COMMENT DUPONT S AMUSE AU BAL
On était alors en mil huit cent soixante, et à l'époque du carnaval, qui malheureusement était fort court cette année-là; nous disons malheureusement, car, nous l'avouerons, nous ne sommes pas de l'avis de ces gens qui s'écrient :
— Les masques ne sont plus de mode, on ne se déguise plus pour se promener en voiture ou à pied sur les boulevards; fi donc! Tout cela est tombé, perdu, de mauvais goût! Avant peu, il n'y aura plus de carnaval.
D'abord nous ne comprenons pas pourquoi on blâme ce qui tend à amuser, à réjouir le peuple. Cela ne vous fait pas rire, vous, monsieur, qui avez toujours l'air de mauvaise humeur, et à qui cela fait mal aux nerfs, quand vous voyez des gens qui s'amusent. J'en suis bien désolé! mais lorsque jadis, pendant les jours gras, une triple rangée de voitures remplies de masques formait un immense Longchamp dans l'intérieur de Paris, je vous certifie que
les promeneurs, les passants, les flâneurs ne se plaignaient pas d'avoir ce spectacle gratis.
Tout le monde n'a pas le moyen d'aller au bal de l'Opéra, ni même à la salle Barthélémy, et le modeste rentier, se promenant avec sa femme pendant les jours gras, revenait chez lui tout joyeux lorsqu'il avait heurté des Arlequins ou des Polichinelles; et si un Ours avait dit à son épouse : « Je te connais ! j> l'heureux couple ne se sentait pas de joie, et, en rentrant, madame disait d'un air fier à son portier : « Il y a un Ours qui m'a dit : « Je te connais ! »
Vous voyez bien, messieurs les pessimistes, qui ne voulez plus de carnaval, qu'en le supprimant vous chagrineriez bien du monde! Je sais que cela vous est parfaitement égal; mais vous aurez beau faire, tant que le monde existera, il y aura des masques. Il y a des personnes qui vous diraient qu'il y en a toute l'année ; qu'il n'est pas besoin d'être en carnaval pour en voir... Mais, comme on a répété cela très-souvent, je ne vous le dirai pas.
Le carnaval est l'époque des intrigues et de la folie. Nous pourrions T'ous dire encore qu'il y a des intrigues toute l'année, mais cela s'est dit aussi et nous ne le répéterons pas. Nous prendrons la liberté de vous faire remarquer en passant que nous ne disons
jamais que des choses neuves; c'est bien gentil de notre part; nous sommes persuadé qu'on nous en tiendra compte.
M. Dupont était, nous l'avons dit, un homme de quarante ans; c'est l'âge des passions, quand on doit en avoir; mais jusqu'alors ce monsieur n'en avait pas laissé poindre la plus légère apparence. Il fumait, il prisait, il jouait, il buvait, mais tout cela sans goût et pour ainsi dire sans plaisir. Quant aux femmes, vous avez vu qu'il dormait beaucoup près de la sienne. Cependant Dupont n'était point insensible aux charmes de la beauté : ce qui le séduisait surtout dans une femme, c'était la taille, les formes, la tournure; enfin il préférait un beau corps à une jolie tète, et malheureusement pour madame Dupont, elle était plutôt jolie que bien faite; voilà peutêtre ce qui avait rendu son mari si dormeur.
Quant à lui, Dupont, il n'était ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni bète ni spirituel : c'était de ces gens dont on ne dit rien. Cependant il était assez bien fait de sa personne; il avait un joli pied et une main blanche et mignonne. Il était très-vain de ces avantages, se croyait un petit Apollon, et ne voulait point absolument prendre du ventre; c'était principalement cette crainte qui l'avait décidé à se rendre
à Paris ; et puisque le docteur lui avait recommandé d'y venir sans sa femme, c'est que bien certainement il voulait qu'il y menât la vie de garçon ; or, qu'estce que c'est que la vie de garçon, si ce n'est de cher- , cher des intrigues, des amourettes, des bonnes fortunes, enfin de passer son temps à courir après toutes les femmes, les dames du monde lorsque l'occasion s'en présente, et les grisettes quand on ne trouve pas mieux?
