‹ La fille de Louis XVIChapitre 6 sur 11 · CONVENTION NATIONALE LIBERTÉ ÉGALITÉ · texte numérisé non relu

CONVENTION NATIONALE LIBERTÉ ÉGALITÉ

Du neuf vendémiaire l'an 4e de la République française, une et indivisible (1er octobre 1795).

Le Comité de finances, Au Comité de Sûreté générale.

Citoyens Collègues,

Nous venons de recevoir le certificat de vie de la fille du dernier roi des Français ; nous vous en accusons la réception ainsi que vous le demandez par votre lettre d'envoi de ce jour.

Les membres du Comité des Finances.

Monnot p.

Dyrez*.

1 Archives du département des Affaires étrangères. Vienne, 364. * Archives nationales F7 4392. Pièce n° 32.

route, devant aller à très petites journées. Ici Madame trouverala Famille impériale empressée à l'accueillir, On lui a préparé le plus bel appartement du palais. C'étoit celui de feu l'empereur Léopold et de l'impératrice. On l'a meublé avec goût et magnificence. On attend, avec la princesse, Mme la marquise de Tourzel et deux de ses filles, Mme la duchesse de Charost, et cette dernière fille si heureusement soustraite aux assassins. On dit d'avance que Madame ne verra ici personne et surtout point de Français. Quand le moment sera venu, je ferai les démarches convenables pour obtenir de faire ma cour à S. A. R. et de lui porter, quand il y aura lieu, les commissions dont m'honorerait S. M. D'après toutes les mesures que l'on prend, il est visible que Madame sera traitée avec tous les égards et les honneurs possibles. L'étiquette de cette cour, qui depuis Joseph II avoit à peu près disparu, semble revivre pour elle. On peut dire que la solennité de cette réception contraste notablement avec les mœurs actuelles, si simples et si populaires, de la Famille impériale. Quels projets peuton avoir sur elle? C'est au temps à l'éclaircir. . .

On croit que Madame Royale jouira de revenus importants. L'empereur a dit plusieurs fois, quElle ne lui couteroit rien Le public lui donne pour capitaux la dot de la reine, qui n'avoit point été acquittée, des sommes que cette princesse avoit fait passer à Bruxelles, ainsi que des diamans, lors du voyage pour sortir de France. Enfin les trésors et les diamants pris avec M. de Sémonville. Tout cela pourroit

composer un fonds de plusieurs millions de florins. Cependant j'ai causé de cet objet avec un ministre accrédité : il m'a dit qu'il ne croyoit pas qu'il y eût des sommes aussi fortes qu'on le disoit, et qui pussent remplir la totalité de la dépense de Madame.

Voici l'état delà maison de Madame Royale : il est à l'instar de celui de Mesdames les archiduchesses.

Un Grand Maître, M. le prince de Gavre : une Grande Maîtresse, Mme la marquise de Tourzel.

Des demoiselles Camérist.es, ensuite des femmes de chambre, etc., deux valets de chambre, des valets de pied.

Je désireroisbien, Monsieur le baron, recevoir, s'il étoit possible, avant l'arrivée de Madame Royale, les ordres du roi, relativement à mes démarches vis-àvis de cette princesse. Il paroit décidé qu'elle verra fort peu de monde, et surtout point de Français. J'espère néanmoins être admis à l'honneur de lui faire ma cour, au moins à l'occasion de l'arrivée1.

« Elle ne me coûtera rien » : ce mot, s'il est authentique, prononcé par l'empereur parlant de cette malheureuse orpheline qu'il s'apprêtait à recueillir, ce mot était, de nature à dissiper bien des illusions. L'espoir d'une « bonne affaire » était-il la cause de l'impatience que manifestaient les Autrichiens? Depuis longtemps les prisonniers, objets de l'échange projeté, avaient été acheminés vers Fribourg-en-Brisgau, où ils attendaient la mise à

4 Correspondance inédite de M. le cardinal de La Fare. Lettre à M. le baron de Flaschlanden. Vienne, 11 novembre 1795. Cette correspondance m'a été obligeamment communiquée par M. Maurice Pascal, à qui je me permets de témoigner ma plus vive gratitude.

exécution du traité : le prince de Gavre et sa suite, déjà installés à Bâle, où ils attendaient la fille de Louis XVI, s'inquiétaient du retard et menaçaient de s'en retourner à Vienne1.

Au Temple, pourtant, on était dans les derniers préparatifs : ce qui causait quelque trouble c'est qu'on n'avait pas encore officiellement désigné les compagnes de voyage de la princesse. La cour de Vienne avait demandé Mmes de Tourzel; mais le Directoire craignait maintenant, on ne sait sur quelle dénonciation, que l'ancienne gouvernante des Enfants de France ne se montrât favorable au mariage de Madame avec l'archiduc Charles. Mme de Tourzel avait donc été évincée. La fille de Louis XVI, consultée par Bénezech, lui avait ainsi fait part de ses désirs :

Ce 17 décembre 1795.

Toute réflexion faite, Monsieur, je désire que Mme de Sérent m'accompagne. Je rends justice au mérite et à l'attachement de Mme de Soucy pour moi, mais dans la position où je suis, seule, ignorant absolument les manières du monde, j'ai besoin de quelqu'un qui puisse me donner des conseils, et Mme de Sérent est celle que je crois la plus capable de m'en donner de bons. J'ai été souvent à portée de la voir, et j'ai reconnu en elle toutes les qualités que je désire. Si vous ne pouvez me donner qu'une seule femme, je demande positivement que ce soit Mme de Sérent; si vous voulez m'en accorder deux, je demande aussi Mme de Soucy, pour lui marquer ma reconnaissance des soins que sa mère a pris de moi pendant quatorze ans.

1 Archives du département des Affaires étrangères. Vienne, 364.

Je vous recommande fortement M. Hu (sic), c'est le dernier serviteur de mon père qui soit resté avec lui en prison ; mon père même me Ta recommandé en mourant, c'est une dette sacrée que je dois à sa mémoire. Il demeure Isle Saint-Louis, quai d'Anjou; il est impossible qu'on ne le trouve pas.

Si vous choisissez un de mes deux gardiens pour me suivre, je demande que ce soit M. Gomin, il y a plus longtemps qu'il est au Temple, c'est le premier être qui ait adouci ma captivité et comme par goût il est très sédentaire, je le connais plus que son camarade, et j'ai plus de confiance en lui.

J'espère, Monsieur, que vous m'accorderez ces demandes. La promesse obligeante que vous m'avez faite hier de m'accorder tout ce que je demanderais ne me laisse plus de doute pour ces demandes-ci.

Marie-Thérèse-Charlotte ' .

Le Directoire n'était pas non plus dénué d'inquiétudes au sujet de Mme de Soucy : celle-ci disait-on, — sans plus de raisons sans doute, — souhaitait le mariage de la princesse avec le duc d'Angoulême; quelqu'un, bien renseigné, avertissait de ce danger le ministre :

Il est très nécessaire qu'on ne fasse pas de méprise par rapport à Mme de Soucy ; celle dont il a été question dans la note que j'ai remise est âgée de plus de soixante ans et demeure à Vitry-sur-Seine.

Il en est une autre, beaucoup plus jeune, qui

1 Lultre du la ûll.î de Louis XVI à Bénezech. Paris, imprimerie de M»» veuve Bouchard- Hazard, 1867 (fac-similé).

demeure rue Favart à Paris et qui a été comme elle, sous-gouvernante. Cette dernière est belle-sœur de Bombelles qui a été ambassadeur en Portugal : on doit s'en défier1.

En fin de compte, on s'arrêta pourtant à Mme de Soucy, fille de Mme de .Mackau, celle-ci étant trop âgée et trop dolente pour entreprendre, en pareille saison, un si long et pénible trajet. La suite de la princesse allait donc se composer, outre Mme de Soucy, qui emmenait avec elle son fils, âgé de dix-sept ans2, d'une femme de confiance, Catherine Varennes, de François Hue, de Gomin, de Meunier, le rôtisseur du Temple que Madame emmeuait comme cuisinier3 et du porte-clef Baron dont elle faisait un valet de chambre.

Bénezech se multipliait. Comme les Directeurs et ses collègues le pressaient d'en finir, observant que, depuis le Tl novembre, les prisonniers livrés par l'Autriche, atten-

1 Archives du département des Affaires étrangères. Vienne, 364.

2 Pierre-Philippe de Soucy (Archives des Affaires étrangères).

3 « ... L'empereur a demandé, en outre, qu'il fût permis à la princesse d'emmener avec elle une jeune personne avec laquelle elle a été élevée et qu'elle affectionne particulièrement : cette jeune personne se nomme Ernestine Lambriquet; son père était garçon de la chambre de Monsieur, il a péri dans le cours de la Révolution : sa mère, morte il y a quelques années, était femme de chambre de la princesse; Mme' de Mackau et de Soucy ont pris soin de cette jeune personne: elles sauront où elle est présentement.

« L'empereur a encore témoigné le désir que s'il y avait un ou deux domestiques de l'un ou de l'autre sexe qui eussent été attachés particulière'ment au service personnel et qu'elle désirât de conserver auprès délie, lo Gouvernement veuille bien consentira leur départ.

« Je pense qu'il serait très utile que le G. ministre des Affaires, étrangères prit la peine de voir lui-môme la princesse et de la consulter sur les différents points avec la grâce et la douceur qui lui sont naturelles et qui effaceraient dans son esprit une partie des impressions que le souvenir du passé y a profondément gravées. » Archives du département des Affaire» étrangères.

daient à Fribourg-en-Brisgau l'arrivée de Madame en territoire neutre, le ministre de l'Intérieur alléguait, pour excuser son retard :

22 frimaire an IV (13 décembre 1795).

Les préparatifs qu'il m'a fallu faire, mon cher Collègue, pour le départ de la fille de Gapet, seront finis le 26. C'est le petit trousseau qui m'a le plus retardé, je prends mes arrangements pour qu'elle puisse partir le 28, sans faute ; elle marchera nuit et jour, ainsi elle pourra être à Huningue le 1 ou le 2 nivôse, je vous prie d'en prévenir le citoyen Bâcher.

Salut et fraternité,

Bénezech1.

Il avait commandé, en effet, — par pudeur pour la République, peut-être, afin que la fille de Louis XVI n'arrivât pas, sans linge, à la cour de l'empereur, — un opulent trousseau, auquel des ouvrières habiles travaillaient nuit et jour : une robe d'organdi brodée en or, une robe de linon brodée en blanc, une robe de moire satinée, une robe de satin blanc, une robe de velours rose, des pièces de mousseline brodée, de basin, de percale fine, des points d'Alençon et d'Angleterre et des fourrures, et des rubans, et des dentelles...

Tout fut prêt le 17 décembre ; Bénezech avait apporté à ces dispositions « cette activité et ce goût pour la magnificence » dont parle La Révellière-Lepeaux. Comme Hiïe, qu'il avait avisé du prochain départ et auquel il confiait le trousseau, s'étonnait de son empressement : « Ce nouveau costume n'est que mon masque, lui dit Bénezech; je vais même vous révéler une de mes plus secrètes pensées :

1 Archives du département des Affaires étrangères. Vienne, 364.

la France ne recouvrera sa tranquillité que le jour où elle reprendra son ancien gouvernement. Ainsi donc, lorsque vous le pourrez sans me compromettre, mettez aux pieds du roi l'offre de mes services, assurez Sa Majesté de tout mon zèle à soigner les intérêts de la Couronne. »

Bénezech, on le voit, posait des jalons : Lasne et Gomin, plus pratiques, ne s'oubliaient pas davantage : déjà, depuis plusieurs semaines ; ils avaient adressé au ministre une supplique ainsi rédigée :

Il existe dans une armoire de la petite tourelle quelques effets provenant de défunt Louis Capet, nous prions le Comité de nous autoriser à en retirer toutes les choses qui peuvent être mises à l'usage de la fille de Louis Capet et nous accorder ce qui ne peut lui être utile ainsi que la petite garde-robe du fils de Louis Capet; nous croyons pouvoir réclamer de votre justice, Citoyens Représentants, cette petite gratification, en vous exposant que l'un de nous, placé depuis un an à ce poste, n'a touché que les premiers jours de ce mois, les appointements que le Comité lui a accordés ; que l'autre a essuyé une maladie qu'il a gagnée en soignant le petit Capet et dont il n'est pas encore entièrement rétabli ; que nous n'avons reçu aucune des augmentations ni indemnités accordées aux fonctionnaires publics.

