La fille d'une fille
En Tan IX de la République, ou pour parler plus clairement , en dix-huit cent un , à l'extrémité du faubourg du Temple , rue Saint- Maur, Basse-Gourtille , presqu'en face la rue Fontaine-au-Roi, dans la soirée d'une journée bien froide que tout Paris cependant venait de célébrer avec la plus franche gaîlé , resplendissaient de cent lumières les fenêtres d'une grande et populeuse guinguette qui avait résisté à l'influence meurtrière de l'octroi : fléau
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qui avait frappé taut d'autres élablissemens de ce genre après le décret qui repoussa la barrière jusqu'où nous la voyons maintenant.
C'était un restaurant bien célèbre , le Fer-'à-^ cheval; aussi , il fallait voir lorsque le mardigras sortit jeune et vigoureux des flancs de la République expirante, comme les voitures se croisaient à la lumière des flambeaux , comme la foule se pressait à la porte de Guénant; la rue Saint-Maur, si déserte maintenant, était populeuse en ce temps-là. Oh! que l'on garde précieusement les souvenirs de son enfance! j'étais bien jeune alors, je me rappelle comme je claquais des mains avec plaisir en regardant , de la fenêtre d'un ami de mon père , les mascarades si belles , si folles , si criardes , que des chars pavoises amenaient au Fcr-à-cheval; oh! que j'aurais voulu , malgré mes quatre ans , être dans une de ces voitures , où un monde nou-<veau pour moi me paraissait si heureux ! je m'étais enroué à force de mêler mes cris à
d'une fille. 3
leurs cris, je ne pensais pas au froid, au givre qui cinglait mon visage violet et bouffi; je pleurais , je trépignais des pieds lorsqu'on me retira de ce précieux balcon où j'ai trouvé plus de plaisir que je n'en trouve maintenant au balcon de l'Opéra; mais j'ai vieilli, Guénant est mort , l'enseigne du Fer-à-cheval est effacée ; mes souvenirs vivent encore', cette maison aussi : au lieu d'y entendre des leçons de folie comme au temps jadis, on y reçoit les bienfaits de l'enseignement mutuel; il y a progrès, et cela me console. Revenons à l'an IX.
Dans un des cabinets particuliers du Fer-àcheval, autour d'une table abondamment servie, couverte de bouteilles pour la plupart vides, une douzaine de visages bizarres, noirs, blancs, rouges, jaspés, entretenaient un cliquetis de paroles auxquelles le diable n'aurait pu rien comprendre; les pieds, les mains, les verres faisaient leur partie dans ce concert étourdissant, c'était la symphonie de l'orgie exé-
cutée à grand orchestre. Les débris de paiu tendre, les bouchons se croisaient dan^ l'atmosphère épaisse du cabinet ; on se lançait l'épigramme et la boulette avec la même ardeur; tous les fronts étaient suans, le rouge coulait délayé au long des joues sillonnées par les éclats de rire; l'eau ruisselait sur les \itres de la croisée, les murs étaient humides... C'était magnifique! et je ne me sens pas la force de continuer une semblable description , presqu'aussi difficile que celle du bouclier d'Achille; je ne
suis pas un Homère
«Messieurs — beaux masques! silence! je demande la parole... «dit tout à coup une nourrice en se levant précipitamment et d'une voix très masculine ; l'orateur en vêtement féminin fut long-temps à obtenir ce qu'il réclamait en termes énergiques : « Un instant d'attention ; si l'on ne veut pas m'ccouter, je vais mettre mon bonnet de travers, dit-il, en retournant sa coiffure devant derrière, ce qui lui fit une physionomie
toute nouvelle; il faut croire que ce début p!ut singulièrement à l'aimable compagnie, et lui promit une péroraison (ligne de la bacchanale qu'elle célébait; chacun se tut.
« Ahl ce n'est pas malheureux! dit la mâle nourrice.
— Voyons, mon Antonin, tu vas dire encore quelque grosse bêtise que les oreilles d'une femme ne peuvent pas décemment entendre.
— Tranquillisez-vous , Corinne Mathias , je sais ce que je dois au sexe, et je n'ai pas besoin qu'on me le rappelle. »
C'était à une grande femme de trente-cinq ans, maigre et blonde , habillée en bergère, que s'adressait cette réponse faite d'un ton sérieux.
« A la bonne heure , répondit-elle en minaudant, c'est que vous êtes d'une licence aujourd'hui qui sent quelque peu le Parc-aux-Cerfs :
— Quisque insamis 2)otesl jirœdicaresapientiam.n Cette phrase latine fut prononcée d'une voix lente et grave par la nourrice Antonin.
—Bravo, répondit Corinne la bergère; si vous dites des polissonneries, prononcez-les en latin.
— Je vous dis qu'un fou peut prêcher la sagesse , et c'est ce que je vais essayer de faire. » Un long éclat de rire accueillit ce préambule ; la société connaissait l'esprit, l'originalité et la manière de s'exprimer d'Antonin Grizet, ancien écrivain au Pa!ais-de-Justice, présent à la soirée sous les habits de sa laitière, a Messieurs et mesdames, reprit-il, nous serions d'infâmes ingrats , si au milieu de nos plaisirs nous ne donnions pas une pensée à celui qui nous les procure. »
11 suspendit un instant son exorde, et promenant un regard de satisfaction sur les visages qui l'entouraient, il continua: «A votre air recueilli, je devine que vous m'avez compris; cela fait votre éloge. »
Les convives cherchaient du regard quel était celui qui avait l'avantage de posséder tant de sagacilé.
