CHAPITRE DEUXIÈME
Où le valel d'aveugle refuse d'élre le vaiel d'uu comte florentin.
I.e surlendemain du jour oîi Ctirisiinc s'était laissé arracher celte promesse contre laquelle son cœur so révoltait, le ciel se noircit dès le matin d'épais nuages. Une pluie fine et continue rida l'atmosphère,
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et la roule qui condiiisail (le Genève à la jielile ville Je Meillerio élait déserle au luoiuent où i rislan et son guide v airivaienl pénihlemeiil à iravers les champs et les senliers délrenipés.
Cependant, l'raneois Perrier avait quill(! gaiemiMit son dernier ^île, car il espérait en Dieu, cl rêvait à Rome, f)u'il vovait resplendir devant lui ;i tous les liorizons. Cliaque étape était pom- ce coui'ageux jeune lioniine un anm .ui de la chaîne qui le rapprochait de l'Italie.
Pour abréger la roule il avait toujours conté à l'aveuj^le maints récit'î joyeux; mais, depuis (ju'il avait senti les premières morsures de la taini, le l>jur2uicuon scm-
riE r. .\YF.i'<.).i; 4j
Mail avoir compléteaieiit perdu l'usage ilc la parole. Sa gaieté avait rhanté en raison inverse de son appétit. Çà et là sur la route, ils n'avaient depuis quoique temps rencontré que des villages pillés par les maraudeurs, et les malheureux qui osaient s'y abriter étaient trop jeu suis de leur pain du lendemain [)our ne pas être avares de leur maigre pitance.
Personne donc n'avait rempli la sébile ou la besace du pauvre aveugle. En revanche chacun s'était signé dévoteinenl en le voyant passer et lui avait dit :
— Dieu vous assiste !
11 était trois heures do l'après-midi et aucun de ces vœux charitables n'avait été
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exaucé. Nos voyageurs devaic-nl encore se traîner leiidanl deux niorlelles lieues avant d'aniver à Meillcrie et ils étaient à lioiit de leurs Ibnes.
— Pau\re François! dit l'avenyle eu souriani li ihUinen!, tu n'es plus d'humeur à riie ni à chanter, n est-ce pas?
— Je suis aussi destiné à ne plus ouvrir la bouche niènio pour manger, à ce qu'il paraît, répondit le Bourguignon.
— Es[iérons, mon fils !
— Je ne fais p;.s autre chose depuis deux jouis.
— L'espérance est le pain des nialhourcux, François.
— Alors c'est un pain bic j sec et peu
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nourissant, repartit le Bourguignon avec un [irofond soupir.
— Depuis vingt ans que je porte la besace, dit Tristan, Dieu ne m'a pas encore abandonné. A chaque jour sa tâche, à chaque jour sa récompense.
— La tâche est rude et je la connais; quant à la récompense , si vous voulez parler de la nourriture qui aide l'homuie à supporter vaillamment la fatigue et la douleur, je trouve qu'elle se fait un pou trop attendre. Certes, j'ai eu l'occasion d'acquérir en votre compagnie la patience et Ja tempérance, ces vertus essentielles des voyageurs, — mais cette fois l'épreuve est presque au-dessus de mon courage.
•Si iKJiis (loiiiaii'liijiis l'.iiiiiiùno ;i mi boulanger elsil tanlail ;i nous jeler un pain, je ne sais liop si je pourrais résister à l'envie Je le voler.
— Tais-loi, mon fils! Le jeune lionnne est-il (lune moins résigné que le vieillard? Peut-être, car il sent qu'il a besoin de se lortiOer pour ci tte jurande lutie 'le la vie, tandis que le vieux regarde di'-jà sa place dans la fosse lunlre la(juelle ses pieds Irébncli, ni...
Tristan ne jint atlu^vi-r, li voix expira dars son gosier, il v» uaii d'éjirouver au cœur une douleur aigu»'. C'élail la faim qui lui tordait les entrailles. Il senl't un ccrtie de i'er élreindre son Iront chauve et
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ses tempes. Il fut, ubiigtî de s'anèier et de s'appuyer sur sou bâton tremblant.
