PARIS — 19OO
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91BUOTHECA
A la mémoïze de ma chète femme, née Emma Baôcanô,
Ce petit livre, dont elle avait désiré la publication, est pieusement dédié.
Mars ipoo.
La fille de George Sand, Solange Dudevant, fut mise par elle en pension, vers 1840, dans la grande institution dirigée rue de Chaillot,par Mme Bascans, devenue depuis ma belle-mère. Pendant et après le séjour de sa fille dans cette institution, Mme Sand eut V occasion d'adresser, soit à sa directrice, soit à son mari qui était professeur dans V établissement , plusieurs lettres intéressantes à divers titres. Après sa sortie de pension, et son mariage avec le sculpteur Clésinger, la fille de George Sand continua à entretenir avec Mme Bas cans les plus affectueuses relations, et elle demeura longtemps en correspondance suivie avec elle.
Aujourd'hui que leurs auteurs et leurs destinataires ont tous disparu, je crois pouvoir publier sans scrupule, conformément à un désir qui m'a été souvent ex-
primé, les lettres que M. et Mme Bascans avaient reçues de Mme Sand, de sa fille et même de son gendre. Lf ailleurs , quelquesunes de ces lettres avaient déjà été insérées par moi, avec l'approbation même de M** Clésinger, dans la Gazette anecdotique (i), et enfin j'en ai donné tout récemment, dans la Revue des Revues [2] , les parties essentielles, me bornant à les accompagner de rapides commentaires simplement destinés à les relier entre elles, et à leur servir d'explication ; je les reproduis également dans la présente brochur
Décembre 1899.
Georges d'Heylli.
(1) Voir les numéros de la Galette anecdotique des 30 juin 1876, 15 janvier iSbi et 31 mars 1888. (2, Voir les numéros des 15 octobre et ier novembre 1899.
DE
La mort de la fille de George Sandr Mme Solange Clésinger, survenue le 17 mars 1899,, a appelé l'attention, non seulement sur elle-même, mais aussi sur son frère, et sur leur illustre mère à tous deux. Mme Clésinger n'avait conservé, par suite de circonstances particulières, que de lointains rapports avec la famille de son frère ; d'autre part, pendant les vingt dernières années de la vie de sa mère, elle avait vécu séparée d'elle. Quand, après la mort de George Sand, son fils Maurice publia sa Correspondance (1) qui ne comprend pas moins de six volumes,, d'ailleurs des plus intéressants à tous les
(1) Six volumes in-18, Michel Lévy, éditeur.
points de vue, il ne jugea pas à propos d'y faire entrer une seule des lettres — je dis « pas une seule » — adressées par elle à sa fille. Il nous a donc semblé qu'il pouvait être opportun de donner quelques détails sur ce second enfant de George Sand et dont la vie assez mouvementée, et cependant peu connue, offre certains points curieux et caractéristiques. Ces détails sont appuyés de la reproduction de lettres et de billets de George Sand, de sa fille et de son gendre, se rapportant à divers incidents de leur existence que nous allons sommairement résumer.
C'est, en novembre 1822, que Casimir Dudevant, fils d'un colonel de cavalerie de l'Empire (1), et qui lui-même avait été offi-
(1) Le baron Jean-Baptiste Dudevant, né le 23 juin 1754, à Bordeaux ; décédé le 20 février 1826. Il a été député sous la Restauration. Il signait alors Baron D*Udevant. J'ai sous les yeux plusieurs de ses signatures manuscrites conformes à cette dernière orthographe, qui est également celle que lui donne YAlmanach royal, pour 1814-1815, dans la Liste générale des députés des départements. Il était officier de la Légion d'honneur depuis le 2 décembre 1814.
cier subalterne dans l'armée, épousa MUe Armandine-Aurore-Lucie Dupin, qui n'avait alors que 18 ans. Casimir Dudevant était âgé de 30 ans; il avait quelques aimables qualités ; il était « gai et expansif » ; mais il avait aussi de graves défauts qui devaient rapidement prendre le dessus ; très positif, homme d'argent avant tout, sévère outre mesure pour les dépenses communes du ménage, il allait vivre avec une jeune fille que, jusqu'alors, les questions d'intérêt n'avaient jamais préoccupée, et dont les idées d'indépendance et d'idéal étaient tout à fait en contradiction avec celles plus terre à terre que manifestait son mari.
Cependant l'union contractée fut d'abord relativement heureuse, et elle dura environ neuf années — de 1822 à 183 1 — sans trop de secousses difficiles. Au cours de ces années, suffisamment calmes, et pendant lesquelles, du moins, aucun bruit de désaccord n'éclata trop vivement, deux enfants virent le jour; l'aîné, un fils, Jean-François-Maurice- Arnauld Dudevant, naquit le 30 juin 1823 ; le
second, une fille, qui reçut le prénom de Solange, vint au monde le ^septembre 1828.
L'éducation de ces deux enfants occupa presque exclusivement Mme Sand pendant les premières années de leur existence. Elle lisait aussi beaucoup, s'essayait à écrire, mais sans songer déjà à rien publier, et voyageait quelquefois, allant tantôt à Paris, tantôt, dans les commencements de son mariage, chez son beau-père, le colonel Dudevant, à Guillery, près Nérac ; mais le plus souvent elle résidait à Nohant même, où, dès les premiers jours, elle avait établi son ménage dans une petite propriété, qui lui appartenait en propre et que les longs séjours, qu'elle y a faits à diverses époques de sa vie, ont rendue célèbre.
C'est à dater de 183 1 que la vie retirée qu'elle menait à Nohant lui devint insupportable, et qu'elle résolut de s'y soustraire. Au mois de novembre de cette même année, elle partit pour Paris, soi-disant pour trois mois seulement, laissant ses enfants à son mari, et n'ayant pour vivre dans la grande
ville qu'une somme mensuelle de 250 francs que celui-ci consentit à lui servir. Presque aussitôt, elle publia ses premiers romans et tut célèbre du jourau lendemain, si bien que, les trois mois écoulés, elle ne songea plus du tout à revenir à Nohant, si ce n'est aux époques des vacances. Sa fille Solange lui fut alors remise, et elle l'emmena à Paris ; son fils Maurice resta, au contraire, à Nohant, avec son père, lequel, confiné dans la maison de campagne de sa femme, y vivait, au milieu de domestiques des deux sexes, dans une familiarité de mauvais goût, qui ne tarda pas à donner lieu à quelques scandales. Une femme de chambre de la maison, prénommée Julie,, devint notamment alors l'héroïne d'une aventure où M. Dudevant joua un rôle qui fit quelque bruit. En outre les dépenses du ménage dépassaient trop souvent le chiffre des revenus. M. Dudevant, qui avait d'abord été un maître sévère et rigoureux à ce sujet, avait fini par se laisser dominer par ses domestiques, à ce point qu'ils le pillaient à qui mieux mieux, et que, bientôt,
le désordre devint réellement intolérable.
C'est alors que Mme Sand se décida à introduire une demande en séparation, dont la conduite publiquement licencieuse de son mari lui fournissait les plus légitimes motifs. Il est vrai, d'autre part, que la vie déplaisirs, et de travail à la fois, qu'elle-même venait de mener et de partager à Paris avec un écrivain devenu, grâce à sa collaboration, célèbre lui aussi, tout en Tétant moins qu'elle, offrait au baron Dudevant des motifs, également légitimes, pour qu'il pût, de son côté, et comme par représailles, solliciter la même séparation qu'elle avait cru devoir provoquer contre lui.
Ce long procès, qui ne devait jamais avoir une issue légale bien nette ni bien claire, commença en février 1836 (1), et finalement une transaction intervint avant les dernières
(1) Lire dans la Galette des tribunaux du 31 juillet 1836 le compte rendu du Procès en séparation de corps provoqué par Mmt Dudevant, auteur des ouvrages publiés sous le nom de George Sand. Elle avait pour avocat Mc Michel (de Bourges). Voici un extrait du compte rendu, donné par la Gazette précitée, sur la toilette que portait Mme Sand, ainsi que sur son
plaidoiries et le jugement. M. Dudevant recevait la moitié de la fortune, et la garde de son fils ; Mme Dudevant conservait Nohant et emmenait sa fille avec elle. Mais Tannée suivante, cette transaction fut modifiée d'un commun accord, cii raison de la situation qu'elle faisait aux enfants ; moyennant un avantage de 50.000 francs qu'elle consentit à son mari, Mmi Sand obtint que désormais tous les deux lui seraient exclusivement laissés. Cette seconde transaction mit fin aux difficultés survenues entre les deux époux, qui ne devaient plus se revoir, que dans une circonstance que nous dirons plus loin.
attitude devant la Cour, le jour où elle dut s'y présenter : « L'auteur à'Indi.ata, de Lélia et de Jacques était assise derrière son avocat. Des Parisiens ne l'auraient peut-être pas reconnue sous ce costume de son sexe, accoutumés qu'ils sont à voir cette dame, dans les spectacles et autres lieux publics, avec des habits masculins et une redingote de velours noir, sur le collet de laquelle retombent en boucles ondoyantes les plus beaux cheveux blonds que l'on puisse voir. Elle est mise avec beaucoup de simplicité : robe blanche, capote blanche, collerette tombante sur un châle à fleurs. Cette dame semble n'être venue à l'audience que pour y trouver quelques éloquentes aspirations contre l'irrévocabilité des unions mal assorties. »
Voici donc Mme Sand en possession de ses enfants, et devenue, de par la transaction cidessus rappelée, l'éducatrice et la gouvernante de leur jeunesse. Maurice fut placé comme élève au Lycée Henri IVr (i); mais c'est auprès de sa mère que fut, dans le principe, commencée l'éducation de Solange.
Mn;e Sand, elle-même, donna d'abord les premières leçons — quand elle le pouvait — c'est-à-dire sans régularité et tout à fait à bâtons rompus. Solange, difficile de caractère, indépendante, « indomptée », l'esprit plein de vivacité, de légèreté et d'intelligence à la fois, était l'enfant la plus indocile et la moins capable d'attention. Puis les occupations multiples de Mm" Sand, romancier célèbre, à la mode, et surtout les obligations de sa vie littéraire, qui se passait beaucoup au dehors, rendirent bientôt les leçons, qu'elle était censée donner à sa fille, tellement illusoires qu'il fallut songer, soit à la mettre en pen-
(i) Rentré ensuite chez sa mère il y acheva son éducation sous la direction de divers précepteurs, entre autres Eugène Pelletan; Félicien Mallefille et Aristide Rey.
sion, soit à lui procurer une institutrice à domicile.
C'est à ce dernier parti que M,ne Sand, qui ne voulait pas se séparer de sa fille, s'arrêta tout d'abord en confiant Solange à une maîtresse, qui lui avait été recommandée par Mlle de Rosière, l'une des bonnes élèves de Chopin, qu'elle recevait chez elle, et qu'elle avait d'abord rencontrée chez lui. Cette institutrice se nommait M"a Suez ; elle avait beaucoup de savoir ; mais il semble que, dans la circonstance, la pratique d'un enseignement intelligemment approprié au caractère révolté de son élève, lui ait presque totalement manqué ; il semble surtout que son influence et son autorité aient été trop insuffisantes pour que ses leçons aient jamais profité. Solange était, en effet, rebelle à toute discipline, faisant mal ses devoirs, ou ne les faisant pas, et finalement l'institutrice dut être remerciée.
Il fallut alors revenir à l'autre parti, c'està-dire mettre Solange en pension. Mais le projet fut d'abord combattu par un ami de
Mn:e Sand, qui aurait voulu qu'elle persistât à essayer encore des leçons de Mlle Suez, malgré le mauvais résultat qu'elles avaient donné. A cette occasion elle écrivit à cet ami les deux curieuses lettres suivantes :
J'ai changé d'avis depuis hier, mon ami, et je suis bien décidée, quoique vous m'ayez dit, à ne plus garder MIle Suez. Je mettrai donc Solange en pension. Ce n'est pas que j'aie grand goût — par souvenir sans doute, — pour ces éducations en commun où l'instruction est dispensée, parfois sans grande intelligence, à une quantité d'enfants qui la reçoivent et s'en pénètrent comme elles peuvent, sans que la dose qui doit revenir et convenir à chacune d'elles, lui soit suffisamment distribuée... Mais en y songeant bien, c'est le seul parti raisonnable. Solange ne fait rien chez moi, et son institutrice a épuisé ses peines à la vouloir diriger comme je l'entendais. Quant à penser à lui donner moi-même des leçons, ainsi que je l'avais d'abord entrepris, c'est le dernier moyen que je veuille employer aujourd'hui. Je m userais, moi aussi, à vouloir obtenir d'elle moins de légèreté et plus d'attention. Il n'est point d'ailleurs, selon moi, de pire institutrice qu'une mère: nous n'avons en nous, tant nous sommes désireuses de voir pro-
gresser nos enfants, ni le calme, ni le sang-froid nécessaires pour savoir modérer nos préceptes, graduer nos leçons et surtout contenir nos impatiences. L'esprit de Solange est, d'ailleurs, devenu trop indépendant pour que j e puisse espérer reprendre sur lui une domination que je n'avais jamais complètement exercée. La discipline lui est inconnue, et ce n'est que chez les autres, et dansune maison où elle est de règle immuable et absrlue, que je puis espérer voir rendre à cet esprit en révolte sa pondération et sa mesure.