—Venons au l'ait: j'ai l'honneur de vous proposer une santé, et certes vous ne refuserez pas de me rendre raison lorsque je vous aurai dit le nomde celui pour lequel je veuxporter ce toast.» Tout le cercle se leva avec fracas, les mains s'armèrent de verres remplis jusqu'au bord , puis le silence annonça à Antonin Grizet qu'on n'attendait plus que lui pour commencer le feu.
« J'aime à vous voir celte ardeur, dit-il avec l'enthousiasme d'un général qui commande une armée bien organisée. La santé que je vais porter est à la gloire de celui qui vient de rétablir ce jour célèbre dans les annales de la joyeuselé; au bonheur deceluiqui a ressuscité le bœufgras, mort martyr des idées nouvelles et des préoccupations politiques; à la longue vie de celui pour qui le pape vient de composer et d'ordonner le Domine, salviim fac rempublicam ; domine, salves fac consuIes;h Bonaparte enfin, premier Consul de la République une et indivisible,
régénérateur des plaisirs du peyple souverain.
Un hourra d'enthousiasme fut poussé par la bande joyeuse , et les verres se heurtèrent , pais ils furent vidés d'un trait.
Antonin , par un signe expressif, fit entendre qu'il avait encore quelque chose à dire :
« Maintenant , figurez - vous que je suis le consul Bonaparte , reprit-il , je vais vous répondre comme il le ferait en pareille circonstance. Citoyens , citoyennes , vous venez de boire à ma santé : c'est très bien ! la liberté , l'égalité vous en seront reconnaissantes ; Chaumelte avait institué, croyant vous être agréabie, les fêles à lu Raison, elles ne vous ont pas amusés du tout : je conçois celai Robespierre pensait que les fêtes à l'Être suprême pourraient vous convenir davantage, parce qu'après la cérémonie venait le festin ; mais vous avez prouvé quête n'était pas encore cela qu'il vous fallait, etjesuisde votre avis. Vous voulez prier l'Être suprême chacun à votre manière , et quand cela vous convient ,
nvm: fille. <)
rien de plus juste ! aussi, ai-je relevé vos aulels et rappelé vos prêtres; étes-vous contens? Vous aimez les joies de ce monde et les chances du hasard, 'je vous ai rendu les mascarades et le bœuf-gras, les promenades de Longchamps et la loterie, toutes choses enfin après lesquelles vous soupiriez, et moi aussi. Si vous êtes conlt^ns et satisfaits , faites part à vos amis et connaissances que je ne veux pas de remercîmens,queje ne les aime pas; l'honneur d'avoir fait votre bonheur suffit à ma gloire, je n'ambitionne que cela.
— Big... big... big... , prends garde de le
perdre dit tout à coup un polichinel de la
société... Big... big... big... je ne donne pas dans la bosse , la nourrice... enfoncé, la liberté et l'égalité... big... big...
— Gela te va bien de parler d'égalité, raboteuse créature, être informe... (La nourrice était piquée au vif. )
— Allons, ça ne va plus en linir si vous vous mettez à parler politique; il n'y a plus rien à
lO LA FILLE
boire , plus rien à manger , alors allons danser, dit la bergère Corinne. Cet avis, généralement partagé , l'emporta sur le désir qu'Antonin Grizet avait de répondre à l'interrupteur. On quitta tumultueusement le cabinet pour gagner le grand salon... Ici la scène change d'aspect. Nous allons tâcher d'en donner une esquisse. C'était bien, comme l'avait dit Grizet, la première célébration de cette fête de fous , dont on avait été privé depuis si long -temps; aussi , je ne crains pas d'avancer que l'œil le plusexercén'auraitpudécouvrir quelqu'un dans son enveloppe naturelle : chaque sexe , chaque âge avaient voulu prendre part à la fête.... On se pressait , on se foulait sur le grand escalier, à la porte du salon; c'était une mer agitée qui grondait , en avançant , en reculant , en débordant par la seule entrée, qui ne pouvait lui suffire. Si la foule était grande au dehors , elle était innombrable dans l'intérie-ur. On aurait pu croire au premier coup d'œil qu'il y
avait monde sur monde, deux couches de peuples ; une grande partie de la foule avait envahi les bancs et les tables sur lesquelles elle était montée; chacun se tenait le col alongé pour tâcher d'apercevoir ce qui se passait dans le cercle des~ danseurs, car c'était là qu'était le point central sur lequel tous les regards se portaient. En ce temps-là la danse était expressive , caractérisée ; en ce temps-là elle n'était pas une promenade : les malléoles, la pointe des pieds, les mollets y jouaient un grand rôle ; les flicflacs, les ailes de pigeon, les pas d'été, de bourrée, les terre à terre, les brisés, les chassés faisaient la gloire de bien des jambes , qui ne se cachaient pas , comme elles se cachent de nos jours , dans les tuyaux de drap d'un pantalon à la cosaque. Ce n'était pourtant n» les flic-flacs , ni tout ce que nous venons de décrire, qui attiraient en ce moment l'attention générale. On avait vu reparaître dans le grand carré de la danse, au premier rond , près de l'orchestre,
lu I.A FfLLK
celle qui avait déjà mérité les suffrages biuyans de l'immense assemblée : quelle était donc celle femme? une sylphide, une nymphe , une bergère peut-être? quelque danseuse célèbre sans doute?... Point du tout, c'était Antonin Grizet , la nourrice que vous connaissez déjà. Elle avait pour cavalier le polichinel , qui ne pensait plus à son opposition politique.
