvez pas que c'est trop ? Ah ! je vous entends déjà vous écrier :
— Mais, monsieur, on ne dort pas toute la nuit sans s'éveiller; je n'ai pas fait huit heures de sommeil !
Soit ! je le veux bien. Alors, au lieu de vingt ans de dormir, je ne vous en mets que quinze ; est-ce que ce n'est pas encore bien du temps de perdu ?
« Le sommeil, dit Montaigne, suffoque et supprime les facultés de notre âme. »
Vous me direz : Le repos est indispensable à l'homme... (et à la femme aussi, les dames sont si gentilles quand elles dorment !) C'est juste ; mais tout est habitude dans la vie : avec quatre heures de
sommeil par jour, ou plutôt par nuit, vous pourriez vous porter comme Esculape... J'aime à croire que le dieu de la médecine se portait bien. Cependant, je ne l'affirmerai pas.
Mais il vous faudrait prendre l'habitude de ne point consacrer plus de temps à cet oubli de l'existence. Or, comme vous faites le contraire, il arrive que plus vous dormez et plus vous éprouvez le besoin de vous livrer au sommeil, qui, en vois alourdissant, épaissit votre sang , vous ôte une partie de votre activité, et, quelquefois, rend paresseux votre esprit. (Quand vous en avez est sous-enu, mais je suis bien persuadé que vous en avez.)
i^u sommeil a encore un grand inconvénient : il provoque à l'obésité; et convenez que vous ne désirez pas être obèse ? C'est une charge sans bénéfice. En général, rien ne vieillit plus vite qu'un gros ventre. Trouwz-moi un homme qui désire avoir un gros ventre... Je crois que vous chercheriez bien inutilement. En revanche, vous trouverez par centaines des hommes qui s'efforcent de comprimer, de faire rentrer celui qui leur pousse ; ils emploient pou: cela des moyens qui souvent gênent leur respiration; ils mettent des cursets comme les femmes ; il y en ..
même qui vont jusqu'à se priver de satisfaire leur appétit, qui ne mangent pas comme leur estomac le demanderait, et toujours par crainte de voir grossir leur abdomen.
Alexandre le Grand, ou le grand Alexandre... Non, je crois qu'il vaut mieux dire Alexandre le Grand, celui-ci est seul, les autres sont très-nombreux, Alexandre le Grand voulait souvent, même étant couché, ne point se laisser gagner par le sommeil, de crainte que cela ne lui fit oublier les plans, les projets sur lesquels il méditait. Vous me direz peutêtre : « Pourquoi se couchait-il alors? » Il se couchait pour se reposer, mais non pas pour dormir. Dans ce but, il avait fait placer à terre, contre son lit, une vaste bassine en cuivre ; il avait son bras étendu au-dessus de cette bassine, et, dans sa main, tenait une grosse boule de cuivre. Si le sommeil venait à le gagner, ses doigts se détendaient, et, naturellement, laissaient échapper de sa main la boule, qui, en tombant dans la bassine, faisait un tel bruit que cela le réveillait aussitôt.
Vous avez le droit de faire comme Alexandre le Grand, lorsque vous désirez ne point vous laisser aller au sommeil ; mais vous trouverez peut-être que c'est gênant de tenir son bras étendu au-dessus
d'une bassine, en ayant une grosse boule de cuivre dans la main ; j'avoue qu'il faut être Alexandre le Grand ou Alexandre Dumas pour faire de ces choses-1 à .
II y a d'autres moyens pour ne point s'endormir: il est bien rare que le sommeil vous prenne lorsque vous vous amusez; il ne s'agit donc que de s'amuser, mais ce n'est pas toujours aussi facile qu'on pourrait le croire.
Un monsieur, que je nommerai Dupont, si vous voulez bien le permettre, et qui habitait la jolie petite ville de Brives-la-Gaillarde, avait la malheureuse habitude de trop dormir. Il était cependant marié, mais il parait que cela ne l'amusait pas assez; il y a des gens qui seraient capables de vous dire que cela n'avait fait qu'ajouter à son infirmité.
Ce qu'il y a de certain, c'est que madame Dupont, elle-même, disait souvent à son mari :
— Vous dormez beaucoup trop, monsieur, cela n'a pas le sens commun ! Vous n'avez que quarante ans ; que ferez-vous donc quand vous en aurez cinquante? Vous cédez au sommeil dès que vous avez la tète sur l'oreiller ; vous ne vous réveillez point de la nuit; le <natin, on ne peut pas vous faire ouvrir les yeux. Vous n'êtes plus un homme, vous êtes une
ti LA FILLE AUX TROIS JUPONS
marmotte. Je pourrais vous dire que, en me mariant, je n'avais pas cru avoir pour époux une marmotte ! Mais il ne s'agit pas de moi ; cet abus du sommeil vous sera fatal, vous devenez déjà très-gros et bientôt vous aurez un ventre comme Polichinelle.
M. Dupont fut ému par le discours de sa femme ; il lui eût peut-être été indifférent de ressembler à une marmotte, mais il ne voulait pas avoir un ventre comme Polichinelle.
Il n'en fait ni une ni deux; il va sur-le-champ trouver son médecin, et lui dit :
— Docteur, je dors beaucoup trop... ma femme s'en plaint, et moi-même je sens que cela m'alourdit. Que faut-il que je fasse pour dormir moins?
Le docteur, qui aimait beaucoup à fumer, secoue la tète et se fait une petite cigarette, tout en répondant :
— Fumez-vous?
— Oui, docteur, je ne fais que cela, mais je m'endors même en fumant.
— C'est dommage ! parce que je vous aurais conseillé de fumer.
— Conseillez-moi autre chose.
— Prisez-vous ?
— Oui, docteur, j'ai même une collection de la-
batières, mais je n'y trouve pas grand plaisir.
— C'est fâcheux, parce que je vous aurais conseillé de priser.
— Autre chose, alors
— Jouez-vous?
— Je sais tous les jeux, mais je n'en aime aucun; les cartes m'endorment sur-le-champ.
— Tant pis ! je vous aurais conseillé déjouer. Car, enfin, pour ne point s'endormir, il faut s'amuser... Avez-vous déjà été à Paris?
— Oui, docteur, deux fois; mais il y a très-longtemps, j'étais alors dans les affaires... C'était avant mon mariage... Il me semble que je me suis assez amusé à Paris.
— Eh bien ! retournez-y, allez-y passer quelque temps, cela vous réveillera, vous ranimera, vous amusera. Mais, surtout, allez-y seul, n'emmenez pas votre femme.
Dupont approuve fort cette dernière condition; il s'empresse de faire ses préparatifs, fait part à sa femme de l'ordonnance du docteur, et part sans que madame paraisse bien désolée de son absence. Mais on ne tient pas beaucoup à la société d'une marmotte, à moins d'être un petit annexé!