‹ La fille d'une filleChapitre 8 sur 9 · LA FILLJK · texte numérisé non relu

LA FILLJK

tans; elle est malheureuse et abandonnée, je dois voler auprès d'elle pour la secourir, c'est mon devoir; » et déjà Augustine prenait son châle et son chapeau.

— Où vas-tu ? je tele défends ! s'écrie Cypion.

— C'est ma mère , répond Augustine avee impatience, et je me doisà ellfe aussi bien qu'à vous. » Et sans faire attention à la colère de Cypion qui croissait par degré, elle continua ses apprêts de départ. Cypion et Augustine avaient oublié qu'ils étaient en présence d'un tiers dont les oreilles étaient ouvertes comme les yeux ; la femme de ménage ne perdait pas une syllable de celte altercation. C'était une heureuse aubaine pour elle; l'aventure de la veille lui en promettait une série d'autres dont elle espérait bien ne pas perdre la moindre circonstance. Ses regards allaient de Cypion à la jeune fille, dont elle n'a>ait pas eu de peine à deviner le secret... D'une voix bien basse , bien mystérieiise , elle s'offrit de l'accompagner Mais

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Augusline s')' refusa par un «non! » bien ferme qui ne souffrait pas de réplique.

]\anleuil avait caché à sa fille le piège où Claude l'avait fait tomber, car il aurait fallu lui dé voiler le motif qui avaitfait agir le charlatan; luidire quelle étaitsa mère,et le vieux garçon s'imaginait qu'Augustine n'en n'avait pas la moindre idée.,. En apprenant qu'elle n'ignorait plus rien , il se laissa aller à son indignation , accusa Jeannette d'être la complice de son mari.

•^ C'est faux! » s'écriait en vain Augustine, qu'un sentiment secret poussait à défendre sa mère.

— Je te défends d'aller dans cette maison, je l'abandonne, je te maudis, si tu me désobéis aussi indignement I» s'écria Cy pion, exaspéré par Augusline , à qui il venait de reconnaître la fermeté et la ténacité de sa mère.

L impuissance où il se trouvait d'empêcher plus directement cette démarche , le jeta dans une agitation qui pouvait lui devenir funeste; il le

sentait bien , et voulut essayer ce que pouvaient faireles menaces sur l'esprit de sa fille relies produisirent l'effet contraire de ce qu'il attendait. Forte de la pensée que c'était une bonne action qu'on voulait l'empêcher de faire , et inspirée par le souvenir du passé, Augustine regarda froidement Cypion, en lui disant :

« Déjà vous m'avez abandonnée une fois , monsieur ! mais le ciel m'a accordé un ami que j'aime comme un père : croyez-vous donc qu'il ne me tendrait pas les bras si vous me repoussiez encore aujourd'hui ? »

Ce coup, lancé trop rudement par la jeune fille , frappa au cœur du vieillard , qui baissa la tête et resta anéanti; son état fit pitié à Augustine : elle devint confuse et se reprocha sa hardiesse; et pourtant sa mère l'appelait; elle pleura , n'ayant plus la force de rien ajouter, ni d'accomplir son projet.

Grizct vint mettre fin au silence et à l'hésitation qui avaient succédés à cette hUte; il apportait

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une lettre à Cypion , et fut péniblement surpris en remarquant le trouble et les pleurs d'Augustine. Nanteuil brisa le cachet d'une main tremblante ; cette lettre contenait plusieurs papiers.

« Mes yeux ne ♦me trompent-ils pas? s'écriat-il; vois donc, Grizetîvois donc! ne sont-ce pas les billets que j'ai souscrits à ce misérable Claude? »

En effet, c'étaient eux; un seul regard a suffi à Antonin pour reconnaître la signature de Cypion... «Et que \ousdit cette lettre? sans doute elle donne l'explication de cette singulière restitution?...

— Lis-là ! je ne pourrais pas , moi! »

Augustine palpitait de joie et regardait Grizet qui parcourait la lettre.

« Oh! lisez donc! lui dit-elle avec impatience...

— Voici qui est bien! par exemple... écoutez!

