‹ La fille de George SandChapitre 2 sur 2 · II · texte numérisé non relu

II

de temps et n'a pas eu encore un grand nombre d'abonnés; elle fait à peine la moitié de ses frais, les actionnaires font le reste. C'est le cours naturel des choses. Le Constitutionnel et le Courrier, qui ont été près de dix-huit mois avant de faire leurs frais, en sont aujourd'hui à ce point de prospérité qu'une action du Courrier, qui valait au début 1.000 francs, en vaut aujourd'hui 12,000, et plus de 100,000 au Constitutionnel.. Pourquoi cela? Parce qu'il n'y a pas de café de province, si minime qu'il soit, qui ne soit obligé de servir ces deux journaux à ses consommateurs. Nous n'osons pas ambitionner cette vogue universelle. Si, au lieu de plus de 20,000 abonnés, qu'aie Constitutionnel, nous arrivions à 3 ou 4,000 nous serions satisfaits parce que l'existence du journal serait ainsi assurée. Mais si les abonnés tardent trop à venir, tout s'écroule, car la caisse est loin d'être inépuisable, et un journal monté sur un bon pied exige au moins 1 2 ,000 francs de dépenses par mois.

Je vais donc faire une tournée pour récolter des abonnements; voici mon itinéraire : Vendôme, Poitiers, Niort, Bordeaux. Libourne, les Landes, Bayonne, les Pyrénées, Toulouse, le Limousin, le Berry et l'Orléanais. L'administrateur du journal a choisi cette ligne à cause des relations que nous y avons Sarrut et moi.

Nos principaux actionnaires sont le général

Lafayette, Daunou, Destut-Tracy. la princesse de Salm, le général Lamarque, etc.: ce sont des noms qui peuvent exercer une grande influence.

Si Munier pouvait nous placer quelques abonnements ou quelques actions, ce serait bien aimable à lui. Il a dû voir, à la teinte de notre journal, qu'il est inflexible sur les principes, et qu'il n'est ni injustice, ni abus qu'il ne signale, ces abus fussent-ils au profit de ses meilleurs amis.

Il est impossible de porter plus loin, que ne le fait pour moi Sarrut, les attentions délicates et le dévouement de l'amitié. Il est ma véritable providence. Inutile de vous dire que c'est lui qui m'a avancé les 5.000 francs nécessaires pour solder les cinq actions que j'ai dû prendre.

A Madame Base ans

Paris, le 4 septembre 183 1.

... Que vous dire de ma position, ma chère maman; je ne me l'explique pas moi-même. Nous vivons — je veux parler du journal — je ne sais comment. Nos dettes sont énormes; des propositions nous avaient été faites pour nous acheter, c'est tombé dans l'eau. Quelques nouveaux actionnaires se présentent, mais leurs opinions ne cadrent pas avec l'esprit de la feuille, et on les repousse.

J'ai pris le parti de ne me mêler de rien. Sarrut se charge du doux privilège de payer, de bonnes ou de mauvaises raisons, les pauvres diables d'employés qui viennent, au bout de chaque mois, demander de quoi dîner pendant quelques jours. J'ai bien assez, moi, des duels, des procès, des amendes, et de la nécessité de travailler pour rien !...

J'ai fini par payer mes 5 actions, et la Tribune me doit encore 1,100 francs, dont je ne verrai jamais, sans doute, le premier sou: j'ai voulu essayer de donner ma démission, mais Sarrut s'est montré fort piqué et fort mécontent, parce qu'il ne peut se dissimuler que ma retraite précipiterait la ruine du journal, en ce que personne ne consentirait à fournir un cautionnement de 50,000 francs pour une feuille sans cesse exposée à des amendes, et qui d'ailleurs ne fait pas la moitié de ses frais. Or, Sarrut ne veut signer le journal à aucun prix, et le cautionnement qu'il laisse sur ma tète, il ne consentira jamais à le porter sur la tète d'un autre...

A Madame Basçans

Paris, le 3 janvier 1832, de la prison de Sainte-Pélagie.

Me voici enfin sous les verroux, ma chère maman, c'est à-dire libre de toutes les tracasseries, de toutes les fatigues, de tous les ennuis qui m'acca-

blaient dans cette maudite Tribune. J'ai trouvé ici Armand Marrast avec qui nous bêtisons, nous chantons, nous disputaillons du matin au soir. Lorsque le directeur de Sainte-Pélagie a du monde, il nous invite tous les deux à ses soirées, où la musique, la danse', les petits jeux ne nous permettent pas de nous souvenir une minute que nous sommes en prison avec des barreaux à nos fenêtres et une sentinelle armée à notre porte.

