LE PEUPLE
Grâce pour le soldat ! grâce pour le poète !
SOPHOCLE aux juges.
Entendez-vous ces voix ? Athènes le répète , Le mot libérateur de ma bouche exhalé ! Je me tais. — Tout est dit quand le peuple a parlé. ( // descend de la tribune. La foule s empresse autour de lui. Eschyle vient l'embrasser. )
AGAMÈDE.
Le peuple a prononcé : qu'affranchi de sa chaîne ,
Le poète aille libre ! A la fête prochaine ,
Qu'il glorifie encor la scène de Bacchus ,
Où ses pâles rivaux furent toujours vaincus.
Car, noble Eschyle, apprends que le peuple en attente
Prépare pour Thésée une fête éclatante ,
Et , si tu veux demain consacrer ton pardon ,
De la palme des vers va conquérir le don.
Peuple , sortez , et vous , allez , hiérophante.
( Mouvement rjénéral de sortie interrompu par les paroles d'Eschyle. )
ESCHYLE
Oui , je rapporterai la palme triomphante. Mon génie , un moment , ne s'était qu'endormi ;
( A Sophocle. ) Mais il s'est réveillé ! — grâce à toi , jeune ami , Dont la noble parole , à mon secours venue ,
.\i.ih III. tiT
A bri.s** les complols «riine haine connu*». DtMivrô |>.'ir toi mmiI <1(> ve picgr inliiirn.iin , Var toi, je «tours viiiii(|ueur .lux fi'*tes di* (Jcmnin. Oui ! vainqueur ! serait-il dans toute rilelicnie Un génie assez grand pour vaincre mon génie ! Où donc est le rival qui pourrait follenx'nt De la lutte avec moi tenter l'événement ! Qu'W se montre ! et sur moi si ce lutteur l'emporte , De mes ambitions si la dernière avorte , Que ce même trépas, qui m'absout aujourd'hui , Retombe sur ma tête et la honte avec lui ! { Ij amtfHifje et le jfeiiple se retirent. )
TIIMKXJIS.
Mon courroux étouffé n'eût p;is mieux dit lui-même. Bien , vieillard ; sois l'auteur de ton propre anathcme. Piiiss«»-t-il irriter les dieux qui l'entendront , Kl bientôt , a mes yeux , retomber sur ton fronl.
I // sort. > r.sriiYi.K.
Va , va . que ta fureur sans contrainte s'épanche! Je ne veux premlre, moi , qu'une noble revanche.
( ,1 Si)p/K>cle. j Au triomphe prochain , je vous attends tous deux : Lui , ix)ur s'en irriter, toi , pour en être heureux î
(lliort. )
sct:\K V.
SOPHOCLE .«.1 .. .««.«
Ou'a-t-il dit? et quel mol , hélas! vicns-je d'entendre!
A la palme des vers , moi , j'ose aussi prétendre !
Faudra-t-il renoncer à ce rêve éternel ,
Et puis-je y renoncer sans être criminel !
— Cette nuit , dans un songe , éclairant l'ombre noire ,
Le dieu cher à Claros m'a révélé sa gloire.
Il m'a dit, d'une voix qui troublait mes esprits :
« Demain , cours au théâtre et dispute le prix.
» Honte et malheur à toi si tu m'étais rebelle ! »
A ces mots , dans ma nuit , cette image si belle
A fait place aux horreurs d'une autre vision.
Sous un ciel d'où tombait un livide rayon ,
J'ai vu passer au loin , comme une forme errante ,
Une vierge au front pur qui me semblait mourante.
Elle allait dans la nuit. Où donc? je ne le sais ;
Mais , cette jeune fille , oh ! je la connaissais ! . . .
Pour détourner les coups dont l'annonce me glace ,
Parmi les concurrents j'irai donc prendre place ;
J'irai ! docile au dieu qui fait bondir mon cœur ,
J'essairai d'obtenir le rameau du vainqueur.
L'obtenir ! l'obtenir ! o rêve de ma vie !
Recevoir, au milieu de la foule ravie,
Aux acclamations des fanfares d'airain ,
La couronne qui fait un homme souverain !
Mais que dis-je?. . . à mes vœux si la chance est facile ,
Si ma gloire demain fait la honte d'Eschyle ,
Si le père adoré d'une adorable enfant,
Par moi vaincu, maudit son rival triomphant ;
Il peut me refuser la main de Méganirel . . .
Toute espérance chère , il peut me l'interdire:
De ses chants surpassés vengeant le déshonneur ,
ACTK Ht r.îl
11 |N-'ul briMT (i un mot mon fr.iKiti' bonittiir !
Ah! s;iiis doiiti' , l.i ;;loiro .1 riiori/oii llotlaiilc
Est proiiiple à faMÙiirr uiu'.uiio haletante;
S«'Mhictri(-e iiiHiinrtcilc au iiiaKi(|iie |X)iivuir .
Puur tomber son esclave il suflit de la voir-,
Mais , si hrill.iril que soit l'attrait (|ui la ilfcore,
ijH femme «|ue l'on aime est bien plus bel'e encore!
Du fantrime doré tout le rayonnement
Ne vaut (xis un sourire éclos d'un œil aimant !
Heureux qui dans ses bras toutes deux les possède :
A ses félicités tout autre bonheur cède !
Kt malheur a celui (pii, forcé de choisir ,
Doit à l'une des deux restreindre son désir!
Dédale où je me perds! vertige où je m'égare !
De sentiments confus alternative rare !
Lutte, où je sens en moi rivalisi^r d'elforts
Les deux tyrans des cœurs qui domptent les plus fo»"tsî
Amour ! dit le premier. Ix; secon»! re|>ond : gloire !
Entre ces deux cons4Mls , à qui donc faut-il croire?
Et qui l'emportera , dans un douteux moment ,
Le génie ou le cojur ! le pot'te ou l'amant!
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