... Soyez bien persuadé cependant qu'en confiant son éducation à des étrangers, et hors de chez moi, je surveillerai le programme de son propre travail. Je ne veux pas qu'on la fatigue, ni qu'on remplisse de trop de choses son esprit si impressionnable; je ne veux pas non plus qu'on la pousse trop en dehors des voies de la philosophie et de la religion naturelle, et j'entends qu'elle reçoive une éducation religieuse qui ne soit ni routinière, ni absurde. L'image de Dieu a été entourée par le culte de tant de subterfuges et d'inventions étranges, que je désire qu'autant que possible sa pensée n'en soit pas imprégnée. Je tolérerai qu'elle suive, mais seulement jusqu'à sa première communion, les exercices de piété en usage dans la maison. Le mysticisme dont la religion, ainsi qu'on nous la
présente, a enveloppé la figure sublime du Christ, dénature tout à fait les causes premières de la grande mission qu'il avait à remplir sur la terre, mission qu'on a travestie pour la faire servir à des intérêts et à des passions de toutes sortes. L'étude philosophique et vraie de sa vie a démontré, au contraire, le néant de la plupart des traditions qui sont venues jusqu'à nous sous son nom, et je ne veux pas pour Solange d'un enseignement de ce genre trop prolongé, et dans lequel elle pourrait puiser, et conserver dans un âge plus avancé, des principes d'exclusivisme et d'intolérance, dont je crois qu'il est de mon devoir de la garantir.
11 est à remarquer que dans cette dernière lettre, M1™ Sand aborde déjà, longtemps à l'avance, une question qui semble devoir primer toutes les autres dans son esprit, pour ce qui regarde l'éducation de sa fille : la question de l'instruction religieuse. Nous citerons, plus loin, une autre lettre où cette même question est reprise par elle avec une insistance encore plus accentuée et plus précise.
Le choix de l'Institution privée, où devait être élevée la fille de Mme Sand fut provo-
que par cette même M"* de Rosière, qui avait déjà conseillé le choix de l'institutrice M,le Suez. Elle était liée avec la maîtresse d'un pensionnat, alors bien connu à Paris, M1Ie Sophie Lagut, devenue par mariage Mme Ferdinand Bascans, et dont l'établissement était situé dans le bas de la rue de Chaillot, au n° 70, vis-à-vis la maison de retraite de Sainte-Périne, et proche le petit hôtel qu'occupaient, au coin des Champs- Elysées, M. et Mme Emile de Girardin.
Femme tout à fait supérieure, Mme Bascans avait créé elle-même le grand internat qu'elle dirigeait avec une haute autorité et un réel succès.
Son mari Ferdinand Bascans, était à la fois journaliste et professeur. Il avait appartenu, pendant plusieurs années, comme gérant, à un journal d'opposition, alors fameux, la Tribune, dont son compatriote Germain Sarrut avait pris la direction, et qui eut une existence des plus orageuses. En sa qualité de gérant Bascans tut incriminé dans une suite incroyable de procès, pour attaques au
gouvernement, qui se terminèrent tous par de nombreuses années de prison, et par de formidables amendes (i). En somme les 200.000 francs qui composaient tout l'avoir de Sarrut, et qu'il avait mis dans l'exploitation du journal, furent dévorés en peu de temps, et le journaliste survécut, pauvre, pendant plus de cinquante ans à la perte de sa
(i) Il était né en 1S01. J'ai tonte sa correspondance relative à son passage, comme gérant, à La Tribune. C'était le journal le plus agressif de l'époque. Cn jour Bascans répondit à une réclamation formulée contre la violence d'un article : « Je n'ai point d'explications à donner, point de rétractation à faire: si après cela un autre genre de satisfaction peut vous être agréable, n'oubliez pas que c'est toujours où, quand et comme il vous plaira. » Tel était le ton habituel du journal. Et cependant Bascans était l'homme le plus doux du monde: mais son emploi de gérant d'un journal armé jusqu'aux dents l'obligeait à cette attitude farouche. « Il s'ensuivit pour lui. dit Vapereau dans la 2e édition de son Dictionnaire des Contemporains (1865}, plusieurs duels, heureux la plupart, soixante-cinq saisies et autant de procès, plus de 60.000 francs d'amende ou de frais de justice, trente-deux mois de prison, deux airestations préventives, trois accusations capitales de- . les conseils de guerre, etc.. » En 1848 il devint premier adjoint au maire du 1" arrondissement de Paris. C'est la seule faveur qu'il voulut accepter des puissants du jour, qui, cependant, étaient tous ses amis. 11 es: mort à Xeuilly le 31 décembre 1S61. — Voir, plus loin, la note IV.
fortune (i). Bascans abandonna en même temps le journalisme, et entra comme professeur de littérature et d'histoire dans le grand pensionnat que dirigeait M,le Lagut qu'il épousa quelques mois plus tard.
M. Bascans était un professeur d'élite, d'un caractère élevé, et d'un cœur excellent. Sa femme et lui ont laissé, dans la mémoire de leurs élèves, de profonds regrets et d'inaltérables souvenirs. En effet, le ménage Bascans vivait dans une union parfaite à tous les points de vue. Les deux époux se complétaient l'un l'autre, dans leur coopération commune à la prospérité de leur établisse-
(i) Germain-Marie Sarrut, né le 2c avril 1800. Pendant sa direction à La Tribune il fut impliqué dans cent quatorze procès au cours desquels il prit plus de soixante- dix fois la parole pour se défendre lui-même. Méridional, très exubérant, il était d'une ardeur de plume et de langage tout à fait extrême. Il a créé et dirigé une immense Biographie des hommes du jour (1835-1842), qui lui a valu aussi de nombreuses récriminations et des procès. Il devint député en 1848; mais, pas plus que Bascans, il ne profita de l'avènement de ses amis au pouvoir pour obtenir d'eux des compensations, et un emploi lucratif quelconque, si bien qu'il a fini par mourir très longtemps après, le 20 octobre 1883, dans un état tout à fait voisin de la misère.
ment où Mm* Sand vint, un jour, leur présenter sa fille.
Il faut dire, tout d'abord, que ce ne fut pas sans quelques débats, et seulement après de mûres réflexions que M. et Mme Bascans se décidèrent à accepter la fille de Mme Sand au nombre de leurs élèves. Le nom du célèbre écrivain était alors un peu comme un épouvantai 1 pour certaines mères de famille. C'était l'époque des romans de Mme Sand où elle soutenait et développait bien des paradoxes sociaux dont tout son talent ne pouvait suffire à faire accepter les périlleuses séductions. Ses livres, où étaient souvent palliés bien des erreurs et des vices, et où l'adultère était même excusé, se lisaient un peu comme en cachette dans bien des familles. Mmc Bascans put donc craindre de froisser beaucoup des parents de ses élèves, lorsqu'ils apprendraient que la fille de l'auteur de Jacques, d'Indiana et de Lèlia allait devenir la compagne de leurs enfants.
En outre, Mme Sand avait sur l'éducation des filles en général, et surtout sur celle de
sa fille, en particulier, des idées très personnelles et très arrêtées, qu'elle aurait voulu imposer, dans la circonstance, comme un programme à suivre, en quelque sorte pour elle seule. Ces idées étaient tellement peu en harmonie avec celles qui étaient mises en pratique dans l'établissement de Mrae Bascans, que cette dernière se refusa tout d'abord à admettre même une discussion à ce sujet. Finalement il fut convenu que Solange Dudevant, fille de Mmc Sand, serait élevée conformément aux règles en usage dans l'Institution, et sans que l'intervention de sa mère pût peser d'un poids quelconque pour les modifier ; mais liberté était laissée à Mme Sand d'écrire à M. ou à MB* Bascans tout ce que bon lui semblerait sur les principes d'éducation qu'elle prétendait faire prévaloir, sauf pour ceux-ci à n'en tenir compte que dans la mesure qui leur paraîtrait possible et convenable.
Mme Sand n'abusa pas de cette condescendance et ses lettres, relatives au séjour de sa fille chez Mmc Bascans, furent, contraire-
ment à ce que cette dernière avait pu craindre, plutôt celles d'une bonne mère de famille, inquiète des besoins matériels de son enfant, que d'un pédagogue voulant imposer ses manières de voir sur l'instruction et l'éducation. Il est même intéressant de surprendre cet illustre écrivain, dans ce rôle nouveau pour elle, et où, comme toutes les « mamans » du monde entier, elle montre, pour le bien-être de son enfant, beaucoup de petites et charmantes préoccupations toutes naturelles bien que sans grande importance. Quand elle voulut aborder au?si des questions plus hautes, ce fut toujours, comme on le verra surtout dans les lettres citées plus loin, de la manière la plus élevée et la plus conciliante, je dirai même la plus respectueuse pour les droits comme pour la personne des directeurs de l'Institution, où elle avait placé sa fille, et qu'elle traita bientôt comme de véritables amis.
Cependant elle sembla, une seule fois, vouloir imposer plus particulièrement sa volonté. C'est qu'il s'agissait d'une question
sur laquelle elle paraissait vouloir moins transiger que pour le reste : la question religieuse. Mais elle ne devait pas triompher davantage, en cette circonstance, des idées bien arrêtées, et des résistances légitimes, et alors en quelque sorte professionnelles, deb éducateurs de sa fille, qui continua à être conduite à la messe, en même temps que ses compagnes, et qui, d'ailleurs, personnellement, ne montra pas qu'elle partageât, au moins à ce moment-là, les opinions radicales de sa mère en matière de religion.
Voici d'abord un billet, adressé par George Sand à M. Bascans, un jour de rentrée de sa fille au pensionnat, après la sortie hebdomadaire du dimanche :
A Monsieur Bascans.
Dimanche, mai 1841.
Je vous remercie, Monsieur, des détails que vous voulez bien me donner sur Solange ; j'espère que tout ira bien, car elle me paraît déterminée à devenir bonne enfant; j'ai été extrêmement contente
d'elle, de sa douceur et de sa politesse, cette foisci. Je puis même dire que je ne l'ai jamais vue si aimable une journée entière. Elle a un très bon cœur, et vous verrez quand sa nonchalance ou sa résistance seront tout à fait vaincues, qu'elle a une tète des mieux organisées; il n'y a que le caractère qui pèche ; il est fantasque, inégal, dominateur, jaloux et emporté. Voilà les tendances. Il y a pour combattre cesinstinctsmalheureux. beaucoup d'intelligence, de générosité, une certaine grandeur innée, l'absence totale de ressentiment, delà tendresse même, et un sentiment élevé de la justice. Elle a besoin d'un régime doux et calmant au moral comme au physique. Il me paraît que sous ce rapport elle trouvera chez vous les conditions favorables; quant au développement intellectuel et moral, je sais qu'elle ne peut être en de meilleures mains.
Si vous voulez bien lui acheter l'atlas dont elle a besoin et l'ouvrage de Lavallée sur l'histoire de France, vous me ferez plaisir. Son frère se sert ici de notre exemplaire et de nos atlas.
Recevez tous mes remerciements, et veuillez agréer, Monsieur, et faire agréer à Madame Bascans l'expression de mes sentiments les plus dévoués.
G. Sand.
Et après cet élogieux portrait de sa fille, au point de vue moral, elle ajoute le lendemain :
Lundi matin.
Voici un post-scriptum qui gâte un peu ce qui précède. Ce matin Solange est insupportable. Elle pleure, parce que je ne veux pas arranger ses papillottes, et résiste pour s'en retourner. Si elle arrive après 10 heures, je vous prie de la punir parce qu'on n'a cessé de la tourmenter, sans obtenir qu'elle se hâtât. En outre, je ne la prendrai à sa prochaine sortie que le dimanche matin pour la faire rentrer dimanche soir. Je vous engagerais même à la priver de cette prochaine sortie si le cas était plus grave ; mais comme elle a eu toute une journée de bonne humeur, il est juste que la punition ne soit pas trop forte. Mme Bascans aura la bonté de lui expliquer et de lui faire sentir ses torts.
Et sur les études mêmes de sa fille, voici une importante et remarquable lettre où l'illustre écrivain pose et discute, avec un sens aussi élevé que pratique, quelques questions générales d'éducation :
.4 Monsieur Bascans.
29 septembre 1841.
