LA FILI.E
Dieu. Tout bien considéré, ma noble Qan-
cce, vous êtes libre.
A celle conrlu.sion inattendue, Christine lressaillil;une rumeur de surprise et de colère agita les groupes des pauvres.
Goiju promena uu regard impérieux sur la foule et cria: silence! avec l'aulorité d'un huissier au Irilninal.
— Vous êtes libre, rcpril-il froidement, de sortir de rabba}e et de poursuivre votre voyage ou même d'aller nous dénoncer, si tel est voire bon plaisir. Après tout les Barighels oui de trop tiros ventres et les aicbcrs do dame justice sont trop poussifs pour que nous ne soyons pas
DE l'aveugle 291
dénichés quand ils jelteronl le filet sur noire refuge.
— Libre! répéta Christine toute tremblante d'émotion quoiqu'elle gardât au fond du cœur une vague incrédulité.
Libre!
Elle ressentait cette sorte d'étonnement qui trouble l'oiseau dont la cage s'est ouverte et qui n'ose essayer ses aîles; elle était prête pour la luiie et pour le supplice, mais non pas pour la liberté.
Elle regardait avec anxiété le visage sardonique de Gorju.
— Quoi ! dit-elle encore, vous me délivrez vous même! vous lâchez votre proie, vous avez honte de vos violences! vous
29'2 LA riLi.t
n'èîcs donc pas si iiiL-cliaiU (,uc je le croyais ! mon mépiis ne vous a pas irrité! Vous faites grâce à l'humble fille qui vous a brave lorsque d'un mot, d'im signe, d'un regard vous pouvez vous venger de sa hardiesse et de ses dédains' Ali! s'il est bien vrai que vous me rendiez la liberté, si celle clémence ne cache pas un piège, je vous ai mal jugé, monsieur.
L'abbé des [)auvres sourit bénignement.
— -Ma [)auvro cnlanl, je n'aime pas à contraindre les cœurs, rép ondil-il avec ime douceur sournoise; le beau mérite de baiser une main qui tremble sous vos lèvres, ou qui vous repousse, d'emporter
PK l'avedgle 293
dans ses bras une belle qui se débat, dont les yeux vous iusiiltent, dont la bouche vous uienace ! Ce sont là des \ictoires digues d'un soldat ivre au sac d'une ville! Autant vaut se gloi ifier d'avoir tué un ennemi désarme ou un moribond ! Vous êtes libre, Christine. Faites place, mes enfants!
La jeune fdie stupéfaite (it quelques pas en avant. Miji recula devant elle et les groupes s'ouvrirent.
— Combien il est plus doux, reprit Gorju toujours souriant, devoir celle qu'on aime consentir à vous tendre loyalement la ma'n, à se rapprocher de vous, à iuiplorer de votre générosité quelque grâce
294 LA FILLt
des yeux ou des lèvres, à ne pas craindre de s'humilier devant riionime qui peut décider de la vie ou de la mort de tous les êtres auxquels l'allachent les liens du sang et du cœur?
Christine surprise par ces paroles obscures et équivoques s'arrêta soudainemeni comme saisie d'une défaillance.
Elle tourna la tête et ne vil passa mère.
La vieille dame avait voulu la suivre mais sur un signe de Gorju, Miji s'était empressée de la repousser.
— Viens donc, ma mère! s'écria la jeune fille troublée.
— Oui, voilà le triomphe que j'envie, ajouta l'abbé des pauvres.
DE l'aveugle "IQo
Je serais heureux d'entendre des prières et des supplications sortir d'une bouche charmante qui n'a su trouver pour moi que des menaces on des injures. Je serais heureux de voir l'audacieuse enfant qui m'a Irai lé coiurao un laquais, et qui eût voulu faire crouler le ciel sur moi se traîner en suppliante à mes genoux et me demander comme un bienfait ce qu'elle a repcussé comme un outrage; mais pourquoi donc ne partez-vous pas, Christine? Faut-il vous répéter que vous êtes libre, que personne ne fera obstacle à votre fuite et n'avez-vous plus hâte de sortir de ce repaire immonde? place, mes enfants, place!
