‹ La fille aux trois juponsChapitre 23 sur 24 · CES MESSIEURS AUX TROIS JUPONS · texte numérisé non relu

CES MESSIEURS AUX TROIS JUPONS

Vers la fin du mois de septembre suivant, par une belle journée, et sur les deux heures de l'aprèsmidi, un monsieur se promenait de long en large au Jardin des Plantes, dans l'allée qui fait face au palais des singes.

Ce monsieur n'était autre que notre ancienne connaissance M. Dupont, que nous avons perdu de vue depuis assez longtemps. Nous l'avons laissé dans le cabinet particulier où il avait dîné en tête-à-tête avec Georgette, qui l'avait quitté fort brusquement, parce que ce monsieur croyait pouvoir aisément

triompher d'une jeune fille qui avait consenti àdiner seule avec lui chez un traiieur; mais de sa bonne fortune il n'avait conquis qu'un petit jupon rayé qu'on lui avait abandonné.

Depuis ce temps, Dupont était retourné près de sa femme, à Brives-la-Gaillarde. Il avait emporté avec lui le petit jupon ; mais il s'était bien gardé de le montrer à sa femme, qui aurait pu trouver singulier que son mari n'eût rapporté de Paris qu'un jupon de hasard. Cependant Dupont était revenu moins dormeur qu'avant son voyage; c'était déjà quelque chose en faveur de la capitale. De temps à autre, lorsqu'il était seul, il sortait de sa cachette le jupon de la grisette ; il le regardait avec amour ; il soupirait, en se rappelant celle qui le portait et à qui il allait si bien ! Ces jours-là, Dupont était encore moins endormi qu'auparavant, et sa femme lui disait :

— Mon ami, tuas bien fait d'aller passer quelques semaines à Paris, tu en es revenu beaucoup plus éveillé; cela t'a fait du bien.

Enfin, vers le milieu du mois de septembre, Dupont avait reçu une lettre dans laquelle on lui disais :

« Si vous désirez, monsieur, revoir mademoi- « selle Georgette, dont vous aviez fait la connaissance « pendant votre séjour à Paris, au printemps der-

LA FILLE AUX TROIS JUPONS t>c,9

« nier, trouvez-vous, le 25 de ce mois, à Paris ; ayez a la complaisance de vous rendre sur les deux heures « au Jardin des Plantes, dans l'allée qui fait face au « palais des singes, on ira vous y rejoindre. Vous . « seriez bien aimable d'apporter avec vous le petit « jupon rayé que mademoiselle Georgette a laissé « entre vos maies. »

Dupont a tressailli de joie après avoir lu ce billet:' il se dit :

« Elle veut me revoir, cette charmante fille!... Le jupon n'est qu'un prétexte, elle se repent de m'avoir si mal traité et veut enfin récompenser mon amour. Oh ! oui, certes, je me trouverai au rendez-vous

qu'elle me donne. »

Et, courant près de sa femme, Dupont lui dit :

— Ma bonne amie, il faut que j'aille encore faire un petit voyage à Paris... J'ai besoin d'y voir Jolibois... et puis, je crois que cela est nécessaire à ma santé... Ce matin, je ne pouvais pas m'éveiller.

— Oui, mon ami, oui, va à Paris, répond madame, cela ne peut que te faire du bien, en effet ; mais n'y r ste pas si longtemps que la dernière fois.

Et voilà pourquoi notre ancienne connaissance Dupont se promenait le 25 septembre dans le Jardin des Plantes, à l'endroit qu'on lui avait indiqué, et tàtait

de temps à autre une poche de son large paletot, dans laquelle il avait roulé le petit jupon rayé qu'on lui redemandait.

Bientôt Dupont s'aperçoit qu'il se croise souvent avec un monsieur d'un âge mur, mais mis avec beaucoup de recherche; celui-ci n'est autre que M. de Mardeille, qui, quelques jours auparavant, avait reçu le billet suivant :

« Si M. de Mardeille veut se donner la peine de se « rendre le 25 de ce mois, sur les deux heures de « l'après-midi, au Jardin des Plantes, dans l'allée « en face du palais des singes, il y trouvera made- « moiselle Georgette, qui lui expliquera le motif de « la conduite qu'elle a tenue avec lui. Il serait bien « aimable de lui rapporter son petit jupon noir, i

M. de Mardeille n'avait eu garde de manquer à ce rendez-vous, car il brûlait du désir de revoir Georgette, et s'était dit :

« Elle a peut-être l'intention de me rendre les douze mille francs que j'ai eu la bêtise de lui donner. »

Et, après avoir fait envelopper et ficeler le petit jupon noir, il l'avait mis dans une poche de son pardessus et s'était empressé de se rendre à l'endroit qu'on lui avait désigné.

Au bout de quelque temps, un troisième personnage se promène également comme ces deux messieurs : celui-ci est le jeune vicomte Edward de Sommerston,, qui a reçu une lettre parfaitement semblable à celle écrite à M. de Mardeille, si ce n'est que, dans celle adressée au vicomte, on le prie de vouloir bien rapporter le petit jupon blanc. Et, comme notre jeune dandy n'est pas d'humeur à fourrer un jupon dans sa poche, il s'est fait accompagner par un très-petit groom, qui porte le vêtement en question sur son bras, et tient, dans ses mains, une provision de cigarettes.

Ces trois messieurs se promenaient depuis quelque temps dans la même allée ; ils n'avaient pas tardé à se remarquer.

« On dirait que ces deux élégants ont aussi un rendez-vous dans cette allée ?» se disait Dupont.

