‹ La fille de l'aveugleChapitre 2 sur 18 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Comment une mère peni décider sa Pille à accepter un mari qui ne lui plait pas.

Une lieure après le départ du bailli ot de son prisonnier, les trois femmes épuisées par les angoisses de la nuit dormaient profondément et l'hôtellerie était silencieuse comme une maison déserte.

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l.cs ikux liiux gn lilsli&ninies se consulliiicnl :ivf'C aigreur sur le parli qu'ils (levaifiil lin r (le rr lie aventure.

Tuul à ( oujj Gmju froissa sous ses pieds une fouille de parchemin carrée qui iraîiiail loule maculée de boue el à n oilié couverle par les cendres que les cliiens, en se secouanl, avaient épariillées au milieu de la salle. Il la ramassa et vit avec surprise que c'était une dépêche scellée du sceau royal. Il rnuvrit préc'pilamment, la parcourut d'un regard avide, el sa figure sombre s'illumina aussitôt d'un layou de joie.

■ — l']li bien, lui dit (ieivais. je crois qu'il est temps de meiiro la main sur le

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coiïiel. i.es feiimies dornicnl. Nous n'niirons pas besoin de leur faire cligner de l'ail; mais liàtons-nous ot décampons, car cet imbécile de bailli pourrait bien se raviser...

— iMaladroit ! ré|)li(jua majestueusement Gorju. Le soldat en maraude plume la poule du paysan et il fait crier la poule et le paysan; mais le général darrace confisque des millions et personne ne souffle mot. J'ai de plus liantes visées que loi. Regarde cette dépêche secrète que le bailli Gilbert a eu la sottise de laisser tomber de sa poche avant même d'en connaître le conlenu. Ce sera la sourcç de notre fortune.

• LA HLI.E

— Comment cela ?

— Je vais réveiller la vic-ille dame et, quand elle aura lu ce grimoire, je le réponds qu'elle nous suppliera de lui servir de guides et de partir au plus vile Siins avenir dame Gerlrude de la direction que nous suivrons.

El, sans perdre de temps à prodiguer de 1 lus amples explicatious à son complice, le faux Loreuzo monta à la chambre où reposaient la mère et la fille, et graila doucement à la porte.

La mère se réveilla en sursaut et courut ouvrir, croyant que rbùlcsse voulait lui jiiirlcr. Elle recula de surprise en vovant le comte Lorenzo Viielli ; mais ce

dernier posa un doigt sur sa bouche pour lui recommander le silence; puis il lui lendit la dépêche royale.

La vieille dame saisit le parchemin d'une main tremblante et ne l'eût pas plutôt lu que son visage trahit l'agitation et la terreur la plus violente.

— Nous sommes perdues, murmura-telle, perdues au moment oîi nous allions franchir la frontière. 0 ma pauvre Christine! devais-je t'entraîner dans ma destinée fatale! Ainsi, monsieui', \ous croyez de votre devoir de nous dénoncer ?

— Je voudrais pouvoir vous sauver, madame, r<'pondil-il à voix baisse. Je suis Florenlin. Rien ne me force à servir d'cs-

jiioii ot do shiro an rui ilo France'; mais mon comiiagnon se comindiiKtlrail <^v'd~ vciiK.'iil ni l'avuiisaiit voire liiile.

— Agissez donc suivant volro cunsciencc, monsieur le comte, dil la [lauvre Icmnie accablée.

— Écoulez, madame : j'ai pitié de volie infortune et de la douleur qu'éprouvera voii-e (ille quand on la séparera de vous ; je ne puis supplier mon ami de risquer sa vie el sa iiherlé pour le salul de deux léunnes inconnues, mais j'(jbliendiais ou j'exigerais son silence s'il s'agissait de la comtesse Lorenzo Viielli et de sa mère !

— Que vouli-/-vous dire, monsieur?

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répliqua la vieille dame eu le reganlaut avec (les yeiix égarés.

— Pardonnez-moi si je vous impose ime condition liop dure, madame, mais les instants sont précieux et je ne saurais trouver mieux. Je suis noble et riclie; j'aime voire fille et elle peut accepter mon nom sans se mésallier.

La mère frissonna eu contemplant la cbarmante enfant qui, brisée de fatigue, dormait la tète à moitié cachée sous son bras comme l'oiseau sous son aile.

— Modame, reprit Lorenzo, je ne vous demande que la promesse de m'agréer comme le llancé de la belle Christine, et tj'cn!pl"\cr toute votre autorité lualei-.

