LA MI.LK
lui ouvrait. Ce fut au tour de celle-ci à être frappée d'étonnement , quand la porte fut ouverte, et qu'elle reconnut Cypion, Cypion qui avait enfoncé son chapeau sur ses yeux pour se garantir de la neige; dont l'habit et la coiffure étaient couverts d'une couche épaisse et blanche qui trahissait la promenade qu'il venait de faire; elle ne fut pas pétrifiée de terreur comme il l'avait été, mais elle parfit d'un éclat de rire qui faillit lui faire lâcher le flambeau qu'elle tenait. « D'où sortez-vous donc, enfin?
— De dehors , parbleu , c'est visible . répondit Cypion avec dépit, en secouant son chapeau et ses vêtemens ; vos questions sont intempestives.
— Vous trouvez cela! Cette neige, votre nez rouge et vos joues pâles de froid , me prouvent qu'elles ne sont pas hors de saison.
— Trêve de bons mots! sortez , Jeannefte!
•' -- Ah ! par le temps qu'il fait , vous n'auriez pas le cœur assez dur?
d'une iLi.Lii:. 47
— Sortez , vous dis-je!
— D'accord... Allons je m'en vais. ( Il l'arrête... )
— Vous ne vous en irez pas seule , enlendezvous , emportez votre enfant.
— Je coucherai donc ici, dit-elle en regagnant la chambre , et elle se replaça sur le canapé
— Avez-vous résolu de me faire devenir fou?
— Non , mais je suis décidée à vous faire remplir vos devoirs!»
Cypion, hors de lui, et ne sachant à quel parti s'arrêter, se jeta sur un siège et resta comme frappé de stupidité. Il y eut entre la grisette et le vieux garçon un long moment de silence ; celui-ci se démontait les doigts pour les faire craquer pour la dixième fois au moins. Jeannette semblait enfoncée dans une rêverie profonde... Elle pleurait, et essuyait furtivement
ses larmes Singulière transition qui venait
de s'opérer dans le cœur de celte femme qui , il
48 LA m. LE
n'y a qii'un instant, riait aux éclats : elle pensait à son enfant; elle se leva tout à coup et vint sauter au cou de Cypion.
« Je pleure pourtant , lui dit-elle ; oh ! mais je pleure réellement , et tu ne sais pas ce qui en est la cause. Eh bien ! c'est que j'aimerais mieux te voir colère, méchant, capable de me frapper et d'employer ta force pour me jeter à la porte ; je me dirais : il est violent , il a un bon cœur peut-être, c'est qu'il a du sang dans les veines; ce sang-là parlera sans doute un jour, et il me demandera l'enfant qui lui appartient. Mais en te voyant silencieux, froid , réfléchi , je me dis : son ame est sèche , son sang est glacé , cet homme là n'a pas de naturel , et je n'obtiendrai rien de ce que je lui demande. Eh bien, voilà ce qui me fait pleurer. »
C'était la première fois que les larmes d'une femme coulaient sur les joues de Cypion. Il éprouva un sentiment qui lui était inconnu, son cœur battit , agité par une sensation toute
d'une fille. 49
nouvelle pour lui, et balbutia quelques mots de consolation qui furent entendus de Jeannette ; elle l'entraîna sur le canapé, le fit asseoir à côté d'elle , lui prit les deux mains, et lui dit avec une chaleur qui venait de i'ame :
« Tu ne sais pas ce que je ferais pour mon enfant. Eh bien! j'essaierai de te le faire comprendre. En restant fille et folle comme je l'ai été jusqu'à présent, j'allais à la dépravation la plus complète sans m'en apercevoir. C'est pour que ce pauvre ange n'ait pas à rougir de moi un jour que je veux me marier. Tant qu'on n'a qu'à soi à penser , il est possible de vivre sans soucis, sans songer à l'avenir; mais lorsqu'on devient mère, on est honteuse de ses déréglemens passés; on est impatiente de les faire oublier, dans la crainte que le monde un jour ne les raconte à votre enfant. Ce doit être , vois-tu , une peine bien cruelle pour une mère que d'être méprisée par lui ! Tu relèveras, n'est-ce pas? je viendrai comme une simple étrangère le voir
5ô LA FILLE
quelquefois ;lorsqu'ilaura l'âge decoonaissance, lu lui diras que sa mère est morte ; si tu le veux même, cache-lui qu'il est ton enfant; dis-lui qu'il te doit tout, que tu l'as adopté par charité: une action bien naturelle te rapportera toute la reconnaissance que mérite une bonne action... Me comprends-tu, Cypion? ...
— Oui , oui.
— Tu consens , n'est-ce pas? »
Cypion hésitait encore; il se grattait l'oreille, passait ses maigres doigts dans sa chevelure défrisée, et avait l'air de chercher une résolution sur son front découvert; la grisette le considérait avec anxiété.
« Dans quel embarras me mettez-vous î
Vous êtes une folle, Jeannette; j'aimerais mieux vous assurer une rente pour vous et ce diable d'enfant... Demandez-moi de l'argent: n'importe la somme, je vous l'accorderai , si vous voulez me promettre de me laisser en paix.
— De l'argent ! de l'argent! quelle belle chose
l) UNE FlLLi;. Dl
VOUS me propose/ là! pour que je reprenne mon train de vie , n'est-ce pas! que je redevienne paresseuse, coquette comme je Tétais , et c'est justement ce que je ne veux pas : non , gardez votreor. Tenez je suis méchante, colère, eh bien! je crois que je me mettrais à vos pieds s'il ne fallait que cela pour vous faire consentir. »
Elle allait se laisser glisser aux genoux de Cypion , qui la retint en disant :
« Ah ! voilà des enfantillages !
— Tu consens donc , dit Jeannette eu l'entourant de ses bras... Je te demande pardon maintenant des injures que je t'ai dites; tu n'es ni vieux , ni laid , tu es toujours le même, toujours mon Cypion d'il y a trois ans...»
La rusée Jeannette faisait tous ses efforts pour lui prouver la vérité de ses paroles. Le vieux garçon donna dans le piège ; il fut aussi heureux qu'à l'époque qu'on. lui rappelait... Le bruit de
Oa LA FILLE
sa sonnette vint le tirer de ses illusions. Il s'arraclia des bras de sa maîtresse, et courut ouvrir...