Le premier coup d'archet ne se fit pas attendre; les jambes vibrèrent de plaisir , et chacun s'assura d'un vis-à-vis. La mesure donnée, la moitié de chaque rond s'élança , se croisa avec quelque orgueil d'avoir devancé l'autre moitié; la nourrice et son cavalier étaient restés impassibles ; ils savaient bien que le vrai mérite ne doit se montrer qu'en dernier. Tous les yeux étaient fixés sur cu\: chassez lesquatreautresl àces paroles magiques, les cous devinrent plus longs, les yeux plus grands, les rires éclatèrent, les trépignemens de pieds sur les planches flexibles des tables firent sauter les verres et les bou-
D UNE FII,LE. I.^
leilles; on claquait des mains, on criait bravo !
Ahî dam! il fallait voir comme il dansait la polichinelle ; il fallait l'entendre accompagner l'orchestre du bruit de son sifflet et de la cadence de ses sabots , comme il tombait en mesure à chaque écart; et la nourrice, dont les jupons semblaient être raccourcis , il fallait suivre ses pas , ses pauses , ses gestes , les passes qu'elle faisait faire à son traversin, travesti en nourrisson; etpuis, lorsqu'elle sautait, qu'elle passait un six, il fallait voir son bonnet s'échapper de sa fête et retomber à sa place!... C'était à mourir de rire... En ce temps-là... Les plaisirs les plus vifs ne doivent durer qu'un moment; c'est sans doute cette pensée philosophique qui anime les chefs d'orchestre, en se refusant aux mille cris répétés : encore twe figure ! Ça vous ferait du mal, répondent-ils, et chacun retourne à sa place en essuyant la sueur de son front et en disant : c'est trop court.
C'est ce qui arriva. F.a contredanse étant ter-
1^1 LA IILLK
minée, la foule s'abaissa, rentra dans la foule ; les bancs remuèrent, les verres et les bouteilles se choquèrent ; on reprenait sa place qu'on retrouvait à peine : ia nourrice et son cavalier sortaient de la lice, où ils venaient de remporter une nouvelle palme; ils regagnaient leur table au milieu des regards curieux et des complimens flatteurs qu'on leur jetait au passage...
Un garçon servant s'arrêta et barra le chemin à Antonin : « Dites donc, M. Grizet, lui dit-il à l'oreille , j'ai quelque chose à vous dire en particulier. » Le ton mystérieux donné à cette invitation excita la curiosité de celui à qui elle s'adressait, ils sortirent tous deux.
« Il faut vous imaginer, dit le garçon , que tout à l'heure il vient de venir un grand homme maigre qui m'a frappé sur l'épaule au moment où j'allais descendre à la cave. Connaissez-vous Grizet? me dit-il. — Pardienneîque j'y reponds, c'est un habitué ; il y a plus de dix ans qu'il vient ici sans désemparer. — Bon , qui me dit , est-
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il là? — Oui! voulez-vous que j'aille le chercher? — Non! Voilà cent sous pour vous , répond-il, reûietlez-Iui ce billet tout de suite; après ça il se sauve, remonte en cabriolet, et voilà sa lettre. »
Antonin Grizet, de plus en plus intrigué , ouvrit le papier qui ne portait pas d'adresse; il reconnut l'écriture à la première vue ; il lut ce qui suit :
« Je te donne une heure pour venir. Je t'at- « tends avant ce temps, si tu peux... si tune « juges pas à propos de te rendre à mon invita- « tion , je te préviens qu'il est inutile de venir « frapper à ma porte cette nuit ou demain : « quelqu'un te remplacera ce soir. Ainsi , fais « comme tu l'entendras. . . J'ai besoin de toi à « l'instant même , <5u je n'ai plus besoin de toi à « l'avenir. »
— Que le diable l'emporte à l'autre extrémité de la terre 1 s'écria Antonin , en frappant du pied.
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Après plus de dix minutes d'hésitaliou , il courut à ia porte de sortie , s'élança dans un cabriolet déplace, en disant au cocher : «IJrùle le pavé, cent sous pour toi , faubourg Poissonnière , n° 51. »
fff vieux (êarcon-
Uu grand feu était allumé dans sa cheminée sur laquelle brûlaient deux bougies ; sur les fauteuils était étalée la parure qui l'attendait , quand son coiffeur aurait terminé sa chevelure peu facile à travailler , disait celui-ci. Mais de qui parlez- vous? demandera le lecteur. Du personnage annoncé en tête de ce chapitre; le moment est bien pris pour vous le faire connaître : c'est l'instant où son rajeunisseur lui présente un miroir en lui disant : « Reconnaissez vous , s'il vous est possible.
î8 i.A riij.E
— Ma parole d'honneur, on nie donnerait à peine vingt-cinq ans, pensait le vieux garçon.» Kn disant vieux , n'allez pas croire qu'il a soixiinte ans : quarante-et-un, pas plus; c'est assez déjà pour un célibataire.
