‹ La fille d'une filleChapitre 9 sur 9 · XVIII · texte numérisé non relu

XVIII

Comluïiion.

«Vousdiles donc, ma brave femme, qu'it est à la dernière extrémité ?

— Il ne passera pas la semaine?

— Bon!...

— On le voit faiblir à vue d'œil.

— Bien !

— Ça vous fend le cœur de voir souffrir un homme autant que ça pour mourir.

Très bien !

— Et sans espérance, encore!

— De mieux en mieux , rrédieu !

— Le plus grand bonheur qui pourrait lui arriver, ce serait d'en finir tout de suite.

— Ohl certainement!

— Ce ne sont pas les bons soins qui lui manquent, Dieu le sait! Sans me compter, il y a assez de monde autour de lui. Ce que c'est que d'être riche ! c'est à qui vous prodiguera des soins et des veilles!...

— Oh! oh! mais ceci ne fait pas mon affaire; et quels sont ces gens si empressés?...

— D'abord» mademoiselle Augustine, la fille de M. Cypion , comme je vous l'ai dit.

— Sa fille I sa fille , c'est ce que nous verrons; il faudra qu'elle le prouve... Qui, encore?...

— M. Grizet, le concierge!... et sa femme.

— Ceux-là n'ont rien à réclamer; ensuite?

— M. Baimond , l'amant de mademoiselle Augustine.

— Ah! elle a un amant, ah! la gaillarde I — Eh bien, tant mieux, crédieu! ça l'empêchera de pensera autre chose... Mais, dites-moi, vous

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n'avez pas vu rôder autour de Cypion de ces mines d'hommes d'affaires? quelque figure de notaire?

— Ah! dame! je n'y suis pas toujours; la garde pourrait vous dire ça mieux que moi. . .Une fois que j'ai fait mon ménage, je ne reste paslà...

— Ah diahlel... mais il faudra me l'amener, la garde... Vend-elle ses paroles bien cher, cette drôlesse-là?...

— C'est selon la conséquence et les circonstances,

— Oui , oui , je vous comprends... mais vous aurez soin d'amener des conséquences et d'inventer des circonstances... n'importe! qui ne donne rien n'a rien ; voilà vos dix francs... »

La femme de ménage se retira satisfaite, et le bouvier, en se frottant les mains, fit éclater encore son juron habituel , et ajouta : « Je serai riche, de par tous les diables!... »

Avant de vous apppendre si les souhaits du cousin de Cypion Nanteuil se réalisèrent , nous

VOUS dirons, lecteur, que deux mois se sont écoulés depuis la reddition de Paris, et de- ^ puis la blessure qu'Augustine a reçue, blessure qui était fort peu dangereuse, et qui est tout à fait cicatrisée.

Mais dans ces deux mois qui se sont écoulés si rapidement , il est arrivé des événeraens bien plus importans que la chute d'un empire , bien autrement intércssans que la restauration de la branche aînée... Bath!... bagatelle!... et vous direz comme moi, lorsque vous saurez que Grizet est marié... marié! et avec qui?... avec Corinne Mathias... oh! tout de bon ! Cette fois la légitimité des rois légitimes est moins prouvée que l'union d'Antonin et de Corinne ; la preuve, c'est que le peuple ne pourrait pas briser le contrat qui les enchaîne Tun à l'autre, et que le peuple a déchiré celui qui l'attachait à ses rois. I>a loi avant tout...

il > a là-dessous un mystère que l'auteur seul peut expliquer... e( comme il faut en (Inir aven

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notre histoire et nos héros , je vais vous le dire le plus brièvement possible Kaimond a rapporté Augustine chez son père. Le vieux Cypion , dans sa joie de revoir sa fille si heureusement sauvée , a pressé la main du soldat avec une force qui avait quelque chose d'une crispation nerveuse. De ce jour, Raimond oblint sa libre entrée chez, le vieux garçon , et partagea ses soins entre le père et la fille ; chacun- sait le dévouement d'un amoureux ^n pareille occasion.

L'air sombre de Grizet trahissait le secret de son cœur; il passait des heures entières au chevet du lit d'Augustine en l'absence de Baimond; mais quand celui-ci paraissait, en voyant l'expression du visage de la jeune fille , il quittait sa place avec douleur. Il courait s'enfermer dans sa loge et ne reparaissait qu'après le départ de son rival; il cessa bientôt ses assiduités et ne monta plus que rarement, et lorsque la posilion de Nantcuil Texlgeail.

38o LA FILLE

Un matin, il était sorti de chez lui plus triste qu'à l'ordinaire , il avait gagné lentement la rue de rOursine , et avait monté plus lentement encore l'escalier de Corinne Mathias... Corinne avait failli, pour la centième fois peut-être , de mourir de joie en revoyant son Antonin.