« Voilà deux gaillards qui attendent aussi quelqu'un par ici, » pensait le vicomte, tout en fumant sa cigarette.

Et M. de Mardeille faisait la même réflexion, tout en croisant Edward et Dupont.

Bientôt une petite pluie d'orage vient à tomber. Aussitôt tous les promeneurs , tous les amateurs de singes disparaissent, excepté les trois messieurs

aux jupons. Ceux-là continuent de se promener dans la même allée, et comme il n'y passe plus qu'eux trois et le petit groom, qui suit son maitre, ils ne peuvent plus douter qu'un rendez-vous ne leur y soit donné.

Déjà, en passant l'un près de l'autre, ils ne peuvent s'empêcher de sourire; on voit qu'ils se devinent et qu'ils ont sur la bouche ces mots :

« Hein ! comme c'est ennuyeux d'attendre?... Ah ! si ce n'était pas pour une jolie femme, il y a longtemps que je serais parti ! »

Dupont avait eu plus d'une fois l'envie d'entamer la conversation avec l'un ou l'autre de ses co-promeneurs, mais il n'avait pas osé ; il se disait :

« Le temps me semblerait moins long en causant avec ces messieurs... cela distrait... on prend patience... mais ils ne sont peut-être pas d'humeur à causer. »

Tout à coup Edward s'arrête et tire sa montre ; M. de Mardeille en fait autant; aussitôt Dupont s'empresse de s'approcher de ces messieurs, en tirant sa montre aussi, et, cette fois, il se hasarde à dire :

— Pardon, messieurs, voulez- vous me permettre de savoir votre heure ?... Ma montre avance peut-être, et je serais bien aise d'être fixé sur l'heure qu'il est

en ce moment... Moi, j'ai deux heures vingt-deux minutes?

— Deux heures vingt-deux minutes !... C'est bien l'heure que j'ai aussi, dit M. de Mardeille.

— Ah ! par ma foi ! nous allons mieux que les pendules de Charles-Quint ! dit le vicomte, après avoir aussi regardé sa montre. J'ai exactement la même heure que vous, messieurs...

— Charles-Quint n'allait donc pas bien? murmure Dupont.

— Ignorez-vous que ce monarque , après avoir abdiqué, avait la passion de l'horlogerie? Il s'amusait à refaire, à retoucher des pendules ; il en avait une énorme quantité, et elles allaient si bien ensemble que, pour prix de son travail, il entendait quelquefois sonner midi pendant une heure!...

Ces messieurs rient beaucoup des pendules de Charles-Quint. Puis Dupont s'écrie :

— J'avais cependant un rendez-vous pour deux

heures dans le jardin ici dans celte

allée...

— Et moi aussi.

— Et moi aussi.

— Mais les femmes ne sont jamais exactes !

— Oh ! non, jamais!

— Surtout quand elles sont jeunes et jolies, elles savent qu'on les attendra !...

— Oui, elles veulent trop se faire désirer.

— Quant à moi, dit Edward, je vais attendre encore cinq minutes \ mais, à la demie, si mademoiselle Georgette n'est pas arrivée, je m'en vais !

— Georgette ! s'écrie de Mardeille.

— Georgette ! murmure Dupont. Oh! c'est singulier, c'est également une Georgette que j'attends...

— Et moi aussi...

— Pardieu ! voilà qui devient original ! une jeune fille brune, taille moyenne, mais faite au tour ; et un pied ! une jambe !... tout cela ravissant !

— C'est bien le portrait de la personne que j'attends...

— C'est exactement celui de la Georgette qui m'a écrit...

— Voilà qui devient très-drôle !... dit le vicomte. J'ai là sa lettre...

— J'ai la sienne...

— Moi aussi...

— Voyons... eh ! oui , vraiment! c'est la même

écriture! Enfin, messieurs j'ai un de ses

jupons qu'elle a laissé entre mes mains et m'a prié de lui rapporter Tom! avance un

peu montre ce que tu tiens sous ton bras

Le petit groom s'approche et développe le jupon blanc ; aussitôt M. de Mardeille et Dupont sortent chacun de leur poche le jupon qu'ils y avaient fourré et le développent, en disant :

— Je lui rapporte aussi un jupon...

— Et moi de même comme vous voyez...

Alors, ces messieurs se mettent tous les trois à rire

aux éclats, et d'une telle force, que les singes essayent de les imiter. Cet accès de gaieté calmé, le vicomte dit :

— Ne pensez-vous pas, messieurs, que cette jeune fille s'est moquée de nous, en nous assignant à tous trois le même rendez-vous?

— Je commence à le croire, dit de Mardeille.

— Et nous envoyer devant les singes ! murmure Dupont. Elle a choisi cet endroit-là avec intention.

— Décidément, elle ne viendra pas... voilà deux heures et demie sonnées. Je m'en vais...

— Attendez-donc, monsieur, voilà une dame qui se dirige de ce côté...

— Mais elle a un monsieur au bras.

— Mademoiselle Georgette ne nous a pas écrit qu'elle viendrait seule...

— Je ne distingue pas encore bien ses traits, car

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elle a un chapeau. Mais ce n'est pas du tout sa tournure... Celle-ci a un énorme jupon en entonnoir...

— C'est une crinoline... la nouvelle mode.

— Dieu! que c'est laid!... Tandis que la Georgette que j'attends s'habillait si bien !... On voyait comment elle était faite au moins...

— Pourtant... plus elle appro he... plus il me semble la reconnaître.

— Mais oui!... mais, en effet... on jurerait que c'est elle...

— C'est elle!... Oh! c'est bien elle, messieurs. Tenez, elle vient à nous.... Oh ! il n'y a plus à en douter.

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