Le portrait que j'ai à vous faire n'est pas une miniature faite à plaisir, j'ai l'original au plus grand complet; et, certes, bien des personnes le reconnaîtront. Figurez-vous une tête d'oiseau privée de soa duvet; il m'est bien permis de faire ce rapprochement ,Lavaterabien su trouver une tête de grenouille dans le masque de l'Apollon du Belvéder.
Je continue mon esquisse. Son front haut, fuyant en arrière, donne naissanceàun nez long, courbe et mince; deux sourcils blonds, relevés comme l'arcade sourcillière d'un satyre, surmontent deux yeux sans chaleur , sans expression, deux yeux qui se ressentent du voisinage d'une cervelle froide et petite, enfermée dans des os étroits, dans une boite qui dénote l'i-
DUNE FfLLE. IQ
diolisrtie; joignez à cela un menton un peu de gaioche ; des joues, maigres à pommettes angulaires; des oreilles plates; un cou long, aux mastoides fortement sentis , à!a pomme d'Adam saillante , comme disent les bonnes femmes; coiffez-moi cette tête avec des cheveux cendrés et claii-semês,et vous connaîtrez mon vieux garçon : taille de cinq pieds trois ou quatre pouces, maigre s'il en fut;unedémarchetoute d'une pièce mais vive cependant , lui donne plus d'originalité; voilà pour ses qualités corporelles; quant à celles intellectuelles, ce sera plus long à vous dire ; c'est presque une vie entière à vous raconter, je tâcherai d'être concis : Cypion Nanteuil est né d'une famille recommandable dans l'une de nos provinces du nord; envoyé de bonne heure àParis pour y faire ses études, il se trouva que son organisation spirituelle ne sympathisait pas avec les sciences auxquelles on le destinait; il prit tout bonnement un métier, etécriviîàson père: Je veux être tailleur, parce que c'est plus
facile à apprendre que la médecine; et le père lui envoya sa béncdiclion et la permission d'être tailleur. Voilà donc notre grand garçon qui quitte le scalpel pour Taiguille; il était entré en qualité d'élève chez une célébrité de l'époque , ayant domicile rue de Richelieu. Malgré son peu de facultés, il s'y distingua bientôt; la routine convenait à son naturel borné , aussi (It-il un excellent tailleur. Un contraste singulier se fit sentir bientôt en lui : il devint libertin ; ce qui est ordinairement le résultat inévitable d'une imagination ardente , d'ana tête pleine de pensées, fut chez lui un besoin matériel qui s'éveilla tout à coup , un instinct animal qui le poussa vers les femmes faciles. Il avait été avare jusque là , l'argent qu'il avait amassé lui servit à faire ce nouvel apprentissage; il devint le routinier des grisettes;àla vérité il n'occupait pas les premiers emplois auprès de ces dames , mais, à défaut d'autres, il servait de doublure; il remplissait les vides que l'abandon d'un
amant laissait fort souvent au milieu d'elles ; on le prenait, on le quittait, eJ cela convenait à son caractère. 11 apprit à connaître les femmes au milieu des modistes , des lingères et autres belles de la petite vertu. A quoi bon me marier, pensa-t-il; un jour cette pensée, la première qui se présenta à son esprit, devint pour lui une idée fixe : «je resterai garçon, se dit-il î toutes les femmes m'appartiendront et je n'aurai l'embarras d'aucune; pas de famille qui m'ennuiera, pas d'enfans à élever. Oh! les enfans , quelle épouvantable chose I» Une fois ce plan de conduite gravé dans sa tête, il ne s'en écarta pas d'un instant. Héritier d'une assez jolie fortune qui lui arriva jeune encore , il acheta le fonds de confectionneur de son patron, il doubla ses capitaux et se retira des affaires à l'âge de trente-cinq ans. Son antipathie pour le mariage s'était accrue avec l'âge; il avait eu des maîtresses cl jamais d'amour.
Tous les moralistes ont dit à juste titre que le
céiibat était un des fléaux do !a soc:é(é; je pense comme eux. Un vieux garçon est à l'ordre social ce qu'un arbre sauvage serait au milieu d'arbres greffés et taillés avec soin; celui-ci porterait ombrage aux autres et ne rapporterait que des fruits amers. Un célibataire traîne après lui le déshonneur des jeunes filles qu'il approche, la désunion des ménages qu'il fréquente. Son amitié est dangereuse , elle est une source de calomnies ; dans sa bouclie ,' l'éloge d'une femme est presque la preuve de la faiblesse de celle-ci; sa haine est plus profitable que son estime. (Juel est l'homme marié qui peut croire au dévouement d'un vieux garçon? Tel est le langage de l'opinion publique , qui condamne d'abord et n'absout que rarement. L'opinion a raison, et les maris conlians ont toujours tort; mais il est une espèce à part dans ces êtres qui se dégagent de ce qu'ils appellent les abus de la société; cette espèce-là n'est pas dangereuse, on la devine au premier coup d'œi), on
peut se garantir de son approche , car ses dehors ne sont pas trompeurs; ils sont franchement libertins; ils n'ont pas l'esprit nécessaire pour cacher leurs vices , pour conduire une intrigue , pour tenter une séduction; il leur faut des amours faciles, les obstacles les effraient, les duels les épouvantent: cesontlesbons enfansdu parti ; et Cypion Nanfeuil ici dépeint était de ce nombre ; il n'avait jamais eu de larmes de repentir il essuyer sur lés joues d'une maîtresse... il n'avait jamais eu de démêlés avec un mari jaloux; sa haine contre le mariage lui faisait fuir quiconque avait contracté ce lien.