« Habillez -vous, Corinne! » a dit Grizet

d'un ton respectueux. La pauvre fille crut rêver ; depuis plus de dix ans il ne lui avait pas adressé semblable invitation. Sans demander quelle était l'étendue de son bonheur, sans s'informer de rien , Corinne avait obéi , et Grizet avait suivi d'un regard terne les détails de sa toilette. Que de rides il aperçut! que de fraude dans son corset, dans sa chevelure! Grizet soupira et ferma les yeux.....

(( Suis-je assez belle comme ça? lui demanda Corinne d'un ton doucereux.

— Oui! lui répond Grizet d une voix sourde; éles-vous prêle? je vous attends. »

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Et Grizet et Corinne partirent , côte à côte , silencieux. Le cœur de la vieille fille commençait à battre, non pas de plaisir, mais d'inquiétude. « Où allons-nous? dit-elle enfin. — Peu vous importe... vous le saurez tout à l'heure. » lis arrivèrent rue du Faubourg-Saint- Jacques sans en avoir dit plus long...

Ils entrèrent dans une vaste cour, où Grizet trouva quatre de ses amis qui l'attendaient depuis long-temps , et la première phrase que Corinne entendit sortir de leur bouche , fut : « Le marié et la mariée sont les derniers arrivés , ce n'est pas d'usage... » Corinne a pâli, rougi tour à tour; elle a senti ses jambes fléchir sous elle; et elle serait peut-être tombée si Grizet nel'eùtretenued'un bras ferme, et ne lui eût dit ; «maintenez-vous donc , madame ! » Ils n'avaient pas eu de formalités à remplir ; il y avait si long-temps que le dernier ban était affiché... Ainsi se consacra celte union qui faillit rendre folle l'heureuse Corinne , et qui ôla à Anlonin sa dernière

espérance. . . Il avait fait le sacriflce de sa liberté au bonheur d'Augusline.

La nouvelle mariée poussa un long soupir en entrant dans sa couche solitaire ; Grizet passa la première nuit de ses noces auprès de Cypion, qu'on désespérait de sauver d'une nouvelle attaque. V ."'."ï^ /

Les médecins l'avaient abandonné; il était étendu sur son lit de douleur; ses yeux étaient à demi fermés , son visage pâle et immobile ne trahissait plus aucun sentiment; son souffle s'arrêtait et reprenait par instant ; dix fois on le crut mort. Il ne restait plus que Grizet et Augustine à son chevet; des larmes s'échappaient desyeux, de l'un et de l'autre... Unsilence lugubre régnait dans la chambre du moribond , et n'était interrompu que par les pas lents et mesurés delà garde, qui jetailde temps en temps un regard louche du côté du lit, pour s'assurer si l'on ne cherchait pas à lui soustraire quelques dépouilles de son malade.

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Un coup de sonnette vint animer cette scène muette; la garde courut ouvrir, et revint bientôt suivie du bouvier et de deux étrangers... La voix retentissante de Baptiste Nanteuii, iiéritier naturel de Cypion , quoique affaiblie par un peu de retenue , sembla tonner dans cette chambre, où depuis plusieurs jours on ne parlait qu'à voix basse.

« Entrez, entrez, messieurs, dit-il à ceux qui le suivaient, je connais les localités... » Tl salua Augustine et Grizet d'un air brusque, et s'approcha du lit sans autre façon.

«Ah! ce pauvre cousin! crédieu! qu'il est laid!... est-ce qu'il est mort? madame la garde.»

Grizet, épouvanté de la hardiesse et de la dureté de cet homme, lui dit : «Que demandezvous ici, monsieur?

— C'est moi qui vous demanderai , mon gros père , ce que vous y faites , ainsi que cette belle demoiselle?...

— Vous êtes bien hardi , sortez! » et sans re-

garder à la taille du bouvier , oubliant un instant le silence qu'il avait observé jusqu'alors, Grizet marcha au-devant de Baptiste Nanteuil pour le pousser à la porte...

« Pas d'esclandre , s'il vous plaît. Voici ces messieurs qui pourraient vous dire qui je suis , mais je veux bien leur épargner cette peine. »

Le bouvier déclina ses noms et qualités, énuméra ses droits , et regarda fièrement Grizet , qui comprit qu'il n'avait rien à répondre. Cet homme était en règle!..

«Vous vous taisez? fort bien! il fallait commencer par là ; maintenant, je vous remercie des soins que vous avez prodigués au cher parent; nous venons vous remplacer auprès de lui, et nous vous invitons , ainsi que mademoiselle , à vous retirer. »

Augustine était pâle d'effroi ; elle avait presque involontairement saisi la main de son père, et regardait Grizet comme pour lui demander son appui ; Antonin répondit :

d'une fillk. 385

« Pour moi , je n'ai rien à opposer à vos ordres , mais, pour mademoiselle, vous n'avez pas le droit de lui en donner ; la nature lui dit de rester ici pour fermer les yeux de son père.