« Est-ce ici M. Cypion Nanteuil? dit d'une voix rauque, un porteur chargé d'une barcelonette et d'un paquet assez volumineux ; c'est qu'il y a pas mal de temps que j'attends c'te dame chez le marchand de vin du coin, où c'qu'elle m'a dit qu'a viendrait me chercher ; y s'fait tard, et j'ai des affaires pour c'ie nuit , moi. »
Jeannette était accourueà la voix du porteur.
« Oui , dit-elle , c'est bien ici ; entrez , entrez, c'est cela; rien ne manque, n'est-ce pas..? Tenez , voilà pour votre peine.
^,, .— Bonsoir, Monsieur, Madamel»
Et le commissionnaire sortit.
Cypion regardait cet emménagement avec de grands yeux désenchantés ; il n'osa murmurer, étouffa un gros soupir et s'assit dans un coin du saloD où Jannette disposait le lit de son en-
d'une fille 53
fant ; rien ne manquait. Elle donna une leçon au vieux garçon.
« Tiens , vois-tu , Cypion , lui dit-elle , voilà comme tu feras; le paillasson d'abord, puis ces deux matelas que tu changeras chaque jour; un drap plié en deux suffit , puis le petit traversin ici avec l'oreiller; voilà la couverture et le couvre -pied! oh! regarde quel joli couvrepied! c'est moi qui l'ai fait avec le vieux cachemire que tu sais bien ; c'est le premier que tu m'as donné. «Puis elle courut dans la chambre à coucher et rapporta l'enfant endormi.
« Comme il sommeille paisiblement, le pauvre ange!... Elle le déshabilla en deux tours de main , puis l'embrassa. L'enfant entr'ouvrit ses petit yeux gonflés par le sommeil.
«Bonsoir, mon bibi! bonsoir, mon amour!» Il s'était déjà rendormi. Elle le posa dans son petit lit, le couvrit avec soin, le baisa de nouveau, puis elle courut à Cypion. « Que je t'embrasse à ton tour, reprit-elle ; dans quelques jours je
viendrai savoir de ses nouvelles ; je compte sur la parole que tu m'as donnée!.... «Bonsoir, Nanteuil, bonsoir, mon ami. »
La grisette s'en alla doucement , comme si elle eût craint d'éveiller Cypion , qui paraissait dormir aussi.
Il réfléchissait , mais trop tard, à la promesse qu'il venait de faire.
Cf pkxi (i If nouiricier.
« C'est au moment où nous croyons savourer le bonheur , c'est à l'instant où nous sommes à l'apogée de la gloire, que nous perdons souvent les illusions et les réalités de l'un et de l'autre: les rois et les bergers, les amans et les époux, les nobles et les vilains, les puissans et les faibles, les riches et les pauvres , ont éprouvé les caprices de la chance , les versalités de la fortune; celte déesse infidèle vous glisse entre les" doigts comme une anguille; vous avez beau vouloir
TjG la ijlli;
la retenir, elle ne vous laisse qu'un limon qui vous rappelle des souvenirs amers. » Telles étaient les pensées philosophiques qui roulaient dans l'esprit d'Antonin Grizet, qu'un cabriolet emportait vers sa demeure.
Faisons une plus ample connaissance avec la nourrice que nous avons trouvée faisant les délices des habitués du Fer-à-cheval. Ses vêtemens féminins et villageois vont tomber pour faire place à l'humble frac et à la culotte de velours. La paysanne va devenir un modeste portier, joignant aux bénéfices de sa place les rapports de son cabinet de rédaction. Son étude d'écrivain public et sa loge de concierge ne font qu'un. Il tire le cordon de !a main gauche et rédige un mémoire de la main droite. Joignez à ces différentes industries, que Grizet est le confident, le receveur, le gérant, le valet même de son propriétaire; et le propriétaire, c'est le vieux garçon Cypion Nanleuil avec lequel nous avons fait connaissance.
d'unk fillk. 57
Ântonin a fait de brillantes études et était héritier d'une fortune hcnorable ; mais la débaucheà laquelle il s'était livré lui fit perdre les fruits de son éducation et l'héritage dont il n'avait été que trop tôt possesseur. Tombé dans la plus affreuse misère, la carrière du barreau lui fut fermée. Il soutint quelques années sa chétive existence en s'adossant à l'un des piliers de la salle des Pas Perdus du Palais de Justice; ou, pour parler sans figure, il se mit écrivain au service des plaideurs; la connaissance des lois qu'il possédait lui fit une réputation qui aurait pu le ti^er du mauvais pas où il était tombé par sa faute. Il succomba de nouveau ; on l'avait ramassé plusieurs fois ivre sur les dalles du palais, il en fut chassé honteusement. Un jour qu'il mendiait presque son pain, il reucontraCypionNanteuil, avec lequel, dans son temps de fortune, il s'était lié intimement ^^^ comme on dit toujours. Il raconta ses faiblesses à son ancien ami et sollicita de lui sou appui et quel-
ques secours. Quelcjucs Jours après celle reocon- Ire, Grizel était concierge de la maison que Cypion venait d'acheter au faubourg Poissonnière.
Approchant de la quarantaine, il était temps de réformer ses vices; aussi, fit-il tous ses efforts pour cela :il ne se grisa plus que rarement, n'eut plus qu'une maîtresse et lui fut fidèle; il aurait même épousé Corinne Malhias, s'il n'eût pas su l'antipathie que Cypion avait pour le mariage; antipathie qui avait poussé celui-ci à avertir formellement Giizet que ce serait perdre et ses bonnes grâces et sa place.
Trop d'intérêts étaient attachés à celte résolution pour qu'Antonin en prît une contraire aux volontés de son bienfaiteur et il se résigna nu célibat assez gaiement. Il n'en élait pas de même de la pauvre Corinne, qui oubliait dans ce jour de carnaval les chagrins de ses vieilles amourset les promesses de mariage qui lui avaient été faites par celui qu'elle appelait son séducteur, quoiqu'elle eût atleint ses trenle-cinq ans.