Nous espérons de vos bontés, Citoyens Représentants, que vous voudrez bien prendre en considération notre demande.

Salut et respect.

Les gardiens de la tour du Temple.

Gomin, Lasne ».

1 Archives nationales F7 4392. l'ièce n° 75.

Il semble bien qu'on satisfit à la requête des deux surveillants du Temple : peut-être ne l'avaient-ils formulée que pour permettre à Madame Royale d'emporter en exil quelques souvenirs des siens1. On leva également les scellés apposés depuis longtemps sur une commode placée dans la salle du Conseil, au rez-de-chaussée de la tour2, et où l'on trouva le linge et les vêtements de Marie-Antoinette.

Madame Royale employa la journée du 17 décembre à terminer les apprêts de son voyage : elle choisit les objets dont elle désirait ne pas se séparer et laissa tout le reste pour être distribué aux employés du Temple. Klle fit ensuite un tour dans le jardin, dans sa belle robe de soie verte, et salua toutes les personnes qui, des fenêtres voisines, lui avaient tant de fois témoigné leurs sympathies3.

Ce jour-là, Bénezech affairé, écrivait à Delacroix :

Paris, le 26 frimaire an IV (17 décembre 1795).

Pardon, mon cher Collègue, si je ne vais pas moimême avec le citoyen Méchain4 pour vous communiquer le travail que j'ai préparé pour son départ ; je suis emporté depuis ce matin par un courant d'opérations qui ne me permet pas de quitter mon cabinet. Trouvez bon que je vous envoie le citoyen Méchain avec mon secrétaire particulier, qui a toute ma confiance et

* C'est l'intention que leur prête Beauchesne qui a eu ici communication de documents dont il ne donne qu'une référence incomplète et dont je n'ai pas connaissance.

* Archives nationales F7 4393.

3 Beauchesne. Louis XVII, II, 427.

* Le capitaine de gendarmerie chargé d'escorter Madame jusqu'à la frontière.

vous communiquera la minute de mon travail auquel je vous prie de faire telle rectification que vous jugerez convenable. Je vous prie de donner au citoyen Méchain un passeport pour qu'il puisse aller d'Huningue à Basle avec sa femme, sa fille, et un homme de confiance1. Jusqu'à Huningue il se servira du passeport que je lui remettrai.

Vous pourrez aussi le charger d'une lettre pour le citoyen Bâcher2 si vous le jugez nécessaire.

Je vous prie enfin d'ajouter à mes instructions tout ce que vous croirez nécessaire au sujet de l'opération. Tout est prêt ; le départ aura lieu demain à onze heures du soir ; j'espère que les mesures que j'ai prises réussiront assez bien pour que l'on ne puisse rien soupçonner.

Salut et fraternité.

Le Ministre de l'Intérieur,

BÉMEZECH.

« Le 18 décembre, à onze heures du soir, Bénezech sort de son hôtel, en voiture, donnant Tordre de le conduire rue Meslay3 ; là, il met pied à terre et, seul avec un homme dévoué \ il se rend au Temple ; il frappe doucement deux

1 C'est sous ces désignations qu'allaient voyager M,ne de Soucy, Madame Royale et Gomin. Hue, le fils de Soucy, Baron. Meunier et Mme Varennes, partant dans une autre voiture, devaient être porteurs de passeports particuliers.

* De Bâcher était, on l'a vu, le premier secrétaire de l'ambassade de France en Suisse.

3 J'emprunte ici le récit de Beauchesne, manifestement écrit d'après des documents précis que je n'ai pu retrouver.

* Probablement le Gen Cadet-Devaux que le ministre avait chargé de la préparation du voyage.

coups a la porte extérieure. A ce signal convenu, Lasne et le commissaire civil, qui attendaient, entr'ouvrent la porte et reconnaissent le ministre. Celui-ci tire de sa poche un papier quil remet à Lasne en lui disant :

« Voici pour votre responsabilité. »

C'est l'ampliation de l'arrêté du 6 frimaire (le chargeant « d'accélérer l'échange de la fille du dernier roi »), ampliation qu'il vient de transcrire lui-même avant de quitter son hôtel et qu'il a fait suivre de cette déclaration :

En exécution de l'arrêté du Directoire exécutif dont copie est ci-dessus, le ministre de l'Intérieur déclare que les citoyens Gomin et Lasne, commissaires préposés à la garde du Temple, lui ont remis Marie- Thérèse-Charlotte, fille du dernier roi, jouissant d'une parfaite santé, laquelle remise a été faite aujourd'hui, à onze heures du soir ; déclarant que lesdits commissaires sont bien et dûment déchargés de la garde de ladite Marie-Thérèse-Charlotte.

Bénezech.

Paris, ce 27 frimaire an IV de la République une et indivisible.

Lasne s'est hâté de prévenir la princesse et Gomin qui attendaient dans la salle du Conseil. Mme de Chanterenne était là; la pauvre Renèle avait le cœur bien gros : elle aurait tant désiré accompagner Madame ! Mais la Cour d'Autriche, disait-on, s'y était opposée : elle ne tolérait, auprès de la fille de Louis XVI, aucune des personnes qui avaient vécu au Temple, en compagnie de la prisonnière.

Bénezech salua : la porte s'ouvrit, la terrible porte de fer dont les verrous avaient été déjà si souvent tirés, et qui, pour la première fois, s'ouvrait sur la liberté.

« Madame fit un pas comme pour sortir, puis brusquement elle se rejeta dans les bras de Renète *. » En l'embraosant, elle lui glissa dans la main un cahier de papier froissé. Puis vivement elle sortit de la tour, laissant son amie en larmes. Aux côtés de Bénezech elle traverse les cours, franchit les guichets. « Aucune des personnes qui habitent le Temple ne se montre sur le passage de Marie- Thérèse et ne prend congé d'elle. Une sentinelle est sous les armes ; mais elle a le mot d'ordre ; le poste reste tranquille et muet: l'officier seul s'avance et salue2... » La fille de Louis XVI se retourne et lève ses yeux pleins de larmes sur la tour, énorme et tragique dans la nuit, vide maintenant de tant d'illustres hôtes : seul, un homme du peuple, un inconnu, dernière victime du grand drame, Tison, oublié depuis deux ans, au troisième étage d'une des tourelles, y reste détenu : la jeune fille la regarde bien, cette sinistre forteresse où elle est entrée enfant, où « ses belles années » se sont écoulées, puis, elle prend le bras du ministre et passe les derniers guichets.

Pour la première fois, ce soir-là, Lasne neut pas à fermer les verrous : Renète remonta seule le long escalier de pierre et regagna la chambre du troisième étage où elle était entrée, six mois auparavant, apportant la consolation et l'espérance : elle déroula le cahier que la princesse lui avait remis ; il était composé de trente-cinq pages d'un papier fort grossier3, couvert d'une écriture posée, ronde, régulière, presque droite. Ce cahier portait pour titre :

1 Mémoire écrit par Marie-Therèse-Charlotte. Préface de M. le marquis Costa de Beauregard.

* Beauchesne, loc. cit.

3 Note de M. le marquis Costa de Beauregard. Mémoire écrit par Marie-Thérèse-Charlotte de France.

MÉMOIRE écrit par MARIE -THÉRÈSE CHAR- LOTTE DE FRANCE sur la captivité des princes et princesses ses parents, depuis le 10 d'août 17939fitsçiïà la mort de so?i frère, arrivée le 9 de juin 1795.

Il est nécessaire, avant de reproduire ce précieux document, de rapporter en quelques lignes son histoire.

Madame Royale l'écrivit au Temple, dans les premiers jours doctobre 1795 ; en terminant son récit, elle Ta daté du 14 de ce mois.

Mme de Ghanterenne le conserva pieusement comme bien on pense. Dix ans après qu'il lui avait été remis, en 1805, Mme la duchesse d'Angoulême, alors à Mitau, voulut le relire. Renète le lui fit parvenir par le moyen de Cléry, l'ancien valet de chambre de Louis XVI au Temple. Madame y fit quelques corrections, en prit une copie et, lors de son retour en France, à l'époque de la Restauration, elle renvoya l'original à Mme de Chanterenne1.

Celle-ci habitait alors aux environs de Paris, la commune d'Abli ; Madame l'accueillit « avec la plus grande affection » et fit entrer le fils de Mme de Chanterenne, malgré son jeune âge, dans les gardes du corps, puis ensuite dans la garde royale et accorda à Renète une pension de 3 000 francs sur sa cassette particulière 2. La princesse entreprit même un jour l'excursion d'Abli pour rendre visite à son ancienne compagne du Temple.

1 Renseignements publiés par M. le marquis Costa de Beauregard.

* Renseignements fournis par M. H. de Ghanterenne, petit-fils de Mœe Bocquet de Ghanterenne.

Après 1830, le fils de Mme de Chanterenne se maria et rentra dans l'armée en qualité de capitaine au 8e régiment d'infanterie de ligne. Mme de Chanterenne suivit son fils dans ses diverses garnisons et mourut à Grenoble en 1836 l. Elle ne s'était jamais séparée du manuscrit de Madame Royale et n'en avait jamais autorisé la publication.

Cependant, la copie qu'en avait faite à Mitau Mme la duchesse d'Angoulême avait été donnée par elle à Mme de Soucy. C'est sur ce manuscrit que le Mémoire fut imprimé contrairement au désir exprimé maintes fois par la princesse.

D'après la. Bibliographie de V histoire de Paris pendant la Révolution française, de M. Maurice Tourneux, la première publication de ce récit fut faite en 1817 sous le titre de Mémoires particuliers formant avec V ouvrage de M. Hue el le journal de Cléry, l'histoire complète de la captivité de la Famille royale à la tour du Temple (Paris, Audot), publication très incomplète, très fautive, où l'éditeur prit la précaution de faîre parler l'auteur à la troisième personne.

L'ouvrage fut réimprimé et traduit plusieurs fois2. Au cours de la même année 1817, il reparut sous le titre de Copie imprimée d'un manuscrit intitulé : Mémoire écrit par Marie-Thérèse-Charlotte de France sur la captivité des princes et princesses, ses parents, depuis le 10 août 1792, jusqu'à la mort de son frère, arrivée le 9 juin 1795. (Montpellier, Séguin.) Il prit place en 1825 dans la collection des Mémoires relatifs à la Révolution française éditée par Baudouin, et c'est ce dernier texte, toujours

Renseignements fournis par M. H. de Chanterenne.

1 V. la Bibliographie de M. Maurice T uineux, t. I, n01 3568-3573 et t. IV, 21339-21341.

fautif et incomplet, qui servit aux réimpressions suivantes et aux nombreux récits, écrits au cours du xixe siècle, sur la prison du Temple et la captivité de la Famille royale.

La famille de Mme de Chanterenne conservait cependant le manuscrit original : quelques mois avant la mort de M. le comte de Chambord, le petit-fils de Renète envoyait cette relique au prince comme un suprême hommage. « Mme la duchesse de Madrid la recueillit dans la succession de son oncle et c'est à Viaregio que l'auguste princesse permit que l'autographe de Madame Itoyale tût, pour ainsi dire, décalquée par une main fidèle », celle de M. Gabriel de Saint-Victor1.

C'est ainsi que cet inestimable document fut imprimé2, intégralement pour la première fois, en 1893, à la demande de Mme la duchesse de Madrid. M. le marquis Costa de Beauregard, de l'Académie française, écrivit pour cette publication une préface d'une haute pensée et d'une noble émotion, utilisant les lettres de Madame conservées dans la famille de Chanterenne. J'ai fait à cette préface de nombreux emprunts, ainsi qu'en témoignent les références citées plus haut. M. le marquis Costa de Beauregard a bien voulu en outre m'autoriser à reproduire ici le texte du Mémoire, conforme à la rédaction originale. Qu'il me permette de lui exprimer ma profonde et respectueuse reconnaissance.