— Elle n'aura pas cette peine , crédieu! ils sont tout fermés, et ils ne s'ouvriront plus, je pense... Ah! vous êtes ma cousine par l'opération de l'amour, ma belle petite? c'est fâcheux pour vous que Cypion ne vous ait pas reconnue, à ce que je sache , cela vous prive d'un fort bel héritage qui me revient, comme de juste... Mais vous devez comprendre que s'il a plu au cher cousin de semer de mauvaises herbes au hasard, il est bien naturel que j'en débarrasse le champ de la famille. Vous me comprenez?...

-*- Ah! monsieur... laissez-moi auprès de lui du moins jusqu'à son dernier moment...

— Non pas , diable ! je sais comment ça ce pratique; on peut encore se faire une jolie part d'ici là , et ni vu ni connu...

— • Vous êtes un misérable ! s'écria Grizet ♦

Iranspoilé d'indignalion ; lanl qu'il restera un souffle tl'existeuce à Cypion , qui fui moD ami , je resterai , ainsi que sa fille , près de ce lit ,

d'où je vous défie de nous faire chasser

Nous sommes ici par sa volonté , et il n'est pas mort, monsieur!

— Ont-ils ce droit, demanda froidement Baptiste à un des hommes qui l'accompagnaient.» Sur le signe affirmatif de celui-ci, le bouvier se résigna et dit :

« Restez , mais on vous surveillera de près. » Un cri de joie s'échappa des lèvres d'Augustine en sentant la main de Cypion presser faiblement la sienne... Les yeux du moribond s'étaient ouverts; il promenait un regard affaibli sur tous les objets qui l'entouraient; il se ranimait par degrés; la vie paraissait lui revenir... Le bouvier ouvre de grands yeux et pâlit à mesure que le visage de Cypion se colore...

« Tiens! dit -il presque effrayé, ça ne va déjà pas si mal, à ce qu'il paraît... wNanteuil le

regarde fixement ; on devine qu'il cherche à se rappeler les traits de Baptiste; la ménioire lui revient; il articule des mots sans suite , qui ne sont compris que du bouvier, lequel fronce déjà le sourcil... La main défaillante du malade se lève et indique à Grizet une armoire que celuici connaît, et dans laquelle il a souvent mis en ordre les papiers deNanteuil. Tous les regards suivent la direction qu'il indique , un espoir inattendu éclaire le regard de Grizet , qui s'élance vers l'armoire et l'ouvre ; mais , dans tant de cartons , dans tant de papiers entassés, que chercher? comment deviner la pensée de Cypion?... Le moribond balbutie quelques mots qui achèvent de consterner l'avide héritier. . . L'oreille fine de Grizet a entendu : « un portefeuille noir , » et il jette les papiers , les cartons , pour avoir plus tôt trouvé l'objet de ses recherches... il tient le porte-feuille il l'ouvre

et en tire deux papiers, tous deux cachetés... Quelques mots écrits sur l'enveloppe do l'un

d'eux, indiquent ce qu'il renferme; c'est un testament; l'autre, est une lettre adressée àBaptiste TSanteuil.

Grizet présente les deux papiers à Cypion, qui a tendu la main avec une impatience visible ; on dirait qu'il craint qu'on ne lui dérobe ce trésor... puis il jette sur le pied de son lit la lettre deBaptiste, en disant d'une voix faible : « voilà pour vous!...» Puis, en tournant les yeux vers Augustine et en cachant le testament dans son sein , il ajoute : a Voilà pour elle. »

Le bouvier a brisé le cachet d'une main tremblante; son visage est affreux en lisant le contenu de cette lettre, qui lui ôte toute espérance; ses dents claquent sous ses lèvres ; il froisse le papier entre ses doigts et le lance au visage du moribond, dont les yeux sont déjà refermés... puis il dit en enfonçant d'un coup de poing son chapeau sur sa tête : « crédieu • oh ! je plaiderai ! la bâtarde ! gare à vous si le teslament n'est pas en règle. ..et s'il esl cnrègle,gare àvou^encore!

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Adieu, et va-t'en au diable, corps et ame.... vieux cadavre de juif!... quelle indignité, déshériter un parent pur sang pour enrichir une

misérable fille de Crédieu, j'en crèverai

comme un dogue ! »

Et, suivi de ses conseils, il s'éloigna en blasphémant...

Le soir même, Cypion n'existait plus.

Six mois après , Augustine avait un nom; elle s'appelait dame Raimond...

Il est inutile de vous dire ce que devinrent Jeannette et la fille de Claude; vous devez penser qu'elles furent heureuses...

Quant à Grizet , il fit bon ménage : le temps efface tout, excepté les rides.

Flî\.

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