Il lui était arrivé pourtant , malgré sa légèreté en amour, comme il le disait , d'avoir conservé une liaison assez intime deux années consécutives, et cela non pas par attachement, mais par crainte. La colère d'une femme l'épouvantait, et c'était la première fois qu'il s'y trouvait en butte : il avait rencontré une jeune fille leste , ronde et gentille , égrillarde s'il en fut ; en peu.
(le jours ils s'étaient convenus et liés étroitement. Cypion était riche, et sa nouvelle maîtresse exigeante; il dépensa plus en un an avec cellelà qu'en cinq ans avec les autres; mais Jeannette avait une manière de demancler à laquelle on ne pouvait 'refuser; elle commandait, et cela avec un ton, une force contre lesquels la faiblesse de Cypion n'osait se révolter. Il craignait de perdre une femme aussi jolie, il se faisait vieux déjà , il avait trente-huit ans; jusque là il n'avait à regretter que son argent qu'il prodiguait aux caprices de Jeannetfe. Mais il se réveilla tout d'un coup et sortit de son apathie , lorsqu'un matin sa belle lui annonça, en lui sautant au cou , qu'il allait devenir père. Cypion faillit glisser et s'échapper des bras qui le tenaient enlacé. «Père! balbutiait-il, pâle et tremblant et en cherchant à se dégager. Père! en voilà bien d'une autre !.. .
— Eh bien! cela ne vous transporle pas de joie? lui répondit Jeannette avec des yeux et-
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froyablement perçans , vous n'êtes pas ravi de surprise et de bonheur?
— Mais, au contraire, je suis enchanté; mais!...
— Comment, mais! vous avez un drôle de visage en me donnant ces assurances; est-ce que par hasard vous vous seriez imaginé que l'enfant de vos œuvres ne doit pas être reçu par vous avec plus de plaisir que vous ne m'en témoignez ? »
En faisant cette observation , la grisette nerveuse secouait d'une rude force le maigre Cypion , qui se rejetait en arrière comme s'il eût craint les ongles et les dents de sa maîtresse.
«Allons, allons, Jeannette, vous vous forgez des idées qui ne sont pas les miennes. Lâchcz-raoi , et causons à l'amiable : ce ne sont pas de ces affaires que l'on traite en se prenant au collet. »
Cypion respira librement; Jeannette lui avait rendu la liberté, mais elle lui avait fait signe de
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venir s'asseoir à côlé d'elle; il obéil en silence et vint se placer sur le bord du canapé où sa maîtresse l'avait devancé.
« Vous avez cru, dit -elle, que c'était une plaisanterie; pas du tout, je suis bien et véritablement enceinte; tant pis pour vous si cela ne vous fait pas plaisir ; mais c'est votre enfant, il faudra bien que vous en soyiez le père.
— Il faudra bien ! cela vous est facile à dire ; mais avant de prendre un pareil engagement, il faut réfléchir un peu.
— Qu'est-ce à dire, avec vos réflexions? avez-vous réfléchi pour le faire? m'est-il permis de ne pas le mettre au monde , ce pauvre enfant ? Non! la nature le veut ainsi; or donc , la nature veut que vous le receviez et que vous en ayiez soin. Je le veux aussi, moi, et quand je dis je le veux , je suis capable de vous prouver que je suis femme à soutenir ma parole.
— Ahl mais, vous le prenez sur un ton, Jeannette! vous oubliez (lu'autunc loi ne me force à
reconnaître cet enfant, qu'aucune loi ne nous lie ensemble.
— Oui-dà! vous croyez vous dégager des obligations que vous impose la qualité de père , dont vous n'osez point douter, je crois ; vous croyez vous libérer, dis-je, de ce que vous avez à faire, en me disant qu'il n'y a pas de loi qui vous force à avoir du cœur; mais vous ne savez donc pas qu'il y a la^oi du plus fort qui l'emporte sur les autres lois; et je la possède , moi ; je suis fille à vous brûler la cervelle , M. Cypion; tâchez donc de faire abroger celte loi-là.»
La grisette avait posé sa main fermée près du nez de Cypion, qui ne put s'empêcher de jeter un regard louche, comme pour voir si le poing dont elle le menaçait n'était pas armé. Le pauvre homme était atterré.
« Allons, vous ferez votre devoir, j'ai tort de m'emporfer ainsi; nous avons encore six grands mois devant nous , vous vous humaniserez d'ici-là. D'ailleurs vous voilà prévenu, et
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un bon averti eu vaut deux; n'esl-ce pas, mon ami ? ).
Jeannette avait changé de ton et de manières, elle était redevenue ce qu'elle était lorsqu'elle voulait obtenir quelque chose de son amant ; folle , caressante , le canapé était toujours le témoin des faiblesses de Cypion ; ce jour-là, comme les autres jours, il ne le quitta qu'après avoir promis : on venait de lui accorder autre chose en échange de sa promesse.