J'ai bien tardé, Monsieur, à répondre à votre aimable lettre. J'attendais pour le faire que j'eusse pu examiner assez le moral et l'intellectuel de Solange pour vous en parler, et cet examen je n'ai pu le faire vite au milieu delà fièvre d'amusement qui la possède ici, et à laquelle il faut bien aisser son élan et son cours nécessaires. J'y suis parvenue peu à peu, à bâtons rompus et comme par surprise — quant aux études. Car, pour le caractère, je l'ai trouvé, sinon plus débonnaire, du moins plus retenu, et mieux gouverné par la volonté intérieure. Il y a encore beaucoup à faire de ce côté-là, mais j'espère, et je vois que votre travail n'a pas été perdu. Quant aux études, je vous dirai mes impressions avec la plus entière franchise. Tout ce qui a été appris avec vous, dans les leçons particulières, a été parfaitement compris et retenu avec une précision et un détail tout à fait miraculeux. La grande faculté de Solange c'est la mémoire des faits; elle y joint la faculté de les exprimer, et je crois qu'elle pourra comprendre sérieusement, analyser logiquement, et écrire avec talent, en un mot faire de bons travaux d'histoire. Hors de là. je ne vois rien d'artiste dans sa nature, et peu importe. Il faut
donc la développer dans le sens de ses aptitudes, et j'ai à vous remercier sous ce rapport, car elle a appris beaucoup dans le peu de temps que vous l'avez cultivée. Je désire donc extrêmement que vous lui continuiez ses leçons particulières, que vous la fassiez beaucoup lire et écrire avec vous; le plus clair et le plus sûr de son éducation est là.
Hors de là, je sais fort bien qu'il n'y a rien pour Solange; que les leçons générales, ou l'on est plus de 4 ou 5 élèves, et où chacune n'est pas examinée séparément et attentivement ne lui apprendraient rien. Ces leçons générales sont bonnes pour qui veut écouter. Mais la plupart de ces enfants n'ont pas encore cette volonté, et Solange moins que toute autre. Ainsi les leçons d'anglais sont nulles pour elle, et je vous en parlerai même tout à l'heure comme tout à fait nuisibles à son cerveau. Mais les leçons générales ont pour elle un avantage autre que le progrès réel et rapide. C'est de discipliner les apparences de la volonté et d'enrégimenter la personne. En cela l'éducation générale m'a paru nécessaire à ma fille, dont l'humeur sauvage et fière eut pris des habitudes excentriques. L'effet de cette éducation sur elle est donc bon sous le côté moral, mais nul, ou peu s'en faut, sous le rapport intellectuel, et comme il est bien urgent de développer simultanément les deux puissances, Solange ne peut pas se passer de
bonnes leçons particulières, les plus longues et les plus fréquentes possible,
Je viens donc vous proposer et vous demander un arrangement. C'est qu'à la place de certaines leçons où Solange ne fait rien, elle aille près de vous lire et faire des extraits et des résumés; sinon près de vous, du moins dans un coin où elle puisse et doive piocher l'histoire, afin de vous rendre un compte exact de sa besogne.
Ces heures-là sont je crois celles des leçons d'anglais, leçons dont j'ai vu le résultat pitoyable, et qui ne sont pas suffisantes. Ceci n'est pas l'effet d'une plainte de Solange; j'ai fouillé à fond les replis de sa paresse et de sa conscience, et, me faisant rendre compte avec la ruse d'un juge d'instruction, delà manière de cet enseignement, je me suis convaincue qu'il péchait sous le rapport de la surveillance, et qu'on était libre, non seulement de ne pas l'entendre (ce à quoi le meilleur maître ne peut rien), mais encore de ne pas l'écouter. Solange ne me paraît avoir aucune antipathie pour la maîtresse d'anglais. Elle dit qu'à la première division cette même maîtresse fait faire des progrès, mais qu'à la seconde, il n'y a pour elle aucun moyen de se mettre au courant de ce qu'elle ne sait pas, et qu'on ne l'a jamais interrogée ni aidée à quoi que ce soit. Il est certain qu'elle a oublié jusqu'au premier mot du peu qu'elle en
savait. Ceci n'est pas un regret pour moi, je ne tiens pas beaucoup à ce qu'elle apprenne l'anglais, et si elle vient à le croire utile un jour, il sera encore temps. Ce à quoi je tiens, c'est qu'elle apprenne à travailler, et si une leçon ferme et complète ne suffît pas toujours à en donner le goût et le moyen, une leçon un peu molle et préoccupée en ôte le désir et l'intention. Solange est toujours prête à secouer le joug quand il est mal attaché, et pour peu que l'institutrice soit distraite, souffrante ou débonnaire, elle s'exalte dans son dédain systématique pour l'étude. Les autres leçons générales, celle de français surtout, me paraissent très bonnes, car elle en a certainement profité et elle est en grand progrès sous ce rapport. Donc, pour conclure, s'il vous était possible de faire remplacer l'anglais par des études de français à l'état littéraire, ou d'histoire à l'état un peu philosophique, comme ce qui a été fait déjà avec beaucoup de succès, tout serait pour le mieux. Je pense que vous avez déjà bien assez de fatigue et je n'oserais pas vous demander d'augmenter une tâche si pénible.
Mais s'il y avait autour de vous quelque personne capable de servir de répétiteur aux études d'histoire que vous faites faire, je l'indemniserais comme vous le jugeriez à propos du temps et de la peine qu'elle y consacrerait, le tout sous votre
direction, et tout à fait subordonné à votre méthode, de manière à ce que vos leçons particulières, auxquelles je tiens avant tout, trouvassent la besogne préparée et l'esprit bien labouré pour recevoir le bon grain de votre enseignement.
Je demande peut-être beaucoup, mais je suis sûre pourtant que vous m'aiderez à cultiver cette terre forte un peu fortement. Elle m'a raconté la vie de François Ier avec les moindres détails de lieux, de dates et même de stratégie. Une telle mémoire peut porter de gros fardeaux, et ce serait grand dommage de ne pas la remplir de ce qu'il y a de plus important, et de plus mûrissant, l'histoire !
Pardon de ces longs détails; j'espère que la maîtresse d'anglais ne sera pas réprimandée à cause de nous, et qu'elle ne saura même pas combien Solange la bénit de son extrême douceur. Ses leçons peuvent être bien bonnes pour des esprits plus doux et plus posés que celui de ma superbe. Ainsi ce n'est ni une délation ni une plainte que je vous adresse; j'ai assez donné de leçons moimême pour savoir que c'est la tâche la plus cruelle et la plus difficile qui soit au monde, et j'ai assez vécu pour savoir qu'il ne faut pas exiger au delà du possible, c'est-à-dire au delà d'une certaine mesure de bien en toutes choses. Ce qu'il y a, dans votre établissement de bien ordonné et de
profitable, je l'apprécie grandement, et j'en vois les résultats avec autant de satisfaction que de reconnaissance. Solange me paraît pleine de respect pour vous et d'attachement pour Mme Bascans. C'est un grand point; comme elle est d'humeur jalouse, elle m'a paru très portée à désirer accaparer les affections deMmeBascans, et comme elle est avec moi ombrageuse et susceptible à cet égard — jusqu'à la tyrannie si je me laissais faire, — je vois bien qu'elle est disposée à la passion envers votre femme. Il faudra que Mme Bascans prenne garde à quelque coup de poignard, si elle se permet une préférence pour une autre.
Je vous la renverrai le plus tôt possible, vers l'époque de la rentrée réelle qui ne doit être, je pense, que dans huit à dix jours. Je serai peutêtre forcée de prolonger cela jusqu'à la quinzaine à cause des affaires de mon frère qui doit la reconduire. Nous sommes un peu loin, assez occupés et nous ne faisons pas toujours ce que nous voulons. Puisque vous me demandez des nouvelles de mon travail à moi, je vous dirai que je viens de finir un gros et lourd roman plein, comme à l'ordinaire, de bonnes intentions, et vide de beaux résultats. Je ne me décourage pas pour si peu. Mes ouvrages seront l'amusement d'un jour, et passeront avec moi. Il suffit à mes forces et à mes ambitions qu'en ces jours de lutte
et d'incertitude qui passeront aussi, ils servent à entretenir le rêve de quelques beaux sentiments dans quelques âmes plus fortes d'ailleurs et plus efficaces que la mienne (i).
Croyez bien que votre approbation et vos sympathies me sont douces et encourageantes. Rappelez-moi au souvenir de votre aimable compagne et comptez sur mes sentiments dévoués et affectueux.
Tout à vous.
George S and.
... Solange a sur le chantier, depuis huit jours, une lettre pour Mme Bascans, et deux autres pour des compagnes qui lui ont écrit; mais il passe tant d'enivrements, tant de papillons, tant de petits chiens et d'enfantillages dans sa jeune cervelle que je ne veux pas attendre davantage la fin de son courrier pour vous envoyer le mien.
La lettre qui suit est encore relative à la
(i Mm» Sand est bien dure ici pour elle-même — et cela à tort. Ses livres ont déjà vécu beaucoup plus long-temps qu'elle; ils ont été, et seront toujours l'honneur de notre littérature nationale. Aujourd'hui encore, plus de vingt ans après la mort de l'illustre écrivain, on lit sans cesse la plupart de ses beaux récits dont plusieurs sont consacrés à jamais comme de classiques chefs-d'œuvre.
direction que Mœc Sand désire voir adopter pour l'instruction de sa fille :
A Monsieur Bascans.
Octobre 184 1.
Qu'il en soit pour Solange comme vous prononcerez en dernier ressort. Quant à la direction, je m'en rapporte à vous, Monsieur, et quant à la dépense, je vous laisse l'arbitre de nos mutuelles contributions. Je suis très gênée il est vrai, comme nous le sommes tous dans ce temps de crise ; mais quand il s'agit de ce qui m'intéresse avant toutes choses, l'éducation de mon enfant, et quand vos droits sont si justes, je ne vois pas matière à discuter, de plus je n'en ai nulle envie, et comme vous avez fixé vous-même le taux de la pension, je vous prie de fixer tout le reste.
Je regarde vos leçons particulières comme nécessaires. Je vous prierai de songer pour elle au calcul arithmétique. Elle avait beaucoup d'aptitude dans sa première enfance, mais elle a oublié ce qu'elle savait, et je suis peu propre à le lui rapprendre. Elle me paraît avoir du goût pour les sciences physiques élémentaires, et avoir profité des leçons qu'elle a reçues chez vous. Comme je suis rappelée à Paris plus tôt que je ne pensais, j'aurai le plaisir de causer moi-même avec vous
de toutes ces choses, et d'acquitter mes dettes en vous ramenant Solange à la fin du mois, mes affaires ne me permettant pas de partir plus tôt. Celles de mon frère le reportent encore plus loin, et mon fils est 'appelé dans le Midi auprès de son père. Or je n*ai voulu confier Solange à personne autre. J'espère qu'elle réparera le temps perdu, elle le promet ! mais hélas î promettre et tenir font deux et jusqu'ici l'instruction n'entre guère en elle que par surprise.
Je me hâte de vous remercier de votre bonne lettre et de l'aimable souvenir de Mmo Bascans; je suis accablée de travail et d'affaires. Croyez bien que j'ai en vous, sous tous les rapports, la confiance que vous méritez et la reconnaissance
que je vous dois.
George S and.
Citons maintenant quelques lettres ou billets où se montre surtout « la maman » et non plus l'écrivain parfois un peu pédagogue :
.1 Madame Bas can s.
Madame, Solange s'est montrée fort gentille cette fois-ci avec moi, et comme je dois partir dans le commencement du mois prochain, je vous demande la permission de la faire sortir jusque-là to
dimanches, si vous êtes contente d'elle. Au cas où vous ne le seriez pas, je vous prierais de vouloir bien me faire savoir sa faute car je ne peux rien lui arracher. Je l'ai grondée du peu de soin qu'elle prend de ses affaires; son joli chapeau neuf, qu'elle porte aujourd'hui pour la seconde fois, est déjà fané; elle a pourtant un carton pour le serrer. Elle dit, pour sa justification, que la personne qui tient la lingerie ne veut pas qu'elle le serre dans le carton, et le met en pile avec les autres. Elle demande une armoire et promet d'être fort soigneuse. S'il y en a une de vacante, voulez-vous bien, Madame, lui permettre de s'en servir, nous verrons si elle en fait bon usage, et si elle prend un peu d'ordre.
Mu? de Rosière m'a dit que vous accusiez une erreur de quelques centimes à propos du compte de Solange. Je vois au contraire que l'erreur est à votre détriment; la note est de 341 fr. 25. J'irai dans la semaine vous serrer la main si je suis mieux portante. Mais toute cette dernière semaine j'ai été très malade, j'espère que M. Bascans et Mlle Zizi (1) ne vous donnent pas de pareils sujets de mécontentement.
George Sand.
(1) Surnom d'enfant donné à la fille aînée de Mme Bascans, que l'on appelait aussi Zizette, mais qui, en réalité, se nommait Emilie.
A Madame Bascans.
Chère Madame, dans une petite lettre que Solange avait remise ce matin pour moi à M:e de Rosière, elle se plaignait d'avoir encore froid. Mon médecin m'a tellement recommandé de la couvrir que je vous prie de lui laisser porter le fichu ouaté que j'ai envoyé avant-hier: le gilet de bourre de coton n'est pas extrêmement chaud. J'envoie aujourd'hui un pantalon tricoté, un second gilet, une chemise de nuit et des mitaines. Comme on est fort capricieuse, bien qu'on se plaigne du froid, il est fort possible qu'on ne veuille pas porter de caleçon: celui que j'ai remis ne doit pas être commode. Veuillez me le faire renvoyer et exiger qu'on porte le neuf... Mille pardons de tout ce détail de guenilles, et à vous de tout mon cœur.
George Saxd.
A Madame Bascans.