2î»G LA FII.LR
— J'attends ma mère! répliqua Christine épouvantée de voir la bohémienne retenir la vieille dame qui tentait vainement d'avancer.
— Votre mère! dit (jorjii m feignant la plus profonde surprise; mais il n'a pas été question de votre mère, la belle ! Je la garde comme ôlage de votre discrétion ! n'abusez pas de ma faiblesse.
— Avez-vous donc cru que j'abandonnerais ainsi celle pour qui je donnerais cent fois ma vie! répliqua la jeune fille d'une voix altérée, tandis que des larmes ruisselaient sur ses joues; mais jf n'ai jamais quitté ma mère, mais j'aime mieux une prison avec elle que la liberté si cette
DK l'avelgle 297
liberté doit me coûter cette séjiaration impossible.
— Il ne m'est pas pci-mis d'être prodigue de grâces à ce point, dit froidement l'abbé des pauvres. Les portes de l'abbaye vous sont ouvertes, Christine. Le miracle est assez rare pour que vous en proûlicz sans plus d'hésitation.
— Je ne quitterai pas ma mère! reprit-elle en écartant Miji d'un geste rapide et en saisissant la main de la vieille dair.e.
• — Vous faites bon niai'chc de votre liberté et de voire honneur, madame, dit ironiquement Goiju. Il faut avouor que les femmes sont plus mobiles et plus
298 I.A FIILK
capricieuses que les vagues de la mer.
Tout ;i riif 1110 jVlais un monslie parce quo je vous retenais juisonnière; mainlenanl je me niontrebonborameau possible; j'abaisse la grille de la cage cl le gcniil oiseau ne vcui plus s'envoler. Faites donc à votre guise, mais vous ne pouvez rester à l'abbaye, sachez-le bien, qu'aux conditions rejelées par vous avec tant de dédain.
La pauvre Christine se sentit vaincue; la torture morale, ingénieusement appliquo'e par l'abbé des puuvres, était au dessus des forces d'une jeune fille aimante, et sans expérience de la vie.
UK l'aveucle 2U9
— Sauve-toi, sauve-loi ! dit sa mère d'une voix sourde et brisée.
— Partez, mademoiselle, parlez! disait le regard du Dourguignon qui essayait vainenjenl de rompre ses liens,
— Quant à vos amis, poursuivit tranquillement l'abbé des pauvres, ils vont s'enrôler dans notre bande de bonne grâce ou ils seront immédiatement pendus, à commencer par ce gaillard auquel je portais quelque intérêt par reconnaissance des services qu'il a eu la chance de vous rendre.
— Pendu! s'écria Christine altérée, en fixant un regard troublé sur François Perrier.
500 LA IILLE
~ Oli! il ne soufriira pas beaucoup, madame, reprit Gorjii, nous avons des corbeaux de potence qui n'ont pas leurs pareils pour tresser un nœud (oulant et lancer le patient ci^ un tour de main dans l'éternité. Votre compagnon n'aura pas le temps d'éternuer (pril auia déjii comparu devant Dieu le père.
Christine tomba agenouillée: — Oh 1 j'ai péché par orgueil. Seigneur mon Dieu, vous m'avez punie ; j'ai cru être assez forte pour défier los bourreaux et vous m'avez, rendue plus faible et plus peureuse qu'un enfant! Je n'ai pensé qu'à mes souffrances et vous nie punissez en me faisant soiitViir diiis l'a^ouii? docejs (jui
Dt: L'-WErOLE 301
iii'onl aimée ei servie! Seigneur mon Dieu, iiardonncz-moi.
Puis regardant l'abbé des pauvres avec des yeux pleins de larmes: — Esl-ce bien vrai ce que vous me dites là? n'est-ce pas une vaine menace pour m'éprouver? oserez vous bien, si je pars, garder dans celle sacrilège abbaye ma mère qui ne pourra vivre privée do son enfant! Ne savez -vous [)as que ce serait la tuer par le plus cruel des supplices! Oserez-vousbicn condamner à une mort infâme ce jeune homme dont tout le crime est d'avoir été bon, généreux, charitable envers ceux que vous voliez et que vous lron)piez' ô ma
502 LA PILLG
lèle s'égare! ayez piiié de moi! ne prolongez pas celle lurtiire.