Perrier s'aperçut de cette défaillance subite , il courut h son compagnon et le soutint dans ses bias.
— Ne t'alarme pas, bon François, înurniura l'aveugic d'une voix éteinte, ce ne
sera rien un peu de fatii,'ue, voilà
tout.... tu comprends, la fatigue
— La fatigue et la faim, ajouta le jeune Bourguignon, à qui cette secousse venait, de rendre toute son énergie.
— Non, c'est plutôt la lassitude, interrompit le vieillard. Normand m'a gâté, vois-tu, et je ne suis pas encore accoutumé aux longues marches.
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François Pcrrier se Irappa le Iront du poing avec colère.
— Lâche <|ue je suis ! fainéant ! sans cœur! s'<'cria-l-il. Allons, Tiist.-m, puisque vous tliancolcz sur vos pauvres vieilles jambes , — puisque vous Otes exténué ctniu (• i;ne lëlo de s( n;nK' trop ( liarpce — pas df fausse honte ! montez sur mes épaules et laisse/moi vous porterjusqaa la première cabane que nous renronh-erons.
L'aveugle prit dans ses deux mains la tèle du jeune homme et le baisa au Iront comme il eût baise son enfant.
— Merci, mon brave François, merci, lui dil-il; mais (on courage a ranimé le
Di: L'AVtLGLli SI
mien, et maintenant je me sens de force à te suivre. Vois! continua-t-il en s'avançant (l'un pas douteux et hésitant.
François feignit d'être convaincu par celte équivoque expérience; néanmoins, il passa son bras sous celui de l'aveugle, et tous dcAjx poursuivirent ainsi leur route.
Us longeaient la rivière de Meillerie, lorsque, de l'autre côté de l'eau, sui' une route parallèle à (elle qu'ils suivaient, le jeune peintre aperçut de loin un carrosse attelé de deux chevaux et escorté d'un gentilhomme qui cavalcadait à la portière.
— Bonne nouvelle ! s'écria-t-il; réjouis-
bcz-vuiis, iiisi.'ii), viiiii ijc ri<ljos voya» gcurs.
— Dieu soilloué, mou garçon ! car par ce temps affreux nous ne pouvions guère espérer une si lionne rencontre. Allons vite au-devant d'eux, François.
Le pauvre homme essaya de presser le pas au risque de .omber lourdement.
— Patience ! mon bon Tristan, reprit le Bourguignon, j'ai oublié de voub avertir d'une petite diflicullé... c'est que nos futurs bienfaiteurs cheminent sur l'autre rive.
— Pourquoi m'avoir fait celle fausse joie ? murmura l'aveugle o'un ton de
DK L AVUtGI.K d">
doux jeproclie en s'arrètaul découra-
François i'enier se mil, à rire.
— Est ce que vous croyez jiar hasard que cette futile consiiléralion va m'arrèter, mon vieux maître?... Aii ! je saurai bien les rejoindre, dussé-je traverser la rivière à !a nage.
— Mon fils, la ne teuturas pas ainsi la Providence, dit Tiislan eu saisissant le bras de son guide imprudent.
— Soyez sans craint;\ reprit ce dernier, la rivière n'est ni large ni profonde à cet endroit-ci, et nous parviendriuis même à la passer à gué. Ht puis, ce qui doit vous rassurer, c'est que la fraîcheur dç
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l'eau ne pourra pas Irouhler ma digestion. Le grand AlexanrJre n'eut pas le même bonheur quand il se baigna si malencontreusement dans le fleuve Cylnns. Allons, maître Tristan, aj«)uta-t-ii, cette fois il n'y a pas à reculer, il faut monter sur mon dos.
— Non, dit l'opiniâtre aveugle ; ta main d'un côté, François, et mon bàlon de l'autre, voilà tout ce qui est nécessaire.
— Oui, si vous tenez à vous engager dans les herbes hantes que je vois flotter à la surface de l'eau et y rester pour servir de pâture aux poissons !