Mais comme nous l'avons dit plus haut , Gypion Nanteuil n'avait pas d'amour ; ses sens refroidis, il redevint ce qu'il était; seulement il ajouta à la froideur de son ame un sentiment de plus, la dissimulation; pendant quelques mois il cacha sa pensée , et puis lorsque vint le terme que la nature avait marqué pour qu'il devînt père , les messageries royales l'emportèrent hors de France. Pour apaiser, non pas le souvenir de sa faute, mais la fureur de Jeannette dont il redoutait la vengeance à son retour , il lui en-
voya SOUS enveloppe deux billets de mille francs. C'était payer déjà bien cher, lui écrivait-il, un moment d'agrément. Il visita la Suisse, la Savoie, le Piémont, toute l'Italie; il revint à Paris après deux ans d'absence. Depuis près d'une année qu'il était de retour de ses voyages , il n'avait plus entendu parler de Jeannette; il s'en réjouissait : « l'enfant est mort, la mère aussi peutêtre; » il n'éprouvait aucune peine au cœur en faisant cette supposition.
Telles étaient les vertus du vieux garçon que vous avez vu au commencement de ce chapitre, vertus très ordinaires à cette nature d'hommes chez qui l'égoïsrae étouffe tout sentiment humain; êtres vicieux, qui paient bien cher tôt ou tard l'isolement dans lequel ils ont voulu vivre...
La suite de cette histoire, très véritable, vous prouvera la vérité de celte sentence.
Ilii €nranl.
11 n'avait plus qu'à mellre ses ganls , il admirait dans la glace de saloilelle le nœud de sa cravate artistement formé , sa chevelure bouclée , la coupe de son habit , sa tournure , son ensemble enfin; tel que Narcisse, Cypion aurait volonllers embrassé son image. Dix. heures sonnèrent àsapcndule, ilsouffla une des deux bougies, prit l'autre, puis armé du trousseau de sesclés, après avoir tâté ses poches pour savoir s'il n'oubliait pas son mouchoir ou sa îabatière, il se dirigea
vers lesalou, el de là à i'anlUiiambire; \v cordon de sa sonnetîe lut \iolciiJîrieiil tiré, i'iQstrumenl molaliique fut juis en pleine volée; on n'a\ait pas l'habitude de sonner si hardiment chez le vieux garçon.
Il s'arrêta presque eflrayé au milieu de la pièce d'entrée , pais il se hâta d'ouvrir.
La tête de Méduse n'avait pas plus de vertu que n'eu eut l'apparition soudaine qui pétrifia Cypion; ses yeux brillèrent pour la première fois, sa bouche s'ouvrit et resta béante, une sueur froide mouilla son front , ses cheveux si bien frisés se déroulèrent et se dressèrent sur sa tête ; puis il recula d'un pas, puis d'un autre ; sa main tremblait en portant en avant la lumière dont il éclairait le visage qui venait tout à coup de se présenter à lui sur le seuil de sa porte; elleétait donc bien effroyable cette figure? Non , ma foi! elle était jolie au contraire : deux beaux yeux noirs étaient fixés sur Cypion , une bouche petite et fraîche lui souriait avec ma-
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lico, avec méchanceté même; un joli bonnet coiffait cette jolie lêle : c'était une femme! elle portait un fardeau dans ses bras , il élait recouvert d'un châle qui en dérobait la nature.
« Eh bien ! me laisserez- vous à la porte?» dit Jeannette , en entrant d'un air décidé.
Ce fut alors que Cypion avait reculé de deux pas
« Voyons , donnez-moi un siège ; cet enfant est lourd, vous devez bien le penser.» En disant cela , elle n'attendit pas qu'on lui présentât une chaise; elle s'assit, entr'ouvril son châle, et fil. voir à Nanteuil le visage d'un enfant endormi.
Les regards du vieux garçon changèrent alors de direction et se portèrent sur cet enfant : nouvel épou vantail pour lai; il devint pourpre de pâle qu'il était. Arrêté au milieu de l'antichambre et tenant sa bougie , dont le vent de la porte ouverte agitait la lumière , il était beau de laideur ; ses traits contractés par la
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colère et l'étonnenien»,, avaient une expression qui ne leur était pas ordinaire.
Jeannette laissa échapper un bruyant éclat de rire , puis elle dit :
« Vous êtes admirable 1 D'honneur, Cypion, vous êtes à peindre dans celte position »
Celui-ci retrouva eutin l'usage de la parole:
«Voyons , madame ! au fait , que me voulezvous?
— Laissez-moi respirer, bon Dieu ! je n'avais pas l'habitude de causer avec vous dans votre antichambre. » Elle se leva, passa au salon »^ de là dans ia chambre à coucher. Cypion, le-, nanl la lumière, la suivit, ne pouvant faire autrement. Jeannette posa sans façon son enfanl sur le lit, meuble qu'elle connaissait très bien, puis elle approcha un fauteuil de la cheminée , et s'y plaça tranquillement.
« Bien n'est changé ici, dit-elle en attisant le feu qui commençait à s'éteindre,, et je re-f
D UXE fillî:. J5
prendrais volontiers mes anciennes habitudes; mais cela ne se peut plus, j'ai changé d'avis...»
Cypion respira plus librement : les derniers mots de Jeannette lui donnèrent quelque espérance.
(fMais que me voulez-vous? faites-moi donc le plaisir de le dire, je suis pressél
— Ah ! oui , vous alliez sortir. . . Je vous ai dérangé peut-être; j'en suis fâchée pour vous, mais vous ne sortirez pas ce soir.
— Ah ! c'est trop fort , et vous méritez que je vous jette à la porte.