D LIME FILLS:. 39
Antonia Grizet n'éprouvait aucun regret en rêvant à son temps passé ; il pensait peu à l'avenir, et trouvait toujours moyen d'égayer le présent; c'était un bravo homme dans toutel'acception du mot : obligeant, jovial, alerte, sincèrement attache à Cypion , et toujours prêt à lui prouver sa reconnaissance; il était spirituel et humain , il composait avec facilité et noblesse le placet du pauvre solliciteur, et ne lui prenait souvent que le prix du papier; il tournait avec grâce le couplet de circonstance pour fêtes ou mariages, et le faisait payer cher, parce que , disait-il , le plaisir devait payer pour la peine. Te! était celui qui se faisait conduire rue du Faubourg-Poissonnière , n° 54-
Le pauvre Grizet, triste et rêveur, appuyé dans son coin et perdu dans l'ombre, cherchait dans sa tête quel pouvait ôlre le motif si pressant de l'ordre impérieux qu'il venait de recevoir : « Il en faut un bien puissant , se disait-il , puisque Cypion lui-même est venu me cher-
Go LA FILLE
cher, car ce ne peut être que lui qui ait remis le billet au garçon; lui serail-il arrivé quelque malheur? il faut que cela soit pour qu'il ait osé mettre le pied dans ce qu'il appelle une guinguette ; il est trop gros seigneur pour y venir sans cela. Maudit cheval! comme il va lentement; fouettez donc, cocher, nous n'arriverons pas.
— Ça vous plaît à dire, bourgeois, la biche a fait de la besogne aujourd'hui.
— On change de cheval alors.
— Merci ! vous croyez qu'on change de bêtes comme de chemises ; par le temps qui court les chevaux sont rares, et on les use jusqu'au dernier poil; celui-ci a fait son temps , à la vérité , malgré cela il faut qu'il trime jusqu'à ce qu'il tombe.
— Pauvre hôte ! dit Grizct en pensant tout haut.
— Oh! il ne regrettera pas la vie, allez... celui-là , il a fait du chemin ; si l'on fondait des invalides pour les chevaux, il pourrait en être
d'une fille. 61
le gouverneur ; il est parti à la première réquisition, il a fait sa campagne, après quoi il a èlè réformé; on l'a retrouvé bon pour le service; à la levée des quatre-vingt mille hommes , il en est encore échappé tout clopin-clapant, et depuis ce temps-là il roule voiture. Quel numéro m'avez-vous dit ?
— Cinquante-quatre, répondit Grizet.
— Nous y voilà alors. »
Et le cabriolet s'arrêta.
Grizet frappa plusieurs fois; son remplaçant dormait le cordon dans les mains et le nez collé au vagistas; un coup frappé en maître l'éveilla en sursaut , et le concierge entra en criant à son tour après le portier par intérim. Il ne se donna pas le temps d'entrer à sa loge, il monta lestement chez Cypion ; le vieux garçon l'avait fort bien entendu : il ouvrit sa porte au moment où Grizet allait sonner.
Il était dit ce soir-là que Nanteuil devait marcher de surprise en surprise : il ignorait le tra-
(h LA FILLE
vestissemeut de son contident, et la vue d'une nourrice qu'il n'allendail guère le reporta à la paternité qu'on venait de lui imposer. Au fait, le costume que Grizet avait choisi par hasard sympathisait avec la position morale de Cypion, qui crut à l'arrivée d'une nouvelle progé- ' niture; mais ce ne fut qu'une illusion d'un instant : il ne put s'empêcher de rire de sa frayeur et de la figure originale de Grizet.
« Parbleu! dit-il , ton costume est de circonstance.
« Vous trouvez... pas vrai que je suis bien comme ça; et mon nourrisson, voyez quel bel enfant. Et Grizet lui présentait son traversin emmailloté.
— Mauvaise imitation : j'ai mieux que cela à t'offrir, et c'est pour cela que je me suis donné la peine d'aller le chercher moi-même ; tiens , regarde. Et Nanteuil souleva le petit rideau dont Jeannette n'avait pas oublié de couvrir la barcelonette. '
— Qu'esl-ce que c'esl que cela? s'écria Anlonin a^ec surprise.
— Un enfant mieux fait que le tien , n'est-ce pas?
— Parbleu I c'est une belle et bonne nalure vivante; et d'où diable sort-elle?
— De nourrice.
— Et à votre adresse?
— Pas positivement , mais à la tienne.
— Ahl allons... pas de plaisanterie, monsieur ^lanleuil.
— Je ne plaisante pas... c'est à toi que cet enfant s'adresse , recommandé par huit cents livres de rente que tu toucheras jusqu'à ce qu'il n'ait plus besoin de toi.
— Voilà une plaisanterie de carnaval délicieuse : cet enfant est de cire à n'en pas douler.
— Assure-toi du fait. »
Grizet posa sa main sur le visage de l'enfant endormi.
« Non , parbleu! chaleur naturelle, existence
complète ; ceci est trop fort I parlez-moi grec , lalin, je vous comprendrai; mais d'honneur je ne conçois rien à tout cela.
— Peu t'importe! huit cents livres de rente pour adopter et élever cet enfant, et pour garder surtout le plus profond mystère. Cela te convient-il?
— Certainement que c'est très joli pour moi, mais les conditions méritent réflexion, si toutefois ce n'est pas une plaisanterie.
— Je ne te laisserai pas le temps de réfléchir, refuse ou accepte; dans le premier cas, demain un autre te remplace dans cet emploi ; et dans l'autre, si tu acceptes, emporte le berceau et ce papier qui t'assure la somme dite.
— Ohl oh! c'est pressé, et cela vous touche de près... Allons: Antonin Grizet, écrivain-rédacteur, traducteur de langues mortes et vivantes, rédige mémoires, placets, fait couplets pour fêtes et mariages , et prend des enfans en sevrage.
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— Du Ion dont lu prends la chose , je vois que le marché est conclu.
— Il iHe serait bien difficile de refuser; parbleu ! vous êtes heureux d'avoir de la fortune pour pouvoir jeter à la tête d'un pauvre diable
le fardeau qui a tombé sur la vôtre car
je devine maintenant d'où vous vient cette trouvaille... C'était bien la peine de vous sauver à l'autre bout du mande ; mais vous avez de Targent , vous voilà débarrassé; je vous remercie de la préférence. Mais quelle idée avez-vous eu en pensant à moi?...