A la suite de sa publication il reçut de Mme la duchesse de Madrid la lettre suivante, qu il est intéressant de citer, parce qu'elle consacre indiscutablement la parfaite

' Renseignements publiés par M. le marquis Costa de Beauregard.

1 Chez Pion, Nourrit et Cie, éditeurs, l'ouvrage fut imprimé d'abord à 125 exemplaires de luxe grand in-8° numérotés, vue du Temple en fleuron sur le titre, et 6 planches en 3 états. On en tira plus tard une édition plus nombreuse, actuellement épuisée.

conformité de la reproduction avec le texte de Madame Royale :

Monsieur,

Je ne puis assez vous dire combien je suis touchée et reconnaissante que vous ayez bien voulu aider par votre parole si profondément émouvante à la publication du premier journal de ma tante la duchesse d'Angoulême : il fallait un cœur comme le vôtre pour trouver les paroles dignes de le présenter au public.

Je crois aussi comme vous que la France de 1893 ressemble beaucoup à celle d'il y a cent ans. Mais il reste encore bien des cœurs nobles et chauds capables d'apprécier les vertus des martyrs d'alors et vous avez su dire ce qui doit les toucher dans votre si belle introduction au livre que j'ai reçu il y a seulement cinq jours! J'espère bien, si vous venez en Italie, que vous vous ferez enseigner le chemin de la Reunta où je serais si heureuse de vous recevoir.

Croyez, Monsieur, à ces sentiments bien sincères de

Marguerite.

Le roi mon père ' arriva au Temple, avec sa famille, le lundi 13 août 1792, à sept heures du soir.

Les canonniers voulurent conduire mon père à la tour seul, et nous laisser au château. Manuel avait reçu dans le chemin un arrêté de la commune pour nous conduire tous à la tour. Péthion calma la rage des canonniers, et nous entrâmes au château. Les municipaux gardèrent à vue mon père. Péthion s'en alla. Manuel resta.

Mon père soupa avec nous. Mon frère mourait d'envie de dormir. Mme de Tourzelle le conduisit à onze heures à la tour qui devait décidément être notre demeure.

Mon père arriva à la tour avec nous à une heure du matin ; il n'y avait rien de préparé. Ma tante coucha dans une cuisine, et on prétend que Manuel fut honteux en l'y conduisant.

Voici les noms des personnes qui s'enfermèrent avec nous dans ce triste séjour.

MmedeLamballe;

Mme de Tourzelle et Pauline, sa fille;

MM. Hu et Ghamilly, appartenant à mon père et qui couchaient dans sa chambre en haut ;

1 Le texte de l'édition Baudouin, publiée sous la Restauration, diffère presque à chaque ligne de celui-ci : nous ne signalerons que les divergences importantes et présentant quelque intérêt.

Mrae de Navarre à ma tante et qui couchait avec elle et Pauline dans la cuisine avec ma tante ;

Mme Cimbris (Saint-Brice) à mon frère et qui couchait dans un billard avec mon frère et Mme de Tourzelle ;

Mme Thibaut, à ma mère, et Mme Basire, à moi ; elles couchaient toutes les deux en bas.

Mon père avait à la cuisine trois hommes à lui, Thurgé (Turgy), Chrétien et Marchand.

Le lendemain 14, mon père vint déjeuner avec ma mère et après nous allâmes voir les grandes halles de la tour, où Ton nous dit qu'on ferait des logemens, parce que. où nous étions, dans une tourelle, c'était trop petit pour tant de monde.

L'après-dîner, Manuel et Santerre étant venus, nous allâmes promener dans le jardin.

On murmurait beaucoup contre les femmes qui nous avaient suivis. Dès notre arrivée nous en avions trouvé d'aulres, nommées par Péthion pour nous servir, nous n'en voulûmes pas.

Le surlendemain, à dîner, on apporta un arrêté de la commune qui ordonnait le départ des personnes qui étaient venues avec nous.

Mon père et ma mère s'y opposèrent, ainsi que les municipaux de garde au Temple. L'ordre fut, pour lors, révoqué.

Nous passions la journée tous ensemble.

Mon père montrait à mon frère la géographie, ma mère lui montrait l'histoire, et lui faisait apprendre des vers ; ma tante montrait le calcul.

Mon père avait heureusement trouvé une bibliothèque qui l'occupait.

Ma mère avait de Ja tapisserie pour travailler.

Les municipaux étaient très familiers et avaient très peu de respect pour mon père ; il en restait toujours un qui le gardait à vue.

Mon père fit demander un homme et une femme pour faire le gros ouvrage.

La nuit du 19 au 20 août, on apporta à une heure du malin un arrêté de la commune qui ordonnait d'emmener du Temple toutes les personnes qui n'étaient pas de la famille Royale.

On emmena MM. Hu et Chamilly de chez mon père qui resta seul avec un municipal.

On descendit ensuite chez ma Mère pour enlever Mme de Lamballe ; ma Mère s'y opposa en vain, disant, ce qui était vrai, qu'elle était sa parente. On l'emmena toujours.

Ma tante descendit avec Pauline de Tourzelle et Mme de Navarre. Les municipaux assurèrent que ces dames reviendraient après avoir été interrogées.

On traîna mon frère dans la chambre de ma Mère pour ne pas le laisser seul.

Nous embrassâmes ces dames, espérant les revoir le lendemain. Deux municipaux restèrent chez ma Mère. Nous restâmes tous les quatre sans dormir.

Mon père, quoique éveillé par le bruit, resta chez lui.

Le lendemain à sept heures, nous apprîmes que ces dames ne reviendraient pas au Temple, et qu'on les avait conduites à la force.

Nous fûmes bien étonnés à neuf heures, en voyant arriver M. Hu, qui dit à mon père que le conseil

général l'avait trouvé innocent, et renvoyé an Temple.

L'après-dîner, Péthion envoya à mon père un homme et une femme nommés Tison, pour faire le gros ouvrage.

Ma mère prit mon frère dans sa chambre, et j'allai dans l'autre avec ma Tante; nous n'étions séparées de ma mère que par une petite pièce où étaient un municipal et une sentinelle.

Mon père resta en haut, et sachant qu'on lui préparait un autre appartement, il ne s'en soucia plus, parce qu'il n'était plus gêné, n'ayant plus tant de monde et qu'il était plus près de ma Mère l.

Il fit venir Paloi, le maître des ouvriers, pour ne pas faire achever le logement. Paloi répondit insolemment quil ne prenait d'ordres que de la commune.

Nous montions tous les matins chez mon père pour déjeuner, ensuite nous redescendions chez ma mère, où mon père passait avec nous la journée.

Nous allions promener tous les jours dans le jardin pour la santé de mon frère et mon père était presque toujours insulté par la garde.

Le jour de la Saint-Louis, à sept heures du matin, on chanta l'air Ça ira, auprès du Temple.

Nous apprîmes le matin, par un municipal, que M. de La Fayette avait passé2.

Manuel confirma cette nouvelle le soir à mon père. Il apporta à ma tante Elisabeth une lettre de

1 Texte de l'édition Baudouin : parce qu'il aurait été plus éloigné de nous.

t Avait <;mi£ré.

mes tantes de Rome : c'est la dernière que ma famille ait reçue du dehors.

Mon père n'était plus traité en Roi. On n'avait aucun respect pour lui, on ne l'appelait plus ni Sire ni Sa Majesté y mais monsieur ou Louis.

Les municipaux étaient toujours assis dans sa chambre, et avaient leurs chapeaux sur leur tête. Ils ôtèrent à mon père son épée, qu'il avait encore, et fouillèrent dans ses poches.

Péthion envoya Gléry à mon père pour servir mon père à qui il appartenait.

Péthion envoya aussi pour porte-clefs ou guichetier Rocher, l'horrible homme qui força la porte de mon père, le 20 juin 1792, et qui pensa Fassassiner.

Cet homme fut toujours à la tour et essaya de toutes les manières de tourmenter mon père ; tantôt il chantait la Carmagnole et mille autres horreurs, tantôt, comme il savait que mon père n'aimait pas l'odeur de la pipe, il lui en soufflait une bouffée quand il passait.

Il était toujours couché le soir quand nous allions souper, parce qu'il fallait passer par sa chambre; quelquefois même il était dans son lit quand nous allions dîner.

Il n'est sorte de tourments et d'injures qu'il n'inventa- Mon père souffrait tout avec douceur et pardonnant de tout son cœur à cet homme.

Mon père manquait de tout ; il écrivit à Péthion pour avoir l'argent qui lui était destiné, il n'en reçut aucune réponse1.

1 Dans l'édition Baudouin, à la place de ce dernier membre de

Le jardin était plein d'ouvriers qui injuriaient souvent mon père; il y en eut un qui se vanta d'abattre la tête de ma mère avec ses outils ; Péthion le fit arrêter.

Les injures redoublèrent le 2 septembre; nous ignorions ce qui se passait.

Des fenêtres, on jeta des pierres à mon père qui heureusement ne tombèrent ni sur lui ni sur personne.

A une autre fenêtre, une femme écrivit sur un grand carton : Verdun est pris. Elle le mit à la fenêtre, et matante eut le temps de le lire. Les municipaux ne le virent pas.

A peine venions-nous d'apprendre cette nouvelle, qu'il arriva un nouveau Municipal nommé Mathieu; il était enflammé de colère, et dit à mon père de remonter chez lui.

Nous le suivîmes, craignant qu'on ne voulût nous séparer.

En arrivant en haut, il trouva M. Hù, lui sauta au collet et lui dit qu'il l'arrêtait. M. Hù demanda de faire son paquet d'affaires, Mathieu le lui refusa; mais un autre municipal plus charitable, demanda cette faveur pour M. Hû qu'il emmena prendre ses affaires.

Mathieu alors se retournant vers mon père, lui dit tout ce que la rage peut suggérer; entre autres il dit : « La générale a battu, le tocsin a sonné, le canon d'allarme a tiré, les ennemis sont à Verdun ; s'ils

phrase : Pour ma mère, elle supportait tout cela avec une dignité qui souvent en imposait.

viennent, nous périrons tous, mais vous mourrez le premier. »

Mon père écouta ces injures et mille autres pareilles avec le calme que donne l'innocence. Mon frère fondit en larmes et s'enfuit dans l'autre chambre; j'eus toutes les peines du monde à le consoler, il croyait déjà voir mon père mort.

M. Hii revint, et Mathieu, après avoir recommencé ses injures, partit avec lui.

M. Hii fut conduit à la mairie, le massacre étant déjà commencé à l'abbaye. Il resta un mois en prison; après il en sortit, mais ne revint pas du tout au Temple.

Les municipaux de garde condamnèrent tous la conduite violente de Mathieu ; cependant ils ne pensaient guère mieux. Ils dirent à mon père qu'on était sûr que le roi de Prusse marchait et tuait les soldats français par un ordre signé Louis.

Mon père fut très affligé de cette calomnie et pria les municipaux delà détruire dans le monde1.

Ma Mère entendit battre la générale toute la nuit; nous ignorions cependant ce qui se passait.

Le 3 septembre, à 10 heures du malin, Manuel vint voir mon père, et l'assura que Mmc de Lamballe et les autres personnes qu'on avait ôté du Temple, se portaient bien, et étaient toutes ensemble et tranquilles à la force.

A trois heures, nous entendîmes des cris affreux :

Cette phrase, dans l'édition Baudouin, est remplacée par celleci : Il n'y avait pas de calomnies qu'Us n'inventassent, même les plus ridicules et les plus incroyables.

comme mon père sortait de table et jouait au trictrac avec ma mère *, le municipal se conduisit bien et ferma porte et fenêtre, ainsi que les rideaux pour qu'on ne voie pas, ce qui était bien fait.

Les ouvriers du Temple et le guichetier Rocher se joignirent aux assassins, ce qui augmenta le bruit.

Plusieurs municipaux et officiers de la garde arrivèrent ; ces derniers voulaient que mon père se montra aux fenêtres ; les premiers s'y opposèrent avec raison.