Et, sans laisser le temps à son compagnon de répondre, moiti»? de pré, nioifie'
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de force, François Perrier l'ealeva sur ses robustes épaules.
— Corne de bœuf! secria-t-il gaiement en entrant dans l'eau jusqu'à la ceinture; je savais bien qu'un jour ou l'autre je finirais pas remplir les honorables fonctions de ce brave Normand.
Le jeune peintre, qui était obligé de liiller contre le courant, serait certes arrivé trop tard si un léger accident n'eût arrêté le carrosse dans sa marche.
Le cheval de gauche s'était embarrassé la janibe dans l'un des traits.
11 s'arrêta court et se mit à ruer.
Les deux ilanies qui se trouvaient dans le carrosse, effrayées des violentes secous-
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SCS que lui imprimiiil raiiinial furieux, poussèreiil de grands cris <'t voulurent absolument descendre. Le cocher et un petit page mirent aussitôt pied à terre, et, tandis que l'un chorchait à dégager le cheval, Taiilre onvrail la portière.
En ce monionl François to :chaitlarive.
Apres avciir déposé son compagnon sur nne des pierres qui bordaient la berge et secoué l'eau qui ruisselait de ses chausses, il se dirigea vcis 1( s deux dames en tenant liumblcnient h la main la séliilo du mendiant.
Klles le regardaient s'avancer avec une atlrnlion et une (uriosité singulières.
(,)n;!iil au jcimo lioniini", plus il se np-
ut; l'am-Kjle 57
prochait des voyageuses, les yeux baisse's et le dos courhé, plus son cœur baltatt avec force. Pourquoi rougissait-il tout à coup de remplir celte corvée de chaque^ jour? pourquoi élaiî-il honteux de son misérable costume ? pourquoi ressent:iit-il une vague envie de ralentir sa maiTho, de reculer et de fuir comme s'il eût commis un crime? Sans doute parce qu'il souffrait, lui jeune et vigoureux, de passer pour un fainéant sans orgueil et sans cœur aux yeux de ces belles dames à qui l'aveugle pouvait inspirer de la [*!lié, mais dont il ne devait attendre, lui, que du mépris. Mais [loiirquoi doue s'occupait-il de ce que ces femmes i>onseraiont sur son c<'ni['lc
si lotilefois elles daignaient jeler les yeux sur un valet d'aveugle?
Pour arriver jusqu'à elles, il devait passer devant le genlilhomnie qui les escortait et qui faisait en ce uionieut de vains elTorts jour iiiellre [lied à terre. Son cheval se cabrait par instinct d'imitation, et le cavalier avait beau lui serrer la bride, lui ensanglanter le flanc de l'éperou et lui rayer le poil de coups de houssine, l'animal entêté ne s'en démenait que plus furieusement.
— lié! riiiiiiime il l'écuellt'! cria alors ce seigneur au jeune Bourguignon, viens me tenir l'étrier !
François Perricr leva les yeux, regarda
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fixement celui qui l'interpellait si faniilièremenl, tressaillit comme s'il apercevait un visage qui avait laissé une trace clans son souvenir, et passa sans répondre.
— Çà, mon jeune drôle, si tu es muet, dis-le, continua le cavalier, qui s'épuisait en contorsions sur sa monture, sinon je vais descendre et te délier la langue.
Perrier se contenia de hausser les épaules et s'avança vers les deux dames.
Alors le gentilhomme irrité lança son cheval en avant et-leva sa houssine sur le jeune Bourguignon en s'écriant :
— Ah ! insolent valet de mendiant, je veux t'ajiprendre à obéir !
A celte menace, Perrier se retourna
tJO LA KILLE
d'un seul Liond, cl, levant son Ijàli.n de |)Mei in, il iiiil une allilude ijiii imposa un i'espccl soudain à son agresseur.
Celui-ci airêla son cheval et laissa retomber lentement sa lioussine, tandis qu'un éclair de haine brillait dans ses yeux en rpcoiinaissant le jeune peintre qui n'était pas cacb' connue lui sous un d'Vuisenienl menteur.