« Monsieur, au risque d'encourir la ven-

« geance de l'homme qui vous a arraché par la H violence cette somme qui vous appartient , je « vous la restitue avec joie , et je bénis le sin- « gulier hasard qui Va fait tomber entre mes « mains.

« Jeannette. »

Ohl Augustine n'y tint plus, elle éclata

« Accusez-la donc encore ! s'écria-t-elle ; mon cœur me le disait qu'elle n'était pas sa complice.,, et c'est au moment où elle est dans la plus affreuse misère , où hier elle mendiait son pain , qu'elle vous rend ce qui pouvait lui assurer son avenir Elle a fait son devoir,

c'est à vous , c'est à moi à faire maintenant le nôtre. »

Grizet et Cypion, stupéfaits de la pétulance d'Augustine , la regardèrent sortir sans dire un mot,

« De mieux en mieux! cela se complique. Oh! qued'avenlures,que de nouvelles à raconter!..»

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se dit la femme de ménage en se frottant les mains. Si elle avait su que la mendiante qu'on avait ramassée sur le boulevard Bonne-Nouvelle venait de découvrir un trésor, qu'aurait-elle dil?

50 ilUis 1814.

Oui, lecteur! ramenée à l'espérance par sa bonne fortune de la veille , et dont elle avait caché les circonstances à sa fille, Jeannette a repris ses recherches au point du jour avec une patience qu'une intime conviction pouvait seule soutenir ; elles furent couronnées par un succès qui dépassa ses espérances .-elle n'aurait jamais pu croire que Claude eût été capable d'amasser une somme si considérable. Mais ce qui la transporta de joie , ce fut de trouver les deux billets de Cypion précieusement envelop-

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pés et enfouis avec le trésor de Claude. Jeannette avait écrit à la hâte la lettre dont il est parlé dans l'autre chapitre , et n'avait pas perdu un

instant pouf la faire parvenir à son adresse

Elle ne s'attendait pas au nouveau bonheur qui allait lui arriver encore : une heure après cet envoi , elle pressait Augustine dans ses bras.

La jeune fille avait formé un projet dont elle n'avait pas voulu différer l'exéculion d'un seul moment : décidée à partager son existence entre son père et sa mère, elle sollicitavivement cette dernière de quitter à l'instant sa masure et de venir avec Toinette habiter près de Cypion. Ivres de bonheur , et sans songer à Claude , Jeannette et sa fille abandonnèrent leur triste habitation, elle soir même elles se crurent transportées dans un palais, en se trouvant sous la mansarde modestement meublée d'un hôtel garni du faubourg Poissonnière. Jeannette s'élail

bien promis de vivre avec le produit de son travail , pour ne pas toucher à l'argent de

d'une iii.le. 3j>>

Claude , qu'elle considérait comme un dépôt sacré...

Ceci se passait vers le milieu de mars.

L'existence d'Augusline était devenue active ; chaque instant de lajouruée lui apportait des sensations diverses : soit de peine, lorsqu'elle cherchait à soulager les douleurs aiguës deCypion; soit de plaisir, lorsqu'elle courait embrasser sa mère ; soit d'amour, quand ses regards rencontraient ceux de Raimond. Grizetaussi avait sa part dans les pensées d'Augusline; elle n'ignorait plus le secret qu'il lui avait caché si long-temps; le souvenir de Raimond faisait battre violemment le cœur de la jeune fille chaque fois qu'Antonin osait lui parler des espérances que Cypion lui avait fait concevoir; elle ne se sentait pas le courage de le détromper, elle espérait tout du temps... Mais le temps marchait à pas de géant; le destin d'Augusline ne devait pas être plus long à se décider que les destinées de l'empire !