— Vous! ah! pauvre homme! Mes mains sont bien petites, mais elles contiendraient deux bras minces comme les vôtres ; vous n'êtes pas engraissé, Cypion! vous êtes bien vieilli, enlaidi depuis trois ans; comme vous avez l'air faible , rachilique ; vraiment vous êtes bien cassé pour votre âge. »
Un volcan s'alluma tout à coup dans l'ame de Nauteuil ; il laissa échapper un juron épouvan-
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table; il lit un pas vers l'objet de sa colère, et levant les deux poings à la fois , on aurait pu croire qu'il avait rassemblé toutes ses forces pour écraser celle qui venait de le provoquer ainsi. Jeannette se leva précipitamment, le regarda avec fierté et mépris, puis elle dit :
« Ne criez pas si fort, monsieur, mon enfant dort, il est encore à moi, et vous n'avez pas le droit de l'éveiller. Si je n'avais pas eu celui de l'apporter ici, de le poser sur ce lit, je ne l'aurais pas fait; je viens terminer un compte avec vous; asseyez-vous, et retenez, s'il se peut, èes éclats de colère, inutiles avec moi.»
Cypion obéit en dévorant sa rage, il ne savait plus à quel saint se vouer; il étouffait d'envie de se sauver; cette femme lui faisait peur, cet enfant l'effrayait: comme la vie était Changée de couleur pour lui depuis quelques n»inutes ! Jeannette interrompit ses rétlexionsw
« Lorsque vous avez fui lâchement au moment où j'allais »Mrc mère, dit-elle, vous avez
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pensé que deux billets de mille francs apaiseraient ma colère; avec d'autres femmes que moi ce raisonnement aurait pu se trouver juste, mais vous deviez bien penser le contraire, d'après la connaissance que vous possédiez de ma manière d'envisager la chose; vous ne vouliez pas avoir les embarras de la paternité , et moi j'avais mis dans ma tête que vous les subiriez , c'est ce qui arriverai
— C'est ce que nous verrons!...
— Les premières années d'un enfant peuvent être dirigées par des mains étrangères; avec votre argent , que j'ai considéré comme ne devant servir qu'à cet usage Je l'ai fait allaiter, je l'ai entretenu ; à raison de 50 francs par mois , depuis trois ans, le total se monte à dix-huit cents francs net ; il-me reste donc 200 francs qtie voici , et que je vous remets , vu que je m'y trouve forcé par les circonstances présentes.... Elle tira de son sac un rouleau assez pesant qu'elle jeta sur les genoux de Cypion...
— Vous voyez que je vous rends bon compte de l'emploi des fonds que vous m'avez confiés eu partant, pour faire élever cette pauvre petite créature ; maintenant voici ce qui me force à renoncer à sa tutelle. Je me suis dit : des amours comme celles que j'ai eues jusqu'à présent ne me mèneront à rien de bien , je suis abandonnée et mon enfant aussi; d'autres fruits semblables à celui-là peuvent me venir encore, et je n'aurai pas un père à leur montrer un jour , il est temps de songer au sérieux ; un brave garçon , bien amoureux de moi , s'offre de m'épouser en tout bien , tout honneur ; je ne puis décemment refuser , et moins décemment encore lui faire accepter ce qui vous appartient de droit — J'espère que vous me comprenez?
' — Oui, oui, très bien! mais vous avez compté sans moi.
— J'espère que non !
— Je vous conseille d'y croire cependant ; vous êtes bien-sotte de vous imaginer que je vais
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vous débarrasser pour vous aider à faire une dupe; mariez-vous, si tel est votre bon plaisir, faites de votre enfant ce qu'il vous conviendra , gardez-le , mettez-le à l'bospice , quant à moi....
— A l'hospice! vous êtes un misérable, Cypion! J'aimerais mieux gratter la lerre pour le nourrir , me prostituer, si je n'avais plus que cette ressource, pour garder mon enfant. A l'hospice ! je vous avais bien jugé , je pensais que vous me donneriez ce conseil. Non , non , vous n'aurez pas cette satisfaction; cet enfant est à vous , je l'ai apporté ici , il n'en sortira pas maintenant, vous serez son père de bon gré ou de force...
— Et moi je le porterai aux enfans trouvés , j« vous en donne ma parole.
— Ne le faites pas, Cypioo , je vous le conseille; ne le faites pas comme vous venez de le dire... Je suis une femme à qui il manque bien peu de chose pour être lin homme , et un tout autre homme que vous encore. Si vous commet-
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tiez celle action indigne, vous ne savez ce que je vous ferais, Dieu seul peut le savoir! Mais après m'avoir donné un conseil semblable , regardezle donc. » Elle s'élance vers le lit , soulève l'enfant. «Aurez-vous cet atroce courage, cette barbarie; voyez donc comme il est joli, comme il y a de l'avenir pour vous dans cette petite tête ; c'est un soutien pour votre vieillesse que. je vous cède aujourd'hui; mais s'il ne s'agissait pas de mon avenir, est-ce que je voudrais vous l'abandonner; vousêtes riche, vous, et je suis pauvre, moi ; cet enfant fera votre bonheur, il me perdrait, moi; pour cela ne croyez pas que je l'oublierai; je viendrai souvent le voir , l'embrasser seulement; allons! soyons amis ce soir encore comme nous l'étions jadis; que cet enfant vous rende meilleur que vous n'avez été jusqu'à présent; qui sait, quand vous serez vieux et moi aussi bien vieille, si je ne vous envierai pas le trésor que je vous contie, alors vous serez en droit de me le refuser; allons, voyons.