— Et pouvais-je l'envoyer au loin! la folle l'aurait cru perdu.
— C'est qu'elle est solide votre ancienne. Eh bien , j'aime ces femmes-là , monsieur Cypion , elles sont taillées à l'antique. Ah ! vous avez oublié de me dire une chose... et le sexe de l'enfant?
— Ah! c'est vrai, le sexe.... tiens je n'y ai pas
songé encore... mais je pense bien... que c'est un garçon
— Comment! vous n'en êtes pas sûr?
— Si... si... je me le rappelle fort bien. Elle l'a appelé son bibi , son ange. Oh ! c'est un garçon, j'en suis persuadé maintenant.
— Va pour un garçon! Maintenant que nous voilàd'accord, est-ce que vous ne pourriez pas me rendre un petit service?
— Lequel?
— Ce serait de le garder jusqu'à demain matin.
— Non! non! emporte-le bien vite! s'il s'éveillait et qu'il se mît à crier, ce serait assez pour me faire tomber en attaque de nerfs.
— Allons! bonsoir, au plaisir de cette nuit. Ah! monsieur Cy pion, vous ne savez pas ce qu'il m'en coûte pour ne pas vous refuser. Vous allez passer la nuit au bal , vous, et moi à bercer votre garçon. Bien du plaisir ! aidez-moi du moins à le descendre.
DUNIi FILLE. 67
— Si quelque voisin allait nous voir.
— Oh! il n'y a pas de danger aujourd'hui , la maison est déserte. »
Quelques minutes après , le berceau et l'enfaut étaient dans la loge; Cypion, libre enfin, souhaita une bonne nuit à Antonin et courut où le plaisir l'appelait. Le concierge éveilla son remplaçant, le congédia, et reprit sa place en soupirant. En détachant chaque épingle, en ôtanl chaque pièce de son costume, il murmurait , jurait , tempêtait même ; un plaisir perdu pouvait seul faire cet effet sur l'esprit de Grizet, insensible aux revers de sa fortune.
« Pauvre petit! te voilà confié entre bonnes mains , dit-il , en tournant les yeux vers le berceau ; pourquoi non? il me semble que j'ai meilleur cœur que Cypion , l'égoïsme personnifié ; je n'ai rien à moi , or donc le pauvre petit sera bien : il m'aidera à manger ce que je mange ordinairement à moi seul. Tiens! mais une pensée me vient : je lui apprendrai à lire, à écrire,
()8 i.A Fii.i.t:
je lui enseignerai l'orthographe, le lalin, le grec, j'en ferai un savant.Oh ! oh! et Corinne Malhias, que va-t-el!c dire ? elle ne voudra jamais croire à l'histoire de l'adoption, au huit cents livres de rente; lajalousie va l'étouffer. Diable! mais je n'avais pas songé à elle... Oh! lant pis,
elle sera bien forcée d'y croire Il a l'air bien
gentil, ce pauvre petit...»
Et il s'approcha de la barcelonelte avec sa lampe à la main. « On dirait d'une petite fille! quel visage fin ! dit-il en la regardant de plus près , quelle peau blanche ! ça fera un joli garçon; ildoit avoir au moins trois ans, il ne me paraît pas grand pour son âge, voyons donc. » Il découvrit le corps de l'enfant, le désordre de son vêtement de nuil facilita l'inspection de Grizet; bientôt ses yeux s'arrêtent , et expriment la surprise; il approche la lampe, et s'écrie : « En voici bien d'une autre,voici un singulier garçon!» Il le recouvrit avec soin, e( vint se rasseoir en riant comme un fou
DUNF. FlLLi: (m)
Puis sa }i[aîté s'apaisa, il deviiil même sérieux, réfléchi. Nous conlinueronsd'mlerprélersapensée en la faisant parier... «C'est une fille, se dilîl, cette découverte dérange un peu mes calculs. A quoi servirait d'apprendre à une fille le latin, le grec; je ne sais ni coudre ni blanchir, ni broder, c'est pourtant tout cela qui convient à une femme de ménage. Ah 1 mais j'y pense ! ah ! tu vas au bal 1 tu me tiens ici prisonnier î tu fais un enfant et tu me le donnes à élever! tu dis que c'est un garçon, tandis que c'est une fillel j'ai bien envie de te jouer un tour et de te réserver une surprise pour l'avenir. Pourquoi pas ? c'est une intrigue qui m'amusera... Une fille à rendre garçon, c'est une expérience que j'ai envie d'essayer; je suis curieux de savoir comment ia nature se trahira un jour; ce sera difficile: que de précautions à prendre, que de penchans à vaincre! »
La nuit parut courte àGrizel; ce projet bizarre occupa son esprit sans un instant de relâche : il
le retourna de cent façons, flt et refit vingt plans de conduite.
Le jour arriva. Antonio dit à Cypion, qui rentrait du bal : « Votre garçon est éveillé , si vous voulez le voir
— Silence, répondit Nanteuil, et rappelle-toi
nos conditions Puis il monta lestement
l'escalier.
— Cœur froid et dur I dit le concierge en rentrantchez lui, si tu étais venu l'embrasser, je l'aurais détrompé, mais maintenant : tua fiHa erit masi...
Cf phf nourricier.
Nous allons faire enjamber treize années au lecteur, et quelles années encore ! toute l'existence d'un empire , ce huitième de siècle dont tous les siècles futurs parleront. Cette période immortelle passera sous-entendue entre le chapitre qui précède et celui qu'on va lire ; « bon moyen de se tirer d'affaire, lorsqu'on ne se sent pas de force à raconter l'histoire,» me dira- 1-on ; c'est possible ! Mais pourtant il ne faudrait pas m'en défier, je serais homme à prendreleburinde Clio, età vous tracer unecentaine de pages historiques -qui résumerarient l'époque
7 a LA FILLE
la plus glorieuse pour la France. N'ayez pas celte crainte , car je n'aurai pas cette hardiesse : je me contenterai de vous faire connaître en peu de mots ce que nos personnages sont devenus durant ce temps, sans ra'inquiéter du Consulat et de l'Empire; de la liberté et de la gloire ; des espérances déçues et des ambitions assouvies ; sans \ ous parler des prestiges qui éblouissaient le peuple souverain devenu esclave ; sans vous raconter les victoires que nous remportions sur l'Europe armée, triomphes à la faveur desquels l'empire nous arrachait les dernières libertés de la république oubliée ; fort bonne manière de dire aux gens : «je ne vous parlerai pas de telle ou telle chose, de ceci ou de cela ,» et de leur raconter ce qu'on a promis de leur taire!... Voilà précisément ce qui allait m'arriver , si je ne m'étais pas arrêté à temps.
