‹ La fille d'EschyleChapitre 3 sur 36 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

KSCIIYLE , MEGAMRE , ils d.-scendent les marcKev ,!.• h porto MLGAMRK.

Si ma voix sur votre nme a j^artlc quelque empire , Venez , ô vous que j'aime et par qui je respire ; Laissez-moi soulever votre front soucieux Versées vives splendc^urs (jui rougissent ieseiruxî Assez je vous ai vu , prisonnier volontaire , UAver, (les jours entiers , au foyer solitaire ; Il est temps d'en sortir , et d'aller nous asseoir Dans ces jardnis en lleurs qu'illumine le soir.

KS<;il\LK.

Tu le veux, j'y consens, ô ma fille adorée ! (Conduis où tu voudras ma tristesse éplorée -, Mais n'cspt're jamais que de mes jours heureux Un reflet brille encor sur mon front 'énébreux.

MEGAMRE.

Eli quoi, mon père, cli «juoi ! dans une ombre éternelle,

Comme ceux que la mort a touchés de son aile , Fermerez-vous les yeux à ces tableaux charmants, Qui pour tous les ennuis ont des allégements ? Ces forêts , ce ciel bleu , cette teinte rosée Dorant les marbres purs érigés à Thésée , Tout cela n'a-t-il point un prestige vainqueur , Qui des plus noirs chagrins doive épurer le cœur ?

ESCHYLE

Oui , ce spectacle est beau 1 les bois , le ciel qui brille , Séduisent aisément l'œil de la jeune fille , Surtout si l'enfant-dieu , qu'en vain nous repoussons , Lui murmure tout bas ses premières chansons. Mais moi, bien vainement ta voix me sollicite : Qu'importe , à qui déjà penche vers le Cocyte , Un tableau trop connu pour qu'il soit enchanteur? Le spectaclj est usé , comme le spectateur.

( // vient s'asseoir sur le banc de pierre, à droite. )

MÉGA.NIRE.

Que parlez-vous toujours des infernaux rivages ! Le temps n'a pas sur vous commis de tels ravages Que vous touchiez , mon père , au redoutable instant Où l'ame va répondre à Minos qui l'attend.

ESCHYLE

Enfant ! n'irrite pas les sombres destinées. Est-ce à toi d'assigner un nombre à mes années ? Est-ce au roseau, qui tremble au bord des étangs verts, De promettre au vieux chêne encor quelques hivers ?

MÉGANIRE.

D 'offenser les destins que le ciel me préserve ! Je n'ai pas cet orgueil , j'en atteste Minerve !

ACTK I. i:;

Mais, (luand dos jours noinbn.'iix par moi vous sont promis , C'est que jo suis l'écho des oracles amis.

Je Ht. J,„j 5,1,*' ESCHYLE.

Comment !

MÉGAMRE.

Quand nous venions, naguère, du Parnasse, Pour m'expliquer enlin voire douleur tenace. Je vis Delphes : j'osai, sous les trépieds mouvants, Inlerrojjer la voix qui parle dans les vents. La réponse du dieu fut propice , ô mon père ! « En un long avenir que le poète espère , » A-t-il dit , le vieillard douze fois triomphant » Garde encor devant lui plus de jours (jue l'enfant I «

ESCHYLE , se levant.

Plus de jours que l'enfant ! . . . surprenante réponse î. . . Mais ces ans prolongés (jue ta bouche m'annonce , ( Si toutefois l'oracle émané des autels N'a point ces doul)les sens qui trompent les mortels ) Mais ces ans prolongés , supplément de la vie , Sont loin d'être à mes yeux un sort digne d'envie. (Jonjme un faux bienfaiteur je redoute le tem[)s : (Ju'inq)orte que le corps au delà de cent ans Survive, si l'esprit, tout ridé par l'étude , Arrive le premier à la décrépitude , Et , voyant s'obscurcir son étroit liorizon , Meurt comnie un prisonnier au fond de sa prison I Oh ! de l'humanilé déplornbh» faiblesse ! fnévitable écueil où tout orgueil se blesse ! Dure loi , que les dieux firent peser sur nous , Et qu'en vain le vieillard conjure à deux genoux '.

Avoir senli longtemps dans sa poitrine émue

Un vivace foyer que chaque vent remue :

Feu divin, d'où jaillit l'éclair des passions ,

Energique aliment de nos créations ;

Puis , un jour — jour amer — en soi-même descendre,

Et du feu disparu ne trouver que la cendre ;

Sentir une âme éteinte au fond d'un corps vivant ,

N'être plus qu'un trépied sur qui souffla le vent !

Voilà le deuil sans nom! voilà l'ignominie !

La plus cruelle mort est celle du génie.

Malheur à qui reçut cet hôte jeune et beau ,

Pour devenir un jour son aride tombeau !

Je suis ce malheureux! En vain, glacé dans l'âme ,

J'aspire avec effort à réveiller ma flamme :

Elle pâlit et meurt en mon sein refroidi.

Dans l'ombre qui succède à mon brillant midi ,

A peine si mon œil voit voltiger encore

Quelques fantômes vains qu'un faux éclat décore ,

Dernières visions du penseur expirant ,

Qui sortent de la nuit et que la nuit reprend.

— Ne t'étonne donc plus si , toujours solitaire , De nos Lares obscurs j'habite le mystère ,

Et, devant ces splendeurs quand tu conduis mes pas , Si je passe farouche et ne regarde pas.