... Cependant j'ai demandé au Préfet à faire ma détention dans une maison de santé ; un certificat du médecin de la prison, constatant que le séjour de Sainte-Pélagie m'est nuisible" et compromet ma santé, suffira pour m'obtenir ce changement. J'ai d'autant plus d'espoir qu'on fera droit à ma demande que j'ai fait savoir au Préfet que j'avais donné ces jours-ci ma démission de gérant de la Tribune. Fatigué de tant de duels, de tant de procès, contrarié de ne pouvoir ramener notre journal h un ton de modération qui lui permettrait de vivre, je me suis ouvert à Sarrut du désir que j'avais de me démettre de la gérance, à la condition cependant de ne pas lui causer trop de difficultés et d'ennuis.

— Moi, me dit-il, ça m'est parfaitement égal! Tu te retireras quand tu voudras; au lieu d'une personne pour te remplacer, j'en ai dix!

Je le pris au mot et à l'instant ma démission fut

écrite. Depuis ce moment Sarrut m'a traité avec une dureté, avec une aigreur et un dédain incroyables. Deux jours plus tard il est venu me voir, et je l'ai trouvé mieux pour moi. Il me prédit que je regretterai ce qu'il appelle mon coup de tête, et m'engage à ne pas persister dans ce projet de démission. J'en suis là.

Maintenant il est bon que vous sachiez que ie journal ne fait pas la moitié de ses frais, qu'aucun employé n'est payé, attendu qu'à part « les manœuvres » tout le monde est plus ou moins actionnaire. Ainsion me doit 2,300 francs d'arriéré, plus 10 francs par jour quand je suis en prison, et de tout cela je n'ai pas reçu la moindre obole ! Tout ce que je puis espérer c'est qu'on paiera mon séjour dans la maison de santé; du moins Sarrut s'y est engagé.

Dois-je maintenir ma démission ? Dois-je la retirer? Les réflexions se pressent en moi, à la fois pour et contre. Ma conscience, mes goûts, les conseils de mes amis, tout me porte à persister à partir; l'incertitude de mon avenir, la crainte d'une rupture avec Sarrut, rupture après laquelle il ne manquerait pas de me faire passer pour un ingrat, me font pencher pour boire le calice jusqu'à la lie, et pour laisser mon nom accolé au journal jusqu'à ce que, soit par manque d'argent, soit par ses folles exagérations, il périsse. Cette

position est diabolique, et j'ai bien besoin que vous m'aidiez de vos avis et de vos bons conseils.

.1 Madame Bascans

Paris, le 12 mars 1H32,

Maison de Santé du Dr Pinel,

rue de Chaillot, n° 76.

... Dans quelques jours, nous devons fusionner avec une autre feuille, qui a pour titre Le Mouvement. Elle nous apporte la propriété de ce titre, une concurrence de moins, 200 abonnés, un beau local, un riche mobilier et quelques espérances d'actions. Il y aura aussi fusion de doctrines, ce qui veut dire que nous perdrons un peu de cette violence et de cette acrimonie que je vois, avec tant de peine, dominer dansnotre feuille.

La Tribune de demain va me faire moribond; mais n'en croyez rien. Je ne me suis jamais si bien porté. Sarrut a aujourd'hui une affaire grave aux assises; comme gérant je suis naturellement de moitié dans le procès, et, comme il se trouve que nous avons un fort mauvais président, Sarrut m'a prié défaire le malade afin d'obtenir une remise. J'ai joué mon rôle à merveille, et au moment où je vous écris en parfaite santé, le médecin des assises, qui est venu me visiter hier, prétend devant les juges que je suis retenu dans mon lit

par la fièvre, le rhume, enfin par tous les maux qu'il a bien voulu me trouver.

Malheureusement, la peine actuelle que je subis expire à la fin de ce mois, mais j'ai l'espoir que sur les trois procès que j'aurai à soutenir dans la deuxième quinzaine de mars, je serai assez heureux pour être gratifié d'une condamnation. Je suis si admirablement ici! Cette maison est vaste, divinement exposée, avec un superbe parc, et j'y passe délicieusement mon temps entre la littérature, l'étude des langues et les bonnes causeries...

A Madame Bascans

Paris, 29 avril 1832.