Revenons à nos moutons , à nos personnages, >ouIais-je dire : ils sont tous de treize ans plus vieux; Cypion Manteuil est celui sur lequel
D UNE FiLLi;. y^
ces treize années sont tombées avec le plus de lourdeur; il semble en être accablé : son crâne est chauve , sa colonne vertébrale est ployée sous le poids d'un demi-siècle à peine écoulé, la goutte a déjà parcouru ses membres amaigris ; CypionNanteuil menace ruine de toutes parts, il s'étaie de tous les secours de l'art ; il cherche à replâtrer sa vétusté par les privations qu'il s'impose; au moyen d'une sagesse tardive , i! cherche à réparer sa santé délabrée; il cache son corps usé dans une enveloppe de jeune homme ; une perruque blonde et frisée semble avoir pris racine sur sa tête nue; ses sourcils sont teints, plusieurs de ses dents sont artificielles, les parlies charnues de ses jambes cagneuses le sont aussi; tous les dehors trompeurs qu'on peut se procurer avec le secours de la ouate, remplissent les vides qu'une vieillesse anticipée a faits sur la personne de notre héros; mais ce qu'il n'a pu relever, gonfler, rajeunir, c'est son visage : ses joues sont creuses, son nez est plus
courbé encore , son menlon plus alongc , ses yeux plus petits et plus creux; mettez des rides sur cette face pâle et terreuse, couronnez-la avec la chevelure d'Adonis dont nous avons parlé, et vous connaîtrez Gypion Nanleuil, en l'an de grâce 1813, la neuvième année du règne de jNapoléon-!e-Grand , empereur des Français, roi d'Italie, etc. , etc. , etc.
Passons à un autre personnage , celui-ci n'est pas le moins intéressant : c'est notre gai Antonin Grizet, que nous avons laissé commençant son apprentissage de paternité pour le compte de Gypion Nanteuil. A-t-il rempli lidèlement la mission dont ce dernier l'a chargé? a-t-il mis à exécution le plan de vengeance si bizarre qu'il avait médité , pour se consoler d'une nuit de privation , et pour punir en même temps Gypion de son mauvais naturel? Bientôt tous ^es points seront éclaireis.
La main du temps qui a écrasé Gypion le rirho, paraît au contraire avoir relevé Anionin
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Grizet, le pauvre écrivain concierge : la santé et la gaîté sont ses deux plus fidèles compagnes; l'embonpoint du portier fait honte à la maigreur du propriétaire; le visage fleuri d'Antonin fait pâlir davantage la face blême de Cypion; l'un semble rajeunir à. chaque année qu'il compte en riant ; l'autre paraît marcher trois fois plus vite que le temps ; l'un chante et rit , l'autre tousse et jure; l'un boit la goutte, et la goutte martyrise l'autre. Grizet fait envie à Cypion, Cypion fait pitié à Grizet.
« Que tu es heureux , dit parfois celui-là à celui-ci, et celui-ci lui répond : « Changeons de position pour peu que ça vous convienne.»
Mais comme la chose n'est pas faisable , tout continue d'aller selon le cours ordinaire ; l'un gagnant toujours de l'embonpoint, l'autre s'amoindrissant toujours.
Antonin a accepté, sans restriction aucune, toutes les conséquences du rôle dont Nanteuil l'a chargé. «Parbleu, s'est-il dit, c'est lui qui est
76 LA FILLF.
l'auteur, mais je remplirai si bien l'emploi de père dont il m'a gratifié , que j'accaparerai les profils et l'honneur de son ouvrage. » Et il a tenu parole : jamais nourrice , jamais mère n'a porté plus de soins à son enfant, ne l'a embrassé avec plus d'amour , ne l'a berce avec plus de persévérance; Antonin , chansonnier dansl'ame, a improvisé un couplet avec lequel il endormait son petit Auguste ; il fallait l'entendre chanter d'une voix qui se ralentissait à mesure que le sommeil gagnait les paupières de l'enfant :>.
Dors, dor? , enfaul des auiourelles, Pauvre pelil, t'esl si bcû le ^oinineil ; Dors , dors, avec mes rbansounelles J'égaierai ton «racieux réveil. •
Taisez-vous doue petits oiseaux eu caa:e , Mou eufanl dort , u'ailez pas l'éveiller : Dormez , dormez, ou de votre pluniag<^ Je remplirai son petit oreiller.
Et lorsque Auguste s'éveillait , il fallait voir les mines, les grimaces qu'Antonin inventait pour le faire rire; l'enfant reconnaissant tendait ses
petits bras arrondis, et accrochait ses petits doigts dans les favoris uoirs et touffus de Grizet qu'il ne lâchait pas facilement, à moins que ce ne fût pour lui pincer lej^ ou lui tirer une oreille : la tête de Grizet étafWB jouet le plus récréatif pour le petit Auguste ; l'enfant avait raison de l'avoir choisi pour marotte ; le visage d'Antonin changeait si souvent de physionomie, sans jamais perdre ni sa bonté ni son humeur bouffonne !
Il ne fut bruit bientôt dans le cercle nombreux des cuisinières du quartier Montmartre, que de l'enfant de l'écrivain-rédacteur, le secrétaire intime de ces dames. Antonin avait conté bien des menteries à ses pratiques bavardes et curieuses, qui toutes emportaient une opinion contraire à celle qu'Antonin s'efforçait d'établir touchant l'histoire de son enfant d'adoption.
Les cordons bleus du faubourg s'en allaient del'étude de Grizet, en se disant: « c'estun honnête homme; s'il fait des cnfans aux filles, il ne
les abandonne pas, et qui plus est, il est d'une discrétion à toute épreuve.» Il n'est pas d'êtres plus humains que ces pauvres filles sujettes à tant de faiblesses^a bonne action de Grizet lui valut mille et miW^douceurs dérobées à l'office des riches ; le petit Auguste était assailli de confitures, de pâtisseries, de sucre, de fruits, qu'il n'aurait pu consommera lui seul. Heureusement qu'Autoniu aimait les confitures, qu'il affectionnait les pâtisseries, qu'il avait un faible pour le sucre, et qu'il adorait les fruits.