— Cette immense nature , en tout lieu rajeunie , Semble n'avoir pour moi qu'un regard d'ironie ; Le luxe universel qu'étale ce printemps Présente à ma douleur des tableaux insultants.

11 est dur au vieillard , dont la tête glacée

Perd , d'instant en instant , un rayon de pensée ,

ACTK 1 t:

De voir étinceler uur son front assi>inhri

O ciel , (|ni d'iifi r.iyon n'est jamais ap|>auvn !

Klle est ruilr .'i subir la vrrité morose

Qui lui dit : — tout renaît , l'arbre, l'eau qui {'.irros** ,

La fleur, après l'hiver, sur les plus froids sommets ;

Et le génie éteint seul ne renaît jamais ! ( // retomU asxia.

MK(;\.NIRK inclinée sur les ijfnoux (TF.schijl*' . O mon p«TC ! écartez ces funestes images! Vous n'av»'/ \uis du temps éprouvé les dommages, Votre génie intact , fort comme aux premiers jours , Par l'IIellénie entière est admiré toujours ; Aux fétrs de Itacchus , dieu dr la Iragétlir , L'œuvre de votre muse est toujours applaudie ; Les res|)ects de chacun vous font éj^al aux du'ux , El nul rival sur vous n'ose lever les yeux. Qui pourrait ...

ESCHYLE

Ntil rival !

mm;a.'^ire.

En est-il un , mon |W»reî

ESCHYLE

Non , ma fille , jwis un ; ou <hi moins , je res|M're , Car avant de subir ce comble à mes chagrins Je m'ensevelirais dans les lieux souterrains. Tu connais le seul but auquel mon Ame aspire : Je veux <iue sur ma tombe une main puisse écrire : — L'athlète qui dort là ne fut jamais vaincu, îl re|)0S4» au cercueil , graml conjme il a vécu ! —

( Il se lèv€. ) Si j'en crois cependant des rumeurs incertaines ,

18 LA FILLE DESCHYLE.

Un jeune homme déjà se montre dans Athènes ,

Qui , de tragiques chants ambitieux auteur ,

Du théâtre parfois mesure la hauteur.

J'ignore encor son nom , son âge et sa famille ;

Je ne l'ai jamais vu ; mais quel qu'il soit, ma fille ,

Au bruit de ses débuts , je sens , dès aujourd'hui ,

Qu'une amère douleur peut me venir de lui.

Faiblesse que mon cœur lui-même se reproche !

D'un génie inconnu je redoute l'approche.

Si toute ma pensée ose enfin se trahir ,

Je prévois un rival , et crains de le haïr !

MEGANiRE , à part.

Que dit-il? Ah , combien sa méfiance injuste

( A son père. ) Peut causer de douleurs! — Oh ! non , génie auguste , Non, les obscurs travaux d'un enfant ignoré Ne jetteront point d'ombre à ce front vénéré. Si vous fûtes ému de cette seule crainte , Des ennuis à ma voix que s'efface l'empreinte. J'aurais cru qu'un objet plus digne de souci Dans ce calme du soir vous suivait jusqu'ici.

ESCHYLE

Hélas ! il est trop vrai : dans mon sein deux fois triste, De soins plus sérieux un autre objet existe ; J'entrevois un malheur dont le pressentiment Dans mon esprit troublé renaît à tout moment.

MÉGAMRE,

Ce péril menaçant , dites , quel peut-il être ?

ESCHYLE

Du temple d'Eleusis tu connais le grand-prêtre.

ACTK I. 19

Tu Siiis que i)Our son (ils il demniida ta niaifi ,

Et (juo je rt*rus<'ii de iiouor roi hymen.

Aurais-je pu s^)uiïrir que ma fille &ins laclie

Acceptai iK)ur éjM)ux le jKirjure, le làclir ,

(^)ue j'ai vu de mes )eux , dans nos derniers cond>als .

En face du jx'ril mclire les armes bas !

Fleur de virginité qu'aucun vent n'a fanée ,

Aurais-je pu livrer ta pudeur profanée

Aux brutales amours de celui d«»nl les mo'urs

Du l*()rti(pie indigné soulèvent les rumeurs!

Mes refus ont blessé le fier hiéropliante :

Il n'est pas maintenant de complots qu'il n'enfante.

Son astuc4' , féconde en pièces assassins ,

D'une piété fausse a mas<jué ses desseins.

Il dit qu'tisnriKiteur tl'un sacré priviléj;e ,

J'ai commis sar la scène un public sacrilège ,

En divulgant au jour, dans mes drames hardis ,

Les mystères des cheux au vul^^aire interdits.

Ces dieux , dont j'ai toujours honoré la puissance .

Sont témoins de s;i fourbe et de mou innmenct*.

Le peuple cep«'ndant , par ce prêtre excité»

En pronon(;ant mon nom crie à l'impiété.

Je brave sa fureur : dùt-clle être assouxie ,

Je regretterais ikmi les lambeaux de ma vie;

.Mais je tremble pour toi , belle et fragile enfant ,

i)iw ma mort livrerait au crime triomphant.

Veuillent les dieux plus doux éloigner de la tète

Ces orages voisins (pie l'iuqxwlure apprètr.

.le leur porte mes vœux au fond du boi> <irrf.

l\este , ma lille : ici , je te retrouverai.

Page 1