Chère Madame, je vous laisserai Solange aujourd'hui. Elle n'a pas eu de frisson ni de fièvre hier soir. Ayez la bonté de vous en occuper un peu pendant deux ou trois jours, de 8 à 9 heures, au cas ou elle sentirait du froid ou du malaise en se couchant. Le seul remède serait de la bien
couvrir et de lui faire avaler une ou deux tasses d'eau chaude avec un peu de sirop de violettes dont je la munis. Voulez-vous permettre aussi que pendant ces deux ou trois jours elle reste au lit une heure de plus que de coutume? Je la crois guérie, mais elle a eu ici, samedi, un accès de fièvre nerveuse très violent dont il ne faudrait pas permettre le retour.
Croyez-moi bien toute à vous, et mille compliments affectueux à M. Bascans.
George Sand.
A Madame Bascans.
Chère Madame, je vous fais passer cinq cents francs à compte. Je vous enverrai le reste à la fin du mois. Ne me laissez donc plus vous oublier, je ne sais jamais le compte des mois, des jours ni des années, et de même que je vous demanderais avec confiance de m'attendre quelques jours si je n'étais pas en fonds, ne craignez pas de me gêner en m'envoyant les notes exactement.
A vous de cœur.
George Sand.
A Madame Bascans.
Chère Madame, je pense que Solange vous aura confessé directement sa faute. J'ai été fort sévère
pour une résistance puérile et une réponse stupidement impertinente, parce que, comme elle est en âge de raison, je crois ne devoir plus souffrir aucun caprice de ce genre. Dans son chagrin je n'ai pas été très frappée du mouvement de son cœur. J'ai cru voir un repentir qui ne s'est éveillé qu'au dernier moment, et lorsque la punition lui a paru prendre une tournure sérieuse. Il y a eu plus d'humiliation et de dépit de s'en aller à jeun que de m'avoir affectée et offensée. La marque d'un repentir sincère eût été une petite lettre d'elle dès le lendemain; mais cette lettre ne m'arrivera. j'en suis sûre, que le samedi, c'est-àdire avec l'espérance de sortir. S'il en est ainsi, je n'y répondrai pas, et je ne l'enverrai pas chercher, parce que si son cœur ne lui dicte rien, et ne s'éveille pas de lui-même, il faut au moins que la réflexion et le châtiment lui enseignent le devoir. Je conviens que c'est sa première faute réelle envers moi depuis trois semaines, et que jamais ses bonnes dispositions n'avaient duré aussi longtemps; mais c'est précisément parce qu'elle peut être raisonnable et douce désormais avec un léger effort de volonté, que l'abandon de sa volonté à l'âge où elle arrive est plus fâcheux et moins tolérable.
Bonjour, chère Madame, je n'ai pas été vous dire tout cela parce que je ne veux pas la voir
qu'elle ne m'ait prouvé un repentir affectueux et désintéressé. Mille choses affectueuses à M. Bascans, et croyez-moi toute à vous de cœur.
George Sand.
Ci-joint un petit manteau pour Solange; faites la « monter à cheval » je vous prie! Ses accès d'humeur sont souvent l'indice d'un sang mal équilibré, mais ce n'est pas une raison pour les tolérer, car sa volonté est forte pour les combattre.
A Madame Bascans.
Chère Madame, voulez-vous bien remettre Solange à MmeMarliani, qui doit me l'expédier par une subite occasion. Le retour de Mme Viardot se trouve retardé, et malgré ma bonne volonté de laisser travailler Solange le plus longtemps possible, je suis forcée de profiter de l'occasion qui se présente. Serez-vous assez bonne pour veiller un peu à ce qu'elle emporte les livres que M. Bascans lui a recommandé de continuer? Je n'ai pas de Dante traduit ici ; il faudra peut-être aussi que vous pensiez pour elle au paquet de chemises, bas, jupons etc., car elle pensera à tout, hormis au nécessaire. J'espère que mon homme d'affaires a soldé exactement mon compte avec vous. Je vous ramènerai Solange dans deux mois.
J'espère que vos chères enfants vont bien, et que M. Bascans se trouvera bien de sa tournée méridionale.
A vous de cœur.
George Sand.
A Madame Bascans.
Solange me dit. chère Madame, que vous viendrez me voir ce soir. Je suis forcée de sortir ; plus je me prépare à mon voyage et plus, je crois, m'arrivent d'occupations imprévues. Si vous persistez dans la bonne idée de me venir voir, je vous en serais bien reconnaissante, car le voyage de Chaillot me prendrait encore du temps, et je suis accablé de fatigue. Je serai chez moi demain toute la journée et le soir aussi; soyez donc bonne et venez me voir, vous me rendrez service. A vous de cœur.
George Sand.
A Madame Bascans ,
Chère Madame, je viens vous demander une grâce que j'aurais voulu aller solliciter moi-même c'est de laisser Mc Julie venir faire les Rois avec nous, et ensuite voir Macbeth avec nous aussi. C'est une si grande joie pour Solange de rêver à cela depuis hier soir, que nous aurons tous beaucoup de chagrin si vous ne le permettez pas. Je
ne puis sortir malheureusement, mais je vous assure que mon fils, en accompagnant ces demoiselles en voiture sera un mentor aussi respectable, et surtout aussi respectueux que vous pouvez le désirer. Nous sommes habitués, ici dans la famille, à lui faire escorter nièces et cousines, et nous aimerions à regarder Mlle Julie comme de la famille. Comme il sera bien tard pour vous la reconduire ce soir, Solange propose de la faire coucher dans sa chambre et de vous la reconduire demain matin avec sa bonne. Tout cela sera-t-il agréé? J'espère que vous avez confiance dans le soin que je prendrai de nos deux enfants; elles ne me quitteront pas un instant. Permettez, je vous en prie, vous serez tout à fait bénie.
A vous de cœur. George Saxd.
A Madame Bascans.
Chère Madame, Solange n'est pas bien portante elle a eu cette nuit une éruption assez forte à la peau et de la fièvre; le mal de gorge et le mal de tète ont diminué. Ne soyez pas étonnée si elle ne rentre pas cette semaine.
J'espère que votre petite va mieux, et que M. Bascans brave ce temps malsain, qui, je crois, contribue bien à tous nos dérangements.
Toute à vous. George Saxd.
A Madame Base ans.
Chère Madame, je vous redemanderai Solange aujourd'hui à 4 heures. Je n'ai pas de temps et pas d'yeux pour vous écrire tout ce que j'ai à vous dire, mais j'irai vous voir et causer avec vous. En attendant, ne croyez rien qui ne soit de ma part affection, estime et satisfaction. Je devais reprendre ma fille aux vacances comme vous savez : le précepteur sur lequel je ne comptais que pour cette époque, arrive plus tôt, et je ne puis me décider à me séparer encore une fois de l'enfant quand je peux la reprendre maintenant. Mais le précepteur ne rendra pas inutiles les soins de M. Bascans. Je vous expliquerai cela, et en attendant que nous partions, dans une quinzaine, je prie M. Bascans de venir lui donner leçon deux fois par semaine chez moi. Qu'il veuille donc bien donner de l'ouvrage à Solange et prendre jour avec elle, ou plutôt qu'il m'écrive cela, afin de n'avoir pas à lui expliquer son départ, s'il ne lui en a pas encore parlé.
Je m'occupe de vous avoir deux pensionnaires; je ne sais pas si je réussirai, et je voudrais vous parler de cela. Si vous ou M. Bascans pouviez me venir voir demain de 4 à 6. cela me ferait bien plaisir, car je doute que je puisse sortir ce jour-là. A vous de cœur.
George S and.
A Madame Bascans.
Chère Madame, les mêmes raisons qui me font désirer que Solange ne joue pas devant quelques personnes réunies, me font penser qu'elle sera encore mieux auprès de moi qu'à cette petite réunion où elle n'est plus nécessaire, et où son absence ne peut laisser aucun vide. J'ai peu de temps à passer à Paris, et je voudrais bien mettre à profit les heures où elle n'est pas retenue auprès de vous par le travail. Si cela ne vous contrarie pas, envoyez-la moi donc mercredi matin.
A vous de cœur, et mille choses affectueuses à M. Bascans.
George S and.
A Madame Bascans.
Chère Madame, Solange est malade. Elle a eu la fièvre cette nuit, un gros mal de tète, et ce matin la gorge prise à ne pouvoir parler. Je sais bien que ce ne sera rien, mais elle a besoin de repos et de sommeil aujourd'hui et demain probablement.
Toute à vous.
George Saxd.
A Madame Bascans.
Chère Madame, voulez-vous permettre à Maurice d'emmener sa sœur jusqu'à vendredi soir ou
samedi matin? Je pars dimanche et ne veux pas qu'elle me voie faire mes derniers apprêts de départ, le crève-cœur serait trop direct. Je vous la reconduirai ou je vous irai voir samedi pour vous faire mes adieux.
A vous de cœur.
George S and.
A Madame Base ans.
Chère Madame, Solange a fait un mensonge ce matin pour rester à la maison. Je la vois très bien portante, et vous l'envoie. Je crois qu'elle n'a pas fait son devoir. Je vous prie de la garder ce soir pour lui apprendre à vivre. Je vous demanderai de ne pas lui donner de devoirs dans des livres qu'elle n'a pas, avant que j'aie eu le temps de me les procurer. Je ne puis les avoir du soir au matin comme elle me les demande, et elle en prend sujet de ne pas faire sa tâche. Ecrivez-moi un mot quand vous voudrez que je lui procure un ouvrage. Elle l'aura, non pour la leçon suivante, mais pour celle d'après.
Mille compliments dévoués.
George S and.
La lettre suivante est de l'année qui a suivi celle où Solange fitsa première communion. M-" Sand y développe, avec une insistance
plus vive encore, que dans une autre lettre du même genre, que nous avons citée plus haut, ses idées et ses opinions en matière
religieuse
A Monsieur Bascans.
Mon cher monsieur Bascans, nous voici dans la semaine Sainte. L'année dernière, je n'ai pas été fâchée que Solange vit le spectacle du culte catholique; mais maintenant que la pièce est jouée pour elle, je ne vois pas de nécessité, et je trouverais même beaucoup d'inconvénients, à ce qu'elle en suivit davantage les représentations. Il ne me convient pas qu'elle s'habitue à l'hypocrisie des génuflexions et des signes de croix, ni à l'adoration de l'idole sous laquelle on déshonore la sainte figure du Christ.
Solange est bien plus sceptique que je ne le voudrais. Je crois donc que la vue de toutes ces cérémonies, dont le sens primitif est perdu, et qu'aucun prêtre orthodoxe de nos jours ne saurait lui expliquer dignement, est d'un mauvais effet sur elle. Je craindrais que cette vue ne détruisît à jamais en elle le germe d'enthousiasme que j'ai tâché d'y mettre pour la mission et la parole de Jésus, si singulièrement expliquée dans les églises. Je vous prie donc de la tenir à la mai-
son pendant toutes ces dévotions, je ne veux pas qu'on lui mette de la cendre au front, ni qu'on lui fasse baiser des images. Je ne l'ai pas élevée pour l'idolâtrie, et si elle est destinée un jour à faire quelque emploi de son intelligence, ce sera probablement pour travailler, selon la mesure de ses forces, à la destruction de l'idolâtrie. Vous m'obligerez même beaucoup, désormais, de lui supprimer entièrement la messe comme un temps fort mal employé, puisqu'elle n'y songe qu'à railler la dévotion d'autrui.
Cependant, s'il entrait dans vos vues, comme je vous l'avais demandé l'année dernière, de lui expliquer la philosophie du Christ, de l'attendrir au récit de ce beau poème de la vie et de la mort de l'homme divin, de lui présenter l'Evangile comme la doctrine de l'égalité, enfin de commenter avec elle ces évangiles si scandaleusement altérés dans les traductions catholiques, et si admirablement réhabilités dans le Livre de V humanité de Pierre Leroux, ce serait là pour elle la véritable instruction religieuse dont je désirerais qu'elle profitât durant la Semaine Sainte, et tous les jours de sa vie. Mais cette instruction ne peut lui venir que de vous, non des € comédiens sacrés >•. iunctos samionès, comme disaient les Hussites...
Tout à vous de cœur. George Sand.
Solange Sand quitta le pensionnat de Mme Bascans avant d'y avoir complètement achevé son éducation (i). Mme Sand la reprit d'abord chez elle, puis la maria au sculpteur Auguste Clésinger. Il avait quatorze ans de plus qu'elle; c'était un artiste de grand talent mais il était dissipateur, brutal,, grossier de gestes et de langage^ et d'existence par trop bohème; en somme bien peu fait pour le mariage (2).
Et, cependant — c'est Mme Sand qui l'écrit — ce fut un mariage d'inclination :
Notre enragé sculpteur est ici. L'idylle fleurit à la Châtre ; la « grande princesse » s'est humanisée jusqu'à dire oui. Vous aviez été plus clair-
(1) C'est alors que Mme Sand écrivit son joli roman le Meunier <T Angibault qu'elle dédia à sa fille avec cette épigraphe :
A Solange ***.
« Mon enfant, cherchons ensemble ».