v354 LA VILLE

Malgré les bulletins (|ue les crieurs annonçaient pompeusement chaque matin aux Parisiens inquiets , le bruit se répandit bientôt que l'ennemi arrivait sur Paris à marche forcée ; ces sinistres nouvelles ne firent pas perdre au peuple la confiance que tant de victoires lui avaient inspirée. Il crut , presque jusqu'au dernier jour, que la colonne imprudente qui s'avançait serait écrasée avant d'arriver aux murs de la capitale; jusqu'au 28, Paris dormit chaque soir dans une profonde sécurité; mais le 29, lorsqu'une foule d'habilans des campagnes avoisinantes vinrent y chercher un refuge , la grande ville s'éveilla aux cris de détresse que

poussaient ces malheureux Il était trop

tardl... On ne répondit que par un silence lugubre aux cent mille voix qui sortirent de son sein pour demander des armes; la trahison régnait déjà dans Paris ; elle avait tout préparé pour paralyser l'élan de sa population courageuse, liaimond était au nombre des braves qui ,

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les larmes aux yeux , la rage au cœur, sollicitaient, de mairie en mairie, un fusil et de la poudre. II fut aussi du nombre de ceux qui en obtinrent, grâce à leur énergie; il rapporta chez lui ce trophée qu'il ne put dérober aux regards de sa mère : la tendresse malernelle fut forcée de céder à la voix impérieuse de l'honneur. Le rendez -vous des volontaires était pour lo lendemain matin , à la pointe du jour, à Mont^ martre et à Saint-Chaumont.Raimond savaitque l'école polytechnique avait déjà choisi le point culminant des hauteurs de Belleville; c'est là qu'il devait courir à la première clarté du jour, ïl avait conservé, comme de précieux débris, son habit brûlé par le soleil de l'Espagne , son shako percé par plusieurs balles anglaises , sa buffleterie tachée de son sang. Sans les pleurs de sa mère , il serait parti le soir même passer la nuit au bivouac. 11 ne dormit pas; les heures lui semblaient d'une lenteur insupportable; il en passa plusieurs à faire des cartouches , à net-

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loyer sonfusil, qui lui avait coûté tant de peines. Combien de braves jeunes gens passèrent comme lui la dernière nuit de leur existence '... Impatient de voir paraître le jour, Raimond ouvre sa fenêtre et jette un regard vers le ciel ,

puis un autre du côté où repose Augustine

li croit l'apercevoir à sa croisée!... mais l'ombre est si épaisse , qu'il ne peut distinguer qu'une figure immobile , dont il ne peut saisir aucun détail; persuadé que la lumière qui éclaire sa chambre lui fait paraître la nuit encore plus sombre, il court éteindre sa lampe et revient bien vile reprendre sa place ; ses yeux cherchent en vain Augustine , la fenêtre est fermée !

Raimond a sans doute été le jouet d'une illusion; pénétré de cette idée , il se jette sur son lit pour essayer de prendre un peu de repos... Il n'a pas dormi une heure , quand le roulement du tambour se fait entendre au loin.... Il saute de son lit et prête l'oreille au bruit qui s'approche. La générale éveille les Parisiens... le

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brave Moocey a donné l'ordre d'en appeler au patriotisme de la milice citoyenne... Le cœur de Raimond palpite au moment de quitter sa bonne mère : il ne peut s'y décider sans lui avoir dit adieu, sans l'avoir embrassé peut-être pour la dernière fois. . . Il entre doucement dans sa chambre, il dépose un baiser sur son front. En envoyant un sommeil profond à la pauvre femme,, le ciel a épargné à Raimond une séparation bien, déchirante! qui sait si les larmes et les cris d'une,

mère ne l'auraient pas arrêté? Il part!...

avant de s'éloigner, il jette un dernier regard sur l'appartement de Cypion : oh! cette fois, il ne s'est pas trompé! quelqu'un vient de se retirer brusquement de la fenêtre , il fait assez jour pour qu'il ait reconnu Augustine. Raimond ne peut comprendre la raison qui la pousse à se soustraire ainsi à sa vue; tout lui prouve qu'elle est instruite, et que l'inquiétude lui a fait passer une partie de la nuit à sa croisée. Mais pourquoi lui refuser un regard? un signe d'adieu?... Rai-

mond s'éloigne à regret, mais un devoir impérieux l'appelle , et il s'efforce d'oublier et sa mère et Augustine...