Eh ! pourtant, tout n'était pas douceur pour Grizet, malgré le riant tableau que nous venons de tracer : Oh ! non.... Vous rappelez-vous une certaine Corinne Mathias... la bergère du Fer àcheval... une grande blonde de laquelle nous avons déjà dit quelques mots?.. Dans ce monde, chaque hommea sa croix à porter, sa peine à ressentir, son tribut de vicissitudes à payer; Corinne était la croix , la peine, la vicissitude d'Antonin Grizet; il ne faut pourtant pas lui en vouloir, à
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cette pauvre femme, et quelques mois le prouveront: elle avait passé ce qu'elle appelait modestement les deux tiers de sa jeunesse à aimer Antonin qui l'avait bercée avec une promesse de mariagequ'il savait^ien ne pouvoir tenir du vivant dedypion. Corinne Mathias avait compté tout bas sa quarante-huitième année, et avait essuyé furtivement sa quarante millième larme. Ce fut surtout quelques jours après cettenuit de carnaval , première page de ce livre, lorsque tourmentée par une in(iuièle jalousie , elle vint à la loge de son amant pour s'enquérir de sa disparition et de l'abandon dans lequel il la laissait ; que devint-elle en apercevant le berceau du petit Auguste ? La bombe qu'Antonin redoutait le plus venait de tomber au milieu de son étude; avant qu'elle n'éclatât, il fallait essayer d'en arracher la mèche; c'est ce qu'il fit, mais si maladroitement, qu'il ne put qu'en retarder l'explosion, et elle fut terrible: jamais déluge de larmes, contraction de nerfs , flots de repro-
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ches n'avaient intimidéde telle façon unhomme aussi innocentque l'était Grizet; aussi ne sachant à quel saint se vouer, le pauvre homme éclata de rire, ne trouvant meilleure réponse à faire.
Il n'est pas de larmes qu^^e se sèchent, de maux de nerfs qui ne s'apaisent ; si Grizet ne parvint pas à persuader Corinne Mathias qu'il n'était pour rien dans la création du petit être qui paraissait l'accuser . il réussit pourtant à conjurer l'orage dont l'avait menacé sa jalouse et vieille maîtresse.
Dans les treize années qui viennent de s'écouler, ces scènes, d'une jalousie furieuse et comique tout à la fois , s'étaient renouvelées périodiquement : Corinne avaitcontractél'habitude mensuelle d'accabler son amant de ses reproches et de ses soupçons. Antonin, àchaque scène nouvelle, s'enveloppait dans un mystère encore plus impénétrable , et la vieille Corinne s'en allait chaque fois sans apprendre quels étaient les parens du petit Auguste.
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Le pauvre enfant avait donc grandi, honoré delà haine de mademoiselle Corinne; mais il est juste de dire que le petit bâtard, c'était le nom qu'elle lui donnait dans ses accès de fureur, lui rendait amour pour amour; les premiers mots qu'Auguste avait entendu prononcer à la vieille fille étaient des paroles de colère , les premiers regards qu'elle avait jetés sur lui étaient foudroyans. Les enfans ne se trompent jamais à ces manifestations de baine ; une pénible impression ne s'efface jamais de leur jeune ame : chaque fois qu'Auguste apercevait la figure longue et maussade de Corinne paraître au vagistas, il courait se cacher derrière le rideau de son berceau ; si Anlonin l'y allait chercher pour l'emmener auprès d'elle , il se débattait et criait de toutes ses forces; c'était une réciprocité bien sincère. Antonin riait de bon cœur de l'accueil que son petit pensionnaire faisait à Corinne Mathias.
En grandissant , même antipathie du côté de
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Teofant , roAine amitié de la part de la vieille lille; on peut juger où en était leur intimité à l'époque où commence ce chapitre. Mais Antonin dédommageait bien son petit Auguste des pleurs que Corinne lui faisait verser: il l'entourait de tous les plaisirs que l'amour paternel peut inventer. Ses manifestations d'attachement prenaient un libre cours dans le mystère le plus profond ; c'était lorsque Antonin était seul avec Anguste, qu'il s'y livrait sans crainte et sans retenue; il l'endormait dans ses bras et passait quelquefois la moitié de la nuit sans oser bouger, dans la crainte de l'éveiller; ses yeux brillaient d'une joie indéfinissable en considérant cette belle tête d'enfant qui reposait sur son sein; il prenait plaisir à ôter, avec mille précautions, le petit bonnet qui retenait la chevelure brune d'Auguste ; il passait ses doigts avec amour dans les boucles soyeuses qu'il faisait onduler sur sa poitrine; il le baisait vingt fois au froni, bien doucement; si quelques voilures passaient
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et faisaient vibrer les vitres de la fenêtre , il tremblait que ce bruil importun ne troublâtle sommeil de son chéri, c'était le nom favori qu'il donnait à Auguste ; si quelques locataires retardataires faisaient retentir les panneaux de la porte sous le bruit du lourd marteau, il grondait entre ses dénis: «Animal brute, frapper ainsi à cette heure » , disait-il en tir^^nt le cordon avec humeur, et en rendait avec brusquerie le bonsoir qu'on lui donnait.
Plus l'enfant grandissait et avançait en âge, plus Antonin éprouvait un attachement mystérieux pour cetîe petite créature que le hasard lui avait confié. Antonin , jadis si dissipateur, si vicieux même, s'était presque corrigé de ses défauts , sans y avoir songé , sans éprouver un moment de privation. Lorsqu'il sortait , il retrouvait ses anciennes connaissances et ses anciennes habitudes; il buvait même comme autrefois; mais à jeun ou ivre, la pensée de son enfant ne le quittait pas un moment , il n'en
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{"ouraU pas moins pour rcfourner bien vile k son domicile. Aussitôt qu'Auguste put raccompagner, Antonin ne sortit plus une seule fors sans l'emmener ; ses amis le plaisantèrent longtemps sur le fardeau qu'il traînait, disaienl-ils, incessamment. Peu vous importe, leur répondait Grizct , c'est mon plaisir , et pour peu que cela ne vous convienne pas... bonsoir! « Auguste grandit donc au milieu des cuisinières abonnées de l'étude et des plaisirs bruyans des guinguettes avoisinant -Paris. Presque tous les dimanches au soironpouvaitle voir assis sur le boutd'une table de Dormois ou de Dénoyer, adossé au mur, au nûlicu des bouteilles , des assiettes et des plats ; riant , tapant , piétinant au son de la musique et du bruit des verres; sa petite figure rouge, ses petites mains couvertes de sauce de ragoût, lui donnaient un air de prospérité et d'avenir qui lui faisait prédire une longue vie par la société de Grizet. Telle fut la première éducation de l'enfanl de Cypion Nanteuil et de Jeannette.