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Cypion I n'est - ce pas que vous serez père ? »
Jeannette cherchait à redevenir ce qu'elle avait été , mais sa voix tremblante, son regard perçant, le sourire ironique qui agilaitses lèvres, trahissaient la colère qu'elle cherchaitàdompter; elle n'était plus cette grisette si caressante , si enfantine, qui plaidait jadis pour gagner la cause d'une chaîne d'or ou d'un cachemire; la violence qu'elle se faisait donnait à ses manières, à sonton doucereux et suppliant, une fascination qui glaçait l'ame de Cypion. Et pourtant cette Jeannette qui, en ce moment , le pénétrait d'une terreur secrète, il laretrouvait aussi jolie, peut-être plus séduisante encore qu'elle ce l'était jadis; il sentait le démon de lachair aiguillonnersessens, au moment où son cœur se révoltait à la pensée de cet enfant maudit. Tous les vices de son organisation étaient en contact, et l'adroite Jeannette s'en apercevait bien; elle cachait son triomphe, mais elle avait bien des efforts à faire encore pour l'obtenir complet conniie elle le voulait.
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Elle jeta un regard furtif sur l'anieublemenl de la chambre à coucher; elle aperçut le canapé , qui était relégué dans un coin obscur ; elle se leva... « Oh! oh! dit-elle, voici une de raes anciennes connaissances.» Elle courut au canapé , et le débarrassa de divers objets qui le couvraient en partie; elle le traîna avec effort jusqu'auprès de la cheminée , puis elle s'assit, et s'appuya nonchalamment sur le dossier pour regarder Cypion, qui la laissait faire...
« Savez-vous, ingrat, qu'une seule parole de vous suffirait pour envoyer au vent tous raes projets de sagesse... Vous boudez donc?.... Ah! oui, j'ai blessé votreamour-propre toutà l'heure, je me le rappelle; est-ce qu'il faut être rancunier avec les femmes ; allons , venez vous mettre à côté de moi , les jambes doivent vous faire mal à force de vous promener de long en large. »
Cypion ferma l'oreille à ces séductions , et il repondit avec une impatience marquée :
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«Je VOUS ai déjà dit que j'étais pressé... Je n'ai pas le temps d'écouter vos sornettes... en finir ez-vous, madame?
— A votre aise, monsieur ! ne vous gênez pas! sortez si cela est indispensable... Mon Dieu! ce ne sera pas la première fois que vous m'aurez laissée auprès de voire feu, vous devez vous en souvenir, je vous attendrai comme par le passé. »
En lui voyant tant d'assurance , Nanteuil ne put douter que c'était un plan arrêté irrévocablement dans la tète de son ancienne maîtresse; son esprit se troubla, il avait bien envie de céder à la colère; qu'y gagnerait-il? Jeter cette femme àla porte, il faudrait de l'éclat; les cris de Jeannette et de son enfant attireraient les voisins, ce qui le couvrirait d'un ridicule qu'il redoutait; lui céder la place, à quoi cela servirait? pourtant ce serait le seul moyen d'éviter une faiblesse irréparable. Cypion s'arrêta à celte idée, n'en trouvant pas de meilleure. Il sortit
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brusquement sans répondre à Jeanuelle, qui lui criait en riant : rentrez-vous tard? faudra- t-il que je me couche, ou que je vous attende ?...
Cypion enjamba, sans lumière, le salon et l'antichambre; lorsqu'il fut sur le carré : où irai-je? se dit-il; n'importe où, marchons! Il descendit , mais dans la rue il s'arrêta , il neigeait. «Tout s'en mêle ! et je n'ai pas pris de parapluie, balbutiait-il; je ne remonterai pourtant pas.» Il marcha au hasard, il gagna le boulevard; la chaussée, les bas côtés étaient couverts d'un tapis de neige qui criait sous ses pieds; l'élément condensé lui frappait au visage , s'attachait à ses vêtemens , il ne s'en apercevait pas, il pensait à toute autre chose. « Comme elle est hardie, cette fille! mais comme elle est jolie! elle est toujours la même, et je crois que je suis plus amoureux maintenant que je ne l'étais
jadis... Elle m'aime , j'en suis sûr Mais cet
enfant... quelle sottechose quela nature!.. .Mais comment donc faire? avec tout cela , où vais-jc?
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il fait un temps affreux ; je suis bien niais de lui avoir cédé la place. Elle est chaudement, et elle y restera, je la connais; je me promènerais jusqu'à demain , que demain je la retrouverais où je l'ai laissée... c'est trop de faiblesse à la fin , ii faut que cela finisse. » Il rebroussa chemin, et regagna son domicile. Il monta lentement les deux étages qui conduisaient à son appartement; il avait honte de rentrer après avoir fait une si sotte démarche ; pour comble de malheur, il avait oublié ses clés; il les avait posées avec la bougie sur la cheminée de sa chambre , il fallait donc sonner; il le fit doucement, comme s'il avait peur; il tremblait réellement de froid et de dépit... Il entendit Jeannette qui accourait ouvrir. « Quevais-je lui dire, pensaitil... Et parbleu, ne suig-je pas chez moi... Mais non je suis dehors, et c'est elle qui est chezmoi; imbécile! » Sa main n'avait pas quitté le cordon de la sonnette en s'adressant celte épithète, il le lira violemment, juste à l'instant où Jeannette