(2) Arsène Houssaye, qui l'a beaucoup connu, nous donne en trois lignes, au troisième volume de ses intéressantes Confessions, page 241, le portrait suivant de Clésinger :
« Un Monsieur bruyant et désordonné, un ci-devant
cuirassier devenu un grand sculpteur, se conduisant partout comme au café du régiment et à l'atelier. »
voyant que moi, elle avait ce oui dans le cœur depuis longtemps et ne voulait pas le dire si tôt, voilà tout. Ils paraissaient enchantés tous les deux; je le suis aussi par conséquent.
Et dans unelettre, encore inédite, adressée à la princesse Galitzin (i), elle parle, comme suit, de son futur gendre.
Clésinger fera la gloire de sa femme et la mienne; il gravera ses titres sur du marbre et sur du bronze, et cela dure autant que les plus vieux parchemins. Qui le sait mieux que T*ous, qui avez toujours mis le cœur et l'esprit avant tout? Nous ne comprenons rien aux idées de sang et de naissance ; nous n'y croyons pas. Xous voyons le génie descendre du ciel où il plaît 'à Dieu de le départir, et nous ne trouvons à aucune page de l'Evangile le précepte des distinctions sociales, tout au contraire !
J'ai sous les yeux les deux lettres de faire part de ce mariage (2), qui lut, à tous les
(1) Mme Sand a entretenu, pendant de longues années, une correspondance suivie avec la famille princière Galitzin. Cette importante correspondance est toujours demeurée inédite.
(a) L'adresse de l'exemplaire de ce faire part, ici reproduit, et que je possède, est de la main même de Mffie Sand.
points de vue, disproportionné. Je les cite pour la bizarrerie de leur rédaction :
Mansteiir et Madame Bascans,
rue de Çhaillot, 70, Paris.
Madame George Sand a l'honneur de vous faire part du mariage de Mademoiselle Solange Sand, sa fille, avec Monsieur Clésinger.
Nohant, 20 mai 1847.
Monsieur Clésinger a l'honneur de vous faire part de son mariage avec Mademoiselle Solange Sand.
Nohantj 20 mai 1847.
Ainsi bien que le mari de Mrac Sand fût encore vivant — il n'est mort qu'en 1873 — non seulement son nom ne figurait pas sur la lettre de faire part, comme père de son enfant, mais encore sa fille n'y était pas désignée sous son nom véritable et légal, mais seulement sous le pseudonyme littéraire que sa mère avait illustré.
Clésinger ne semble pas avoir protesté contre cet étrange manquement aux conve-
nances; M. Dudevant lui-même, bien qu'il eût dédaigneusement, dès le premier jour, qualifié son futur gendre de simple « tailleur de pierres », ne paraît pas avoir été autrement froissé du procédé, puisqu'il accepta de venir en personne aux cérémonies et aux fêtes du mariage à Nohant, où Mme Sand et lui se traitèrent même avec une affectueuse familiarité. Ces deux « séparés » se donnèrent mutuellement leurs petits noms. Mme Sand disait « Casimir » à son mari, et ce dernier l'appelait tendrement « Aurore », spectacle attendrissant d'un rapprochement imprévu — mais qui ne devait durer qu'un jour.
Cependant, ce mariage, bien que contracté avec le bon vouloir et l'affection apparente ou sincère des deux époux, ne devait pas être longtemps heureux. C'est d'abord M:ne Sand qui,, pour des questions d'intérêt, se sépara de son gendre, et se brouilla finalement avec lui. Sa fille subit le contre-coup de cette situation, et elle s'en explique, avec une douloureuse émotion, dans la lettre qui suit :
A Madame Base ans.
Guillery, près Xérac, le 19.
Chère Madame,
Vous auriez dû recevoir une lettre de moi datée de La Châtre, mais nous sommes partis si vite que je n'ai pas encore eu un instant à moi : voici le premier moment que j'ai de libre.
Je ne saurais trop vous remercier, excellente et chère madame, d'avoir écrit à ma mère. J'ai compris de suite qu'elle avait reçu votre lettre, car elle m'a fait demander chez Mme Duvernet. Ce début m'avait remplie de joie et de confiance. Malheureusement l'entrevue n'a pas été telle que je la souhaitais et que je l'espérais. J'ai trouvé ma mère très changée, pâle et maigrie, et j'ai bien vu tout de suite, à son humeur, que je n'avais rien à attendre d'elle. Elle ne m'a parlé que d'affaires d'argent, comme si c'était la conversation qui aurait dû avoir lieu entre nous ce jour-là. Vous penserez sans doute que mon mari aurait pu m'accompagner, mais avant que je lui aie parlé de lui, elle m'a signifié qu'elle ne voulait pas le voir, que c'était chose inutile à lui demander.
Le lendemain, j'ai été lui dire adieu; elle ne m'a encore parlé que d'affaires, et m'a laissée par-
tir sans un mot de tendresse. J'ai quitté La Châtre plus triste et plus peinée que si je n'avais pas vu ma mère. J'aimerais mieux la croire irritée, que de la voir pour moi si calme, si froide et si indifférente. Et cependant ce serait pour mon cœur une bien grande consolation que de recevoir directement de ses nouvelles !
Il y a des personnes qui disent m'aimer beaucoup et qui ont sur ma mère l'influence que donne une longue intimité. Et pourtant, pas une de celles-là ne m'a offert de lui écrire pour tenter de la rapprocher de moi. Dans ce monde, on croit beaucoup aux gens qui parlent bien, qui vous plaignent, et vous consolent avec de belles phrases. Dans les moments difficiles, on est tout étonné de se voir abandonné par ceux-là mêmes qui vous avaient fait les plus chaudes protestations.
D'ailleurs, ma mère, après que je l'ai eu quittée, avait montré tout de suite le peu de cas qu'elle faisait de mon souvenir. Quand je suis revenue chez elle, quelque temps après mon mariage, ma chambre de jeune fille où j'avais laissé mon lit, mes meubles, et beaucoup d'objets particuliers et intimes, avait déjà changé de destination. Au lieu du lit et des meubles, j'ai trouvé un théâtre, des décors et des costumes. On avait probablepris cette pièce parce qu'elle est grande et commode. .Mais vous ne sauriez croire, chère
madame, combien ce fait insignifiant m'a serré le cœur au premier moment. Me voici maintenant chez mon père; il se montre très bon pour moi, plus même que je ne m'y attendais; car sous le rapport de la tendresse, il ne m'a pas encore beaucoup gâtée. Il est vrai qu'il ne me connaissait pas du tout. Il paraît enchanté de m'avoir près de lui ; enfin il se montre « père » aussi bien et autant qu'il peut le faire. Mais j'ai vécu trop longtemps loin de lui, sans qu'il m'ait suffisamment connue enfant, pour qu'il ait gardé pour moi dans son cœur la même impression affectueuse que j'y aurais pu laisser, s'il m'avait vue grandir auprès de lui. Ainsi placée entre l'indifférence de ma mère et la froide correction de mon père, il n'y a pas pour eux, dans mon affection, la grande place qu'ils devraient y occuper tous les deux.
Quant à vous, chère madame, je voudrais avoir l'occasion de vous prouver combien je vous aime, et combien je vous suis reconnaissante de ce que vous faites pour moi depuis si longtemps. Je pense aller vous le répéter bientôt de vive voix. En attendant, dites bien à M. Bascans que j'espère qu'il se porte bien et que je voudrais pouvoir lui envoyer le beau temps et le soleil si chaud qu'il fait à Guillery. Je crains bien que ce soit là le seul bon souvenir que je rapporterai
de cette visite que le devoir m'imposait, et que cependant je ne regrette pas d'avoir faite...
Solange Clésinger.
Toutefois, moins d'un an après le mariage, au lendemain même de la révolution de février, une petite fille vint au monde. Clésinger et sa femme annoncent ce grand événement à Mme Bascans, sur la même lettre; les deux premières pages sont écrites à l'encre par Clésinger, la troisième page l'est au crayon par Solange, encore dans son lit. Et voyez en quels termes absolument tendres Clésinger parle alors de sa « tant aimée » Solange :
^4 Madame Bascans,
Guillery, 29 février 1848.
Bien chère Madame, Je m'empresse de vous donner des nouvelles de ma tant aimée Solange; à mon anivée, elle allait vous écrire, lorsque hier, dans la nuit, les premières douleurs de l'enfantement l'ont surprise. Enfin, à 5 heures moins un quart de l'après-midi, j'étais père d'une ravissante petite fille, toute l'image de sa mère. Ma tant aimée Solange se
porte à merveille; elle a eu bien du courage, car elle a souffert douze heures horriblement. Elle me charge de vous faire part de ses compliments et de ses affections les plus intimes et de vous prier de penser quelquefois à elle.
Que de choses, je vous prie, chère madame, de dire à M. Bascans; combien je regrette de ne pas urètre trouvé à Paris pour les événements si heureux qui viennent de se passer (i); j'aurais pu être utile, mais le devoir m'appelait ici; maintenant que ma chère Solange va bien, je vais retourner à Paris, veiller à la destinée de cette chère enfant qui vient de naître républicaine, veiller aux droits de tous et aux miens, enfin me conduire en vrai citoyen.
Adieu, madame Bascans; aussitôt mon arrivée j'irai vous voir, et dire une infinité de choses à M. Bascans.
Agréez, Madame, l'assurance de toute ma considération.
Votre très humble serviteur.
A. Clésinger.
Faites part, je vous prie, à M. Chopin et à Mlle de Rosière, de l'heureux événement qui remplit ma chère femme d'une joie bien douce, au milieu des chagrins de la vie.
(i) La Révolution de février 1848.
.4 Madame B ascaris.
29 février.
Chère Madame, J'allais vous répondre pour vous remercier de votre excellente lettre, lorsque j'ai été interrompue par de terribles souffrances; mais j'en ai été bien récompensée par la venue de la plus jolie petite fille qu'on puisse voir. Elle va parfaitement et moi aussi. Cependant, malgré toute ma vaillance, je n'ai guère que la force de vous embrasser, et de vous prier de ne pas m'oublier auprès de M. Bascans.
Solange Clésinger.
Mais hélas! quelques jours après l'envoi de cette lettre, si remplie de l'expression du bonheur le plus légitime et le plus doux, le pauvre petitnouveau-né expirait. Solange était encore chez son père, où elle avait fait ses couches, et son mari était reparti pour Paris. Elle écrit alors à M""*3 Bascans la lettre désolée que voici :
A Madame Bascans.
Guillery, le 7 mars 1848.
Quand le malheur s'acharne après quelqu'un,
il le poursuit jusqu'à la dernière extrémité. Je croyais avoir beaucoup souffert. En me voyant mère d'une jolie petite fille, je croyais mon temps d'épreuves fini. J'étais si heureuse, il y a huit jours, entre mon mari et mon enfant ! Aujourd'hui, mon mari est à Paris, et l'on enterre ce soir ma pauvre petite fille. Ainsi, je n'ai senti la douceur d'être mère que pour connaître la plus amère et la plus cruelle de toutes les douleurs ! J'ai entendu ses plaintes d'agonie et je n'ai pu la sauver ! Ah ! madame, il n'est pas de torture plus affreuse que celle-là. Ma fille était venue six semaines trop tôt; les soucis et les chagrins avaient trop hâté sa naissance. Cependant elle était si jolie, si bien constituée, que j'espérais la sauver. Mon mari, pressé par les affaires, m'a quittée au moment où elle donnait le plus d'espoir. Le lendemain, elle mourait dans mes bras, car on n'a pu me l'enlever qu'au dernier moment. Et c'est moi qui ait fait partir Clésinger ! Il le fallait, il allait sauver l'honneur. Me voilà seule, toute seule, étendue sur mon lit de douleur. Ma mère est à Nohant, qui marie sa fille adoptive. Mon père est bien peiné aussi, il me donne toutes les consolations qu'il peut; mais je n'ai pas été élevée par lui, et il n'existe pas entre nous cette sympathie de cœur qui fait tant de bien dans les moments de grande douleur. Ma petite Luce est un ange
de dévouement et d'affection. Elle a voulu absolument écrire à ma mère pour l'engager à venir près de moi. Prière inutile qui m'occasionnera un nouveau chagrin quand je saurai qu'elle a été vaine.
Je viens d'écrire à mon mari pour qu'il reste à Paris. Il m'a fallu un courage au-dessus de mes forces. J'appelle à mon aide tout ce que j'ai de raison, et je prie Dieu de mettre un terme à mes malheurs. Mais mon esprit se ressent trop de ma faiblesse physique; j'ai peur que mes forces ne m'abandonnent.
J'apprends hier soir que mon hôtel de Xarbonne [i] a été saisi par les créanciers de ma mère. Mais que m'importent les affaires d'argent, quand j'ai perdu ma petite fille ! Venez à mon aide, chère Madame, écrivez-moi, vous si sage et si, bonne, donnez-moi la force de supporter tant d'épreuves. Mon pauvre mari a bien besoin, lui aussi, de consolations; je suis à peine capable de lui en donner.
Xe m'oubliez pas, chère Madame, j'ai tant besoin d'une parole d'amitié et de consolation.