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nelle pour la décider à ce mariage. Aimeriez-vous mieux la voir s'étioler et se flétrir pendant de longues années au fond de quelque ténébreuse bastille?

— Sauvoz-la d'abord , monsieur le comte, s'écria la mèio brisée par l'évocation de ce sombre avenir, et je fais le serment d'obtenir de sa tendresse, de sa soumission ou de sa pitié [lonr mes larmes, le consentement que vous exigez. — Allez! je vais réveiller un fille!

Le faux gentilhomme s'inclina en essayant de sourire le plus gracieusement possible et courut tout disposer pour un pionqU départ.

Quand danio (îortrude et le chcvrit r

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Pierrot secouèrent leur lourd sommeil, la maison était abandonnée et il ne restait d'autre trace du passage de tant d'hôtes que quatre pistoles déposées par la vieille dame sur la table de la salle basse.

•! — Ah ! les pauvres créatures ! s'écria e Gertrude qui soupçonna aussitôt deux mendiants d'avoir joué un nouveau tour de leur façon.

Le lendemain les fugitives avaient gagné le joli village de Roquairol, à quatre lieues de la frontière, et elles étaient heureuses d'accepter i'hos[)italité d'un pauvre pêcheur dont l'humble cabane s'élevait sur la beige d'un petit lac.

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Jai)i;iis ciiiii (k- i( rrc ne léalisa mieux l'image de l'ildeii. Le soleil inondait de ses rayons éblouissants l'eau, la terre rougeâlre cl les rochers l'cstonnés de mous- ' ses. L'onde unie ot miroitante berçait à peine les barques amarrées des pêcheurs. Lqù filets (laînaient çà et là sur le salde, séchant leurs mailles lâches ou rompues. Des charrettes enguirlandées de pampres cl eriant sous le poids des grappes de rai- :3ins dorés descendaient des coteaiix et iraversaient la plage aux cjis joyeux des vendongeurs.

Les deux fennues admiraient silencieusement celte ï^cène riante. La jeune lillo paraissait rêveuse et l'in^juiet'"' •nriosité

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lie son visage senililaii .nlondre et chercher l'objet d'une mystérieuse espérance.

La mère soucieuse regardait de temps à autre avec un tressaillement involontaire la porte de la chambre voisine et semblait faire d'impuissants efforts pour ramener la conversation sui- un teriain où sa fille refusait capricieusement de la sui\Te.

Après un long silence, elle renoua cependant l'entretien d'une voix triste et grave :

— Une femme isoI<'e qui ne s'appuie pas sur une famille |iuissante, qui n'a d'autre protection que sa vertu et sa beauté, est une créature perdue, ma pauvre enfant.

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— V<iiis iii'ellhiyez, ma mère. .Savonsnous (»as jusqu'il ce jour vécu heureuses et tranquilles, heureuses parce que nous nous aiîuions ; tranquilles, parce que nous n'éprouvions aucun désir de quitter le coin de terre où notre vie modeste cl cachée s'écoulait comme les heures tièdes et parfumées d'un soir de printemps?

— Clirisliiio, c'i'sl toi qui m'eflVaips en parlant do la vie comme dune soirée caluic cl sereine. Tu vois les étoilo-; dans le ciel, lu t'enivres des parfums des fleurs, tu écoutes le murmure du ruisseau, — mais lu oublies de regarder le point noir qui ^'randil à l'horizon. Ce point noir va s'étendre comme l'aile d'un oiseau de

i)j: i-'AvF.ur.Li; IP»

nuit, iJ va souiller les étoiles d'une tache obscure, il va faner el briser sous la grèle ces fleurs parfumées, il va changer ce limpide ruisseau en torrent boueux.

— Ah ! dit la jeune fille en souriant, l'orage est un accident, et on peut se mettre à couvert.

— C'est ce que je voulais te faiie comprendre, mon enfant; mais, dans ces temps rudes ei terribles, la vie se compose d'orages, ne l'oublie pas, (Christine. C'est la soirée tiède et douce qui e:-t un accident. Aujourd'hui, regard e partout autour de loi. Le faible est impunément opprimé s'il fléchit la tète, et écrasé s'il résiste. Le roi lui-même ne peut se déban-asser d un

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J'jivoii ijiie par un j,Miel-apen^. Cliaciui s'incline (IcvaiU le spad.'issin lieiiiPiix. Je le Je re'pèle, une femme ne compte que par le nom et la puissance tleson mai'i.

