‹ La fille aux trois juponsChapitre 24 sur 24 · LE POURQUOI · texte numérisé non relu

LE POURQUOI

C'était bien en effet Georgette, mise avec goût, mais avec simplicité, et portant une de ces jupes à la mode qui d'une femme fait un pain de sucre. Elle donnait le bras à Colinet, qui n'avait plus son air naïf et timide d'autrefois.

Georgette et son cavalier s'approchent des trois

promeneurs; la jeune fille les salue gracieusement, en leur disant :

— Pardonnez-moi, messieurs, de vous avoir fait attendre... La faute en est à notre cocher, dont les chevaux ne voulaient plus avancer; et permettezmoi d'abord de vous présenter mon mari... M. Colfnet.

Colinet salue gravement les trois messieurs, qui lui rendent son salut, en se disant :

« Est-ce que c'est pour nous présenter son mari qu'elle nous a fait venir?... Ce n'était pas la peine!

Georgette reprend :

— Messieurs, je vous ai donné rendez-vous dans ce jardin, parce que je sais qu'il y a des allées où il passe fort peu de monde, où l'on peut causer comme chez soi... J'en aperçois une, de l'autre côté de ces carrés de fleurs, où nous serons fort bien ; auriezvous la bonté de m'y accompagner?

Les trois messieurs s'inclineni. La compagnie se rend dans une allée habituellement solitaire et où il y a des bancs. Georgette et son mari s'asseyent, les trois autres personnes en font autant, le petit groom se tient à l'écart. Alors la jeune femme, se tournant vers MM. de Sommerslon et de Mardeille, leur dit :

— Quelques mots vous auront bientôt fait com-

prendre pourquoi j'ai agi avec vous comme je l'ai fait : d'abord, messieurs, je ne suis ni Normande, ni Bordelaise; je suis Lorraine ; Toul est ma patrie. Mes parents, honnêtes, mais pauvres cultivateurs, se nomment Granery; je suis la sœur d'Aimée et de Suzanne...

Le vicomte et M. de Mardeille font un mouvement de surprise, leur front se rembrunit, lorsqu'ils entendent prononcer ces deux noms, tandis que Dupont se dit :

— Qu'est-ce que cela me fait à moi ?

— Oui, reprend Georgette en s'adressant à M. de Mardeille, je suis la sœur de cette pauvre Aimée qui vint à Paris, où elle espérait, avec son talent en broderie, gagner assez pour être utile à ses parents. Le malheur voulut qu'elle vous rencontrât sur son chemin. Aimée était belle, elle vous plut; simple et sans expérience, elle crut à vos discours, à vos promesses, à vos serments... enfin, elle se laissa séduire... Un enfant, un fils, fut la suite de sa faute. Alors, vous n'étiez déjà plus le même avec elle; vos visites devenaient plus rares, et c'est lorsqu'elle vous demanda de quoi nourrir... élever son enfant, que vous cessâtes tout à fait de la voir... Ah! monsieur ! il fallait avoir un bien mauvais cœur pour se

conduire ainsi!... Ne plus aimer une personne, c'est possibie... mais repousser une mère qui vous demande du pain pour son enfant!... Oh! c'est indigne, cela!...

M de Mardeille baisse le nez sans répondre ; Georgette se tourne alors vers le vicomte :

— Ai-je besoin de vous rappeler, monsieur, que votre conduite avec ma sœur Suzanne fut exactement la même que celle de monsieur avec Aimée? Vous avez séduit une pauvre fille qui était l'innocence même... vous le savez bien; puis, après l'avoir rendue mère d'une fille, vous aussi vous l'avez abandonnée, et, pour ne plus entendre ses pleurs, ses plaintes, vous êtes parti, vous avez quitté Paris. Mes sœurs revinrent au pays, désespérées... Elles se jetèrent aux pieds de nos parents, avec leur enfant qu'elles nourrissaient; au lieu de les maudire, mes parents pleurèrent avec elles et tâchèrent de les consoler, car, chez nous, on ne maudit jamais ses enfants, quand ils sont malheureux. N'est-il pas plus naturel de leur pardonner? Mais, moi, qui voyais chaque jour mes sœurs pleurer sur le berceau de leur enfant, je me dis : « Moi aussi, j'irai à Paris, mais ce sera pour les venger!... » J'avais vingt ans, j'étais fortej'avais surtout un caractère résolu. Mes parents