A propos de grisettes, il y a des écrivains qui veulent vous faire croire qu'il n'y en a plus ; qu'elles ont passé de mode comme les carlins, que le moule en est brisé! N'en déplaise à ces messieurs, la grisette existe et existera toujours à Paris* Et qu'est-ce donc, s'il vous plaît, que les fleuristes, les brodeuses, les brunisseuses, les enlumineuses, les repasseuses, les giletières, les chemisières, les culottières, etc., etc.!.,. Ce ne sont ni de grandes coquettes, ni de ces beautés très-cavalières qui se mettent toujours en évidence aux avant-scènes des petits théâtres et qu'on a nommées, je ne sais trop pourquoi, des lorettes; ce ne sont pas non plus des femmes entretenues, car très-souvent leurs amants ne peuvent leur offrir que de l'amour; enfin, ce ne sont pas de bonnes bourgeoises qui ne sortent
qu'au bras de leur père ou de leur frère; ce sont des grisettes, de vraies grisettes! N'allons pas les démonétiser, c'est une si jolie monnaie ! Pourquoi vouloir qu'elle n'ait plus cours?
Vous, messieurs, qui ne voulez plus absolument que l'on en trouve à Paris, allez donc un peu, pendant l'été, à la Closerie des Lilas, ce bal favori des étudiants qui aiment encore la danse etl'amour; vous y verrez des grisettes de toutes les catégories, vous les verrez sautant, riant, folâtrant, dansant un cancan tout aussi gracieux et beaucoup moins déhanché que les danses espagnoles que l'on permet sur les théâtres; vous les entendrez causer, se moqueries unes des autres, envier l'amant de celle-ci, ridiculiser l'amant de celle-là, et au milieu de ces phrases, de ces éclats de rire qui se croisent, qui se multiplient autour de vous, vous saisissez des mots piquants, spirituels, de ces locutions originales que vous n'entendez que là, mais qui ne vous permettent pas de garder votre sérieux... à moins, toutefois, que vous ne soyez de cette école qui ne veut pas que Y' a rie et qui ose dire que le rire est une grima'e!... Quelle triste école, bon Dieu! Croyez-moi n'y envoyez jamais vos enfants! Vous devez v/yir,au reste,que les résultats n'en sont pas heureux
Dupont, arrivant à Paris à l'époque du carnaval, commence sa vie de garçon par se rendre au bal de l'Opéra. Il s'est dit :
— Le docteur m'ordonne de m'amuser, il est impossible que je ne m'amuse pas au milieu de cette foule composée en grande partie de jolies femmes qui ne sont pas positivement des Lucrèces, qui ne demandent pas mieux que de faire des connaissances, qui même ne vont au bal que dans ce but. Je ferai mon choix, je tâcherai de trouver une petite femme moulée comme une Vénus... voire même une bacchante, car toutes les bacchantes, telles que je les ai vues représentées, étaient parfaitement bâties; je ferai l'aimable, le galant; j'ai de l'esprit, quand je me mets en train ; à la vérité, j'ai quelque peine à me mettre en train; mais, avec de la persévérance et du punch, j'y parviendrai, et je ne me coucherai pas à dix heures, puisque j'irai au bal à minuit.
Dupont a mis son projet à exécution ; il a bien eu quelque peine, lorsque dix heures ont sonné, à ne point s'endormir sur sa chaise. Plusieurs fois, au lieu de passer un habit noir, il a été sur le point de se fourrer dans son lit... mais, au moment de céder à ses vieilles habitudes, il a heureusement regardé
son ventre, il s'est aperçu qu'il ne pouvait plus boutonner le premier bouton de son gilet; alors il a sauté sur ses jambes, a fait vivement sa toilette en murmurant :
— Mais, malheureux, tu veux donc tourner au polichinelle!... Je n'aurai point de bosse par derrière, c'est vrai, mais celle que l'on porte devant soi est tout aussi ridicule et encore plus incommode... Allons au bal, faisons des folies et amusons-nous !... Sapristi ! il ne s'agit pas de plaisanter ici, il s'agit de rester jeune !...