— II c.-l cependant un lieu de rclnj^e sacré où clli' peut trouver un abri cunlre les amliiiioiis, les injusiices et les tyrannies, ma mère.

— Tu V(Mix [larleriiii eouvcnlj lirisline. (lil la vi'illi' dani.' d'une voix mi'laniolique. Oui, le convenl est un asili saiu et propice aux femniis donl le ereur est vicfe ou likssé moi'tf llemeul ou pu.'ii de tout autre amour que de l'amour céleste. .Mais juallieur ii r(dle qui essaie de lromp< i- Dieu ! malheur à (elle oui lui ci-usacre

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une âme vide des passions humaines! Dieu se venge alors en attisant dans celte âme nn feu stérile et une agitation sans fin. La prière brûle les lèvres de la malheureuse. Ce monde qu'elle a renié trouble ses rêves. Elle a horreur de cette solitude monotone et pesante, chaîne rivée à ses pieds et à ses mains jusqu'à la tombe. Elle se demande pourquoi Dieu l'a faite belle et jeune, si elle doit se flétrir entre les murs inexorables derrière lesquels elle entend r«'sonner les rires , les musiques et les chansons des vivants. Elle a cru trouver au couvent la paix du paradis et elle n'a trouvé que la fièvre haineuse de l'enfer. — Quel tableau terrible me faiies-voiis

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là , ma mon- ! Cependant mieux vaut se vouer à Dieu que dépouser un homme parce qu'il est riche, noble et puissant. Kies-vous donc pressée de me marier, dites-moi?

— J'aimerais à le voir entrer au port avant davnir es^suyé la tempête, ma chère enfant ! Aurai$-lu donc une grande répugnance à épouser le comte Lcirenzo Vili'lli, qui nous a si couitoisement accompagaées ?

— Le comte Lorenzo Vitelli I s'écria Christine avec un sonrire forcé. Pourquoi vous moquer de moi, ma mère?... [luis-je aimer un liomine si laid et si vieux ? Son visage o>t balafré de i i( aliicos.sou nez plus cro-

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chu que le bec d'un aii^le, et il joint à tous ces agrémeuts une chevelure d'un roux oïlieux. Vraiment, je croyais que vous auriez meilleur goût.

— Folle enfant! reprit la mère; mais tu ne songes pas que ce seigneur te sera plgs reconnaissant de ton choix qu'un jeune raffiné d'honneur qui ne pensera qu'à friser sa moustache en croc, à cou^ doyer les passants, à tirer l't'pée sur le Pré-aux-Clercs, à manger Ion bien aux académies de jeux ou à danser des sarabandes. Les flammes de la jeunesse sont capricieuses et mobiles ; si tu te maries par amour, tu connaîtras les douleurs qui

SO LA HLl.t

ont gâté lua vie ei (juc je voiihiis le faire éviter.

En ce nionunl Clirislino, qui, toute rêveuse , se penchait à la fenêtre encadrée de vigne, entendit les sons criards de (iiielques violons. Une noce joyeuse traversait la plage. Kn avant marrliaienl lis niéncliiers enrnliaiini'S (jui, de temps à autre, pressaient anioureuscnienl siii- leurs lioiiches des outres gonflées de vin doux. La mariée, ronde et fraîche paysanne vêtue de blanc et entourée de ses compagnes, souriait, toute (ièie et toute glorieuse, à un beau gardon bien découpléqui lui dounnil le bras.

Christine inojitra ce groupe à sa mère en disant :

— Couinie ils paraissent lieurenx!

comme ils se regardent avec amour!

— Que de mariages j'ai vnsconmiencer aussi joyeusement et finir dans les larmes ! murmura ia vieille dame.

Cependant la noce passait sous la fenêtre. Le marié s'arrêta pour prendre sa jeune femme dans ses bras et l'embrasser toute rouge de bonheur et de confusion.

— >ious sommes pauvres, lui disait-il, mais le mariage doublera mes forces et mon courage. Je me b'-vei-ai plus matin, et comme je travaillerai de bon cœur en pen« santc^ue je travaille pour toi! Vois-tu ces

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deux bras, de vniis barres de fer! D'ailleurs la jdie au cajur fait la santé et on est jilus lier de soi-même quand le bonheur des autres dépend de vous !

— André, répondit la mariée, te souviens-tu des vendanges de ton oncle, le riche métayer? Déjà lu faisais la moitié de ma besogne !déjà lu voulais m'embrasser et je te barbouillais la figure de raisin ! C'est alors que j'ai commencé à t'aimer. Et aujourd'hui, vois-tu, Andrt , j'aimerais mieux mendier avec toi mon pain que d'être une grosse métayère avec Ion oucle leiichard, pour mari!