Il résolut aussitôt do se venger à coup sûr du valet de l'aveugle en a|>pelant à son aide le cocher et le petit page des dames (ju'il escortait :
— .\ moi, bons garçons, s'écria-t-il d'une voix strideiilo. à moi! <-» rouez de
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roupscel eilVonlé cnnuin qui ose iiienacoi' votre maître !
I.es deux serviteurs s'c^îancèrent aussitôt à son secours et la lutte allait s'engager, lorsque l'aveugle dit à François :
— Es-tu fou, mon fils! Comment! lu refuses Je tenir l'étrier à ce digne seigneur dont tu devais implorer la charité? Tu oublies que j'ai faim et que je suis mort de fatigue! Ton orgueil se révolte quand il devrait s'humilier ! Souviens-toi de Jésus, mon Gis! Soumets-loi à la risée, aux crachats et aux soulïlets, si tu veux obtenir grâce devant Dieu !
Perrier baissa son bàlon avec un mélange de confusion et de colère. Ses trois
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adversaires , <,'ii hardis jjar ce premier sym|)lôine de faiblesse, le baflbuèrent à lilaisir :
— Va rejoindre ton niailre, valet de mendianl ! dil le geiililliomme, et |)ar (litié pour lui je te jelerai deux écus si tu me les demandes à genoux.
— Je ne nie suis jamais agenouillé que devant Dieu, répondit le Bourguignon avec calme.
— OIi ! si notro maître l'ordonnait, nous t'aurions bientôt forcé à te prosterner devant lui ! s'écria le cocher eu lui posant la main sur réjiaule.
Terrier tressaillit, mais l'aveugle reprit d'une voix altérée :
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— Mon fils ! tends la sébile à ce bon seigneur; dis-lui que nous avons faim; dis-lui que nous prierons Dieu pour son âme; dis-lui que tu te repens de ne pas avoir obe'i à son ordre, et laisse-loi frapper sans le plaindre si le démon de la colère trouble son sang. Jelle ton bâton à tciro, François! Je te l'ordonne.
Le jeune homme devint pâle comme la mort, mais il jeta son bâion et tendit sa sébile au geulilliomme d'une main tremblante; cclui-ti la bcurla du pommeau de sa boussiue et la fit tomber dans la boue.
Celte fois, les yeux de Perricr flamboyé-
fii i,A riii.F.
renl «l'indij-'iialion. tu vain ïiislan lui cria :
— Mon fil?, lu m'a promis d'être humble et soumis à ma volonté. Si lu rencontres de mauvais clirétieiis qui nous refusent l'aumône, il faut les plaindre et non les maudire !
— Ilsavaieniledroiide me refuser l'aumône, mais non de m'iiisuiter, impliqua Peirior avec (olère. L'homme <]ui jette dans la boue la s-'bïle virle d'un aveugle est un lâche, et te serx'.l une :aciionvi le aux yeux de Dieu que desuppcirter servilement une si méprisa Lie inso lence !
Cepenilant, malgré iout son courage, le jeune iieinlre se in mvait alo.rs dans une
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[lOsilioD périlleuse, cur le pelit page avait adroitement ramassé son hàlou et le brandissait d'un air belliqueux. Le cocher était armé de son fouet el le gentilhomme avait tiré son épée hors du fourreau. Quoique désarmé Perrier les bravait du regard, et il allait être atte'nî par l'iia des trois adversaires qui se rai)procliaient de lui, lorsque la plus jeune des damei poussa un cri perçant et s'élança au milieu des combattants.
— Grâce, comte Lorenzo, s'écria-t-ellc, grâce pour ce pauvre garçon !
— Y pensez-vous ! répliqua le comte ; laissez-moi châtier ce mendiant qui est habitué à ramasser dans la fange le pain
noir qu'on lui joUo cl qui a osé me narguer .'ivcc impudence. C'est un de ces drôles qui implorent la charité les yeux baiss'r's en public, mais qui l'exigent le bâton à la main au coin d'un bois.