Je vous embrasse comme je vous aime.
Solange Clèsinger.
i Si Henri IV à Paris. Il a depuis été transformé
en maison de rapport.
Mme Bascans lui répond aussitôt en l'invitant à venir chercher des consolations auprès d'elle. Et constatons, à ce propos, que cette femme d'élite, cette maîtresse de pension, qui avait vu passer dans sa grande maison tant d'enfants et tant de familles, avait conservé avec toutes les plus affectueuses et même les plus tendres relations. Elle continuait à suivre dans la vie ses anciennes élèves, les aidant à se marier, à s'établir; beaucoup même, parmi elles, n'ont pas eu seulement, à certains moments critiques de leur existence, recours à son expérience et à ses conseils, mais aussi à sa bourse.
A l'invitation de cette véritable seconde mère, plus mère, à coup sûr, dans le sens étroit du mot, et dans cette circonstance, que la mère véritable, Solange répond à son tour par la lettre suivante :
A Madame Bascans.
Guillery, vendredi 17.
Que vous êtes bonne, excellente et chère Madame; comment voulez-vous que je n'accepte
pas avec reconnaissance? Vous m'offrez d'aller près de vous, de vous voir tous les jours, et vous pensez que j'hésiterai un instant. Oh non ! je vais partir aussitôt que ma santé le permettra. C'est ma santé, et non mon médecin que je consulte. Dans les grandes occasions, j'aime toujours mieux m'en rapporter à moi. D'ailleurs, je suis dans une position toute exceptionnelle : je me porte parfaitement malgré tous mes chagrins; je me lève et me promène depuis douze jours ; enfin j'espère, dans une semaine, être près de vous et revoir Clésinger.
Je suis tout heureuse qu'il me rappelle enfin de mon exil; je l'ai supporté très patiemment, mais je commence à être dévorée d'ennuis et d'inquiétudes. Etre à 200 lieues l'un de l'autre, quand on s'aime comme nous nous aimons, c'est terrible. Je n'aurais pas accepté une aussi rude épreuve si j'avais su ce qui en était. Mais tout est oublié, je vais le revoir, et je ne pense plus qu'à l'instant de notre réunion. Le bonheur de retrouver mon mari et une amie telle que vous, va succéder à mon exil et à ma solitude de Guillery. Vraiment, je crois que je vais être encore heureuse, il y a bien longtemps que cela ne m'était arrivé. J'ai presque oublié ce qu'on éprouve quand on est heureux. Rousseau ne dit-il pas qu'on est heureux quand on croit l'être? Il y a longtemps que
j'ai perdu cette douce croyance, mais je ne désespère pas de la retrouver bientôt.
Clésinger m'a dit son succès de l'Hôtel de Ville. Tout cela ne m'enthousiasme pas autant que lui, car cela ne prouve pas grand'chose. Malheureusement le peuple de France est très inconstant, de plus il est fort peu artiste; le peuple de Paris l'est encore moins. Et puis, il y a une « vile » mais triste vérité à dire : mieux vaudrait à Clésinger, en ce moment, une bourse bien garnie dans la poche qu'une couronne de lauriers sur la tète. Moins de gloire et plus d'argent ! C'est désagréable et vilain à dire, mais c'est malheureusement vrai.
J'ai reçu deux lettres de ma mère, l'une de félicitations, l'autre de condoléance. Je savais bien qu'elle se bornerait à écrire. Cependant ses lettres sont « assez » affectueuses; elle m'engage à aller à Paris où elle va retourner, et elle me dit qu'elle pourra être utile à mon mari.
Mon amitié sincère et reconnaissante à M. Bascans. Dites-lui que j'ai reçu des leçons d'un maître moins indulgent que lui, quoiqu'il ne le fût pas beaucoup, car « malheur » est dur et impitoyable !
Embrassez pour moi vos deux enfants: donnezleur de ma part le baiser d'une pauvre mère qui a perdu sa fille. Que vous êtes heureuse de les avoir gardées et de les voir grandir sous vos yeux.
Elles aussi sont bien heureuses de vous avoir auprès d'elles; et ce bonheur elles ne le comprennent pas encore.
A vous, bien chère Madame, toute ma reconnaissance et tout mon dévouement.
Solange Clésixger.
L'année suivante, Solange est de nouveau enceinte, et à l'occasion de la naissance d'un second enfant, elle écrit à Mme Bascans deux lettres également intéressantes.
A Madame Bascans.
28 janvier 1849.
Il y a bien longtemps, chère Madame, que je veux vous écrire, et je vous assure que la paresse que vous me connaissez n'est pas le véritable motif de mon silence. La seule cause, c'est que j'ai été horriblement tourmentée et ennuyée tous ces temps-ci. J'avais à me plaindre de tout le monde et de toutes choses, et j'en avais la tête tellement hébétée qu'il m'aurai! été impossible de ne pas en parler. J'ai mieux aimé faire comme les chiens et les paysans qui sont honteux et se cachent quand ils sont malades.
Il ne faut rien moins que le départ de mon mari pour me décider à venir vous ennuyer, et
non seulement vous ennuyer mais encore à vous faire une demande. C'est une véritable grâce que je vous prie de m'accorder. Je ne vous ferai pas Ténumération de tous mes chagrins pour vous décider; je veux tenir cette faveur uniquement de votre affection. Dans tout cela je suis si maladroite et si gauche que je ne vous dis pas où j'en veux venir.
Par où commencerai-je, et comment à ma bouche Prêterais-je un discours qui vous plaise et vous touche?
Le plus simple, je crois, est de vous poser brusquement la question. Voulez-vous servir de marraine à un enfant, qui verra le jour dans quelques mois, et qui vivra, je l'espère ? Vous ne sauriez croire la peine que vous me feriez en me refusant, et je vous assure que je n'ai pas besoin d'un chagrin de plus. J'ai en vous une confiance sans bornes, et si malheureusement je venais à manquer à mon enfant, je mourrais au moins tranquille en vous sachant là pour veiller sur elle et conduire ses premières années. N'est-ce pas, chère madame, que vous acceptez?
J'ai vu que M. Bascans avait été malade, mais que depuis il allait mieux; j'espère que maintetenant il se porte tout à fait bien. J'embrasse ici Zizette et Emma, mais je renonce à vous dire, sur ce morceau de papier, tout ce que j'ai pour vous d'affection et de reconnaissance. Mon mari vous
dira, de ma part, tout ce que le cœur voudrait dire et que la plume ne pourra jamais rendre.
Solange.
Mme Bascans ayant répondu qu'elle acceptait d'être la marraine de l'enfant encore à naître, Solange lui adresse la lettre de remerciements suivante, où l'on trouve de bien curieux détails sur les relations qui existaient à cette époque entre elle et ses parents :
A Madame Bascans.
Guillery, le 28 mars 1849.
Chère Madame, Je me sens si coupable et j'ai tellement honte de ma paresse que je n'ose plus me présenter devant vous. Hier, en relisant votre bonne lettre, et en regardant sa date — 2 février — j'ai été effrayée de la rapidité avec laquelle le temps s'envole. Voici déjà deux mois que tous les matins je veux vous écrire, pour vous remercier, et que je ne l'ai pas encore fait. C'est vraiment une honte que cette apathie; c'est plus que de la paresse, c'est de la maladie, c'est de la léthargie ! Je m'ennuie tellement que j'en tombe dans l'abrutissement et l'imbécilité. Mon mari vient
encore d'être obligé de me quitter, ce qui est pour moi un surcroît de déplaisir. Si j'avais le talent de George Sand je pourrais commencer toutes mes lettres comme J.-J. Rousseau : « Malheureux humains que nous sommes ! » Mais je ne suis pas George Sand, il y aurait une horrible affectation de ma part à vouloir singer Jean-Jacques. Et puis à quoi bon toujours se plaindre ? Cela devient d'une monotonie insupportable. Tout cela pour vous dire que ma paresse est indépendante de ma volonté et que je ne suis pas aussi coupable que j'en ai l'air.
Maintenant laissez-moi vous remercier, pour moi d'abord, et ensuite pour votre futur filleul, en attendant qu'il puisse le faire lui-même. Laissezmoi vous dire aussi combien votre lettre m'a fait de plaisir et de bien. Soyez bien persuadée que je sens tout le prix d'une amitié comme la vôtre, et que, si je ne sais pas vous exprimer suffisamment ma reconnaissance, je sais au moins vous aimer comme vous méritez de l'être. J'ai en vous la confiance qu'une fille a pour sa mère, et que je ne puis malheureusement avoir pour la mienne. Je vous parle de George Sand, parce que j'apprends souvent des détails sur Mine Sand. Mais quant à ma mère, c'est absolument comme si je n'en avais pas. Son attention pour moi se manifeste toujours d'une façon si peu agréable, que j'en suis à sou-
haiter qu'elle ne s'occupe pas de moi. Je n'ai pas de père non plus, car le mien a une affection si singulière et si égoïste qu'elle est absolument nulle. Il m'aime pour que je lui tienne compagnie, attendu que, ne sachant rien faire, il s'ennuie tout seul. Il me fait faire de bons dîners pour que je m'attache à sa maison, comme le ferait un chien qui hante le logis où il est bien nourri. Mais, quanta attendre de lui le plus petit sacrifice ou le moindre service, c'est complètement inutile. Il ne vit que pour lui et n'aime absolument que lui. Jl y a un tas de détails insignifiants par eux-mêmes, mais qui, je vous assure, me font beaucoup de peine, parce qu'ils dénotent pire encore que le manque d'affection.
Mon mari ira vous voir, et il vous dira probablement que, tout en ayant beaucoup de projets en l'air, nous n'en avons aucun d'arrêté. Nous sommes pris par les pattes comme des oiseaux au lacet. Ne pouvant parvenir à avoir la permission d'entrer en Russie, mon mari voudrait essayer de l'Angleterre, car Paris est mort pour les sculpteurs. Moi, j'attendrais patiemment ici jusqu'à ce que je puisse le rejoindre.
Vous m'avez dit, dans votre lettre, de vous écrire à tort à travers tout ce qui me passerait par la tête. Ilmesemble que je m'en acquitte assezbien, et que j'abuse même un peu de la permission.
Mais je n'ai guère de suites dans les idées, comment pourrais-je en avoir dans mes lettres? Il y a cependant une chose bien fixe dans ma pensée et solide dans mon cœur, c'est que je vous aime, et vous embrasse tout autant que je vous aime. Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de M. Bascans et embrassez pour moi Emilie et Emma.
Solange Clésinger.
Voici, maintenant, en quels termes elle annonce à Mmc Bascans la naissance de ce second enfant lequel ne devait, hélas ! vivre que quelques années de plus que le premier :
A Madame Bascans,
yo, rue de Chaillot, Paris.
Guillery, le lundi 14 mai 1849.
Chère Madame, Votre filleul s'est converti en une grosse fille d'une dimension énorme. Elle se porte à merveille, et, si elle ne vit pas, je ne sais pas quel enfant pourra vivre. Elle portera les noms de ses parents : Jeanne à cause de son père et de son parrain, Gabrielle à cause de moi et de ma bellemère, et Béatrice à causide vous, M,,e de Rosière m'ayant dit que vous aviez une prédilection pour ce prénom. C'est mon père qui est le parrain.
J'aurais désiré vous avertir plus tôt, mais j'étais si fatiguée, si rompue que toute ma bonne volonté m'a été inutile. J'espère que M. Bascans se porte mieux par ce beau temps, et que la campagne réussit toujours à votre chère Emilie. Je vous embrasse, comme je vous aime, très chère Madame, et je voudrais être près de vous pour vous raconter toute ma joie et tout mon bonheur.
A vous du fond du cœur.
Solange.
Cependant Mme Clésinger est toujours à Guillery, chez son père ; — toutes ses lettres de cette époque, datées de Guillery, portent le timbre du bureau de poste de Lavardac, — mais Clésinger est resté à Paris où ses artaires le retiennent. D'ailleurs la vie commune dans la capitale leur serait difficultueuse à tous deux; Clésinger gagne peu d'argent et le dissipe aussitôt; Solange trouve chez son père le vivre et le coucher, et c'est chez lui qu'elle passe en somme la majeure partie de son temps de mariage.
C'est pendant l'un de ses séjours à Paris que Clésinger adressa à M. et à M' " Bascans
les deux lettres suivantes, qui sont encore toutes remplies — bien qu'elles soient écrites à la veille de la rupture définitive, — de ses protestations d'amour pour sa « tant aimée Solange » :
A Monsieur Bascans.
Mercredi
Monsieur Bascans,
Vous devez m'accuser d'une bien grande paresse et d'un manque de savoir-vivre unique. Mais non, ni l'un, ni l'autre. A peine suis-jeà Paris que les travaux et les affaires prennent tout mon temps. Voilà dix jours que je suis revenu, et je n'ai pu voir personne, pas même le cher Chopin. Enfin voilà mon exposition finie. J'ai travaillé tous les jours et toutes les nuits afin d'arriver. Je vous écris ces deux mots pour savoir à quelle heure et quel jour je pourrai aller vous trouver, car j'ai bien des choses à vous dire de la part de ma bien-aimée Solange. J'irai ce soir ou demain soir, sur les 5 heures. C'est si loin et je suis si pressé.