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C'était toujours en accompagnant ses pai ules d'un sourire ironique que Grizet parlait à Cypion de son garçon : « Ce sera un jour un solide gaillard, un fameux liomme , ne trouvez-vous pas?»EtNanleuil répondait : «Il tiendra de moi... — Je ne crois pas, répliquait Antonin, je pense qu'il ressemblera , sous tous les rapports , beaucoup plus à sa mère.» Le portier ne se trompait pas :plus Auguste se développait, plus la ressemblance devenait frappante : à douze ans son visage était le portrait lidèle du visage de la grisettc; sa voix, son regard, sa démarche, rappelaient Jeannette à l'esprit de Cypion. Ce fut du moment où le vieux garçon lit ce rapprocLemeut qu'il commença à ressentir quelque amitié pour Auguste, qu'il l'invita, sous divers prétextes , à monter à son appartement.
Grizet ne vit pas sans inquiétude ce commencement d'amour paternel. Les instaos qu'Auguste passait dans la chanibre de Cypiou lui paraissaient d'une longueur insupportable II
lui arriva plusieurs fois de céder à son impalience : il allait le chercher en disant pour excuse que l'enfant avait des devoirs à remplir. «Vous lui brûlez la cervelle avec vos leçons de grec et de latin, disait Cypion. — Douze ans est l'âge de l'élude, répondait Antonin, et je veux qu'il soit savant; il n'aura sans doute que ça pour fortune.» L'écrivain, en emmenant Auguste, se disait toujours : « Comment ça fînira-t-il?»
Mais s'il ressentait des craintes de ce côté, il était rassuré par les sentimens d'Auguste, les- <|uels se développaient en faveur de Grizet. L'enfantrépondaitàpeineà l'amitié que le vieux garçon lui témoignait depuis quelque temps , amitié qui ne rendait pas le visage de Cypion plus aimable , qui ne lui ôtait pas son air rechigné, qui n'adoucissait pas son humeur quinteHse. Un petit garçon bien joueur, bien turbulent, ne peut se faire aux grimaces, aux bourrades d'un vieillard goûteux. Il y avait tant de différence entre Antonin et Nanteuil 1
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Le pauvre petit était bien pardoiiuablo en préférant la société si enjouée , si douce de son père adoptif, à celle de son père naturel. Il ignorait les secrets de sa naissance , et son cœur ne pariait qu'en faveur de Grizet... Il existait aussi une autre personne qu'Auguste aimait beaucoup : qu'était-elle? nous allons le dire; du plus loin que sa mémoire pouvait se le rappeler , il avait ressenti de l'attachement pour une femme qui venait de temps en temps à la loge du concierge; c'était toujours avec des cris de joie que, tout petit qu'il était , il accueillait cette dame qui avait toujours été si bonne pour lui , qui l'embrassait avec tendresse , qui lui apportait tant de jolies choses. Plus Auguste avait grandi , moins les visites de la dame devenaient fréquentes , et plus elle devenait réservée avec lui. Le lecteur a deviné qni ce peut être , et il ne se trompe pas : c'est Jeannette. Elle a tenu sa promesse de toutes façons; elle n'a pas revu Cypion, mais elle est venu voir souvent le fruit de sei
amours , toujours en enveloppant sa démarche de plus de mystère possible , car la grisette est épouse maintenant , et il lui importe beaucoup que son mari , qui est jaloux peut-être , ignore ce qu'elle lui cache avec tant de soin. Mais Jeannette est donc complice de la métamorphose du sexe de l'enfant , demandera-t-on ?
Nous saurons tout cela en temps et lieu convenables, ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant.
Si j'ai bonne mémoire, je me rappelle avoir dit, à la fin du chapitre précédent, que l'enfant avait trois ans; et au commencement de ce chapitre , que tous mes personnages étaient de treize annéesplus âgés. Or,d'aprèslesr6glesélémentaires de l'arithmétique , trois et treize font seize; Auguste a donc seize ans, d'après ce calcul; il est probable que ces dernières années ne se sont pas passées sans quelques petites aventures qui puissent se raconter; la position équi-
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voque d'AïUguste doit en avoir amené. Celle question posée , je vais tâcher d'y répondre ; mais ce sera la matière d'un chapitre nouveau.
€l)osj6n II' naturel, il ifuinii au tjiUop.
C'est un bon et bien vieux proverbe qui m'a fourni le titre de ce chapitre. On peut , durant quelque temps, étouffer le naturel d'une espèce quelconque sous des habitudes contraires à sa nature. Le peuple le plus grand , le plus libre, le plus guerrier, le plus civilisé , peut devenir petit , esclave , lâche et brut , l'histoire en donne des preuves irrécusables.
On peut habituer un louveteau à vous suivre comme un chien, à vous obéir au moindre mot.
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au moindre geste; mais vient un instant où ie louveteau devient loup; ainsi de même du peuple dégénéré : à l'un et à l'autre la nature fait sentir son pouvoir. Les Grecs ont écrasé leurs oppresseurs, plus d'un loup a dévoré la main qui l'avait asservi.
Mais il ne s'agit ni des Grecs, ni des loups, mais bien d'Auguste, et je ne comprends pas très bien le rapport qu'il y a entre lui et les bêtes et les gens que nous venons de citer... Ah.' pardon! je me rappelle maintenant que c'était pour vous prouver que : chassez le naturel ^ il revient au galop. D'après cela, vous ne serez pas étonné qu'Auguste , malgré la volonté deGrizet, ne fût qu'un garçon bien dégénéré.