.... A tout prendre, je ne dois pas me plaindre de ma retraite. Vous avez pu voir, par le journal du 12, ma nouvelle condamnation à six mois. Tout ce que je demande, c'est de la subir ici. Sous le rapport de la nourriture et de l'air, je suis parfaitement bien; j'aime mille fois mieux les occupations paisibles, que je me crée, dans cette calme maison, que l'agitation continuelle et le tourbillon d'affaires qui m'attendent à ma rentrée au journal.

D'ailleurs, je ne m'occupe plus de politique depuis la fusion de la Tribune avec Le Motive-

ment. Je me borne à rendre compte, dans le feuilleton, des ouvrages littéraires. A part ce genre d'articles, je ne travaille que pour moi; j'étudie l'anglais et l'italien et je repasse mon histoire.

... Le choléra a été terrible à Paris surtout dans certaines rues commerçantes et les plus peuplées; il a fait grand nombre de veufs, de veuves et d'orphelins, au moins 25.000 dit-on. Quant aux êtres inutiles sur cette terre, ou destinés à la douleur, il les a respectés avec un soin déplorable. C'est vous dire que vous pouvez être parfaitement tranquille sur mon compte.

A Madame Bascans

Paris. --9 mai 1832.

... Vous avez dû voir, ma chère maman, par notre numéro du 24. que j'ai obtenu un acquittementsur lequel je nedevaispas beaucoup compter. J'en ai été d'autant plus surpris que je ne l'ai pas mendié, comme vous avez pu vous en convaincre, si vous avez lu mon discours. C'est une singulière manière, en effet, de se justifier de l'accusation d'offense, envers la personne du Roi, que de l'offenser encore de plus belle dans sa défense. Enfin, ça a réussi ; c'est bien une preuve du pro-

grès que fait tous les jours la désaffection inspirée par le gouvernement.

Je vous l'ai dit, et je vous le répète, je me trouve mieux ici, bien que j'y sois prisonnier, qu"à la rue de l'Oseille ou au bureau du journal. Le seul souci que j'aie, c'est qu'il prenne au préfet de police la fantaisie de me transférer, un beau matin, à Sainte-Pélagie. Heureusement que mon maigre squelette m'est un certificat de mauvaise santé qui me rassure.

A Germain Sarrut

Paris, le 9 Juin 1832.

Comme je l'avais prévu, mon cher Sarrut, le numéro du 7, qui tout en ne contenant que l'exposé de la descente de police faite à la Tribune dans la nuit du 5, mettait sur le compte du gouvernement le crime des mitraillades et du sangversé, a été saisi, et selon toute apparence ce ne sera pas un jury mais bien une commission militaire qui appréciera et qui jugera. Tu as dû savoir que des mandats d'amener ont été lancés contre divers députés, au nombre desquels Cabet, Garnier-Pagès, etc., mais on n'a pu en saisir aucun.

Le lendemain de ton départ, la force armée a fait une descente a Chaillot pour s'emparer de

tous les prisonniers, Marrast excepté. J'étais en tète sur la liste. J'ai filé de suite par le jardin, à la barbe même des soldats. Philippon était en ce moment au Palais de Justice ; prévenu à temps par sa femme, il a pu se sauver aussi. Le soir, un piquet d*infanterie, fusils chargés, s'est présenté de nouveau chez Pinel, et a fait les perquisitions les plus minutieuses pour empoigner les fuyards du matin. Mais va t'en voir s'ils viennent!... Je suis en ville, je couche chez l'un et chez l'autre...

Et maintenant je t'assure que j'en ai assez comme cela! Je ne veux plus signer ; signe à ton tour, je suis fatigué de prendre la responsabilité d'articles pleins d'une colère et d'un furibondage que je n'approuve pas. A la fusion des deux journaux on avait promis d'avoir de la mesure et de la dignité, et plus de modération, ce qui me fit rester à la gérance. Mais on n'en a rien fait. J'ai grogné et regrogné toutes les fois que j'ai trouvé de grosses injures et de ces exagérations qui ne rencontrent aucune sympathie dans l'opinion, si ce n'est parmi les idolâtres du bonnet rouge. Mais c'est comme si j'eusse chanté! Ma foi ! la chose devient trop -sérieuse. Moi qui ne veux être ni député, ni préfet, ni un personnage quelconque; moi qui n'ai pas une réputation à faire ou à soutenir, mais qui désire tout bêtement gagner mon pain; moi qui, d'ailleurs, n'entends pas le patriotisme comme