Mon père ayant demandé ce qui se passait, un jeune officier lui dit : « eh bien ! Monsieur, puisque vous vouiez le savoir, c'est la tête de Mme de Lamballe qu'on veut vous montrer. »

Ma mère fut glacée d'horreur; les municipaux grondèrent l'officier; mais mon père, avec sa bonté ordinaire, l'excusa, en disant que c'était sa faute et non pas à l'officier, qui n'avait fait que lui répondre.

Le bruit dura jusqu'à cinq heures. Nous sûmes depuis que le peuple avait voulu forcer les portes, que les municipaux l'en empêchèrent en mettant à la porte un ruban tricolor, qu'enfin, ils avaient permis que six des assassins fissent le tour de la tour avec la tèle de Mme de Lamballe,mais qu'on laisserait à la porte le corps qu'on voulait traîner.

Quand cette députation entra, Rocher poussa mille cris de joie en voyant la tête de M™6 de Lamballe, et gronda un jeune homme qui se trouva mal, saisi d'horreur de ce spectacle.

1 L'édition Baudouin ajoute : Pour avoir une contenance et pouvoir se dire quelques mots sans être entendus.

A peine le tumulte était-il fini que Péthion, qui aurait dû s'occuper d'arrêter le massacre, envoya froidement son secrétaire à mon pèce pour compter de l'argent.

Cet homme était très ridicule, et dit mille bêtises qui auiaient fait rire dans un autre moment. Il croyait que ma mère se tenait debout pour lui.

Le municipal qui avait sacrifié son écharpe en la mettant à la porte se la fit payer par mon père.

Ma tante et moi nous entendîmes battre la générale toute la nuit s ; nous ne croyons pas que le massacre durait encore. Ma malheureuse Mère ne put pas dormir de la nuit, ce ne fut que quelque temps après que nous sûmes qu'il avait duré trois jours.

Il est incroyable toutes les scènes qui arrivèrent, tant des Municipaux que de la garde; tout leur faisait peur, tant ils se sentaient coupables.

Un jour, dans l'extérieur, un homme tira un nouveau fusil pour l'essayer ; ils en firent un procèsverbal et l'interrogèrent soigneusement.

Un autre soir, pendant le souper, on cria plusieurs fois aux armes, ils crurent que c'étaient les étrangers ; l'horrible Rocher prit son grand sabre et dit à mon père : « Si ils arrivent, je te tue. » Ce n'était pourtant rien qu'un embarras de patrouille.

Une autre l'ois, une centaine d'ouvriers entreprirent de forcer la grille du côté de la Rotonde; les municipaux et la garde y accoururent ; ils furent dispersés.

1 L'édition Baudouin ajoute : Ma malheureuse mère n'essayaméme pas de dormir ; nous entendîmes ses sanglots.

Toutes ces peurs augmentaient la sévérité. Nous trouvâmes cependant deux municipaux qui adoucirent les tourments de mon père en lui montrant de la sensibilité et lui donnant de l'espérance; je crois qu'ils sont morts.

Il y eut aussi une sentinelle qui le soir eut une conversation avec ma tante par le trou de la serrure. Ce malheureux ne fit que pleurer tout le temps qu'il fut au Temple ; j'ignore ce qu'ilestdevenu ; puisse le ciel l'avoir récompensé de son profond attachement pour son Roi !

Je faisais des règles de chiffres et j'écrivais des extraits, il fallait toujours qu'il y eut un municipal qui regardât sur mon épaule, croyant toujours que c'étaient des conjurations.

On nous ôta les journaux, craignant que nous ne sachions des nouvelles étrangères. On en apporta cependant un jour à mon père avec joie, disant qu'il y avait quelque chose d'intéressant; l'horreur! on disait qu'on mettrait sa tête en boulet rouge, et on lui apporta cet infernal écrit avec joie1.

Il y eut aussi un soir un municipal qui, arrivant le soir dit mille injures, entre autres que nous péririons tous si les ennemis approchaient et que mon frère seul lui faisait pitié, mais qu'étant né d'un tyran, il devait mourir.

Voici les scènes que ma famille avait tous les jours.

La République fut établie le 22 septembre, on nous

* Edition Baudouin : Qu'on ferait un boulet avec sa tête. Le silence calme et méprisant de mon père trompa la joie qu'on avait montrée en apportant ce fatal écrit.

l'apprit avec joie ; on nous annonça aussi le départ des étrangers ; nous ne voulûmes pas y croire, mais c'était vrai.

Au commencement d'octobre, on vint nous ôter plumes, encre, papier et crayons ; ils cherchèrent partout bien soigneusement et même durement, mais cela n'empêcha pas que ma mère et moi nous ne leur cachâmes nos crayons que nous gardirent (sic) ; ma tante et mon père donnèrent les leurs.

Le soir du même jour, comme mon père revenait de souper et allait monter chez lui, on lui dit d'attendre ; il vint d'autres municipaux qui lui dire (sic) qu'il irait dans l'autre logement et qu'il serait séparé de nous. Nous le quittâmes avec bien des larmes, espérant cependant le revoir le lendemain matin.

On nous apporta le déjeuner séparément, ma mère ne voulut rien prendre. Les municipaux, effrayés et touchés de notre douleur, nous accordèrent de voir mon père, mais aux repas seulement et nous deffendirent de parler bas, ou des langues étrangères, mais haut et bon français.

Nous descendîmes pour dîner chez mon père avec bien de la joie de le voir. Il y eut un municipal qui crut s'appercevoir que ma tante avait parlé bas à mon père et lui en fit une scène.

Le soir, pour souper, comme mon frère était couché, ma mère ou ma tante restaient avec lui et l'autre venait souper avec moi chez mon père. Le matin nous y restions après déjeuner, le temps que Cléry pût nous coiffer, parce qu'il ne pouvait pas venir chez ma mère.

Nous allions promener tous ensemble tous les jours à Midi. Manuel vint chez mon père et lui ôta avec dureté son cordon rouge. Il assura à mon père qu'il n'y avait que Mme de Lamballe qui eût péri de toutes les personnes qui avaient été au Temple.

On fit prêter serment à Cléry, à Tison et à sa femme, d'être fidèles à la nation.

Un municipal, un soir en arrivant, éveilla brusquement mon frère, pour voir s'il y était.

Il y en eut un autre aussi qui dit à ma mère un projet qu'avait Pélhion de ne pas faire mourir mon père, mais de l'enfermer pour sa vie dans le château de Chambord avec défense à mon frère de se marier. J'ignore quel était le dessein de cet homme en disant ce projet, ce que je sais, c'est que nous ne l'avons pas revu depuis.

On fit loger ma mère dans un appartement au-dessus de mon père. On voulait nous séparer, ma tante et moi, de ma mère; cela n'eut cependant pas lieu et nous allâmes avec elle.

On ôta mon frère à ma mère et on le mit auprès de mon père; il coucha dans sa chambre. Cléry couchait aussi dans l'appartement avec un municipal.

En haut, ma mère avait avec elle ma Tante, moi, Tison et sa femme, et un municipal.

Les fenêtres étaient bouchées avec des barreaux de fer et des abats-jour, les cheminées élaient en tuyaux de poêle, ce qui nous incommoda beaucoup de la fumée.

Voici comment se passait (sic) les journées de mes augustes parens : Mon père se levait à 7 heures,

et priait Dieu jusqu'à huit, ensuite s'habillait avec mon frère, jusqu'à neuf heures, qu'il montait déjeuner chez ma mère.

Après le déjeuner, mon père redescendait avec mon frère, à qui il donnait des leçons jusqu'à 11 heures, que mon frère jouait jusqu'à Midi, que nous allions promener tous ensemble quel temps qu'il fasse, parce que la garde, qui relevait à cette heure-là, voulait voir mon père et s'assurer qu'il était au Temple.

La promenade durait jusqu'à deux heures, que nous dînions ; après le dîner, mon père et ma mère jouaient ensemble au Trictrac ou au piquet1.

A quatre heures, ma mère remontait chez elle avec mon frère, parce que mon père dormait ordinairement.

A six, mon frère redescendait, mon père le faisait apprendre et jouer jusqu'au soupe.

A neuf heures, après le soupe, ma mère déshabillait promptement mon frère et le mettait dans son lit. Nous remontions ensuite, et mon père ne se couchait qu'à 11 heures.

Ma mère avait à peu près la même vie ; elle travaillait beaucoup en tapisserie.

Ma tante priait souvent Dieu dans la journée, elle disait tous les jours l'office, lisait beaucoup de livres de piété et faisait de grandes méditations-2. Elle fai-

1 Dans l'édition Baudouin est ajoutée cette phrase: ou pour mieux dire, faisaient semblant de jouer, afin de pouvoir se dire quelquesmots.

* L'édition Baudouin ajoute : Souvent la reine la priait de les lire haut.

sait, ainsi que mon père, maigre et jeûne les jours marqués par 1 église1.

On nous rendit les journaux pour voir le départ des Etrangers et les horreurs contre mon père dont ils étaient pleins.

On nous dit un jour : « Mesdames, je vous [annonce] une bonne nouvelle, le traître Bouille est pris, si vous êtes patriotes vous devez vous en réjouir, » ma mère ne dit mot.

Le jour de la Toussaint, la Convention vint pour la première fois voir mon père. Les membres lui demandèrent s'il n'avait pas de plaintes à porter, il dit que non, et qu'il était content quand il était avec sa famille.

Gléry se plaignit qu'on ne payait pas les Marchands qui fournissaient à mon père. Chabot reprit fièrement : « La nation n'est pas à un sou près. »

Les députés qui vinrent furent Chabot, Dupra [Dupont), Drouai (Drouet), Lecointre Puyravaux : ils revinrent encore l'aprèe-dîner et firent les mêmes questions à nous tous et eurent les mêmes réponses.

Un jour d'après, Drouai revint encore tout seul et demanda si on n'avait pas de plaintes à porter : ma mère dit que non.

Quelque temps après, comme nous étions à dîner, il arriva des gendarmes qui se jettèrent brusquement sur Cléry, et lui ordonnèrent de venir au tribunal. C'est qu'il y a quelques jours auparavant Cléry, descendant l'escalier avec un municipal, avait ren-

1 Cette phrase est supprimée dans 1 édition Baudouin.

contré un jeune homme de garde de sa connaissance; ils se dirent bonjour et se serrèrent la main. Le municipal le trouva mauvais, fit arrêter le jeune homme, et c'était pour comparaître au tribunal devant lui qu'on vint chercher Cléry. Mon père demanda qu'il revînt, les municipaux l'assurèrent qu'il ne reviendrait pas; cependant, il arriva à minuit.

Cléry demanda à mon père pardon de sa conduite passée et dont les manières de mon père dans sa prison et les exhortations de ma Tante l'avaient fait revenir. Il fut depuis toujours très fidèle à mon père.

Un jour, nous entendîmes de grands cris de gens qui demandaient la tête de mon père et de marat ; on eut la cruauté de venir crier cela sous les fenêtres du Temple.

Mon père tomba malade d'un gros Rhume et eut la fièvre assez fort ; on lui accorda son médecin et son apoticaire, Le Monnier et Robert. La commune fut inquiète, il y eut un bulletin tous les jours de la santé de mon père, qui se rétablit. Toute la famille fut incommodée de ce Rhume, mais mon père fut le plus malade.

La commune changea le 2 décembre. Les nouveaux municipaux vinrent reconnaître mon père et sa famille à 10 heures du soir.

Quelques jours après, il y eut un arrêté de la commune qui ordonnait doter de nos appartemen Cléry et Tison, de nous ôter aussi couteaux, ciseaux et tous instrumens tranchans et ordonnait aussi de

déguster avec soin tous les plats que Ton nous servait.

La première chose n'eut pas lieu, mon père et ma mère s'y opposèrent, disant qu'ils pouvaient se trouver mal et que cela exposerait les municipaux s'ils les soignaient1.

La visite fut faite soigneusement pour les instrumens tranchans ; ma mère et moi nous leur cachâmes nos ciseaux. Les municipaux redoublèrent de sévérité.