Il est à peine à deux cents pas de sa demeure , lorsque la porte de la maison de Cypion s'ouvre ; un jeune homme en sort furtivement et s'éloigne avec la rapidité de l'éclair; il suit la même direction que Raimond; on dirait même qu'il le cherche d'un regard inquiet ; il est sur ses pas! il le suit, en évitant de se faire apercevoir. Le bruit du tambour résonne de tous côtés; Raimond double sa marche, il arrive au boulevard; déjà des groupes nombreux, à demi armés , gagnent les mairies où , dit-on, on distribue des cartouches... « A la sixième! » crie-t-on de toute part.... Raimond dirige sa marche vers le quartier Saint-Mari in , et il est suivi de beaucoup d'autres qui l'ont déjà pris pour guide et pour chef... Le jardin du Musée est rempli de gardes nationaux. Déjà les compagnies Séncparl , Foulon et lionjoiir sont for-

d'une ville. ;^59

raées et se disposent au départ; déjà Bairaond a pressé la main de Basnage et de Douvry (1) , cl la colonne s'ébranle au bruit du tambour.

« J'irai avec toi , » dit une voix bien connue à Baimond, qui fait former les rangs au peleton de volontaires qui l'accompagnent... Il pousse un cri de surprise , il presse Auguste dans ses bras; ils entendent à peine les mots sans suite qu'ils s'adressent ; le roulement de la caisse , les clameurs de la foule qui demandent le départ , étouffent leurs voix; ils marchent enfln!... Le bras d'Auguste serre le bras de Raimond , qui lui répond par une pression presque convulsive de plaisir et d'enthousiasme....

« Oh ! je suis fort, à côté de toi ! je sens que je n'aurai pas peur, et que je ne reculerai pas. dit Auguste...

— Et moi je me rappelle le passage de ta lettre qui me dit : « le jour où nous nous reverc( rons , nous ne nous quitterons plus ! »

(1) Arlistcs dramatiques.

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— Qui sail?nous mourrons peu l-ôlre ensemble, aujourd'hui !...

— Oh/ mon ami , et ta sœur.

— Ne t'ai-je pas dit que ma dernière heure serait la sienne !...

— Dieu veille sur nous et sur la France , s'écrie Raimond; marchons !... Au sortir de la mairie , des vivat accueillent les volontaires qui marchent aux cris de : vive la France ! vive l'empereur! l'enthousiasme passe dans les cœurs les^ plus timides , chacun croit voir se lever un nouveau soleil d'Austerlitz; le bruit du canon, que répète l'écho des montagnes , semble saluer l'astre qui se lève radieux ; il n'aurait dû se montrer ce jour-îà qu'à travers un voile sombre et sanglant.

Arrêtons-nous un instant pour expliquer, s'il se peut , la conduite d'Augustine. Ses regards perçans ont deviné les projets de Raimond; le fusil qu'elle lui avait vu rapporter la veille au soir ne lui a laissé aucun doute : « Oh / si j'étais un garron! s'élait-e!le écriée, mais ne le suis-

je pas? Ne m'a-t-on pas (Wevée dans celle

croyance? pourquoi ne le serais-je pas encore ! » Enfermée dans sa chambre , Augustine caresse une pensée qui l'exalte et fait bouillir son sang dans ses veines : « Auguste n'est pas mort... se dit-elle encore, pourquoi n'accompagnerait-il pas son ami d'enfance? Auguste n*a-t-il pas appris à faire des armes? Raimond ne lui a-t-il pas enseigné à tenir et à manœuvrer un fusil? »

Augustine faisait taire avec ces mois entrecoupés les pensées de femme qui venaient ea foule à son esprit. . . Elle a conservé les vêtemens qu'elle portait naguère; elle les tire d'une main tremblante du tiroir où elle les a cachés , et s'affermitdansla résolution de les prendre encore une fois; mais comment faire? que d'obstacles à vaincre pour accomplir ce bizarre projet! En y réfléchissant mieux , elle entrevoit la possibilité de sortir en échappant à tous les regards ; sa chambre communique au salon par un corridor; elle pourra s'échapper sans éveiller Cy-

pionl... Mais Grizet?... Une clé ouvre la porte de la rue; elle n'a donc rien à craindre de ce côté. Reste à savoir l'instant où Baimond quittera sa mère ! Augustine ne se couchera pas ; elle veillera comme une sentinelle active. Le destin a favorisé ses projets , elle est à côté de Raimond!...