André sourit et entraîna gaiinent sa femme.

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— Ames simples et pures! murmura Christine. Ces braves gens sont contents de peu; ils sont sûrs de l'avenir parce qu'ils sont sûrs d'eux-môraes.

Les ménétriers se hissèrent sur des tonneaux renversés; les garçons prirent leî filles par la main et commencèrent une joyeuse ronde.

— 0 ma mère ! reprit la noble enfant, voilà une vie que je comprends. Suis-je donc une insensée quanti jo rêve un amour candide el lier, une vie simpl(^ laborieuse et .cachée, un loyal partage dos travaux et des peines, une sincère communauté d'affection? Doisje.poiirètre regardée comme une sage et honnête femme, devenir la

b.'(jiiille d'un viftillard clKi^rin, el reslpr au Idj^is pour écouler la litanie di ses regiffls (-1 de ses ennuis? l)ois-je abdiquer mon cffur ot ma liberté pour l'honneur d'èlre entourée de valeLs curieux , fainéajils et bavards, on de me fironir-ner en carrosse dans K-s mes? N'est-ce pas outrager l)ieu, ma m' le, -jut- d'unir ce (jn'il a séparé par les années et de confier la créature jeime cl pleine de vie à la protection de riniirine? Oli 1 |iiuiot que d'aclieler de ma vie un nom el une fortune, phiiùl (]ue de vaincic lavcrsion de mon cœur poiw satisfaire une stérile v mité, j'aimei;".is mieux devenir la fcnnic d'un de ces jiauvrcs pèi liiurs.

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I,a vùbvP tressaillait d'un légitime orgueil eii cntciiclaiit parler ainsi sa fille; elle retrouvai! dans ce coeur naïf les généreuses illusions, les dcvouemonts enthousiastes et le désintéressement qui avaient enchanté sa jeunesse. Mais en ce moment elle vit la porte de la chamhre voisine s'entr'ouvrir doucement et le comte Lorcnzo lui montrer le parciieniin sign.' [)ar le roi.

Elle frissonna et elle commença cette horrihle tâche de détruire dans le cœur de son enfant tous ces seuiimenls élevés pour les remplacer par ics maximes d'un lâche et sordide égoïsme.

•^ Garde loi 'le l'amour, <hrislinc, ïv-

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prit-elle avec effort. Plus tu le rêveras pur, radieux, éthére, [ilus lu tomberas facilement du ciel sur la tcri-e. Tu prendras ta chimère poui- une n'alité et tu souffriras de la voir s'évanouir comme la neige brillante aux rayons du soleil. Tu croiras à des paroles creuses et gonflées de vont. Tu croiras à des? .'rments ardents comme la flamme et qui ne dureront pas davantage. Moi aussi j'ai eu cette foi passionnée et aveugle à l'amour, et celui que j'aimais, celui dont j'avais été l'épouse chaste , lidéle et soumise , celui que j'avais choisi m'a piniie rruellenient de ma folio tendresse. Ah ! Christine, mon malliour ne te servir:!-t-il pas de le-

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çon et faut-il que tu suives fatalement la trace de mes pas!...

Elle s'arrêta, u'ayaiit plus la force de continuer en voyant la pénible impression que produisaient ses paroles sur sa fille.

— Ma mère! reprit Christine, n'achevez pas. J'éprouve, en vous écoulant une sensation étrange. 11 ne me semble pas que ce soit votre pensée qui parle par votre bouche. Vous ne me convaincrez pas que j'agirais , honnêtement en épousant le comte Lorenzo Vilelli; mais si vous l'ordonniez, ma mère, j'oliéirais, car votre volonté est sacrée pour moi. Cependant, permettez-moi de vous répéter (jue le couvent me serait -moins odieux que ce

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niîiiiagc. Il est lUiiix ;.(^iil-t'lre de souffrir pour Dieu, (|ni a liiit souffert! il est doux de lui lout sacrifier, à lui qui s'est laissé clouer sur la croix pour racheter nos pécliés; mais épouser ce genlilhoiniiie au visaLîe astucieux el méchaiil, qui, njrdgré toute sa courtoisie, lu'inspiie une aversion et une liorr ur invincibles, — voilà Je supplice auquel vous hésiterez sans doute à ine condamner.

— Mon enfant, dit I.i vieille dame avec douceur, vous êtes hien sévère pour un homme qui nous a rendu d'importants services!