essayèrent en vain de s'opposer à ma détermination. Je partis. Malheureusement, Aimée ne savait pas alors l'adresse de M. de Mardeille et Suzanne ignorait si M. de Sommerston était de retour à Paris. Mais rien ne m'arrêta. « Je parviendrai à les trouver, me dis-je, et quelque chose me fait espérer que je réussirai dans mon entreprise. » Je me flattais de faire votre conquête, messieurs. Vous savez si j'y ai réussi. Maintenant, monsieur de Mardeille, ai-je besoin de vous dire que ces douze mille francs que je vous demandais étaient pour votre fils, qu'ils ont été placés sur sa tète et qu'ils serviront à l'élever ! Et vous, monsieur le vicomte, à qui j'ai demandé vingt mille francs, parce que je vous savais plus riche, et qu<e l'éducation d'une fille est plus dispendieuse que celle d'un homme... vous savez à présent que cette somme servira à élever, à doter l'enfant de Suzanne... Eh bien! messieurs, trouvez-vous maintenant que ma conduite soit si blâmable? Cet or, que vous destiniez à me séduire, à me perdre, comme vous aviez perdu mes sœurs... j'en ai fait un bon usage... Il permettra d'élever avec soin vos enfants... et ce que vous auriez employé à une mauvaise action accomplira un acte qui vous 'onore... Voyons, messieurs, m'ea voulez-vous encore, à présent?

— Ma foi ! non, s'écrie le vicomte, c'est fort bien joué!... Vous vous êtes parfaitement acquittée ckvotre personnage ! . . . Recevez mes compliments. . . ma- , dame, ainsi que ce jupon, que je m'empresse de vous restituer. Ici... Tom!... Remettez ce vêtement à madame!...

M. de Mardeille ne semble pas avoir pris son parti aussi bien que le vicomte; cependant, il sent qu'il faut se résigner et faire au moins semblant de se repentir de sa faute; c'est pourquoi il dit à Georgette :

— Madame, je vous avais mal jugée, cela est vrai... je m'étais conduit un peu légèrement avec votre sœur Aimée... vous avez réparé un oubli... un tort... Nous autres, le courant des affaires, des plaisirs, nous entraine, et nous sommes quelquefois coupables sans le vouloir... Présentez mes compliments à votre sœur... Voilà le petit jupon qui vous allait si bien !...

— Mais, moi, madame, s'écrie Dupont, moi qui n'avais séduit aucune de vos sœurs, pourquoi me trouvè-je mêlé dans cette affaire?

— Vou*, monsieur, reprend Georgette en souriant, je vous ai cru d'abord un homme franc, loyal, auquel je pouvais sans crainte donner mon bras, car j'étais seule à Paris. Je ne savais pas encore l'adresse de ces messieurs... que mes sœurs parvinrent à m'en-

voyer plus tard. Je désirais aller au spectacle, dans les promenades, espérant y découvrir, y rencontrer ceux que je voulais absolument trouver...

— Ah! je comprends, je vous ai servi de promeneur...

— A peu près, monsieur. Quant à votre amour, oh! il ne m'effrayait pas!... Lorsque j'appris que vous m'aviez menti, que vous étiez marié, comme cela m'était fort indifférent, j'aurais pu vous pardonner encore ; mais vous avez voulu prendre avec moi des libertés fort inconvenantes! Alors, monsieur, je me suis empressée de vous quitter en vous abandonnant un petit jupon... que vous me rapportez, j'espère?...

— Oui, madame, le voici.

Et Dupont, tout en baissant le nez d'un air un peu confus, sort de sa poche le petit paquet qu'il présente à Georgette. Celle-ci le prend, le donne à son mari, puis se lève, et, faisant une révérence aux trois personnages qui ont été amoureux d'elle, leur dit :

— Maintenant, messieurs, que je me suis réhabilitée à vos yeux, il ne me reste plus qu'à vous souhaiter tout ce qui peut vous être agréable.

Et, après avoir salué de nouveau, Georgette prend le bras de son mari et s'éloigne avec lui.

Les trois ex-amoureux la regardent s'éloigner, et le vicomte s'écrie :

— Sapristi! quelle différence... de cet entonnoir avec son petit jupon qui la dessinait si bien !... Ah! si je l'avais vue ainsi vêtue... tout cela ne serait pas arrivé!...

— Oh! certes non! s'écrie M. de Mardeille, en lorgnant aussi Georgette, cela ne serait pas arrivé; j'aurais encore mes do'\ze mille francs.

— Je suis entièrement de votre avis, messieurs, dit Dupont, quelle différence dans la tournure!... Et le changement n'est pas à son avantage!... Se mettre dans cette espèce de pain de sucre, au lieu de nous laisser voir des contours gracieux! Ah! madame! quel mauvais tour vous nous jouez là!...

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