Le 11 décembre, nous fûmes fort inquiets du tambour qui battait, et de la garde qui arrivait au Temple. Mon père redessendit chez lui après le déjeuner avec mon frère.

A onze heures, arrivèrent chez mon père, Chambon le maire, Ghaumet (Chaamette), procureur général de la Commune, Colombo, [Colombeau) secrétairegreffier. Ils signifièrent à mon père le décret de la convention, qui ordonnait qu'il serait amené à la barre pour être interrogé. Ils engagèrent mon père à renvoyer mon frère à ma mère ; mais n'ayant pas dans leurs mains Je décret de la convention, ils firent attendre mon père deux heures.

Il ne partit qu à une heure, et monta dans la voiture du Maire; avec lui Chaumet et Colombo; la voiture était escortée par des municipaux à pied.

Mon père, ayant observé que Colombo saluait beaucoup de monde, lui demanda si c'était tous ses amis : Colombo dit : « Ce sont les braves citoyens

1 Cette phrase est supprimée dans l'édition Baudouin.

du 10 août que je ne vois jamais qu'avec beaucoup de joie. »

Je ne parle pas de la conduite de mon père à la Convention, tout le monde la connaît; sa dignité, sa fermeté, sa douceur, sa bonté, son courage au milieu d'assassins altérés de son sang, sont des traits qui ne s'oublieront jamais et que la postérité la plus reculée admirera encore.

Il revint à six heures à la tour du Temple avec le même cortège ; ma mère et nous, nous avions été très inquiètes.

Ma mère, entendant les tambours, avait fait l'impossible auprès du municipal qui la gardait pour apprend re ce qui se passait, cet homme n'avait jamais voulu le dire ; ce ne fut qu'à onze heures, à l'arrivée de mon père, que nous l'apprîmes. Quand elle la sue (sic) elle dit qu'elle était tranquille puisqu'elle savait mon père au sein de la convention1.

Quand mon père fut rentré, elle demanda ardemment de le voir. Ma mère lui fit demander à Ghambon et n'en reçut point de réponse.

Mon frère passa la nuit chez ma mère; il n'avait pas de lit, ma mère lui donna le sien.

Le lendemain, ma mère redemanda à voir mon père, et à avoir les journeaux pour voir son procès. Elle demanda au moins que, si elle ne pouvait pas voir mon père, mon frère et moi nous puissions le voir.

On porta cette demande au conseil général. Les

' Phrase supprimée dans l'édition Baudouin.

journaux furent refusés ; on nous permit à mon frère et à moi que nous voyons mon père ; mais étant absolument séparés de ma mère, on en fit part à mon père, qui dit que quelque plaisir qu'il eût de voir ses enfants, les grandes affaires qu'il avait ne lui permettait pas de s'occuper de son fils, et que sa fille ne pouvait pas quitter sa mère.

On fit monter le lit de mon frère.

La convention vint voir mon père ; il demanda des conseillers, de l'encre et du papier, et des rasoirs pour faire sa barbe; toutes ces demandes lui furent accordée.

M. de Malsherbes , Tronchet et Desèze, ses conseillers, vinrent le voir. Il était souvent obligé pour leur parler d'aller dans sa tourelle pour n'être pas entendu.

Mon père ne descendait plus au jardin, ni nous non plus ; mon père ne savait de nos nouvelles et nous des siennes, que par les municipaux, et bien strictement.

J'eus mal au pied, mon père le sut et me montra sa bonté ordinaire en s'informant avec soin de ma santé.

Ma famille trouva encore dans cette commune quelques hommes charitable qui, par leur sensibilité, adoucirent leur tourment. Ils assurèrent ma mère que mon père ne périrait pas, et que son affaire serait renvoyée aux assemblées primaires qui le sauveraient certainement.

La convention vint encore voir mon père.

Le 26 décembre. S1 Etienne, mon père fit son

testamen, parce qu'il croyait être assassiné le lendemain en allant à la convention. Le 26, mon père alla encore à la barre avec son courage ordinaire. Il laissa à M. de Sèze à lire sa défense; il partit à onze heures et revint à 3 heures. Mon père voyait tous les jours ses conseillers.

Enfin, le 18 janvier, jour auquel le jugement fut porté, les municipaux entrèrent à onze heures chez mon père et lui dirent qu'ils avaient ordre de le garder à vue. Mon père demanda si son sort était décidé, ils l'assurèrent que non.

Le lendemain au matin, M. de Malsherbes vint apprendre à mon père que la sentence était prononcée. « Mais, sire, ijouta-t-il, les scélérats ne sont pas encore les maîtres, et tout ce qu'il y a d'honnêtes gens viendront sauver votre majesté, ou périr à ses pieds. — Non, M. de Malsherbes, dit mon père, cela exposerait beaucoup de monde, mettrait la guerre civile dans Paris; j'aime mieux mourir, et je vous prie de leur ordonner de ma part de ne faire aucun mouvement pour me sauver. »

Il ne put plus voir ses conseillers; il donna une note aux municipaux pour les redemander et se plaindre de la gêne qu'il avait, ayant de si grandes affaires, d'être toujours gardé à vue ; on ne fit aucune attention à ses demandes.

Le dimanche 20 janvier, Garât, membre (ministre) de la Justice, et les autres membres du pouvoir exécutif, vinrent lui notifier sa sentence de mort pour le lendemain. Mon père l'écouta avec courage et religion, il demanda un sursis de trois jours, de

savoir ce que deviendrait sa famille, et d'avoir un confesseur catholique.

Le sursis fut refusé, Garât assura mon père qu'il n'y avait aucune charge contre sa famille, et qu'on la renverrait hors de France, et ensuite on lui amena pour confesseur l'ahbé Edjorce (sic) ou de firmont.

Mon père dîna comme à l'ordinaire, ce qui surprit beaucoup les municipaux qui croyaient qu'il se tuerait.

Nous apprîmes la mort (sic) de mon père le dimanche 20, par les colporteur.

A 7 heures du soir, on vint nous dire qu'un décret de la Convention nous permettait de descendre chez mon père. Nous courûmes chez lui et nous le trouvâmes bien changé ; il pleura de notre douleur, mais non de sa mort. Il raconta à ma mère son procès, excusant les scélérats qui le faisaient mourir, répéta à ma mère qu'on voulait les assemblées primaires, mais quil ne le voulait pas, parce que cela mettrait le trouble dans la France; il donna ensuite de bonnes instructions religieuses à mon frère et lui recommenda surtout de pardonner à ceux qui le faisaient mourir. Il donna sa bénédiction à mon frère et à moi.

Ma mère désirait extrêmement que nous passions la nuit avec mon père, il le refusa, ayant besoin de tranquillité.

Ma mère demanda au moins de revenir le lendemain matin, mon père le lui accorda ; mais quand nous fûmes partis, il demanda aux gardes que nous ne redescendions pas, parce que cela lui faisait trop de peine.

Il revint ensuite avec son confesseur ; il se coucha à minuit, dormit jusqu'à 4 heures qu'il fut éveillé par les tambours.

A 6 heures l'abbé dit la messe, à laquelle mon père communia ; il partit sur les 9 heures. En descendant l'escalier, il donna son testament à un municipal. Il leur donna aussi une somme d'argent que M. de Malsherbes lui avait prêté, et les pria de la lui faire remettre, mais ils la gardèrent pour eux.

Il rencontra ensuite un guichetier qu'il avait repris un peu brusquement la veille; il lui tendit la main en disant : « Malhé, je suis fâché de vous avoir offensé, je vous prie de me pardonner. »

Il lut les prières des agonissants dans le chemin. Arrivé à l'échaffaud, il voulut parler au peuple, Santerre l'en empêcha, en faisant battre le tambour. Son discours fut entendu de peu de monde.

Il se déshabilla ensuite tout seul, il se fit lier les mains avec son mouchoir et non une corde.

L'abbé qui l'avait suivi lui dit au moment où il allait mourir : « Allez, fils de saint Louis, les portes de l'éternité vous sont ouvertes1. »

II reçut le coup de la mort le 21 janvier 4793 un lundi à 40 heures 10 minutes.

Ainsi périt Louis 16, roi de France et de Navarre, âgé de 39 ans, 5 mois moins 3 jours, après avoir régné 18 ans et avoir été en prison 5 mois et 8 jours.

Telle fut la vie du roi, mon père, pendant une rigoureuse prison. On n'y voit que Piété, grandeur d'âme,

1 Édition Baudouin : — Au moment qu'il allait mourir, l'abbé lui dit — Fila de saint Louis, montez au ciel

fermeté, douceur, courage, bonté, patience à supporter les plus horribles calomnies ; clémence à pardonner de tout son cœur à ses assassins ; grand amour de Dieu, sa famiLle et son peuple, dont il donna des marques jusqu'à son dernier soupir, et dont il a été recevoir la récompense dans le sein d'un Dieu toutpuissant et tout miséricordieux.

Le matin de cet horrible jour, après avoir été assoupi pendant la nuit d'un sommeil de douleur, nous nous levâmes.

A 6 heures on ouvrit notre porte, et on vint chercher le livre de prières de Mme Tison pour la messe de mon père; nous crûmes que nous allions descendre, et nous eûmes toujours cette espérance, jusqu'à ce que les cris de joie dune populace égarée vinrent nous avertir que le crime était consommé.

L'aprèe-dîné, ma mère demanda à voir Gléry, qui avait été avec mon père dans ses derniers momens, et qui l'avait peut-être chargé de commissions pour ma mère1, ce qui était vrai, car mon père avait recommandé à Gléry de rendre à ma mère son anneau de mariage, disant qu'il ne s'en séparait qu'avec la vie.

Il lui avait aussi remis pour ma mère un paquet des cheveux, disant qu'il lui avait été toujours cher.

1 L'édition Baudouin &}oute:Nous désirons cette secousse pour causer un vpanchement à snn morne chagrin, qui la sauvât de l'échauffément oit nous la voyions.

Les municipaux dirent que Cléry était dans un état affreux, et ne pouvait pas venir.

Ma mère chargea de sa demande pour le conseil général les commissaires ainsi que demander de porter le deuil.

Cléry fut refusé, ma mère ne put le voir, on lui permit de porter le deuil1.

Cléry passa encore un mois au Temple, ensuite il eut sa liberté.

Nous eûmes un peu plus de liberté, les gardes croyant qu'on allait nous renvoyer2. Nous pûmes voir les personnes qui nous apportèrent des habits de deuil, mais en présence des municipaux.

Le chagrin que j eus augmenta mon mal de pied ; on fit venir mon médecin, Brunier et le chirurgien Lacaze; ils me guérirent en un mois.

Ma mère ne voulut pas descendre dans le jardin pour prendre l'air, parce qu'il fallait passer devant la porte de mon père, et que cela lui faisait trop de peine; mais craignant que le manque d'air ne fît du mal à mon frère, elle demanda de monter sur la tour à la fin de février, ce qui lui fut accordé.

On s'aperçut, dans la chambre des municipaux que le paquet scellé, où était le cachet de mon père, son anneau et plusieurs autres choses avait été

* Ce dernier membre de phrase est supprimé dans l'édition Baudouin.

! L'édition Baudouin ajoute: Maisrien n'était capable de calmer les angoisses de ma mère ; on ne pouvait faire entrer aucune espérance dans son cœur ; il lui était devenu indifférent de vivre ou de mourir. Elle nous regardait quelquefois avec une pitié qui nous faisait tressaillir.

ouvert; le scellé était cassé, et le cachet emporté. Les municipaux s'en inquiétèrent, mais il crurent à la fin que c'était un voleur qui avait pris ce cachet où il y avait de lor. La personne qui lavait pris était bien intentionnée : ce n'est point un voleur.

L'homme qui la ôté l'a fait pour le bien, mais il est mort.

Dumourier étant passé dehors de France, on nous resserra plus; on construisit ce mur qui sépare le jardin, on mit des jalousies en haut, et on boucha tous les trous avec soin, mais il n'y eut rien de nouveau.

Le 2o mars, le feu prit à la cheminée le soir. Chaumet, procureur de la commune, vint pour la première fois voir ma mère et lui demander si elle ne désirait rien. Ma mère demanda seulement une porte de communication avec ma tante pour avoir plus d'air; les municipaux en grognèrent.

