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à toi qui m'as sauvée! Oh ! la mort rae paraîtra heureuse puisqu'elle m'épargne une honte contre laquelle mon cœur se soulevait instinctivement de dégoût !
Goiju resta impassible , malgré ces preuves humiliantes de mépris.
11 regardait avec une sorte d'admiration cynique le visage enflammé de Christine, et iiuirnuiiait : — Qu'elle est belle cl que je l'aime ainsi, ardente et passionnée dans sa colère! Qu il sera plaisant de souffler sur ce tonnerre et de le faire ramper sons mes pieds comme une flanmie obéissante et légère.
— Tu me hais donc bien, rebelle fille ? demanda-t-il soudainement.
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— Vous haïr ! reprit-elle. Non, j'ai pitié de vous comme d'un insensé plus aveugle à la loi de Dieu que les bêtes féroreset inintelligentes qui cherchent leur pâture au hasard dans les bois ou les déserts !
— Vous vous trompez, Christine, dit Gorju avec une feinte douceur. J'ai toujours suivi la loi de Dieu!
— Blasphémateur! s'écria-t-elle. Verse le sang des hommes, mais n'oulrage pas le ciel.
Le ciel ! répéta 1 abbé des pauvres
avec un sourire sardonique ; mes paroles n'ont pas d'écho si haut; mais regardez autour de vous, Christine, et vous corn-
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jirciidrezqiio j'ai dit la v«''rii<.'. Dieu n'a-l-il pas voulu (ju'à côte de la plante salutaire on vît écloie des fleurs vénéneuses? Diea n'est-il pas l'esprit du mal et le génie de la destruction, puisqu'il a fait de ce monde le théâtre d'une lutte effroyable cl perpétuelle entre tous les élémenis et toutes les forces aveugles lU' la nature? N'est-ce pas lui qui allniiic les terriMcs éruptions des volcans qui engloutissent des villes eniières, el sépare-t-il,dans ses arrêts, les ci lés innocentes et pieuses des Sodomes el des' Gonuinlies maudites? NVt-il pas peuplé les airs d'oiseaux de proie, les abîmes de l'Océan de poissons de proie, les glaciers et les déserls de sable d'aui-
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maux de proie, les ruines méined'insoctes de proie. Comment les hommes de proie seraient-ils plus criminels que l'ours, le ligre ou le lion, en obéissant à leur destinée? Dieu a engendré les êtres animés pour se servir réciproquement do pâture les uns aux autres ! Il a proportionné leur force, leurs armes, leurs défenses à leur nppétit! Il les a créés pour la lutte; il leur a dit : — Tu ne vivras que par la guerre. La force sera la justice. Malheur aux vaincus! Jamais il n'a frappé de sa foudre le conquérant qui. pour graver son nom dans la mémoire des hommes, exterminait des peuples, incendiait des capitales, et changeait de fertiles empires
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en sleppcs arides. Tdijoiirs la mouche s'est prise dans la toile de l'araignée.
Chrisiine écoutait avec terreur ces anathcnies contre la divinité qu'elle adorait comme l'émanation du beau cl du bien.
Jamais sa pensée n'avait été si violemment détournée de sa voie pieuse et tendre. Ces moqueries efl'ronlées lui faisaient horreur, et pourtant elles ébranlaient sa raison.
— Blasphémateur! s'écria-t-elle, taistoi !
— Je veux éclairer votre esprit obscurci par les divagations des moines, reprit Gorju, avec l'accent impérieux de l'homme habitué au commandement. Si Dieu u'o-
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tait pas un esprit malfaisant, il ne permettrait pas au mal de triompher sur la terre et d'être l'essence même de la création. Pourquoi le faible serait-il impitoyablement opprimé par le fort, et le pauvre par le riche, ce qui est la source de la servilité et de la ruse, de l'hypocrisie et du mensonge ? Pourquoi , non content de torturer l'homme en allumant dans son sein tous les tisons des passions, depuis la pâle envie jusqu'à l'orgueil implacable et féi'oce.en déflgurant son corps par la laideur originelle, par le vice ou par les infirmités, en rendant son cœur dupe de sa contiance, de sou amour, de sa vertu, pourquoi a-l-il encore amassé sur lui les
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misères de la famine, de l'inondation, de la lempèle? Pourquoi, dans la cî'aintc que rhoiniiie échappât à (anl de maux, a-t-il inventé les supplices, ces agonies savamment graduées? Et comme il a pensé que les bras des bourreaux pourraient se lasser de ces lâchrs sanglantes, il a inventé les maladies qui frappent indifféremment l'onfant dans son berceau et le juge à son tribunal, le père à la charrue qui nouirit une famille, l'oisif voluptueux dans son bain, et le prêtre à l'autel où il priait ce Dieu clénienl. Et la maladie ne lui a pas suffi; elle frappait pas à pas, lentement, comme un assassin vulgaire mal payé et méprisé, qui élran^ile sa victime:» l'écart.
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Alors, comme ces glorieux conquérants, adorés des hommes parce qu'ils les écrasent sous le pas de leur cheval, et que derrière eux les fleuves charrient des bataillons de cadavres, — alors, ce Dieu de colère, qui n'a jamais connu la justice et la miséricorde, a soufflé sur les nations répidémie et la peste ! L'herbe a pu croître dans les rues de ces Babylones industrieuses et remuantes comme des ruches d'abeilles, dont il ne restait que des murs, des statues et des temples.