Voilà donc notre homme au bal, se glissant au milieu de cette cohue qui se promène dans l'enceinte de la danse, parce que là on peut regarder les femmes déplus près, on peut même les agacer, leur parler, leur prendre le bras quand elles sont sans cavalier; le bal masqué permet tout cela. Et que de choses ne permet-il pas!.., Dupont voit de forts gentils minois en débardeurs, en matelots, en jockeys, en postillons. En général , les dames qui prennent un costume masculin ne portent point de masque et sont bien aises de laisser voir leur visage. Elles laissent aussi voir leurs épaules, leur poitrine; il y a même quelquefois trop d'abandon dans leur tenue; ces dames ne comprennent pas que les yeux
veulent avoir quelque chose à deviner, et que l'on est surtout amoureux de ce qu'on ne voit pas.
Dupont choisit une petite blonde fort gracieuse sous le costume d'une Colombine. Pour faire connaissance, il l'invite à polker ; mais notre habitant de Brives-la-Gaillarde ne savait pas à quoi il s'exposait; il se figurait que l'on polkait au bal de l'Opéra comme dans sa province ; il ignorait surtout que la polka se terminait par un galop... et quel galop !... il faut le voir pour le croire.
C'est un tourbillon, c'est une espèce de folie furibonde qui semble s'être emparée de tous les danseurs, au son de cette musique brillante, vive, animée, qui vous enlève, vous électrise ; vous ne galopez plus, vous volez, vous tourbillonnez, vous vous élancez, vous poussez, vous vous bousculez les uns sur les autres !.. Soyez intrépide, ne perdez pas la tête, sinon vous serez renversé.
C'est ce qui arrive à Dupont ; il n'était point de force à tenir sa place dans cette bacchanale, il est tombé ; il a entraîné sa danseuse qui se relève vivement et lui dit avec humeur :
— Mon petit, quand on ne sait pas galoper, on n'invite pas une dame à y aller.
Et aussitôt la Colombine saisit le bras d'un Aiie-
quin et se remet avec lui à galoper •, tandis que le pauvre Dupont, qui ne s'est pas relevé assez vite, reçoit sur lui les pieds de plusieurs galopeurs et ne se relève que couvert de contusions.
Notre homme, qui souffre beaucoup des genoux, des épaules et du dos, quitte le bal en boitant etrentre se coucher à son hôtel, en se disant :
— Voilà assez d'amusement pour cette nuit.
Mais Dupont ne se tient pas pour battu, bien qu'il l'ait été réellement. Quelques jours après, il retourne au bal ; cette fois, c'est au Casino qu'il se rend : on lui a dit que c'était le rendez-vous des femmes les plus à la mode. En effet, notre provincial est agréablement flatté à la vue des toilettes, de l'élégance de ces dames qui étaient plutôt en costume de ville que masquées, et il se dit :
« Il n'est pas possible qu'ici on danse un galop aussi dangereux qu'au bal de l'Opéra. Au reste, par prudence, je ne galoperai pas; bornons-nous à inviter une dame pour une contredanse, c'est plus sage. Parce qu'un quadrille , c'est toujours les mêmes figures, je les connais, et il n'est pas possible qu'on me jette par terre en faisant la chaine anglaise ou la pastourelle. »
Et Dupont, après s'clre promené quelque temps
dans le bal en cherchant une femme Irès-bien faite, invite enfin une assez belle personne dont les yeux langoureux se fixent sur les siens avec infiniment de complaisance.
Voilà Dupont à la danse ; mais il avait pour vis-àvis une gaillarde, élève de la célèbre Rigolboche, et dont la danse hardie, excentrique, était tellement renommée que l'on se disputait les places pour la voir danser.
Lorsque Dupont fait son avant-deux devant cette dame, il reçoit tout d'un coup un superbe coup de pied en plein visage, aux applaudissements et aux éclats de rire de tous les spectateurs.
Dupont seul ne rit pas; il a le nez écrasé, il veut se plaindre, mais la grande gaillarde lui dit :
— C'est votre faute!... vous êtes un serin, cher ami, vous deviez bien savoir que c'est le temps où je lèVe la jambe!... Quand on ne connaît point mes pas, on ne danse pas vis-à-vis de moi !... C'est pas Bribri qui aurait reçu ce coup de pied-là!