Agréez, Monsieur Bascans, l'assurance de ma haute considération, et veuillez présenter mes hommages à Mme Bascans et à Mlle de Rosière.
A. Clésinger.
A Madame Bascans.
Jeudi.
C'est avec bien de la peine que je suis obligé de quitter Paris sans avoir pu aller, même une minute, vous voir. Ma vie. pendant ces seize jours, a été bien affreuse; inquiet de la santé de ma tant aimée Solange, aux prises avec l'horreur d'un avenir incertain, et d'un travail opiniâtre, j'ai bien souffert. Mais enfin, comme vous me le faites espérer dans votre bonne lettre, je réussirai. Tous mes marbres sont partis hier pour l'Exposition; j'espère un succès plus grand que l'année dernière; il sera plus mérité, j'ai tant travaillé !...
Une bonne lettre de ma bien-aimée m'est arrivée ce matin : elle va un peu mieux et m'attend avec la plus vive impatience. Moi, je pars demain tout fiévreux et tout malade; mais j'ai foi et espérance en mon étoile qui ne m'a jamais manqué !
Je regrette de ne pouvoir aller même demain à Chaillot, j'ai tant à faire; il faut que je règle les ouvriers fin du mois, tous mes comptes ennuyeux, et que cependant on ne peut éviter.
Agréez, Madame, l'assurance de tout mon dévouement, et crovez à toute ma reconnaissance. Bien des choses à M. Bascans ainsi qu'à M,,e de Rosière, et à M. Chopin.
Votre très humble serviteur.
A. Clésinger.
Maintenant, — et pour plusieurs années — la correspondance de Mme Clésinger, ou à propos d'elle, cesse avec Mme Bascans. Les difficultés, nées surtout du manque de ressources du ménage, et de la vie plus que débraillée de Clésinger, s'accentuent de plus en plus; les deux époux vivent, le plus souvent séparés : Clésinger court de son côté, dissipant le peu qu'il gagne, au milieu de sociétés de hasard; sa femme, qu'un mari de vie honorable et digne aurait certainement toujours retenue dans le devoir, ne tarde pas à entrer elle-même dans une voie contraire. La rupture entre eux devient bientôt complète; Solange le proclame ellemême, et comme sa mère cherche à lui faire à ce sujet des représentations, cependant si peu en rapport avec ses propres exemples, ou avec la morale de certains de ses livres, elle se sépare également d'elle, et cela définitivement.
Le bruit se répand alors d'une liaison de Mme Clésinger avec le neveu d'un célèbre poète italien. Clésinger en surprend bientôt
le secret. Un soir, il pénètre violemment dans la chambre de sa femme ; une scène épouvantable a lieu, au cours de laquelle le mari, justement irrité, saisit toute une correspondance accusatrice, et la livre à son avocat en vue d'une instance à suivre :
A Monsieur X
Avocat à Parts.
4 mai 1854.
Monsieur,
Je vous envoie une liasse de lettres de M
que j'ai trouvées hier soir chez Mme Solange Clésinger.
A. Clésinger.
Que faut-il faire? j'ai eu le courage de ne pas la tuer.
Clésinger adressait, quelques jours après, à ce même avocat un billet où il est cette fois question de sa fille dont le sort va devenir désormais bien incertain et surtout bien
ballotté :
Monsieur et cher conseil, Je vous ai dit à la hâte ce qui m'est arrivé. Je
vous prie de faire immédiatement tout ce qui est convenu entre nous. Le plus pressé pour moi est de pourvoir au sort de ma fille; j'y vais, et je reviens.
Votre tout dévoué,
A. Clésinger.
2, rue Moncey, à Besançon.
En effet, la pauvre petite fille de Clésinger passe alors un peu de mains en mains, souvent sans que chacun sache bien exactement où elle se trouve ; confiée tantôt à Mme Bascans, sa marraine, tantôt à sa grand'mère, reprise ensuite par son père, puis finalement placée par lui dans un pensionnat qui ne fut, malheureusement pas pour l'enfant, celui où avait été élevée sa mère.
Voici diverses lettres de Mme Sand, qui ont trait à toutes ces difficultés :
A Monsieur Bascans.
8 mai 1854.
Cher Monsieur Bascans, Mon gendre est venu hier chercher chez moi sa fille qu'il m'avait confiée lui-même, et pour
des raisons qu'il vous aura exposées, s'il y a eu lieu, raisons que je n'apprécie pas ici, il m'a dit vouloir la garder à Paris quelques jours. Je n'ai pu m'opposer à ce déplacement, dont je ne voyais pas l'urgence, et la seule chose qui m'ait rassurée sur les soins dont l'enfant devait être l'objet, au moral et au physique, c'est qu'il m'a donné sa parole d'honneur de vous la confier dès le jour de son arrivée à Paris, c'est-à-dire le 7 mai. Je viens vous prier de me dire si la chose est certaine, si ma pauvre Xini est près de sa marraine, M"* Bascans, et si elle est bien portante...
Comme je n'ai pu obtenir de savoir quel serait l'asile de ma petite fille, à moins de donner ma parole de ne pas le dire, je suis résolue à tenir ma parole comme vous pouvez croire. Vous pouvez donc, si une parole semblable vous lie, vous fier à moi. Je compte sur votre caractère et sur votre cœur pour ne pas me laisser en proie à de poignantes inquiétudes.
George S and.
Nohant-La-Châtre (Indre).
A Madame Bascans.
1? mai 1854.
Chère Madame, Soyez assez bonne pour remettre cette lettre à
Solange, et pour la brûler quand elle l'aura lue chez vous.
Merci mille fois pour vos preuves d'amitié, mon triste cœur y est bien sensible. Je n'écrirai plus rien à Solange que d'insignifiant; vous en comprenez la raison. Je vous demande donc, pour cette seule fois encore, d'être l'intermédiaire de ces courtes explications, qui ne sont utiles d'ailleurs qu'à l'acquit de ma conscience; quant à ma petite fille, si on vous la ramène, prenez-là sans hésitation. En ce qui me concerne j'approuve d'avance tout ce que vous ferez. Faites que Solange y mette la même abnégation et la même confiance.
Mille compliments affectueux à M. Bascans, et à vous de cœur.
George S and.
Au cas où vous auriez besoin de l'adresse de Clésinger, c'est rue de l'Université 182, qu'il me l'a donnée.
A Madame Bascans.
25 mai 1854.
Merci, chère Madame, pour les nouvelles que vous me transmettez. Je suis toujours sans savoir ce que Clésinger compte faire, mais je crois qu'il
me ramènera Nini, puisqu'il ne l'a pas mise à Besançon. Il est fort possible qu'il ne soit pas assez d'accord avec ses parents pour les charger d'en prendre soin.
Je continue à ne pouvoir écrire à Solange par l'intermédiaire qu'elle m'indique, et qui ne me rassure pas. Comment son mari s'est-il emparé de toute sa correspondance? Il se servirait contre elle du moindre sermon maternel, et d'ailleurs Solange n'aime pas les remontrances et ne les écoute pas. Je ne peux cependant pas approuver tant d'imprudences, tant de provocations à l'humeur irascible qui menace de se changer en haine. Entre ces deux écueils il faudrait m'enfermer dans une réserve dont la froideur lui serait plus pénible que mon silence.
Et puis je vous avoue qu'en présence d'une lutte où rien, de part ni d'autre, ne suit la logique naturelle ni en bien, ni en mal. je ne sais comment la conseiller pour ses affaires. J'attends des renseignements que je n'ai pas encore reçus sur les projets d'un procès que Clésinger veut faire à sa femme, si tant est qu'il ait des projets. Je crois que son but principal est d'effrayer, de menacer, et par là de se dispenser de payer une pension. Je ne puis le croire assez ennemi de lui-même pour faire un scandale, qui retomberait sur lui à moitié. Et pourtant si Solange provoque cet acte
de folie en courant après sa fille, ou en affichant des relations qu'il incrimine, on ne peut répondre de rien. Rien n'est encore en péril du côté de Nini, et comme il m'a dit qu'au plus tard il me la ramènerait à la fin du mois, comme elle est chez une femme que je ne connais pas, mais que Solange dit être « pleine de cœur et d'esprit » et nullement disposée à la blesser, il me semble que courir après l'enfant, ou aller s'établir auprès d'elle, comme elle prétend en avoir la pensée, est le moyen le plus simple de la faire emmener plus loin et cacher tout à fait. Pour moi, si Clésinger exige, en me rendant sa fille que je la garde, sans permettre à Solange de la voir, il faudra bien que je me refuse delà reprendre dans de telles conditions. Dans ce cas, et dans tous les cas peut-être, pour soustraire cette pauvre enfant à des promenades sans but et sans fin, je tenterai de lui persuader de vous la confier, et c'est alors que Solange ferait sagement, et pour elle et pour Nini, de s'abstenir de la disputer et même de la faire sortir. Le mari n'ayant plus le but ou le prétexte d'exercer son autorité sur l'enfant, puisqu'elle ne lui serait plus contestée, n'aurait plus, pour objet d'une poursuite judiciaire, qu'une soif de vengeance et de scandale. Dans cette situation, il ne lui serait pas aussi facile, qu'il se l'imagine, de trouver des avocats
honorables disposés à poursuivre, et des juges prêts à servir son ressentiment.
Dites tout cela à Solange, bonne Madame, puisque vous voulez bien ne pas vous lasser de cette mission toute maternelle. Elle écoutera peutêtre vos avis. Quant à moi, je vous aurai un nouveau sujet de gratitude bien vraie. Agréez en l'assurance et présentez aussi tous mes compliments affectueux à M. Bascans.
George S and.
A Madame Bascans.
26 mai 1854.
Chère Madame,
On a voulu me tromper en me disant que vous attendiez Nini, et que vous l'acceptiez aux conditions imposées. Je m'en doutais bien, de même que je voyais bien qu'on ne l'emmenait pas de chez moi pour quelques jours, mais bien pour tout à fait. Soyez assez bonne pour faire tout ce qui vous sera possible pour qu'elle vous soit confiée. Pour mon compte, quelque injurieuse que soit la conduite de Clésinger à mon égard en ceci, je ne consulte que le bien de l'enfant, et je m'engage, si elle est dans vos mains, à ne pas l'en faire sortir, même pour un instant.
Je ne puis prendre le même engagement pour
Solange, ni le lui imposer, autrement que par la persuasion, c'est à vous de l'y décider ou de passer outre. Je crois que vous pouvez le faire dans son propre intérêt, qui n'est autre, je le présume, que celui de sa fille, et qu'elle même vous saura gré d'avoir recueilli la pauvre petite à quelque condition de ce genre que ce puisse être. Elle aura, d'ailleurs, son recours en justice si elle veut de nouveau engager la lutte. Je ne crois pas qu'elle doive et puisse le faire, son mari étant en possession de preuves qui lui font perdre à elle le bénéfice du jugement qui lui confiait sa fille, et ces preuves, la seule chose claire dans ce triste débat, sont d'une fatalité sans réplique. Ceci n'implique de ma part aucun anathème; je juge les dangers de la situation, voilà tout. Si je n'ai pas répondu, il y a quelques années, à une lettre de conciliation que vous voulûtes bien m'écrire, c'est que je ne voulais pas articuler de reproches contre elle devant vous.
Je ne sais pas où elle est, je ne puis lui écrire, la police s'emparant de tous ses papiers. Voyez la je vous en conjure. Dites-lui que je ne puis plus me constituer le gardien de l'enfant contre un mari aussi armé contre elle, sans attirer sur elle de grands dangers, et que si vous vous engagez à garder Nini, elle aura du moins de bons soins et de
bonnes leçons. Je crains qu'il y ait urgence à la prendre chez vous. Je ne suis pas certaine de la raison soutenue des gardiens actuels. Elle peut manquer de linge et de propreté, car on n'a emporté qu'un très petit paquet. Je vous enverrai le reste de ses effets dès que vous pourrez me dire qu'elle est chez vous, En somme, les engagements que vous pourriez prendre avec Clésinger seraient nuls devant une décision judiciaire à intervenir, et je ne vois pour vous aucun inconvénient à les prendre. Solange n'aurait pas bonne grâce, dans les circonstances actuelles, à vous en faire un reproche, car elle aussi doit tout sacrifier au bien-être et à la sécurité de son enfant. Quant à faire prendre à Clésinger l'engagement de ne pas faire sortir non plus Xini, je ne vois aucun moyen d'y arriver, sans soulever de nouvelles tempêtes, et un éclat impossible. Il est bien probable qu'il n'usera guère du droit qu'il se réserve à cet égard.
J'attends avec impatience votre réponse, et des nouvelles de Nini; on ne m'en donne pas.
Agréez, chère Madame, l'expression de mes sentiments dévoués, et présentez tous mes compliments à M. Bascans.
George Sand.
A Madame Base ans.
27 mai 1854.
Chère madame, comme il est impossible d'écrire bien des choses, je vous envoie mon homme d'affaires, qui est en même temps un ami sûr, à qui vous pouvez parler comme à moi, et qui parlera de ma part à Solange chez vous. Je me hâte de vous embrasser et de vous remercier encore. Mon plénipotentiaire part, et attend cette lettre.