— Oli ! pardonnez-moi si je vous ai blessée, ma mère ! s'écria Chiisiinc. les you\

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humides et saisissant avec îeudrcsse les luaius de la {)auvre femme , — je ne suis pas ingrate et ma reconnaissance serait bien plus grande envers ce comte Lorenzo s'il n'exigeait pas que je devinsse le prix de ses services.

— Ainsi tu repousses l'alliance de ce seigneur parce que ce n'est pas un de ces jeunes fous qvÀ lancent d'amoureuses œillades à toutes les femmes, cl qui leur serrent les doigts à l'Église en leur olTrant de l'eau bénite?

— Non, ma nièro, mais parce que le comte Lorenzo me semble couvrir sa figure d'un masque hypocrite, parce que sa feinte douceur cache un canu 1ère impérieux,

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parce quiî son rei^nni trompe et ment comme son sourire.

— Chimères déjeunes filles! Est-ce à ces rêves que je dois te laisser sacrifier l'avenir de ta vie? Christine, sois franche, ouvre ton cœur à ta mère; tu sais si je voudrais assurer ton bonheur. Et hien! je comprendrais la résistance si tu aimais un aulrc homme.

Christine rougit.

— Non, répontlit-flle vivement, si j'aimais, ne le sauriez-vous pas avant moi, ma mère, ne lisez-vous pas dans les mouvements confus de mon âme mieux que moi? Lorsque je suis malade, ne sentez- Yous pas la fièvre de mes veines s'allumer

DE LAVi:rr.LK al

dans les vôlrcs, et vos yeux ne se troublent-ils pas quand les miens se voilent? 0 chère mère, nous ne nous sommes jamais quittées, nous avons vécu, prié, souffert ensemble, et aujourd'hui seulement, par je ne sais qr.el hasard élninge, nous avons une pensée différente.

La vieille dame soupira. Sa force faiblissait; elle se reprochait do torturer ainsi son enfant. Mais Lorenzo avait laissée la porte entre-baillée et gardait toujours entre ses mains la fatale dépêche.

— Christine, reprit-elle, si tu me trouves pour la première fois opposée à ton désir c'est que je vois l'avenir avec cette lucidi-

lé que le ciel accorde à ceux <jiii duiveiit hicnlôl mourir!

Une pâleur affreuse couvrit aussitôt le visage de la jounc (ille qui tressaillit et Aiiidit en larmes :

— Qu'avez-vous dit, ma mèri!.' vous mourir? Vous parlez de mourir, froidement, simplement, comme si votre mort ii'impor!;iil à personne, comme si vous lie dcvi( z rien rf.i<reUer sur la lerro, comme si vous éliez isolée de toute affection. Mais croyez vous donc que je pourrais vivre, si vous mouriez, von^;. li meilleure moitié de moi-même? Qui donc m'aimera? qui donc me consolera, qui donc pensera tout haut avec ni< i si vous mou-

DEl. aVFI:(;1.1: ^v.j

rez, vous qui m'avez bercée sur votre

cœur, tout enfant, — vous qui m'avez

veillée malade , — vous qui vivez en moi

toujours et jamais en vous? Oh! ma mère,

vous voyez bien que ma douleur est

égoïste et que j'ai peur de vous perdre, car

voire mort serait ma nuit et ma mort. Ah !

. vous avez voulu me punir de ma résistan-

ced'enfanl gâtée en me menaçant de celle

absence terrible. Laissez-moi donc vous

embrasser, ma mère, et vous regarder et

m'assurer que vous êtes encore assez

vaillante et assez aimée pour vivre de

longs jours! Oh ! je ne vous laisserais pas

mourir, moi ! je vous garderais dans mes

bras, je vous donnerais la chaleur de mon I . 3

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soufflp et (le ma jeunesse, — ol puis je prierais latil nolro divin Sauveur <le ne uic prondro ma mère, qu'il aurait ]iitiéde moi' !

la vieille dame fut effrayée c'e l'égaré mont (]ui se lévélait dans les paroles et les regards de Christine. Elle regarda l'irapiiovable Lorenzo comme pour lui demander grâce, mais il sourit avec une infernale expression de joie et lui fit >ignede I rofil) r de ce délii e di^ don'tui' poui arracher le consentement de la malheureuse fille.