Chaumet dit que c'était nécessaire à la santé, et qu'il en parlerait au conseil général.

Le lendemain, il revint à dix heures du matin avec Pache, le maire, et Santerre, commandant général de la garde nationale.

Chaumet dit à ma mère qu'il avait parlé de sa demande à la commune, et quelle avait élé refusée.

Pache demanda aussi à ma mère si elle n'avait point de plaintes à porter et si elle ne désirait rien. Ma mère dit que non.

Il y eut encore quelques municipaux sensibles qui adoucirent les chagrins de ma mère par leur sensibilité. Il y eut aussi un autre homme qui nous servait

qui rendit des services à mes parens et quidoil être aimé, estimé de toutes les personnes vertueuses. Je ne les nomme point, de peur de les compromettre dans l'état où sont encore les choses, mais ils sont gravés dans mon cœur.

Les précautions redoublèrent, on empêcha Tison de voir sa fille; il grogna avec assez de raison. Enfin, un jour, voyant entrer un étranger qui apportait des affaires à ma Tante, la colère l'emporta de voir que cet homme entrait plutôt que sa fille; il dit tout ce que l'on voulu.

Pachc étant en bas, on fit descendre Tison; il dit qu'il était très mécontent ; on lui demanda pourquoi; il dit de ne pas voir sa fille, et de voir certains municipaux qui ne se conduisaient pas bien, parlant bas à ma mère et à ma tante.

On lui demanda leur nom, il les dit, et affirma être certain que nous avions des correspondances au dehors.

On lui en demanda les preuves : il dit qu'un jour, à souper, ma mère tirant son mouchoir, laissa tomber un crayon, qu'un jour chez ma tante, il avait trouvé des pain enchanté et de la cire à cacheté dans une bobèche.

Après cette dénonciation qu'il signa, on fit venir sa femme, qui dit la même chose, accusa les mêmes municipaux, assura que nous avions eu une correspondance avec mon père, pendant son procès, et dénonça le médecin Brunier, qui me traitait pour mon pied, comme nous ayant appris des nouvelles. Elle signa, entraînée par son mari, ce qui lui causa

bien des remords dans la suite. Elle vît sa fille le lendemain. La dénonciation fut faite le 19 d'avril.

Le 20 avril à 10 heures et demie du soir, comme ma mère et moi nous venions de nous coucher, arriva Hébert et plusieurs autres municipaux, qui nous lirent un arrêté de la commune qui ordonnait de nous fouiller à discrétion, ce qu'ils firent exactement jusque sous les matelas.

Mon frère dormait, ils l'arrachèrent de son lit avec dureté pour fouiller dedans. Ma mère le prit dans ses bras tout transi de froid.

Ils fouillèrent ensuite nos poches, ils ôtèrent à ma mère une adresse de marchand qu'elle avait conservée, un bâton de cire à cacheter qu'ils trouvèrent chez ma Tante, et à moi ils me prirent un Sacré- Cœur de Jésus et une prière pour la France.

Leur visite ne finit qu'à 4 heures du matin; ils firent un procès- verbal de ce qu'ils avaient trouvé, et forcèrent ma Tante et ma mère à le signer1. Ils étaient furieux de n'avoir trouvé que des bêtises; ils ôtèrent le lendemain les scellés qui étaient dans l'appartement de mon père.

Trois jours après, ils revinrentet demandèrent ma tante en particulier. Ils l'interrogèrent sur un chapeau qu'ils avaient trouvé chez elle, ils lui demandèrent d'où elle lavait, depuis quand et pourquoi elle l'avait gardé.

Elle dit qu'il avait appartenu à mon père qui le lui avait donné dans les commencements que nous étions

1 L'édition Baudouin ajoute : en les menaçant de nous emmener mon frère et moi si elles s'y refusaient.

au Temple, et quelle l'avait toujours conservé pour l'amour de mon père.

Il lui dirent qu'ils allaient le lui ôter comme chose suspecte.

Ma tante insista pour le garder, mais il n'y eut pas moyen ; ils la forcèrent de signer ce qu'elle venait de dire, et jamais elle ne put ravoir ce chapeau.

Ma mère montait tous les jours sur la tour pour prendre l'air.

Depuis quelque temps, mon frère se plaignait de point de côté qui l'empêchait de rire. Enfin le 9 de mai, la fièvre le prit à sept heures, assez forte, avec mal à la Tête, et toujours un point de côté. Dans les premiers instans, il ne put pas rester couché parce qu'il étouffait.

Ma mère s'inquiéta, demanda un médecin aux municipaux; ils assurèrent ma mère que ce n'était rien, et que sa tendresse maternelle l'inquiétait. Ils en parlèrent au conseil général, et demandèrent de la part de ma mère le médecin Brunier.

Le conseil se moqua de la maladie de mon frère, parce que Hébert lavait vu à 5 heures en bonne santé, la fièvre ne l'ayant pris que deux heures après, et on refusaabsolument Brunier qui avait été dénoncé par Tison anciennement.

Cependant mon frère avait la fièvre bien fort. Ma tante eut la bonté de venir prendre ma place dans la chambre de mon frère, pour que je ne couchasse pas dans l'air de la lièvre ; elle prit mon lit, et moi j'allai coucher dans sa chambre.

La lièvre continua la nuit, ainsi que le lendemain

et le surlendemain, les accès revenaient plus fort le soir, mon frère cependant prenait l'air tous les jours.

Ma mère avait beau demander un médecin, on ne Taccordait pas. Enfin, le dimanche, trois jouis après que mon frère eut la fièvre, étant tombé malade le jeudi, arriva Thierri, médecin des prisons, nommé par la commune pour soigner mon frère.

Gomme il vint le matin, il trouva peu de fièvre à mon frère, mais ma mère lui ayant dit de revenir l'après-dîner, il la trouva très forte, et désabusa les municipaux de l'idée où ils étaient que ma mère s'inquiétait pour rien; mais au contraire il leur dit que c'était plus sérieux que ma mère ne croyait.

Thierri eut l'honnêteté d'aller consulter Brunier sur la maladie de mon frère, et sur les remèdes qu'il fallait lui donner; Brunier, connaissant le tempérament de l'enfant dont il avait eu soin depuis sa naissance, il donna quelques drogues à mon frère qui lui firent du bien.

Le mercredi il prit médecine, et je revins coucher dans sa chambre. Ma mère avait très peu (sic) de la médecine de mon frère, parce que la dernière fois qu'il en avait pris, il avait eu des convulsions affreuses; elle avait peur qu'il en eût encore, seule comme elle était et sans secours.

Je ne dormis pas de la nuit d'inquiétude; mon frère prit bien sa médecine, elle ne lui lit heureusement pas de mal.

Quelques jours après, il en prit une seconde qui lui fit le mAme bien, excepté qu'il se trouva mal, mais de chaleur. 11 n'eut plus la fièvre, que des accès

de tems en tems, et souvent son point de côté; sa santé commença à se gâter, et elle ne s'est jamais remise depuis, le changement de vie lui ayant fait beaucoup de mal.

Le 31 mai, nous entendîmes battre la générale et sonner le tocsin, sans qu'on voulût nous dire pourquoi il y avait tant de bruit. On nous défendit de monter sur la tour pour prendre l'air, défense qui avait toujours lieu quand il y avait du bruit dans Paris comme ce jour-là.

Au commencement de juin, Ghaumet vint avec Hébert, un soir à 10 heures, et demanda à ma mère si elle ne désirait rien, et si elle n'avait point de plaintes à porter. Ma mère se plaignit delà difficulté quelle avait eu à avoir un médecin pour mon frère.

Ma tante demanda à Hébert le chapeau qu'il lui avait emporté, il dit que le conseil général n'avait pas jugé à propos de le lui rendre.

Ma tante, voyant que Ghaumet ne s'en allait pas, lui demanda pourquoi il était venu. Ghaumet lui dit qu'il avait faite la visite des prisons, et qu'il était venu au Temple, toutes les prisons étant égales. Ma tante dit que non, et qu'il y avait des personnes qu'on retenait justement et d'autres injustement.

Ils s'en allèrent; ils étaient ivres tous les deux.

Mon frère se trouva très mal une nuit, on fit venir dans la journée Thierri avec un chirurgien nommé Soupe et un bandagiste nommé Pipelet pour lui mettre un suspensoir pour une descente qu'il avait.

Mme Tison devint folle, elle était inquiète de la maladie de mon frère, qu'elle aimait beaucoup; et,

tourmentée par ses remords, depuis longtemps elle languissait; enfin elle ne voulut plus prendre l'air et se mit un jour à parler toute seule1. Elle ne parlait que de ses fautes, et de la ruine de sa famille, de prison et d'échaffaud ; elle croyait que les personnes qu'elle avait dénoncé avaient péris.

Tous les soirs elle attendait si elle ne verrait pas venir les municipaux qu'elle avait dénoncée, et ne les voyant pas, elle se couchait encore plus triste, faisait des rêves affreux qui l'agitait.

Les municipaux lui permirent de voir souvent sa fille qu'elle aimait.

Un jour que le portier, qui ne savait pas cet ordre, avait refusé sa fille, les municipaux la firent venir à 10 heures du soir; cette heure effraya encore plus Mme Tison. Elle ne pouvait pas croire que c'était sa fille et croyait qu'on venait l'arrêter. Elle eut beaucoup de peine à se résoudre à descendre, et dans l'escalier elle disait toujours à son mari : « Mon ami, on va nous conduire en prison. »

Elle vit sa fille et remonta avec un municipal. Au milieu de l'escalier, elle ne voulait plus ni monter ni descendre; le municipal effrayé fit tout son possible pour la faire monter.

Arrivée en haut, elle ne voulut pas se coucher et ne fit que parler et crier, ce qui empêcha mes parents de dormir. Le lendemain, le médecin la vit et la trouva bien folle; elle était toujours aux pieds de ma mère, lui demandant pardon de ses fautes.

1 L'édition Baudouin ajoute : Hélas, cela me fit rire et ma pauvre

Il est impossible d'être meilleures que le furent ma mère et ma Tante pour cette femme, dont elles n'avaient pas lieu de se louer. Elle la soignèrent, l'encouragèrent tout le temps qu'elle y fut.

Le lendemain on l'ôta de la tour on la mit au château; ensuite sa folie augmentant deplusen plus, on la mit à l'Hôtel-Dieu, et on mit auprès d'elle une femme espionne qui l'interrogea encore sur beaucoup de choses de la part du gouvernement. Les municipaux nous demandèrent du linge pour la femme qui en avait eu soin quand elle était à la maison du Temple.

Ce 3 de juillet, à 10 heures du soir, on nous lut un décret de la convention qui portait que mon frère serait séparé de ma mère et mis dans l'appartement le plus sûr de la tour.

A peine mon frère l'eut entendu qu'il jetta les hauts cris et se jetta dans les bras de ma mère, demandant de n'en être pas séparée.

Ma mère fut saisie aussi de ce cruel ordre et ne voulut pas donner mon frère, et défendit le lit où il était contre les municipaux.

Ceux-ci voulaient l'avoir, menaçait d'employer la violence et de faire monter la garde pour remmener de force.

Une heure se passa en pourparlers, en injures et en menace des municipaux, en défense et en pleurs de nous tous. Enfin, ma mère consentit à rendre son fils1; nous le levâmes, et après qu'il fut habillé, ma

mère, ainsi que ma tante, me regardaient avec complaisance, comme si mon rire leur faisait du bien.

* Edition Baudouin : Ils la menacèrent si positivement de le tuer ainsi que moi, qu'il fallut qu'elle cédât encore pour l'amour de nous.

mère le remit dans les mains des municipaux en le baignant de pleurs comme si elle eut prévu dans l'avenir qu'elle ne le reverrait plus.

Ce pauvre petit nous embrassa toutes bien tendrement, et il sortit en pleurs avec ses gens.

Ma mère chargea les municipaux qui s'en allaient de demander instamment au conseil général de voir son fils, ne fussent [sic) qu'aux repas; ils s'en chargèrent.