« Ton bras tremble , lui dit ce dernier à voix basse.

—Oh ! ce n'est rien , ce n'est rien , » lui répond Augustine en jetant un regard triste autour d'elle.

Un homme aurait pu trembler en ce moment! ils avaient dépassé la barrière de Belleville; le tableau qui se déroulait au long de cette chaussée , naguère si bruyante d'orgief' était hideux dans son ensemble , horrible dans ses détails; le regard le plus hardi devenait sombre en s'arrêtant sur les malheureux qui gisaient là,sanglans, étendus sur la terre, et qui, prêts d expirer, criaient encore : vive l'empereur!

D UNE rJLLK.

Je n'essaierai pas de vous décrire ces souvenirs de mon enfance , gravés en traits ineffaçables dans ma mémoire ; il y aurait de la cruauté à rouvrir les blessures que plus de vingt années ont cicatrisées... Non! c'est de l'émotion qu'éprouvait Augustine dont je veux vous parler, émotion que j'ai ressentie ce jour-là en accompagnant mon père à l'endroit même où je conduis mon héroïne.

Elle éprouvait donc de la terreur? Oh! oui , mais non pas pour elle ! mais pour celui qu'elle accompagne!... La femme la plus craintive oublie son danger pour ne songer qu'à celui de son époux ou de son amant. Augustine , en écoutant les cris de douleur qui s'échappent des lèvres que la poudre a noircies , ne pense qu'à Raimond; en regardant avec effroi un soldat blessé que 1 on conduit à l'ambulance , elle ne songe qu'à lui ; en arrêtant son regard sur un corps déjà froid , c'est encore sur Raimond que se reporte sa pensée...

« 11 en est temps encore , lui dit-il , retourne

sur tes pas Oh ! c'est horrible, la guerre,

vois-tu!...

— Tu ne peux comprendre le sujet de mon trouble, lui répond-elle, marche ! et je l'accompagnerai partout. »

En disant ce peu de mots, Augustine s'est penchée sur Baimond avec une expression qui pénètre au cœur du soldat : il lui a semblé que le regard qui vient de s'arrêter sur lui n'est pas le regard d'Auguste , mais bien celui d'une femme palpitante de terreur , et prête à se jeter entre lui et le danger. Raimond tremble , agité par une émotion indéfinissable; il se penche involontairement sur le visage pâle qui est (ourné vers lui ; un baiser mystérieux , comme celui qu'on dépose sur un portrait, effleure le front d'Augustine; un autre plus brûlant, plus mystérieux encore lui succède ; il y avait de l'amitié, de l'amour, dans ce baiser où le souffle de Baimond et d'Augustine s'étaienl confondus.

1> L'NF FILLR. M):)

La jeune fille balbutia, en essayant de sourire; « Le premier est pour moi et le second pour ma sœur, n'est-ce pas, Raimond? »

La colonne a franchi la montagne; le bruit

du canon et de la fusillade annonce aux volontaires qu'ils approchent de leur destination; ils ont tourné le coin de la rue des Moulins, et bientôt ils arrivent sur le plateau de Saint- Chaumont. Mais en voyant cette position dépourvue de tout ce qui aurait pu la rendre menaçante et imprenable, et n'y trouvant aucune ressource pour renouveler les munitions du petit corps qu'il commande , Raimond se remet en marche; guidé par ie bruit du canon , il arrive, en suivant les déchirures des monts taillés à pic, près de l'endroit où l'Ecole polytechnique foudroie depuis la pointe du jour l'ennemi, qui cherche en vain à s'approcher. Durant quelques heures ils restent spectateurs du combat qui se livre à leurs pieds. L'artillerie peut seule atteindre l'ennemi, qui se déploie dans la plaine. ..Les