Mais François ne l'ccoutait pas; il no pensait jlus à se défendre; il n'avait pas senti le fouet du cocher sillonner ses épaules; il regardait tout ébloui, tout ému de surprise et de joie, celte belle jeune fdle qui avait rempli ses rêves depuis qu'il l'avait si bravement défendu contre les molosses de son oncle le marquis de Langallerie.
Quand à Chiisline, elle avait répondu avec hauteur au comte Lorenzo :
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— Vous vous trompez, monsieur. Ce brave garçon ne se sert pas de son bâton pour voler des aumônes, mais il s'en est servi assez à projios, il y a peu de temps, pour nous sauver, ma mère et moi, là où plus d'un vaillant raffiné n'aurait peut-être pas cru se déshonorer en prenant la fuite !
— Quoi c'est là ce hardi Bourguignon dont vous maviez vanté avec tant d'enthousiasme les vertus héroïques ! reprit le comte Lorcnzo d'une voix goguenarde.
A fr.inchement parler, je ne croyais pas qu'il voyageât en si étrange compagnie et (pi'il pratiquât un métier si humble!
Cette réilexioa ironique attira l'atten-
lion de la jf.iiiie lilic sur le cosUaue déla- Lré de François, et, en regardant son pourpoint Iroué, ses liauts-de -chausse souillés de vase et ruisselants d'eau, Christine sentit les hiruies envahir ses yeux et son cœur so seri-er.
Cependant il ne paraissait pas avoir conscience de sa misère. Il t'taii beau et fier sons ces vêlements en guenilles comme au jour où elle l'avait vu pour la première fois.
— Devais-jc donc vous retrouver réduit à un pareil état de détresse et de souffrance? murni hm-I-lUc en lui le ndant sa petite main blanche qu'il baisa respectuenseni 'nt.
Tous deux rougircui comme des en^ ftinls surpris en faute, car la mère de Christine venait de s'approcher d'eux, et elle dit avec allecla'ion h François :
— S'esl-ce pas vous, mou ami, qui traversiez toiil à riievîre la rivière eu portant ce vieillard sur vos épaules?
— Entre auiis il faut bien s'aider, madame, répondit naïveiuent le jeune lioui'guignon.
— Entre amis, rt'pe'la la vieille dame avec étonnement. Cornaient.' cet aveugle...
— Est, à celte heure, mon meilleur ami, dit François avec gravité, plus qu'un ami peut-être ; c'est un père qui m'ap-
ÎO LA MLLE
prend à servir Dieu et à pratiquer le bien.
Les yeux de Christine et de sa mère se dirigèrent involontairement sur le mendiant, et elles ne purent se défendre d'une douloureuse compassion à l'aspect de ce pauvre aveugle qui restait immobile et pâle, .omme une statue sur son bloc de pierre.
— .\li ! tu es le compagnon de ce gueux ? dit le co.ute Lorenro. Est-ce là un métier digne d'un robuste garçon comme toi? Ne vaudrait-il pas mieux porter le niousquct ou conduire un convoi de mulets (pie de tondre paresseu^e-
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ment la sébile de cet infirme aux passants?
— Seigneur, quand il s'agit de servir un homme qui souffre, répliqua froidement Perrier, je ne trouve rien de trop vil et de trop honteux pour moi. Dieu a lavé les pieds des pauvres, l'avez-vous oublié ?
— Servir pour servir, reprit le Florentin, choisis un meilleur maître. Veuxtu nous accompagnor? io me souviendrai du service que tu as leudu à ces dames, ton insolence envers moi s'effacera de ma mémoire et je te confierai une (.liarge vacante dans ma uiaison.
François Perrier regarda 1 étranger
avec cionneinent. Il ne pouvait se douter (lu scci et intérêt qui onçagi^aille faux I.O' renzo à le séjjarer de l'aveugle, mais il lui semblait vaguement retrouver dans son souvenir ce visage labouré de cicatrices et allumé de deux tisons ardents.