l'entend le langage exalté de la Tribune, je sens le besoin d'être remplacé. Je ne signerai donc plus dès que le danger aura entièrement disparu. Ah ! si j'étais le rédacteur en chef, faisant le journal a ma guise, je m'arrangerais de façon à n'avoir jamais un seul procès, et à gagner en force, en considération, et en abonnés, tout ce que vous en perdez par l'excès de votre langage. Mais comme je suis réduit forcément à un rôle de simple machine, et que, dans un temps de révolution permanente, il y va souvent de la tète, il faut aussi que ceux qui tiennent la queue de la poêle prennent, eux-mêmes, les risques de la signature, ou qu'ils trouvent une autre machine plus complaisante, car celle qui a servi jusqu'à présent a fait son temps.

A Madame Bascans

Paris, le 21 août 1832.

Vous savez notre histoire de juin, ma pauvremaman, mais ce que vous ignorez peut-être, c'est que j'avais trois numéros du journal déférés au jugement des Conseils de Guerre, et que, pour chacun d'eux, l'on ne demandait rien moins que ma tête. Oui, la peine de mort, tout simplement ! On vint me cherchera Chaillot avec une escorte militaire imposante, les soldats chargèrent leurs

armes dans la cour, on voulait essayer d'un peu de terreur, mais tout cela fut inutile. Comme j'étais un peu plus leste que tous ces farceurs-là, dès que je les eus aperçus, comprenant bien de quoi il était question, j'eus bientôt gagné la rue sans qu'ils s'en doutassent le moins du monde. Ils revinrent le soir me chercher jusques dans les tiroirs de ma commode. Le lendemain, le commissaire de police vint à son tour fouiller mes papiers, bouleverser mes affaires, mais naturellement sans me trouver davantage.

Le défaut d'argent et de passe-port ne me permettant pas de quitter Paris — car Sarrut qui avait parfaitement songé à lui pour se mettre à l'abri, ne s'était souvenu de moi que pour me prier de faire le journal pendant l'état de siège — je me tins caché, et je ne sortis de ma retraite qu'au bout d'un mois, c'est-à-dire après la levée de l'état de siège, ainsi que je l'avais promis au Préfet de Police. Je lui avais écrit le jour de mon évasion que ne reconnaissant pas d'autres juges que ceux qui me donnait la Charte, je croyais devoir protester par la fuite contre les tribunaux d'exception qu'on venait d'établir au mépris des lois. Je promettais de me mettre à la disposition de la justice dès que la Charte cesserait d'être violée. Je tins parole, et je rentrai de moi-même à Chaillot le lendemain du mémorable arrêt de la Cour

de Cassation. Les trois accusations capitales sont restées, mais la justice ayant repris son cours régulier, je n'ai plus rien à craindre. Je m'attends bien à quelques années de détention, mais il ne peut plus être question du bagne ou de l'échafaud pour un écrivain.

Et maintenant que faire? Attendre qu'un ministère nouveau ouvre les portes de ma prison, ce qu'il me sera très facile d'obtenir, et dès que je ne serai plus un homme politique, me résigner à utiliser, s'il y a moyen, mon grec et mon latin que j'ai à peu près oubliés, ou bien traduire de l'anglais ou de l'italien si j'en trouve l'occasion.

P. S. — J'oubliais de vous dire qu'une condamnation nouvelle m'a frappé hier ; mais, du reste, le journal de ce jour vous l'apprendra : six mois de prison et 6.000 francs d'amendes. Me voilà donc de plus en plus obligé d'attendre un changement de ministère pour demander la remise de mes condamnations. J'ai 30.000 francs d'actions dans le journal; j'en demande le tiers, et je ne puis trouver d'acquéreur.

A Madame Base an s

Paris, le 29 septembre 1832.

Ma chère maman.

J'attends le retour de Sarrut avec impatience

pour sortir de cette galère du journal. Pendant ce temps, il jouit tranquillement des belles journées d'été à Bagnères de Bigorre et parait s'inquiéter fort peu de ce qui se passe ici et des responsabilités qu'il me laisse. Il est gérant comme moi et il ne veut pas signer parce que, dit-il. il connaît bien le pain qu'il mange chez lui, mais qu'il ne sait pas celui qu'il mangerait en prison.

Tout cela est bel et bon, mais j'en suis à mon 65e procès, je trouve que c'est bien suffisant et qu'un autre peut en tàter à son tour. Aussi il aura la bonté de signer à son retour à Paris, ou de laisser tomber le journal, car je suis irrévocablement décidé à me retirer, dès qu'il sera revenu, et à dire un adieu éternel à la politique.