Ma mère se croyait au comble du malheur par la séparation de son fils; elle le croyait cependant entre les mains d'un homme instruit et honnête; sa désolation augmenta quand elle sut que c'était Simon, cordonnier, qu'elle avait connu municipal, qui était chargé de la personne de son malheureux enfant.

Ma mère redemanda plusieurs fois de le voir sans pouvoir l'obtenir; mon frère, de son côté, pleura deux jours entiers sans pouvoir se consoler et demanda de nous voir.

Les municipaux ne restèrent plus chez ma mère; nous fûmes jour et nuit enfermés sous verrous; les gardes ne venaient que trois fois par jour pour apporter les repas et faire la visite des barreaux de fer des fenêtres pour voir si ils étaient en ordre.

Nous montions souvent sur la Tour. Mon frère y montait tous les jours, et le seul plaisir de ma mère était de le voir passer de loin par une petite fenêtre; elle y restait des heures pour guetter l'instant de voir cet enfant si chéri.

Ma mère n'en savait des nouvelles que très peu par des municipaux et par Tison qui descendait les

jours de blanchissage, voyait Simon, et là en savait des nouvelles.

Tison tâcha de réparer sa conduite, il se conduisit mieux, dit à ma mère quelquesnouvelles, mais peu.

Simon maltraitait très fort mon frère de ce qu'il pleurait d'être séparé de nous; cet enfant, saisi, n'osa plus verser de larmes.

La convention, — sous un faux bruit qui courait qu'on avait vu mon frère sur le boulevard, la garde grognait de ne pas le voir, et disait qu'il n'était plus au Temple, — la convention le fit descendre au jardin pour qu'on le voye.

Mon frère se plaignit d'être séparé de ma mère, et demanda à voir la loi qui l'ordonnait.

Les membres étant montés chez ma mère, elle leur porta plainte de la cruauté qu'on avait de lui ôter son fils; ils répondirent que c'étaient des mesures qu'ils avaient cru nécessaire de prendre.

Henriot, nouveau général, vint aussi nous voir; ses manières brusques nous étonnèrent. Du moment que cet homme entrait dans la chambre, jusqu'à ce qu'il sortait, cet homme ne faisait que jurer.

Le 2 d'août, à deux heures du matin, on vint nous éveiller pour lire à ma mère un décret de la convention qui ordonnait que sur réquisition du procureur de la commune, ma mère serait conduite à la conciergerie pour qu'on lui fasse son procès.

Ma mère entendit ce décret sans s'émouvoir; ma tante et moi, nous demandâmes tout de suite de suivre ma mère, mais comme le décret ne le disait pas, on nous le refusa.

Ma mère fit le paquet de ses hardes, les municipaux ne la quittèrent pas, elle fut obligée de s'habiller devant eux. On lui demanda ses poches, qu'elle donna ; ils les fouillèrent, ôtèrent tout ce qui était dedans, quoique cela ne fut point du tout important, en firent un paquet qu'ils dirent qu'on ouvrirait au tribunal révolutionnaire devant ma mère. Ils ne lui laissèrent qu'un mouchoir et un flacon, de peur quelle ne se trouva mal.

Ma mère partit enfin après m'avoir bien embrassée et m'avoir recommandé d'avoir du courage et soin de ma santé. Je ne répondis (rien) à ma mère, bien convaincue que je la voyais pour la dernière fois.

Ma Mère s'arrêta encore au bas de la Tour, parce que les municipaux firent un procès-verbal pour se décharger de sa personne.

En sortant, ma Mère s'attrapa la tête au guichet, ne le croyant pas si bas; elle ne se fit pourtant pas beaucoup de mal1; ensuite elle monta en voiture avec un municipal et deux gendarmes.

Arrivée à la conciergerie, on la mit dans la chambre la plus humilie et mal-saine de la prison. Elle eut toujours un gendarme avec elle qui ne la quitta ni jour ni nuit.

Ma Tante et moi, inconsolables, nous passâmes la nuit dans les (armes On avait assuré à ma tante, quand ma mère (partit), qu'elle pouvait être tran-

1 Edition Baudouin : En sortant, elle se frappa la tête au guichet, ne pensant pas à se baisser; on lui demanda si. elle s'était fait mal : Oh! non, dit-elle, rien à présent ne peut me faire mal !

quille et qu'il ne lui arriverait jamais rien. C'était une grande consolation pour moi de n'être pas séparé d'une tante que j'aimais tant, mais, hélas! tout changea et je l'ai perdue.

Le lendemain du départ de ma mère, ma Tante demanda encore instamment en son nom et au mien d'èlre réunies à ma Mère; nous ne pûmes jamais l'obtenir, ainsi que de savoir de ses nouvelles. Ma tante et moi nous le demandâmes bien souvent et nous ne pûmes jamais l'obtenir.

Comme nous savions que ma mère ne pouvait pas boire de l'eau de rivière, parce qu'elle lui faisait mal, nous demandâmes aux municipaux de faire porter à ma Mère de l'eau de Viledavré, qui venait tous les jours au Temple; ils y consentirent, prirent un arrêté, mais il arriva un autre de leurs collègues qui s'y opposa.

Quelques jours après, ma Mère envoya demander de ses affaires et entr'autre son tricot, qu'elle aimait beaucoup parce qu'elle faisait une paire de bas pour mon frère; nous le lui envoyâmes1, mais nous sûmes depuis qu'on ne le lui avait pas donné, de peur qu'elle ne se fit mal avec les aiguilles.

Nous savions un peu de nouvelles de mon frère par les municipaux, cela ne dura pas longlems. Nous l'entendions tous les jours chanter avec Simon

1 Edition Baudouin. — « ... Nous le lui envoyâmes, ainsi que tout ce que nous trouvâmes de soie et de laine, car nous savions combien elle aimait à s'occuper ; elle avait toujours eu autrefois l'habitude de travailler sans cesse, excepté aux heures de représentation. Aussi avait-elle fait une énorme quantité de meubles, et même un tapis et une infinité de gros tricots de laine de toutes les espèces. »

t58 LA FILLE DE LOUIS XVI

la Carmagnole, l'air des Marseillais, et mille autres horreurs.

Simon lui mit le bonnet rouge sur la tête et une carmagnole dessus le corps. Il lui faisait chanter aux fenêtres pour être entendu de la garde, avec des juremens affreux contre Dieu, sa famille et les Aristocrates. Ma mère, heureusement, n'entendit pas toutes ces horreurs; elle était partie.

Avant son départ, on était venu chercher chez nous les habits de couleur de mon frère; ma mère dit qu'elle espérerait qu'il ne quitterait pas le deuil, mais c'était la première chose que Simon avait faite, de lui ôter son habit noir.

Le changement de vie et les mauvais traitemens rendirent mon frère malade à la fin d'août. Simon le faisait manger horriblement, ainsi que beaucoup boire de vin que mon frère détestait; tout cela lui donna la fièvre; il prit une médecine qui ne lui fit pas de bien et sa santé se dérangea. Il était extrêmement engraissé, mais pas très grandi. Simon cependant lui faisait faire de l'exercice et prendre l'air sur la Tour.

Je fus incommodée au commencement de septembre, d'inquiétude sur ma Mère; je n'entendais pas battre le tambour que je ne craignis un nouveau 2 septembre.

Nous passâmes le mois de septembre assez tranquillement, nous monlions sur la Tour tous les jours, les municipaux faisaient la visite exactement trois fois par jour, mais leur sévérité n'empêcha pas que nous sûmes des nouvelles, et particulièrement de ma mère, dont nous étions inquiètes.

Nous apprimes qu'on l'accusait d'avoir eu des correspondances au dehors. Aussitôt nous jettâmes nos écritoires et nos crayons, craignant qu'on nous fit déshabiller devant Mme Simon, et que les choses que nous avions ne compromissent ma mère. Nous les avions toujours conservés, de l'encre, des plumes et des crayons, malgré les fouilles; je ne crains plus de le dire, puisque mes parents ne sont plus!

Nous sûmes aussi que ma mère avait pensé se sauver, que la femme du concierge était sensible et avait soin de ma mère. Nous apprîmes après qu'elle avait subi un interrogatoire secret, mais sans savoir sur quoi.

Les municipaux vinrent encore nous demander du linge pour ma mère, mais ne voulurent pas nous dire des nouvelles de sa santé. On nous ôta la tapisserie que nous avions, croyant que c'étaient des caractères magiques et dangereux.

Le 21 de septembre, à une heure du matin, arriva Hébert et plusieurs municipaux pour exécuter un arrêté de la commune, qui portait que nous serions resserré [sic) beaucoup davantage. Il ordonnait que ma tante et moi nous resterions ensemble, que Tison nous serait ôté et mis dans la Tourelle pour y rester prisonnier, que nous serions réduites au pur nécessaire, que nous aurions un tour à notre porte d entrée, par lequel on ferait passer les alimens, et qu'excepté Henriot, le porteur d'eau et de bois, personne n'entrerait dans nos chambres.

Le tour à la porte ne fut pas exécutée, et les municipaux entraient trois fois par jour et faisaient strie-

tement la visite des barreaux de fer, des armoires et des commodes.

Nous fûmes obligées de faire nous-mêmes nos lits, et de balayer nos chambres, chose qui durait longtenis, par le peu d'habitude que nous en avions dans les commencements. Nous n'eûmes plus du tout personne pour nous servir.

Hébert, en emmenant Tison, dit à ma tante : « Dans la République française, l'égalité étant la première des lois, et dans les prisons, les détenus n'ayant personne pour les servir, il allait ôter Tison » ; ma tante ne dit rien.

On nous ôta toutes les commodités pour nous traiter avec dureté1 ; nous ne pûmes même pas avoir le nécessaire. Quand nos repas arrivaient, on fermait brusquement la porte pour que nous vissions pas les gens qui nous les apportaient.

Nous ne pûmes plus savoir aucune nouvelle, excepté par les colporteurs, mais encore très mal. On nous défendit de monter sur la Tour, on nous ôta nos draps, de peur que nous ne descendîmes par la fenêtre. On nous en donna de sales et gros.

Je crois que c'est dans ce temps-là qu'a commencé le procès de ma mère ; j'ai appris depuis sa mort qu'on avait voulu la faire sauver de la conciergerie, et que, par malheur, ce charmant dessein n'avait pas réussi. On m'a assuré (sic) que les gendarmes qui la gardaient et la femme du concierge étaient gagnés,

4 Edition Baudouin. — « ... On vont priva de tout ce qui était commode, par exemple du fauteuil qui servait à ma tante et de mille autres choses. »

et qu'elle avait vu plusieurs personnes dans sa prison, entr'autre un prôtre qui lui a administré les sacrements qu'elle a reçu avec grande piété.

Le coup manqua de se sauver, parce qu'on lui avait recommandé de parler à la seconde garde, qu'elle s'était trompée et avait parlé à la première. D'autres disent qu'elle était déjà hors de sa chambre, et avait descendu l'escalier, quand un gendarme s'opposa à son départ, quoiqu'il fût gagné, et qu'il obligea ma mère de rentrer chez elle, ce qui fit échouer l'entreprise.

Nous ne sûmes rien de tout cela dans le tems. Nous apprîmes seulement que ma mère avait vu un chevalier de Sl-Louis, qui lui avait donné un œillet dans lequel était un billet ; mais comme nous fûmes resserrée (sic), nous ne pûmes pas en savoir la suite.

Tous les jours nous avions des visites et des fouilles des municipaux ; le 24 septembre entr'autre, ils arrivèrent à quatre heures pour faire une visite completteet ôter l'argenterie et la porcelaine; ils emportèrent le peu qu'ils trouvèrent chez nous, mais n'ayant pas trouvé leur compte, ils eurent la bassess' de nous accuser d'en avoir volé. Quelle indignité, tandis que c'étaient leurs collègues qui l'avaient pris.

Dans la commode de ma Tante, ils trouvèrent un rouleau d'or; ils s'en emparèrent sur-le-champ, et ensuite interrogèrent soigneusement ma Tante, sur qui lui avait donné cet or, depuis quand et pourquoi elle l'avait conservé. Ma tante dit que c'était Mme de

Lamballe qui le lui avait donné après le 10 août et que malgré les fouilles elle l'avait conservé.