— Christine, leprit-ello d'une voix éteinte, j'ai dû l'avenir. Tu n'avais plus assez de confiance en moi pour céder à

ilE L"AVEl(iLE 55

mon désir lorsqu'il ne s'accordait pas avec les secrètes espérances. Il m'a fallu l'avouer, quoiqua regret, la triste vérité.

Jusqu'à ce jour mon amour et ma protection t'ont suffi; mais je suis lassée de souffrir, mon enfant; je suis vieillie par la douleur plus que par l'âge, épuisée par les jeûnes et les macérations, le cœur brûlé jiar un sovivenir cruel qui a été le compagnon douloureux de toutes mes lieures. J'ai craint de te laisser seule si jeune, si belle, si naïve, livrée à la foi douteuse du premier galant qui te dira : Je vous aime! Et j'ai voulu alors mettre ta main dans celle d'un homme qui sera ton protecteur et ta sauvegarde.

le lAFILIf

Muclic, oppresst'c, le visage rchiisaiit i\c. laiinos, la jounc (ille regardait sa mère avec une fixité étrange comme si elle eut craint de la voir disjiaraître à ses yeux. Elle comprenait la mort. Elle .se disait que hientùt elle eliorclierail en vain peutélre les baisers de cette buucLe qui lui dictait une volonté suprême, el elle ne .songeait plus à résister à celte volonté quelle qu'elle lui. Soullrir pour sa mère, n'était-ce pas encore une joie mystérieuse ?

— Je vous obéirai, ma mère ! ri'ponditelle avec un vague suuiire qu'elle adressait comme une caresse à la pauvre Icmnic

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exténuée par la coiilraiiilc de cette lutte oïlieuse.

La vieille (laine faillit saisir salille clans ses bras, l'embrasser pour essuyer ses larmes el lui crier :

— >o m'écoule pas, mon enfant. J'abuse de ta tendresse |)Our le trjiuper. Je le rends ton serment !

Mais le sinistre Lorenzo attachait toujouis sur cllo ses yeux fauves, — mais la dépèche secrète flamboyait toujours à ses yeux et tout son couraye s'éteignit dans une crise de sanglots et de larmes. Au même instant le bruit îles violons cessa. Les danseurs reculèrent avec des signes d'épouvante. <,>uatr<^ hommes traversaient

oH l.A FILLK

la place poriaul une civière sur laquelle était étendu le corps d'une jeune femme dont les cheveux noirs pendaient jusqu'à terre, dont les mains raidies étaient violette comme son visage, et dont la bouche ouverte laissait éiinceler des dents blanches contractées par la mort.

— Quelle est crite femme! demanda la mariée qui s'était enfuie jusque sous la fenêtre de Christine.

— C'est Jeanne, la lemnie à .\ntoine Ledoux, le rit ho maître maçon, répondit André qui venait de rejoindre la fiii^itive. La pauvre créature! Elle aimait un des bergers de son [lère, mais on l'avait forcée d'épouser le vieil .\ntoine... C'est un hom-

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me dur, Iracassier et jaloux. Il n'a jamais su rire, et il n'aime }ias à entendre rire autour de lui. Il ne pense qu'à ses murs, à ses moellons et à ses briques. Jeanne ne pouvait plus venir à la danse. Le jour, c'étaient des gronderies sans fin; la nuit, des cris, des jurements et quelquefois des coups. Le berger qui l'avait aimée rôdait souvent autour du logis. Jeanne l'évitait. Pour ne pas le rencontrer, elle n'allait pas même à l'église. Avant-hier, dans la nuit, elle a enlen(iu un coup de fusil. Antoine est rentré en liant et a dil qu'il avait tué un méchant rôtleur sur son mur. Elle n'a rien répondu, la pauvre. Ce matin elle s'est jetée dans la citerne. El puis elle n'a-

4t) I A fll.li: 1)U I- AVKI.dLK

v:iit pas d'ctilanf, la Joaniic Nous avons liifii lail ilr lions marif-r, r<'iiimo. Ou ne rjuitlo pas son pieinioranioiii' comme une vieille rolte.

La civière avait disparu; mais la ronde joyeuse ne recommença pas.

— Vous ave/, enlfiidu, ma mère? dit doucouicnl <.liiisli;io.

— Mais lu m'as juir rjue ton cœur est liliie, n'ost-re jias? demanda avec inijuiéliide la vieille dame.

— Manière, répondit la jeune (ille après un instant d'hésitation, je ne vous ai pas promis tl'ètre heureuse ni d'aimer le comte Lorenzo S'iielli. Je vous ai promis d'èlre sa léninie cl je tiendrai ma |iromessc.

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