— Vous êtes malheureux, mon ami, ajouta la vieille dame, acceptez l'emploi que vous offre ce noble seigneur, ne futce que pour attendre des jours meilleurs.
Christine détourna la tcle ; elle paraissait blessée de la projjosition dont ou venait d'humilier son libérateur.
— Ah çà ! dit le jcnne |>einlre en relevant lièrcment son fi i>nl <pii s'était ce-
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loré (l'une vive rougeur, je crois, Dieu me pardonne, que vous me prenez pour unvalel! Vous auriez bien dû poiirlant vous apeicevoir (jiic je n'en ai ni l'habit ui le cœur.
Le sourire qui illumina soudainement le gracieux visage de Christine remercia Fi'ançois de celîe iiautaine réponse.
— Si lu n'es pas un valet, (ju'es-tu donc, toi qui rei'uscs de me tenir l'étrier et qui portes un mendiant sur ton dos? demanda dédaigneusen^eiit le Florentin.
— Je suis le guide libie et volontaire de ce vieil aveugle qui va en pèlerinage à Rome. Je puis avouer cela :'i la l'ace du ciel et m'en gloiifier, car jamais je ne se-
rai aux onlres et aux gages d'un autre homme, fùl-il prince uu empereur. Moi aussi je vais à Rome, mais pour y étudier la peinture et non pour damner mon âme à servir les caprices d'un maître.
— Vous êtes peintre ! interrompit Christine; c'est un noble et glorieux métier. Mon père était peintre, lui aussi !
Et elle tourna vers sa mère ses grands yeux qui, à ce souvenir, s'étaient voilés de pleurs.
— Un jour, j'avais laiiu, ci^ntinua Perrior; ce mendiant, qui ne méconnaissait pas, ([ui ne pouvait nie voir, qui n'entendait pas une plainte sortir de mes lèvres — ce mendiant partagea eu frère,
DE l'avèlgie 75
avec Ddoi, la portion de soupe qu'il venait de recevoir comme aumône à la porte d'un couvent. Depuis ce jour, j'ai juré d'être son guide et son valet jusqu'à la fin de son voyage, et je ne sais pas forfaire à uu serment, car si je ne suis pas noble, je suis chrétien.
— C'est là une suinte et généreuse résolution ! dit la jeune fille avec enthousiasme.
— Bah! tu aurais été mieux avisé de faire route avec nous, reprit le comte Lorenzo, car j'accompagne ces dames jusqu'à Home pour assister au jubilé qui doit malheureusement relarder mou mariage avec la belle Christine.
76 I.AlILLi:
Le? i-eganis de Fraurois et «le la pauvre oufaiit se croisèrent comme deux jets de flamme. Le premier frissonna de tout son corps comme s'il eût sonli la jioinle froide d'une épée déchirer s^ poi- Irine, cl la fiauct-e de Lorenzo baissa les yeux avec une expression de morne tristesse, comme si un crêpe de deuil avait soudainement voilé loul l'aveuii do sa
Deux sentiments divors et puissants luttaient ensemble dans le cœur du jeune peintre ! — son aiuilié proloiide pour Tristan cl ctt amour qui avait sourdement couvé, à son insu, mais qui éclatait
DR I. AYF.UGf.K "7
tout à coup (!u l'ond de sou unie pour Christine.
Ohîncpas la quitter pendant tout ce voyage, .se disait-i! en lui-nièiiie. ia voir à tout instant, lui parler, recevoir ses ordres et lui obéir, toucher sa main connne cet étranger pour l'aider à dtscendre de carrosse — c'est un bop.lieur que je no retrouverai jamais si je le laisse échapper! De ce hasard dépend peut-être le sort de toute ma vie !
Et il attachait sur la jeune fille un regard ardent que le Florentin observait avec une railleuse attention. Mais il entendit alors la voi\ de Tristan (jui l'appelait :
78 i-A nn.t
— Je t'allcnds, mon fils, car sans loi e roulerais au fonJ de (juelque fossé.
Pcriier regarda l'avengle qui ('lait loujonrs assis sur sa pierre, calme et confiant dans la fidélité de son guide.