— C'est la voix du démon que j entends! interrompit la jeune fille eu regardant avec stupeur l'étrange faiseur de sermons qui osait s'attaquer à Dieu ; celte éloquence
eraporlée et brulale dont les éclairs jelaienldes doutes dans sa conscience troublée, la remuait involontairement, et elle cherchait en vain un appui autour d'elle pour résister à cet entraînement.
— Embrasse la croix de Ion rosair»^, Christine! lui dit tout bas sa mère.
La jeune fille n'jût pas plutôt serré son chapelet dans ses mains et pressé la sainte image sur ses lèvres qu'elle éprouva un soulagement merveilleux.
— Christine, prouvez-moi donc que je me (rompe? poursuivit (iorjn. Est-il juste que ce Dieu permetie aux hommes de s'exterminer sous prélexie de lui témoigner leur loi d'une façon qui lui soit plus
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agréable? Est-il juste qu'il y ait sur terre des tribus proscrites comme les bohémiens, des nations dévouées à l'oppression, et au mépris comme les juifs, des serfs attachés à la glèbe, des esclaves vendus comme une marchandise ou un bétail au plus offrant? Et si Dieu veille sur les créatures qui lui sont fidèles en vivant dans la pratique de la charité et de l'amour du prochain, pourquoi donc étesvous tombée au pouvoir de l'abbé des pauvres, qui n'a pitié, lui, ni des pleurs ni des supplicaiionsde l'innocent ? Reniez ce Dieu lâche, débile, et inerte, croyez-moi, Christine, — et prenez part avec moi aux récompenses dont nous comble le Dieu
Vengeur que nous servons de notre mieux.
— Arrière, tentateur de grand chemin I s'écriaChrislineavecl'accentde la plus vive indignation. Crois-ludonc m'cblouirpar tes mensonges? Oui, le mal existe sur la terre; oui, souvent il semble triompher même sous la couronne des rois et sous la toque des juges; oui, la guerre, ce souffle infernal, soulève sans cesse le monde et en fait un champ de bataille où le sang des faibles engraisse les forts, — mais ne sais-tu pas que ce monde n'est quun exil ou un passage, et cette vie une éprouve?
— Maxime commode pour les riches
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cl les puissants, observa Gorju. Pauvres, greloUez sous vos guenilles effrangées par le vent d'hiver; pauvres, aiguisez vos dents sur les os dédaignés par les chiens, miiis ne murmurez pas et ne volez pas! Priez Dieu pour les riches qui boivent les vins vieux dans des coupes d'or, qui chassent le gibier dans leurs forêts et dans les blés du paysau, qui dorment sous des baldaquins de damas et qui font l'aumône à vos plus jolies fdies.
Les pauvres applaudirent leur abbé en riant; mais la jeune (iilc scirant toujours dans sa main la petite croix qui semblait lui communiquer une force extraordinaire l'interrompit.
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— Tes bl asphêines ne pourront souiller l'élernelle vérité, seigneur de contrebande. Tes railleriesn''obscurtironipasla lumière qui biille aux yeux do tous les vrais chrétiens! Le mai est de sourco divine, puisque Dieu lui a |)ermis de s'insinuer en nous comme le ver au cœur du fruit! Mais il nous a donné en mèiuc temps une âme libre pour résister au mal sur celte terre, une âme immortelle pour recevoir le cliàlimenl de son péché dans rablnie, ou la palme de sa victoire dans le ciel.
— Ce sont là des contes à dormir debout, ma jolie prêcheuse, reprit Gorju; Dieu est-il descendu à ton chevet pour te
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prédire celte vie future et t'a-t-il donné des arrhes ?
— Oui, misérable, s'écria Chrialine emportée par une sainte indignation, il a donné à tous les hommes un gage précieux de son amour et une merveilleuse caution de ses promess s.
— Et <(uel est ce gage? demanda en ricanant l'abbé des pauvres.
— Son fils, répondit la jeune fille avec une touchante exaltation.
Gorju resta silencieux, car beaucoup de ces bandits qui ne se faisaient aucun scrupule de blasphémer Dieu n'en étaient pas moins dévols au Christ et à la Madone.
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La jeune fille toiiliiiua d'une voix ilouce el calme.
— Jésus ne s'esl-il pas soumis aux misères ei aux angoisses de l'homme ? n'al-il pas dépouillé sa divinité pour souffrir dans son corps, dans son esprit, el dans son âme? n'a-l-il pas accepté toutes les humiliations, toutes les ignominies, tons les faux jugements! l'ignorance, l'injustice cl l'envie l'ont-clles épargné? n'a-l-i! jias connu la laini el les coups de vei'gcs? a-til repoussé l'éponge imprégnée de vinaigre cl de fiel? Et cependant nul ne l'a enlemlu maudire César et les pharisiens. Le martyre terrestre et la résignation soûl des mérites dont la récompense n'est pas de
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ce monde; tu vois bien, ajouia-i-elle en s'.idressant à Gorju, que tu n'obtiendras aucun empire sur moi et que l'obstination d'une pauvre fille saura lasser tes ruses hypocrites comme ta cruauté.
— Peut-être! répliqua l'abhédes pauvres en souriant, je l'aime ainsi, belleChristine, déclamant ton serinoa avec l'éloquence d'un docteur. Vraiment ce serait nuire aux âmes vaillantes dans leur foi que de te garder avec nous et de les priver d'une si féconde moisson de bonnes paroles.
D'ailleurs lu n'aurais qu'à convertir nos ebers et amès vassaux, et à leur persuader que leur misère est une grâce de 1 19