canons des Ecoles parlent haut et portent loin ! ils sèment le désordre dans les masses qu'ils atteignent; des hommes encore enfans foudroient les colosses du Nord ; ceux-ci ne marchent qu'à petits pas vers le mont d'où s'échappe la foudre que leur feux ne peuvent éteindre Ils jonchent la terre de leurs cadavres ; ils tombent en jetant un dernier regard sur ces enfans qui, au milieu de la famée, leur paraissent des Titans ! Les yeux et le cœur d'Augustine ont le temps de se familiariser avec le spectacle imposant d'une bataille, où amis et ennemis paraissent confondus ; elle oublie pendant quelques heures le souvenir de ses émotions et le danger qui la menace... Oh! lecteur, si vous n'avez pas assisté à un de ces drames où lacteur couvre de son sang le théâtre de ses exploits, vous ne pourrez partager la surprise d'Augustine à la vue de cette scène de feu où la mort voltige , enveloppée de fumée, au milieu des cris d'enthousiasme et de douleur.

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Ces bataillons dont les armes resplendissent au soleil, et qu'un nuage dérobe bientôt; ce torrent d'hommes qui s'élance et se perd dans un torrent qu'il refoule au milieu de mille cris ; le volcan qui s'échappe de l'artillerie qui voltige, l'irruption d'un caisson qui s'embrase et éclate ; les mille feux des voltigeurs semés entre les masses; les clameurs qui s'élèvent de ces tourbillons qui se heurtent, se croisent , se foudroient;... il y a. dans tout cela un esprit infernal qui parle aux yeux , qui transporte l'ame , qui vous possède et vous pousse vers ces scènes de destruction ! Malédiction à celui qui souffle la guerre dans l'esprit de l'homme ! c'est l'enfer qui parle par sa bouche ! gloire immortelle à celui qui dit que le sang de l'homme est un dépôt que le ciel nous a confié et que nous n'avons pas le droit de le répandre J

Mais que veut dire ce repos qui succède un instant au tumulte... on dirait que les feux se sont éteints et que les lignes se reforment pour le

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départ... Non! un large ruban se déploii3 dans la plaine et semble sortir de la terre en serpentant et en s'étendant de plus en plus en face des lignes françaises. A un signal que l'air porte sur tous les points, cet immense réseau, formé d'hommes et de fer, pousse, enveloppe et culbute sur la roule des milliers d'hommes qui ne peuvent résister au choc terrible qui les renverse et les écrase; toute la cavalerie ennemie a obéi à l'ordre qu'elle a reçu; les Français obéissent au destin , ils reculent : ils n'ont plus de poudre , leurs feux sont éteints; il ne leur reste que de la cendre •' La trahison les attendait à leurs dernières cartouches...

Eux aussi , les braves élèves de l'Ecole , ils trépignent de rage. « De la poudre ! » crient-ils en vain ; l'ennemi a touché le pied de la montagne, on l'entend qui hurle dans le bois voisin. « De la poudre.' » et l'on ne répond pas à leurs cris de détresse; il ne leur reste que des cartouches... Ils écrasent , de leurs canons qu'ils

d'unf. fille. 36f)

démontent , les sauvages qui gravissent les chemins praticables; les volontaires s'émeuvent, la fusillade s'engage et seconde vaillamment les efforts désespérés de tant déjeunes braves; le plomb frappe autour de Raimond; Augustine est pressée contre son sein; elle n'existe plus que pour lui. Une heure entière se passe dans ce chaos, où l'homme n'est plushomme, où la terre le réclame , où une cuirasse invisible semble couvrir l'un , tandis que le corps de l'autre est découvert; une heure entière de délire , de frénésie , où les yeux ne voient plus , où la voix est éteinte , où le cœur tonne et ne bat plus !