J'ai aujourd'hui le plus vif regret d'avoir accepté la gérance du journal qui, dans le principe, nous avait paru à tous une situation si séduisante. Elle devait se borner, avait-on dit, à un simple travail de bureaucratie et d'administration, avec un traitement annuel de 6.000 francs. C'était magnifique! Mais qu'ai-je eu en réalité? Pas un sou, force persécutions et surtout force mécomptes en amitié. J'ai longtemps espéré qu'à force de remontrances sur ce que je trouvais de vicieux et d'inconvenant dans notre rédaction, je ramènerais messieurs mes amis à des opinions plus modérées: mais il m'est démontré aujourd'hui que le système de la violence prévaudra toujours.

A Madame Bascans

Paris, 31 janvier 1833.

Vous me félicitez, ma chère maman, et je me félicite bien aussi, de ne plus appartenir à la Tribune. Je me porte beaucoup mieux depuis que ce poids ne m'écrase plus, et ce n'a pas été sans de grandes difficultés que j'ai « forcé » ces messieurs à pourvoir à mon remplacement. Tantôt pour un motif, tantôt pour un autre, Sarrut s'éternisait à Bagnères de Bigorre, me laissant sous le poids de trois accusations capitales que ma qualité de gérant pouvait rendre terribles.

Et maintenant queferai-je en quittant ma douce prison de Chaillot?... La solitude du cœur commence à me peser; je déteste le monde, je Tai toujours fui et je le fuirai toujours. Je crois aussi que je ne me marierai jamais, et cependant je sens le besoin d'une compagne amie, qui m'aime avec mes défauts, et qui sache me pardonner mon mauvais caractère.

Il est inutile de vous dire que de mes 11.000 fr. d'actions de la Tribune — 33.000 depuis que le fonds social avait été triplé — il ne me resle absolument rien. Seulement le journal, par acte public, s'est engagé à me payer 250 francs par mois, tantque je resterai en prison pour lui. J'ai

encore douze procès à subir, de sorte que je ne sais jusques à quand je resterai ici. Je m'y trouve d'ailleurs à ravir, sauf que je ne puis franchir à mon gré la porte de ce bienfaisant refuge.

A Madame Bascans

Paris, 3 avril 1834.

...Je serai libre, ma chère maman, dans les premiers jours du mois d'août, et je ne sais si, d'ici-là, je ne me ferai pas renfermer à Sainte- Pélagie, faute de pouvoir suffire aux énormes dépenses de la maison de santé. Messieurs de la Tribune font, à ce qu'il parait, de fort piètres affaires — financièrement parlant — et ils ne me paient point. Cependant le gros de ma dépense, à la maison de Chaillot. n'est pas moindre de 200 fr. par mois, sans compter une foule d'accessoires, et tout cela ne se solde pas avec des raisons, même quand elles sont aussi bonnes que celles que je pourrais faire valoir. M. Pinel, le directeur de la maison de santé, est un homme excellent, plein de cœur et de bonté, et qui veut bien me donner toute la latitude possible. Mais je ne me soucie pas, moi qui n'ai jamais eu de dettes, de commencer aujourd'hui à en faire. J'ai donc grande envie d'aller manger pendant quatre mois, et par éco-

nomie, le pain noir de Sainte-Pélagie, plutôt que de sortir d'ici endetté d'un millier de francs. Je viens d'écrire à ce sujet une lettre sévère à Sarrut. et j'attends.

A Madame Base ans

Paris, le 3 mars 1835.

... Quant au journal tout y va à la débandade; je me demande même avec quoi on paie les frais indispensables vu la diminution constante des abonnés. Il n'est pas possible que cela dure. Mais Sarrut, avec la faconde imperturbable que vous lui connaissez, jure que tout va pour le mieux, et parle toujours très haut et avec plus d'emphase et plus de gestes que jamais, toutes choses qui n'empêcheront pas la ruine prochaine du journal... Quanta moi, je ne dis plus rien, je regarde le flot monter, et je prévois l'heure du désastre qu'un miracle seul pourrait retarder. La caisse est vide et elle ne se remplit quelque peu que par les sommes que Sarrut peut encore y verser ; mais tout a une fin, même la bourse la mieux garnie, et je redoute qu'on ne voie bientôt le fond de la sienne

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