George S and.
J'ai dit que cette malheureuse petite fille de Solange et de Clésinger avait été placée dans un pensionnat. Elle y mourut, peu de temps après y être entrée, des suites d'une scarlatine mal soignée.
Alors c'en est bien fini des relations de Solange avec la directrice de l'Institution où elle a été élevée. Mmc Bascans avait deux filles encore bien jeunes à l'époque où Mme Clésinger était en pension avec elles, mais auxquelles il était inutile de rappeler son souvenir, en raison de l'existence nouvelle qu'elle s'était faite. Elle-même le comprit si
bien qu'elle crut devoir garder désormais, avec la vieille et digne maîtresse de son enfance, qui fut la marraine de sa seconde fille, et qui si souvent la conseilla et la consola— un silence éternel...
Elle le rompit cependant une dernière fois, bien longtemps après, lorsque mourut M. Bascans. Elle écrivit alors à Mme Bascans la vraiment belle lettre qui suit (i) :
(i) Cette lettre a déjà été publiée par moi dans la Galette anecdotique. Mme Clésinger voulut bien me remercier de cette publication, ainsi que de celle de plusieurs lettres de son illustre mère que j'avais également faite dans le même recueil. Elle m'écrivait le n février 1881 : «« On me dit que vous avez publié une lettre de moi parmi celles de ma mère; c'est beaucoup trop d'honneur pour mon indigne prose. Je ne sais plus rien, j'ai tout perdu de vue, en vivant comme un loup chagrin au fond d'une vallée quasi sauvage, dont le seul mérite est d'avoir été trop embellie par la plume magique de George Sand. Je vous remercie de la promesse du numéro dont on m'a parlé, je ne l'ai pas encore reçu; les choses ne se font pas comme ailleurs en Berry, mais sont plus durables à ce qu'on prétend. » J'envoyai alors à Mœ* Clésinger les numéros de la Galette anecdotique où étaient reproduites les lettres. Le 8 mars 1881 elle me faisait l'honneur de m'écrire de nouveau :
« J'ai reçu depuis plusieurs jours votre envoi, et je vous remercie de l'heure attendrie que vous m'avez fait passer. La notice sur Mme Bascans, les lettres de ma mère m'ont
A Madame Bascans.
Paris, 6, rue de l'Isly, 13 janvier 1862.
Ma bien chère Madame Bascans (1), Je vous plains du fond de mon cœur et je partage votre eine. La tendresse maternelle vous .donnera seule la force de surmonter une si grande douleur. Le temps — que nos amis évoquent pour
reportée aux lointaines années de ma jeunesse, à ces premiers pas dans une vie s'annonçant si brillante, tant assaillie pourtant de tous les leurres de ce monde. A l'abri de ces leurres a été l'affection maternelle de Mme Bascans; je l'aimais tendrement aussi. Je vous remercie de la bienveillante et trop flatteuse ligne sur moi. Impossible de le faire plus tôt, j'étais attelée à un travail d'épreuves pressées, qui ne me laissait pas un instant, à travers les exigences de la vie rurale, très compliquée et très assujettissante... » S. Clésinger-Sand. — Voir la Ga^etie anecdotique du 15 janvier 1881.
(1) Nous avons dit plus haut que M. Bascans était mort le 30 décembre 1861. Mm* Bascans lui survécut dix-sept ans; elle est morte à Neuilly le 23 janvier 1878; elle était née en 1800. A ses funérailles, auxquelles assistèrent un grand nombre de ses anciennes élèves, un discours fut prononcé par le député, depuis sénateur, Hippolyte Maze, ami intime de son gendre et de sa seconde fille. Ce discours, qui contient sur la vie et la carrière de Mme Bascans d'intéressants et touchants détails, a été publié avec une notice biographique et un portrait à l'eau-forte gravé par Ad. Lalauze, en une plaquette qui fut distribuée par les soins de la famille.
En 1837, Mme Bascans avait, par suite des transformations
nous — sèche les larmes, sans emporter jamais les déchirants regrets d'une éternelle séparation.
Après vos filles, une pensée doit amortir un peu les poignantes angoisses du désespoir. C'est la conviction du repos et du bien-être d'un monde meilleur. En regardant autour de soi ne voit-on pas les personnes malfaisantes rester longtemps ici-bas pour le perpétuel martyre de ceux qu'elles tourmentent, et les gens de bien, sur qui repose la félicité, le bonheur d'une famille, en être séparés trop tôt? II. faut bien croire que ceux-ci sont les élus de Dieu, et trouver sa consolation à les voir affranchir des duretés de cette vie. Ce ne peut être le hasard, qui les enlève ainsi : d'ailleurs, le hasard n'est-ce pas Dieu incognito?
Le malheur qui vous atteint si cruellement, ma bien chère mère et amie, porte une peine profonde dans tous les cœurs qui ont connu et aimé M. Bascans. C'est, pour chacune de ses élèves, un chagrin personnel. Le souvenir de tant de mérite.
et démolitions du quartier de Chaillot, transporté à Neuilly, dans un ancien château, qui porte aujourd'hui le n° ïo8 de l'avenue du Roule, son brillant établissement. Un parc très ombragé, qui sert de lieu de récréation aux élèves, entoure les bâtiments. M.me Bascans céda son Institution un peu avant 1870. D'autres maîtresses lui succédèrent, et maintinrent, en se réglant sur ses traditions, la haute prospérité de ce beau pensionnat de jeunes filles, qui s'est toujours continuée depuis, et qui dure encore actuellement au même endroit.
joint à une si grande bonté, reste ineffaçable, et la reconnaissance, qui lui est due, se retrouve vivace dans l'àme de ses plus indociles enfants. Moi, plus qu'une autre, insupportable et soignée par lui, je déplore cet odieux malheur. J'ai senti trop tard que ce qu'il y avait de bon dans ma tète y avait été mis de force par ce maître consciencieux, par cet esprit vraiment supérieur. Il me semble que c'est hier qu'il me renvoyait de sa chambre, avec ces terribles paroles : « Vous ne dînerez que lorsque votre devoir sera fini... » et, qu'en souriant, il ajoutait tout bas à la pauvre charmante Valmore (i) : « Laissez-lui croire qu'elle ne dînera pas, si elle ne fait rien... elle est si paresseuse... »
On dit que vos deux filles (2) sont belles, charmantes, bonnes, accomplies. Si la moitié de vousmême vous a été violemment arrachée, l'autre vous reste. Il pourra y' avoir encore dans votre vie sinon du bonheur complet, du moins des sourires de mère, des jours de soleil et de consolation.
Si je n'étais clouée, depuis quatre mois, par un
(1) Il s'agit de Mlle Ondine Valmore, fille de la célèbre poétesse Marceline Desbordes-Valmore, et qui était institutrice dans le pensionnat de Mme Bascans. — Voira son sujet la note I à la fin de la présente brochure.
(2) Voir la note II à la fin de cette brochure.
mal trop lent, vous m'auriez vue, et je n'aurais point failli à réclamer ma part de larmes auprès de vous. Je passe des semaines entières, sans pouvoir me retourner ni m'asseoir dans mon lit, c'est pourquoi j'ai tant tardé à vous écrire.
Cette nuit est l'anniversaire de la mort de ma pauvre petite Jeanne. Croyez qu'à travers les secousses, l'absence, les bouleversements de toutes sortes, le cœur reste le même. Comme à l'heure où j'ai quitté votre maison, pour rentrer dans celle de ma mère, comme le jour où vous êtes venue m'assister dans ma plus grande souffrance, je vous aime et je suis vôtre.
Solange.
Mme Clésinger perdit sa mère en 1876.
Voici, à titre de renseignements sur la famille de George Sand à cette époque, la lettre de faire part du décès :
M. Maurice Sand, baron Dudevant. chevalier de la Légion d'honneur, et M"* Mauiice-Sand Dudevant, M. Clésinger et Mme Solange Clésinger-Sand, M"C8 Aurore et Gabrielle Sand-Dudevant,MmP Cazamajou, M. et M"8 Oscar Cazamajou, Mme veuve Simonnet, M. René Simonnet, substitut du Procureur de la République à Châteauroux, M. Edme
Simonnet, employé de la Banque de France à Limoges, M. Albert Simonnet, employé à la Banque de France à Bourges, M. et M"8 de Bertholdi, M. Georges de Bertholdi, M!,e Jeanne de Bertholdi, M. et Mme Camille Villetard et leurs enfants,
Ont l'honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu'ils viennent d'éprouver en la personne de
Madame GEORGE SAND
Baronne Dudevaxt
née Lucile-Aurore-Amantine Dupin,
leur mère, belle-mère, grand'mère, sœur, tante, grand'tante et cousine décédée au château de Nohant le 8 juin 1876, dans sa soixante-douzième année.
Nohant (Indre), le 8 juin 1876.
Le père de Mmc Solange Clésinger était mort trois ans plus tôt, laissant à chacun de ses enfants une cinquantaine de mille francs ; elle acheta sur cette somme, le petit domaine de Montgivray, près la Châtre (Indre), et non loin de ce cimetière de Nohant où repose sa mère, et où elle-même vient d'être enterrée. Quant à Clésinger, il mourut
le 6 janvier 1883. Enfin son frère Maurice Sandestmort le 4 septembre 1889 (1).
Pendant la seconde et dernière partie de sa vie, Mme Clésinger s'était créé à Paris une sorte de salon littéraire et politique, qui fut un moment très fréquenté (2). Elle voulut aussi écrire, et elle publia deux romans : Jacques Bruno et Car! Robert, qui, malgré de très réelles qualités de composition et de style, ne firent que peu de bruit. Entre temps, elle allait passer l'hiver dans le Midi, et y spéculait sur les terrains. Mais, dans toutes ces dernières années, elle vivait surtout à Montgivray, très retirée et presque seule. C'est bien par hasard qu'elle est venue mourir à Paris, le 17 mars 1899,, des suites d'une influenza négligée (3).
(1) Il avait été nommé chevalier de la Légion d'honneur par décret impérial du 17 mars 1860 ave; le double titre d'artiste-peintre et de littérateur. 11 fut, en effet, à la fois écrivain et artiste, et remarquablement distingué sous ces deux brillantes faces de son talent.
(2) Voir la note III, à la fin de la brochure.
(3) Elle habitait alors rue de la Ville l'Evéque, n° 16, comme pied à terre à Paris, et c'est là qu'elle est morte.
A ce propos, un publiciste a donné d'elle le portrait suivant, qui doit être ressemblant:
« Mme Clésinger était une très belle personne, la figure un peu virile, pas très jolie, mais originale, caractéristique, très ouverte et vraiment piquante : on y lisait l'intelligence et la franchise jusqu'à la hardiesse la plus extrême. Le nez était busqué, et la chevelure très noire était abondante, ne rappelant nullement les bandeaux ondulés de sa mère.
Sans être très grande, Mme Clésinger avait une taille au-dessus delà moyenne avec des formes et des proportions admirables. »
Voici maintenant, au sujet du caractère et de la personne même de Solange Clésinger, « qui n'avait surtout que beaucoup d'esprit », un passage extrait d'un court article nécrologique, consacré à sa mémoire par le journal Le Temps :
« Pour payer les dettes de plus en plus considérables de son mari, JVT0 Clésinger avait dû vendre son immeuble du quai Henri IV; elle dut aussi se séparer d'un époux non
moins prodigue que brutal. Avec moins de succès que son frère Maurice Sand elle publia deux romans, intéressants et écrits dans une langue très pure, mais qui, néanmoins, passèrent inaperçus. Elle a fait de très jolies aquarelles, et quelques peintures qui témoignaient d'un grand goût artistique. Elle eut, rue Taitbout, un salon fort recherché et de nombreux rapports littéraires avec quelques écrivains et hommes politiques de son temps; mais son esprit caustique, acerbe, ses railleries par trop spirituelles lui valurent beaucoup d'inimitiés. On s'éloigna d'elle pour éviter ses traits trop acérés. Elle s'est éteinte de la façon la plus triste, sans un ami à son chevet. »
En effet, cela résume un peu la plus grande partie de toute sa vie que Solange Clésinger passa — loin de sa mère avec qui elle était brouillée — "loin de son mari dont elle vivait séparée — loin également des chers éducateurs de sa jeunesse, qu'elle n'osait même plus revoir — et assez mal enfin avec tout le
reste de sa famille (1). Après une vie accidentée et sans but, elle est morte abandonnée. Ce fut là comme le châtiment posthume d'une existence mal réglée, et dont d'ailleurs lepoint de départ — l'exemple à elle donné par la séparation de ses parents, et par les causes qui la motivèrent, et aussi l'incompatibilité d'humeur, d'esprit et d'éducation existant entre elle et le sculpteur de talent qu'on avait eu le tort de lui donner pour mari — peut, à tout prendre, expliquer et, dans une certaine mesure, excuser les étranges vicissitudes.
i; Cette famille n'est plus représentée aujourd'hui que par la veuve, si intelligente et si digne de Maurice Sand, fille de l'illustre graveur Calamatta et par ses deux charmantes filles.