‹ La fille d'EschyleChapitre 4 sur 36 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

MÉGANIRE seule en scène.

Eschyle va du ciel implorer la clémence :

Je vous invoque aussi , rois de la voûte immense ,

Jupiter , Apollon , Hercule , et toi , Pallas !

Des secours de vous tous je n'ai pas trop , hélas 1

Car les périls sont grands : à nous perdre obstinées ,

Je sens peser sur nous les âpres destinées ,

Comme sur les ramiers , posés au bord des tours ,

D'un circulaire vol descendent les vautours.

Profondément blessé dans l'orgueil de sa race ,

De pièges ténébreux un prêtre nous enlace ,

De la foule crédule arme l'aveuglement ,

Et s'en faic contre nous un docile instrument.

C'est peu : quand mon cœur plein d'une plus douce image

Songeait au noble ami dont j'ai reçu l'hommage ,

Quand, de quelque espérance osant flatter mes vœux ,

Je venais à mon père essayer mes aveux ,

J'apprends que désormais sa faiblesse inquiète

Appréhende un rival dans le naissant poète.

— Je crains de le haïr, — m'a-t-il dit sans détour ;

Il a placé sa haine où j'ai mis mon amour ! . . . .

O puissants immortels, si j'ai , dès mon enfance.

De tout acte illicite observé la défense ;

Si , toujours la première aux autels vénérés ,

J'ai des fleurs du printemps parfumé leurs degrés ,

Écartez loin de moi les maux que je redoute :

Que le prêtre imposteur trébuche dans sa route ,

ACTK I. 21

Et qu'Eschyle , oublieux d'un jaloux seiilitueiit ,

Sans injuste colère accjUMlle mon aniant!

N*esl-ce [ms lui !... rajude , il court \ers (uoi : <|ue faire?

Faut-il encor l'ainier? faut-il encor lui plaire?

Ou bien , jetant mon trouble en ses esprits confus ,

D'Eschyle à sa douleur prédire les refus?

scfc^E III.

MÉGAMBE . SOPlUXXt.

SOPIIOCLK.

Enfin je vous revois : combien cette journée , D'heure en heure, a langui, péniblenjent traînée! Chaque instant loin de vous a tout le poids d'un jour. Le rocher de Sisyphe au front serait moins lourd. Essayant de tromper les ennuis de l'attente. J'ai promené partout ma course haletante, Partout où votre |)as a mis un souvenir, Partout où j'espt' rais que vous alliez venir! Où donc vous cachiez-vous, amie?

Mb(;A.MRK.

\u Gyné'CtHî , Voulant lire , et vinyl fois reprenant l'O^lysséo, Ou brotler quelque voilo aux diverses couleurs. Et vingt fois sur la trame interronqKint les Heurs.

SOIMKKILK.

Moi, jKmrsuivant toujours l'ombre habile à me plaire , J'ai parcouru les (piais du l'yrét» à I^halere ; J'ai i^ravi les sonnnets du haut Accropolis , Où brillent les autels nouvellement |M)lis ;

Des coteaux où la vigne attache ses guirlandes , Descendu dans les champs , j'ai traversé leurs landes, Et , comme un cerf atteint par le trait du chasseur , Des bois du noir Ccelé j'ai sondé l'épaisseur. Mais je te vois enfin , je te vois , Méganire , Et mon cœur devant toi chante comme une lyre , Et mon esprit charmé s'ouvre aux enivrements Que nous gardait le ciel pour ces tardifs moments. Ce ciel , dont le sourire écarte tout nuage , De nos félicités n'est-il pas le présage ?

MEGANIRE.

Les présages parfois sont reconnus trompeurs.

SOPHOCLE

En croiras-tu toujours tes chimériques peurs ?

Aux noirs pressentiments , enfant , sois moins crédule.

Écoute et vois : jamais plus brillant crépuscule !

Le Cithéron , rougi d'un reflet radieux ,

Semble un immense autel dressé pour tous les dieux !

Des hauteurs de l'Hymette , où l'essaim des abeilles

Effleure les trésors qu'attendent tes corbeilles ,

Jamais le vent du sud , haleine du printemps ,

N'apporta jusqu'à nous plus d'arômes flottants ;

Et jamais l'Ilyssus , dont les ondes unies

Exhalent leur murmure en fraîches harmonies ,

N'a plus tranquillement bercé sous les roseaux

Les cygnes voyageurs qui nagent dans ses eaux !

— Dis-moi , ne sens-tu pas , en ton âme ravie ,

Que de pareils instants dorent toute une vie ,

Et que , souffles mêlés de la nuit et du jour ,

Toutes les voix de l'air nous conseillent l'amour !

ACTK I »

M|-(;,\MHK.

Oui , comim; vous , Sopliocl»? , m mon sein je recueille Ce bunlieur (\[io sur nous l'heure propice ellueille. J'adtiiire , connue vous , dans ce divin tableau , L'éclat dont tout reluit , le ciel , la terre et l'eau , Le sourire du soir aux colonnes du temple. Mais devant ces beautés , ((ue I'omI ravi contemple , Je ressens un chagrin (pie je votidrais celer.

SOPHOCI.K.

Un chagrin, Méganireî oh! vous allez parler ! Par ces chastes serments qu'à mon oreille éprise Vous avez murmurés sur les l)ords du Céphise ; Par ce tombeau voisin, humecté de vos pleurs , Où votre mère dort sous les s.uiles en fleurs; Piii le laurier divin dont la Muse pros|)ère Couronna , douze fois , le front de votre père , J'im[)lore cet aveu ; je vous prie, à gerjoux , De n'admettre jamais un secret entre nous. Un chagrin , Méganire ! oh ! Je vous le réjK'te , Parlez :

MKGA.NiRE.

Est-il bien vrai que vous soyez |M»ete.' Est-il vrai (pi'Apollon , juir d'intimes {RMichants , Vous ait sollicité vers le grand art des chants?

sopium:le.

Ces mots sont-ils dictés par l'espoir oti la crainto ?

MKCAMUr.

N'importe: repondez s;nis détour et sans feinte.

SOI» hoc: LE.

\l\\ bien , oui ! oui, le dieu ({ue vous avez nuumié

U LA FILLE DESCHYLE.

Daigna loucher mon front de son doigt enflammé.

— Sois poète , — m'a dit ce visiteur céleste;

Et vous , par un regard , vous avez fait le reste.

MÉGANiRE , à part.

C'est lui-même ! . . .

SOPHOCLE

A témoin je te prends en ce jour , Dieu , qui vins comaiencer ce qu'achève l'amour !

MÉGANIRE.

L'amour serait complice ! . . .

SOPHOCLE

Oui , vous pouvez m'en croire !

Je VOUS atteste aussi , premiers rêves de gloire , Triomphes à venir , que d'avance j'ai lus , Quand la foule acclamait les poètes élus ; Quand , au bruit de la lyre et du clairon sonore , Je voyais le mortel que tout un peuple honore S'avancer au milieu des applaudissements , Et revivre , en image , au front des monuments !

— Je fus d'abord soldat ; ma jeunesse aguerrie A tenu les ser.nents qu'on fait à la patrie. Salamine m'a vu , sur un de nos vaisseaux , Saluer la victoire éclose dans ses eaux î

Chaque jour , sous nos murs comme aux rives lointaines , Je veux défendre encor les libertés d'Athènes ; Je suis toujours soldat ; mais , des plus hasardeux , J'ai trop peu d'une gloire et j'en réclame deux !

MÉGANIRE.

Voilà pourquoi je tremble , et pourquoi je soupire.

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