— L'al.tandonner! oh ! non, murmural-il tout lias en pressant de la njain son Iront inonde de sueur , je ne commettrai pas celle lâtlielé. Merci, mon Dieu, vous ipii m'avez donné la force de résister !
H courut u'jdindre le bonhomme Tristan, et, le soutenant avec tendresse, il l'amena près du carrosse :
— Voiii mon maître, dit-il avec un souiire, elje n'en veux pas d'autre.
— Ainsi vous êtes décidé, ami Frm-
1)E L'AVKtGLE 79
çois? reprit le comte Lcrenzo. Vous ne changerez pas votre pourpoint éraillé et vos chausses percées contre le brillant costume de mes serviteurs qui ont le droit de porter l'épée ?
— Non, seigneur comte.
— Et vous préférez à leur existence joyeuse , prodigue et sans souci , la vie misérable, afl'amée et vagabonde que vous subissez avec ce mendiant?
— Oui, car je piéfère l'indépendance à la servitude. D'ailleurs, je vous le répète, j'ai juré do partager avec mon maître ses douleurs et ses fatigues comme j'ai partagé l'eau de sa gourde et le pain de sa besace.
80 I A Fii.i-i:
— (vonliime donc, tlil lo Florentin avpc un rire moqueur, li servir de bâion à col aveugle puisque lel oM mu b m pla'sir. 11 ne nous reste plus qu'à te souhaiter un heureux voyage! Perhson, ajouta-l-ii en s'adressaiit au petit page, aidez ces dames à reaionlcr dans l.vur carrosse.
Perhson ouvrit la poniore, tandis que le cocher se hissait sur le siège.
— François Perrier ! dit Christine pendant que sa mère l'appelait, me scra-t-il donc impossible de vous prouver ma reconnaissance auirement que [tardes vœux stériles ?
Le jeune Bourguignon ramassa la sébile
DR l'aVKUGLIC 81
qui gisait dans la boue : — Mademoiselle, répondit-il doucement, ce pauvre aveugle souffre de la faim, et dans ce pays les aumônes sont rares ! Jetez quelques deniers dans cette e'cuelle, et, en vo3ant mon vieux compairnon manger le morceau de pain q;ii lui rendra la force de marcher, je vous bénirai comme une sainte et je croirai que nous sommes largement quilles.
C'est en vain que la jeune fdle eût essaye de répondre. Les larmes étouffaient sa voi\, mais elle tira précipitamment sa bourse qui était remplie de doublons et de pistoles, et la vida dans la sébile du
mendiant,
8t I.A HLLF
— Ce ii'oht j.as la iiiio aumône, mais le salaire fl'iiii service ! dit trislement François Perrier.
— C'est au vieil aveugle que je fais la charité, répliqua la jeune fille, et vous n'avez pas le droit de rejeter iiio:i ofliande. Pour vous, je pri( lai D!eii de bénir votre pieux pèleriTia-'f.
— Dieu vous ixaucera, car il ne leriue pas l'oreille à la prière des anges, s'écria vivement le jeune Dourj^Hiignou. Oli !
j'espère bien ou plulôl je suis sûr de vous revoir ;i Uoiue.
— Pelirson, lernic/. la portièie! dilinipéiieusement le eonUe Lorenzo.
DE L AVF.rGLli 85
Le carrosse s'éloigna pendant que Tristan murmurait :
-= C'est étrange! Je connais cette voixlà ! je l'ai souvent cntendiie.
Quant à François Perrier, qui était resté immobile à regarder fuir ce carrosse qui emportait la mystérieuse chimère de sa vie, il sVcria à son tour :
— Si vous avez entendu déjà la voix de cet houmie, Ti'islan, je puis jurer, moi, que j'ai déjà vu son visage et que ses cheveux rouges n'étaientpas alors cachés sous unchapeaudegentilhomme. Pauvre Christine! ajoula-t-il, oh! j'essaierai d'empêcher cetodieux mariage, car pour une âme si Gère et si noble, mieux vaudrai lia mort !