Comme Dupont souffre beaucoup de son nez qui est tout en sang, il quitte le bal et rentre encore se coucher en se disant :
« Je me suis assez amusé aujourd'hui. »
Quelques jours s'écoulent, et le nez de Dupont étant guéri, il se dit :
« Retournons au bal, j'y mettrai de l'entêtement ; seulement, cette fois, je ne danserai pas. »
Et Dupont, attiré par la longueur d'une affiche dont la largeur occupe presque à elle seule toute une colonne des boulevards, entre au bal de la salle Barthélémy. Là, la cohue est aussi pressée qu'à l'Opéra, mais la société est infiniment moins élégante, et l'odeur de la pipe, qui se mêle à celle des rafraîchissements que l'on prend dans la salle, la fumée du tabac, la poussière de la danse, donnent à ce bal un cachet tout particulier.
Cependant Dupont a distingué une petite brunette assez gentille et dont la mise se rapproche de celle d'une grisette. Elle est seule, il offre son bras et du punch, La jeune fille hésite et répond :
— Vous êtes bien honnête!... J'aime beaucoup le punch... j'en prendrais volontiers, mais c'est que j'ai peur de Ronfland...
— Qu'e.-t-ce que c'est que Ronfland?
— C'est... c'est mon bon ami, un ébéniste, un bon enfant... seulement il se grise trop souvent... Je suis venue au bal avec lui... et puis il devait me faire danser... et il ne m'a pas fait danser... et il m'a quit-
tée... et il me laisse là... C'est pas aimable, ça!...
— Du moment que M. Ronfland vous laisse là, il me semble que vous êtes bien libre de fatfe ce qui vous plaît, et d'accepter mon bras et un verre de punch ; vous ne pouvez pas rester seule dans cette foule, vous avez besoin d'un cavalier.
— C'est vrai que ce n'est pas amusant d'être seule... Je ne comprends pas Ronfland ; il me laisse près de l'orchestre en me disant : « Reste là, je reviens tout de suite. » Il y a plus d'une heure de cela, et il n'est pas revenu...
— Il vous a oubliée.
— Oh! je suis sûre qu'il est allé se rafraîchir.
— Sans vous ? Ce n'est pas poli. Vous voyez bien que vous avez le droit d'en faire autant.
— Mafoiîoui, au fait... Tant pis pour Ronfland !... Après tout, c'est sa faute!
Dupont a passé le bras de la petite brunette sous le sien. Il la conduit au café du bal, fait venir du punch, en verse à sa nouvelle connaissance qui en boit volontiers, mais ne cesse de répéter :
— Après cela, vous me ferez danser, n'est-ce pas, monsieur? Car on ne vient pas au bal pour ne point danser.
Et Dupont, qui ne se soucie nullement de se livrer
à la danse, continue de verser du punch, tout en ré pondant :
— Oui, plus tard, nous avons le temps... Il y a maintenant trop de monde dans le bal, nous aurions trop chaud, il vaut mieux nous rafraîchir.
Mais tout à coup un jeune homme, coiffé d'une espèce de toque posée en tapageur sur l'oreille, arrive comme une bombe, frappe sur la table, renverse d'un revers de main le bol de punch et les verres, et applique une paire de soufflets à la petite brunette en s'écriant :
— Ah ! voilà comme tu te conduis, Joséphine ! Ah! je t'y prends !... Ah! je te mène au bal, et tu me fais des traits avec d'autres! Je vas te remettre au pas, méchante coureuse !
Mademoiselle Joséphine se met à pleurer, en criant:
— Ronfland, vous êtes encore gris... Je ne vous fais pas de traits... fallait pas me quitter... vous êtes un ivrogne... je ne vous aime plus !
Cependant Dupont n'était pas d'humeur à laisser souffleter une femme avec laquelle il était ; il commence par se lever et, ramassant le bol vide qui roule sur la table, il s'en sert pour écraser le nez de Ronfland, en se disant:
« Parbleu ! on oi'a dernièrement abîmé le mien, je
ne suis pas fâché de prendre un peu ma revanche. » Mais le jeune homme à la toque, furieux en se sentant frapper, saute sur Dupont qui perd l'équilibre, et tous deux roulent par terre en continuant à se cogner.
La garde arrive, on sépare ces messieurs : on met à la porte Ronfland et sa belle. Dupont est obligé de payer la casse, et comme en roulant sur les verres brisés il s'est fait une blessure assez grave au visage, il se hâte de prendre un fîocre pour regagner son domicile, en se disant :
— J'ai ce que je mérite !... je me suis fourvoyé!... Décidément, ce n'est plus au bal que je chercherai à m'amuser.