Il portait bien ses habits d'homme, sa démarche était Cère et dégagée , son regard était vif et expressif; tels étaient les dehors que l'éducation lui avait donnés ; mais la nature , comme pour se venger, se trahissait dans la voix flùlée du jeune honuiie , dans la rougeur
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pudique qui couvrait son front au moindre mol <|ui sonnait mal à ses oreilles; son empressement à se mêler aux jeux des petites filles, son goût très prononcé pour les mille et mille babioles que les demoiselles appellent chiffons, sa , répugnance à se mêler aux jeux bruyans des enfans de son sexe supposé, et plus encore une pudeur naturelle qui présidait à ses actions les plus secrètes, 'tout enfin , aux yeux observateurs de Grizet, annonçait que la nature parlait malgré lui.
Ce qui n'avait été qu'une plaisanterie assez singulière , à la vérité, devint avec le temps la chose la plus sérieuse pour Grizet : il s'était livré sans réserve aux doux épanchemens de l'amitié qu'il ressentait pour son petit Auguste.
Mais l'cnfantavait grandi, et les baisers d'Anto nin devenaieal plus brùlans d'année en année ; son cœur battait avec une force inconcevable lorsqu'il pressait dans ses bras le grand garçon de quatorze à quinze ans, qui venait delui-même
se livrer aux caresses auxquelles il était habitué. En sentant ce visage si joli , si frais et si brillant par fois, s'approcher du sien , Antonin Grizet reculait involontairement, et il lui arriva même un jour de repousser Auguste avec un sentiment d'effroi que le jeune homme prit pour de la colère; envain Auguste essaya-t-il d'en connaître la cause, l'écrivain balbutia et sortit précipitamment de sa loge.
Le voile que nous venons de soulever laisse entrevoir au lecteur que ces quelques années ne se sont pas passées sans incidens. Mais il ne faut pas tout dire à la fois.
Nous avons à mettre en scène un nouveau personnage avec lequel il nous est nécessaire de faire connaissance.
En face de la maison de notre vieux garçon , demeure une veuve et son fds unique ; c'est de ce dernier que nous allons parler. Raimond a vingt-trois ans; il n'en avait que dix-huit lorsque le sénat décréta une levée de cent soixante
mille conscrits. Il partit avec courage, il lui en
avait fallu pour quitter son père et sa mère
il fit la guerre en Espagne , teignit de son sang les murailles de Burgos, et fut blessé presque mortellement sous les remparts de Cadix; sa jeunesse le sauva de la mort. Le front sillonné par une large cicatrice, et sur la poitrine une croix d'honneur, il passa les Pyrénées et salua la France ; un mois après il était dans les bras de sa mère. Madame Raimond était veuve , son iils fut libre.
Lorsque Raimond partit en dix -huit cent huit , il n'avait pas manqué d'aller dire adieu à Grizet , son vieil ami , c'est ainsi qu'il appelait récrivain, et à Auguste qui avait alors onze ans; quand il revint deux ans après , il n'oublia pas non plus d'aller les embrasser tous deux.
La joie de Grizet et d'Auguste fut grande eu revoyant Raimond; le vieux rédacteur retrouvait un de ses élèves et Auguste son compagnon d'étude.
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Deux années avaient bien changé le fils de la veuve , c'était un vieux soldat, malgré ses vingt ans ; son teint hàlé , ses moustaches noires , sa cicatrice au front , en faisaient un homme comme l'Empire savait en faire en peu detemps. Auguste aussi était bien changé , mais ses joues n'étaient pas brunes , elles étaient roses ; sa lèvre supérieure n'annonçait pas devoir être un jour ombragée par une moustache semblable à celle de Raimond , sa bouche était fraîche et petite. Pourquoi Raimond s'imaginait-il de faire tant de remarques sur un petit garçon de treize ans? Pourquoi? Je ne le sais pas moi-même ! il faut croire qu'ayant trouvé tant de changement dans les traits d'Auguste, ces pensées lui vinrent naturellement.
L'intimité d'Antonin Grizet et de Raimond devint plus étroite encore au retour de ce dernier. Lanière du soldat n'était pas riche etsaseule ressource était dans le travail de son (ils ; Raimond voulut succéder à son père , il reprit ses études
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avec une ardeur nue le besoin aifïuiHonnait encore ; les connaissances que Gri/et possédait en mathématiques , aidèrent Raimond qui , bientôt, fut nommé ingénieur vérificateur en survivance de son père.
Par son obligeance et ses talens, l'écrivain venait de se faire un ami dont le dévouement et la reconnaissance se manifestaient de mille manières ; la preuve la plus convaincante que nous puissions en donner est de rapporter ici la proposition que Baimond fit à Grizet, quelques années après son retour :
« Grâce à vous , père Antonin , je suis audessus du besoin et ma bonne mère aussi ; c'est à vous que je dois d'être ce que je suis; si vous voulez accepter l'offre que je vais vous faire , vous me procurerez les moyens de m'acquitter envers vous : quittez votre place de concierge, venez avec Auguste vivre avec nous; vous serez mon père et Auguste mon frère; je n'en serai ni plus riche ni plus pauvre, et j'aurai
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unplaisirde plus : ce sera de vousavoir avecmoi, et d'avoir procuré à manière une société aimable et joyeuse dans mes fré^iuens inslans d'absence. Si cela vous convieni, touchez-làl...
— Cela ne me convient pas, avait répondu Grizet, du plus {jrand sérieux du monde, et en pressant avec reconnai'^sance la main que le jeune homme lui présentait. Etait-ce de la part de Grizet de la fierté ou du désintéresse ment?... J'ai le diable au corps ( le lecteur me pardonnera l'expression ) pour me poser des questions auxquelles je n'ai pas ren> ie de répondre Me voilà forcé par ma verve, parfois
indiscrète, de vous faire comprendre le motif qui avait inspiré le refus si brusque d'Antonin.
Ce n'était ni par fierté , ni par désintéressement qu'il avait dit : « Cela ne me convient pas. » Grizet était jaloux!... Jaloux?... et de qui?... De tout le monde! jaloux do Cypion Nanteuil , quand celui-ci appelait Auarusie auprès de lui, ce qui arrivait fort souvent; ja-