Un corps tombe aux pieds de Raimond: «Auguste! » crie-t-il d'une voix sourde; on ne lui répond pas; il se baisse, le sang d'Augustine bouillonne sous sa main... il l'enlève dans ses bras Jette un dernier regard vers l'ennemi qui s'avance, et fuit chargé de ce précieux fardeau. «Il n'est pas mort, » se dit-il en sentant

battre le cœur d'Augustine sur sa poitrine; cette

370 LA l'ILLK

pensée double ses forces, triple son courage; le hasard le protège dans sa route , bientôt il est à l'abri des balles. Il gagne Belleville couvert de sang et de sueur, il arrive à une maison ouverte, abandonnée; il entre pour donner les premiers soins à Auguste, pour arrêter son sang qui coule en abondance... Oh! bonheur! cette maison lui offre des ressources inespérées... il pose Augustrne , toujours évanouie, sur le lit qu'on y a laissé ; des mains et des dents , il déchire un rideau... C'est à l'épaule qu'Augustine est blessée... Il lui ôte sa cravate, son habit, écarte son gilet et sa chemise , et cherche d'un regard inquiet la source d'où s'échappe le sang d'Auguste... Sa main s'arrête!... ses genoux fléchissent sous lui... Son regard est fixe... Oh! mon Dieu : s'écrie-t-il ,une femme !. .Auguste!!. Oh 1 mon Dieu!..» et il tombe à genoux, comme pour demander pardon à Augustine de la profanation qu'il vientde commettre; mais le bruit de la fusillade se rapproche, il se relève frappé

d'une fille. 871

(le terreur... il se hâte de panser la blessure ouverte à ses yeux ; Augusline revient à la vie ; son premier regard rencontre celui deRaimond, qui la soutient dans ses bras... Les bras d'Augustine enveloppent soudain le cou du soldat : « Oh ! tu es blessé , mon ami ! » dit-elle avec effroi... Baimond était couvert de sang...

— Non î non ! . . . c'est vous !. . . c'est toi !. . . — Moi!..» Augustine jette un regard sur elle,

sur sa poitrine découverte; puis, par un mouvement de terreur, elle se couvre de ses deux mains et regarde Raimond avec une expression de pudeur inexprimable.

« Tu sais donc tout, maintenant?

— Oh ! pardon , mademoiselle!...

— Pardon!., oh! mon ami... à toi pour toujours! et s'élançant dans les bras de Raimond, Auguste lui rendit le baiser qu'il avait reçu pour sa sœur.

Quelques minutes après, Raimond fuyait de nouveau, chargé du fardeau qui lui était de-

372 LA FILLli

venu plus précieux encore i

Dans cette même journée , un groupe de soldats descendait rapidement le faubourg Saint-Denis; ils enveloppaient un homme de haute stature , et dont les habits en lambeaux montraient qu'il ne s'était pas laissé prendre sans résistance... La foule, avide de nouvelles , pressait les soldats de questions , auxquelles ils répondirent enfin : « Il enclouait nos canons! » Un cri d'horreur et de colère s'échappa de toutes les bouches; on se pressa encore plus pour voir les traits de l'infâme; on lui vomissait l'injure et la menace, et lui, d'un air fier et méprisant, considérait la foule en sourialot avec dédain... « A mort, le traître! l'espion !.. justice ici I il n'ira pas plus loin! » criait-on de tbUte part. L'escorte comprit trop tard son imprudence... déjà les soldats ne sont plus maîtres de leur prisonnier ni d'eux-mêmes ; les flots du peuple les pressent, les repoussent; ils veulent en vain ac-

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complir leur mission et sauver les secrets que ce misérable pourrait peut-être révélera la justice... Il est trop tardl des débris de bouteilles, des éclats de pavés ont déjà frappé à la poitrine etau visage de l'espion, qui implore la protection de son escorte... Forcés de se soustraire aux coups qui pouvaient les atteindre , les soldats ont lâché prise , et le peuple a saisi sa proie.... le misérable tombe à genoux et lève ses mains suppliantes... Il ne devait plus se relever.

Dans la foule qui se pressait autour de son cadavre, une voix a dit : « C'est Claudion-le- Chevelu ! »

Quoiqu'il n'eût plus sa crinière de lion , Claude avait été reconnu.

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