— iMiji, apprête la corde! dit froidement Gorju;prépare ton âuie.inlrépide François.
— Oli! vous ne conuneltrez pas ce crime inutile et làclie, s'écria Christine en se traînant aux jtieds de Gorju. Voyez! je vous supplie de faire grâce ! je m'humilie devant vous! n'esi-cc pas là ce que vous désiriez, ce que vous demandiez, ce que vous exigiez de moi.
— Vous savez que je ne puis accorder cette grâce qu'à ma liancée, lorsqu'elle aura prêté le serment de ne pas trahir les secrets de l'abhaye? dit Gorju avec une sorte de dignité.
DE i; AVEUGLE 305
— Je le sais! répondit Christine dont le corps frissonnait et qui n'osait lever les yeux sur le Bourguignon bâillonné et garrotté. Je jure de ne jamais vous dénoncer! je jure de n'appartenir jamais à un autre homme.
Le visage de François Perrier se couvrit d'une si elTrayante pâleur que ces deux amis se penchèrent sur lui, croyant que son cœur s'était brisé dans une contraction violente et qu'il allait mourir.
— C'est bien ! dit l'abbé des pauvres, qui ne put dissimuler son orgueilleuse satisfaction. Vous pouvez vous retirer, Christine. Zorah, accompagnez ces dames dans la cellule du Prieur, et veillez à ce
304 i,A FiM.e
que rien ne leur manque. Eh bien ! bonne Miji, os-tu conlenle? demanda-l-ii à la hideuse bohémienne.
— Conlento de voir notre abbé épouser une mijaurée qui ne saurait |>as tuer un I ouk'l sans tomber en pâmoison, non certes, répliqua .Miji. La femme dj chef doit savoir courir aussi vite qu'un cheval pour donner ralarnio, déguiser sa voix, son visage et son regard, de façon à dépister le plus défiant geôlier, irav.-rs.T une rivière à la nage, vider trois bouteilles tans s'enivrer, [ arlcr notre langue de Bohême, cracher sur la croix au besoin, cl voir les archers dans les ténèbres.
— Diable, voilà un calalogiie de vertus
DE LAVÉCGr.K 305
qu'il n'est pas facile de trouver réunies, dit Gorju en hochant la tête et je ne sais trop si tes filles à elles trois possèdent, toutes ces qualités, Miji. Je doute que la bossue sache suffisamment se déguiser et que la boiteuse puisse devancer même un cheval normand à la course. Quant à la borgne, il serait dangereux de se fier à sa vigi'ance, si les archers tentaient de nous surprendre de deux côtés à la fois.
Une hilarité générale accueillit la réponse de l'abbé des pauvres aux hargneuses observations delà bohémienne.
Alors celle-ci écumant de rage s'écria en montrant Christine !
— Croyez-vous donc que cotte nonne
508 LA FILLK
manquee saurait supporter la torture si on serrait ses pieds migoons dans des brodequins de fer?
La jeune fille la regarda avec une expression de mépris et de dégoût indicible ; puis lui tendant ses mains blanches.
— Serrez donc mes poignets avec cette corde que vousodestiniez au cou du falet de raveiiylo, dit-elle ûèrcment, et vous verrez si la douleur m'arracbe une parole ou un cri.
Wiji prise au mot^ et emportée par sa haine envieuse s^avança précipitamment et enroula la corde luisante autour des poignets délicats de la jeune fdle, mais ce trait de courage uaïf et spoutaoé avait
Dv. l'aveugle 507
désarmé les pauvres les plus hostiles, leur colère était tombée et leurs visages exprimaient une sorte d'admiration, dont Gorju profita habilement pour mettre fin à cette scène odieuse.
— Bien, Miji , dit-ii à la vieille. Tu te connais en épreuves, serre la corde de toute ta force; mais je te préviens que si le sang jaillit, tu recevras pour ta maladresse cent coups du fouet de Varmasch.
La Bohémienne s'arrêta et fit une grimace médiocrement joyeuse ; cependant elle se remit à la besogne.
— De plus, continua l'abbé des pauvres si ma fiancée lient parole, c'est-à-dire si tu ne peux lui arracher une plainte, tu