Ils lui demandèrent qui lavait donné à Mrae de Lam~ balle, ma tante ne voulut pas le dire1. Ils m'interrogèrent aussi, me demandèrent mon nom et nous firent signer leur procès-verbal.

Le 8 d'octobre, à midi, comme nous venions de finir nos chambres et quenous nous habillions, arriva Pache, Chaumet, David, membres de la convention, avec plusieurs municipaux ; ma Tante ouvrit quand elle fut habillée, et Pache se retournant vers moi me pria de descendre.

Ma Tante demanda de me suivre ; on le lui refusa. Elle demanda si je remonterais, on l'en assura et Chaumet lui dit : « Vous pouvez compter sur la parole d'un bon républicain, elle remontera. »

J'embrassai ma tante et je descendis; j'étais très embarrassée ; c'était la première fois que je me trouvais seule avec une douzaine d'hommes, je ne savais ce qu'ils me voulaient ; enfin je me recommandai à Dieu et je descendis.

Chaumet, dans l'escalier, voulut me faire des politesses, je n'y répondis pas. Arrivée chez mon frère, je l'embrassai tendrement; Mme Simon me l'arracha et me dit de passer dans l'autre chambre. Chaumet me dit de m'y asseoir, ce que je fis ; il s'assit en face de moi ; un municipal prit la plume.

Chaumet me demanda mon nom.

* Edition Baudouin — « Effectivement les femmes de Madame la princesse de Lamballe avaient trouvé moyen de lui faire passer de C argent au Temple, et elle l'iiviit partagé avec mes parents. »

■ — Thérèse.

— Dites la vérité?

— Oui, Monsieur.

— Cola ne regarde ni vous, ni vos parens.

— Gela ne regarde pas ma mère ?

— Non, mais des personnes qui n'ont pas fait leur devoir. Connaissez-vous les citoyens Toulan, Lepitre, Vincent, Bruno, Beugnot, Moëls, Michonis?

— Non.

— Comment ! vous ne les connaissez pas! On les accuse pourtant d'avoir parlé à vos païens et de leur avoir appris des nouvelles du dehors.

— Non, Monsieur, cela est faux.

— Surtout pour Toulan, un petit Gascon qui venait souvent ?

— Je ne le connais pas plus que les autres.

— Vous souvenez-vous d'un jour où vous êtes restée seule dans une tourelle avec votre frère ?

— Oui.

— Vos parens vous y avez mis pour parler plus à leur aise avec ces gens-là.

— Non, Monsieur, mais pour nous accoutumer au froid.

— Que fîtes-vous dans cette tourelle ?

— Nous parlâmes.

— Et en sortant, vous êtes-vous apperçue qu'ils parlaient à vos parens?

— J'ai pris un livre, j'ignore ce qui s'est passé. Chaumet m'interrogea ensuite sur mille vilaines

choses dont on accusait ma mère ; je répondis avec vérité que cela n'était pas vrai, mais une infâme

calomnie ; ils insistèrent beaucoup : mais je m'en tins toujours sur la négative, qui était la vérité.

Il me parla ensuite de Varennes, me fit beaucoup de questions auxquelles je répondis le mieux que je pus sans compromettre personne.

Enfin mon interrogatoire finit à 3 heures. Je demandai avec chaleur à Chaumet d'être réunie à ma mère, disant avec vérité que je l'avais demandé avec ma Tante plus de mille fois.

— Je n'y peux rien.

— Quoi ! Monsieur, vous ne pouvez pas l'obtenir du conseil général ?

— Je n'y ai aucune autorité.

Il me fit ensuite reconduire chez moi avec trois municipaux et me recommanda de ne rien dire à ma Tante, qu'on allait aussi faire descendre.

En arrivant, j'embrassai ma tante ; on lui dit de descendre, ce qu'elle fit. On lui fit les mêmes questions qu'à moi ; elle répondit à peu près les mêmes choses que moi.

Elle dit qu'elle connaissait de nom et de visage les municipaux dont on lui parlait, mais elle nia toute correspondance au dehors, ainsi que toutes les vilaines choses sur quoi on m'avait interrogée.

Elle remonta à 4 heures ; son interrogatoire ne dura qu'une heure, et le mien en avait duré 3.

Cliaumet nous avait assuré que cela ne regardait ni ma mère ni nous; mais nous jugeâmes bien qu'il nous avait trompé; nous eûmes, hélas! raison, car ils interrogèrent ma mère et la jugèrent peu de tems après.

Je ne sais pas bien l'histoire du procès de ma mère, j'en dirai seulement ce que j'ai pu découvrir.

Elle eut deux défenseurs, MM. du Coudrai et Chauvau. On fit paraître devant elle énormément de personnes ; Simon et Malhé, guichetiers du Temple y comparurent. Ma mère avait aussi dans son portefeuille une adresse de plusieurs personnes, on les fit venir au tribunal, entre autres Brunier, le médecin. On lui demanda s'il connaissait ma mère.

— Oui.

— Depuis quand ?

— Depuis 1778, qu'elle m'a confié le soin de la santé de ses enfans.

— Avez-vous, quand vous avez été au Temple, procuré aux détenus des correspondances du dehors?

— Non.

Et ma mère reprit :

— Le médecin Brunier n'est jamais venu au Temple et ne nous a approché qu'en présence d'un municipal.

Enfin, chose inouïe, l'interrogatoire de ma mère dura sans discontinuer trois jours et trois nuits; on lui reprocha toutes les choses indignes sur quoi Ghaumet nous avait interrogé. Elle répondit à cette infâme accusation : « J'en appelle à toutes les mères sensibles », réponse qui attendrit le peuple ; les juges eurent peur et se dépêchèrent de la condamnera mort.

Ma Mère qui avait beaucoup de religion depuis qu'elle était à la conciergerie, entendit sa sentence avec calme et courage; on lui donna un prêtre jureur pour ses derniers momens, elle ne voulut pas s'en servir.

Quoi que lui dît cet homme, ma mère lui répondit avec douceur, mais ne voulut pas se servir de son ministère. Elle se mit à genoux, pria Dieu toute seule pendant longtems, soupa un peu, ensuite se coucha, et dormit quelques heures.

Le lendemain1, ayant fait à Dieu le sacrifice de sa vie, elle alla à la mort avec courage, au milieu des injures qu'un malheureux peuple égaré jettait sur elle.

Son courage ne l'abandonna pas sur la chârette ni sur l'échatfaud. Elle en montra autant dans sa mort que dans sa vie.

Ainsi mourut le 10 d'octobre 1793, Marie-Antoinette-Josèphe-Jeanne de Lorraine, fille des Empereurs, et femme d'un roi de France. Elle était âgée de 37 ans, 11 mois, ayant été en France 23 ans depuis qu'elle était mariée, et morte 8 mois après le roi Louis XVI, son mari.

Nous ignorâmes, ma tante et moi, la mort de ma mère, et quoique nous ayons entendu crier par un colporteur qu'on voulait la juger sans désemparer, l'espérance, qui est si naturelle aux malheureux, nous fit croire qu'on la sauverait.

Nous ne pouvions pas aussi imaginer l'indigne con-

1 Edition Baudouin. — «. ... Sachant que le cure' de Sainte-Marguerite était en prison en face d'elle, elle s'approcha de la fenêtre, regarda la simne, et .se mit à genoux. On m'a dit qu'il lui avait donné l'absolution ou sa bénédiction. »

duite de l'empereur, qui laissa la reine, sa parente, périr sur l'échaffaud sans faire des démarches pour la sauver. C'est pourtant ce qui est arrivé, mais nous ne pouvions pas croire ce dernier trait d'indignité de la maison d'Autriche1.

Cependant il y avait des instans où nous craignons beaucoup pour ma mère, voyant la rage du peuple contre elle.

Je suis toujours restée dans ce malheureux doute, un an et demi, où j'appris mon malheur et la mort de ma vertueuse et auguste Mère.

Nous apprîmes par les colporteurs la mort du duc d'Orléans ; ce fut la seule nouvelle que nous sûmes l'hyver.

Les fouilles recommencèrent, on nous traita avec dureté; ma tante, qui avait un cotère au bras, eut beaucoup de peine à obtenir de quoi le soigner, on la fit attendre longtemps; enfin, un jour, un municipal remontra l'inhumanité d'un tel procédé et envoya chercher de l'onguent.

On m'ôta aussi les bouillons de jus d'herbes que je prenais le matin pour ma santé.

Ma tante n'ayant plus de poisson les jours maigres, demanda instamment qu'on lui donnât des plats maigres pour pouvoir remplir ce devoir ; on les lui refusa, en disant que par l'égalité, il n'y avait pas de différence dans les jours, qu'il n'y avait plus de

1 Dans l'édition Baudouin, ce paragraphe est atténué de la sorte : « Nous nous refusions à croire à un abandon général, au reste je ne sais pas encore comment les choses se sont passées au dehors, ni si moi-même je sortirai jamais de cette prison, quoiqu'on m'en ait donné V espérance. »

semaines, mais des décades. On nous apporta un nouvel almanach, mais nous n'y regardâmes pas.

Un autre jour que ma tante demandait encore du maigre, on lui dit : «Mais citoyenne, tu ne sais pas ce qui se passe ; on n'a pas au marché tout ce qu'on veut. » Ma tante ne le demanda plus.

Nous eûmes toujours des fouilles et particulièrement au mois de novembre. Il fut ordonné de nous fouiller tous les jours, trois fois dans la journée. 11 y eut une fouille, entr'autres, qui dura depuis 4 heures jusqu'à 8 heures et demi du soir. Les quatre municipaux qui la firent étaient absolument ivres. On ne peut pas se faire d'idées de leurs propos, de leurs injures et, de leurs juremens, pendant ces 4 heures.

Us nous emportèrent plusieurs bêtises, comme des chapeaux, des cartes avec des rois et des livres où il y avait des armes ; ils laissèrent les livres de piété, mais après avoir dit mille impiétés.

Simon nous accusa de faire des faux assignats, et d'avoir des correspondances au dehors; il prétendit que nous avions communiqué avec mon père pendant son procès. Simon fit cette déclaration au nom de mon frère qu'il força de signer.

Ce bruit qu'il croyait être de faux moyonneur [sic) était le bruit de notre trictrac, parce que nous y jouions le soir.

L'hiver se passa assez tranquillement; beaucoup de visites et de fouilles, mais on nous donna du bois.

Le 19 de janvier, nous entendîmes un grand bruit chez mon frère, ce qui nous fit conjecturer qu'il s'en allait du Temple, et nous en fûmes convaincues,

quand, regardant par un trou de notre abat-jour, nous vîmes emporter beaucoup de paquets.

Les jours d'après, nous entendîmes ouvrir sa porte et toujours persuadé qu'il était parti, nous crûmes qu'on avait mis en bas quelque prisonnier Allemand ou étranger, et nous l'avions déjà baptisé Melchisédec, pour lui donner un nom; mais j'ai su depuis que c'était seulement Simon qui était parti, qu'on lui avait dit de choisir ou de municipal ou de gardien de mon frère et qu'il avait opté pour la première charge, et qu'on avait eu la cruauté de laisser mon malheureux petit frère tout seul.

Barbarie inouïe de laisser un malheureux enfant de 8 ans seul, enfermé dans sa chambre, sous verrous et clefs, n'ayant aucun secours et qu'une mauvaise sonnette qu'il ne tirait jamais, aimant mieux manquer de tout que de demandera ses persécuteurs.

Il était dans un lit qui ne fut pas fait de six mois, mon frère n'ayant pas la force de le faire ; les punaises et les puces le couvraient, son linge et sa personne en étaient pleins. Ses ordures restèrent dans sa chambre ; jamais il ne les jettaient (sic) ni personne non plus; la fenêtre, n'était jamais ouverte, on ne pouvait tenir dans sa chambre par l'odeur infecte. De son naturel il était sale et paresseux1, car il aurait pu avoir plus de soin de sa personne.

Souvent on ne lui donnait pas de lumière; ce malheureux mourait de peur, mais ne demandait jamais

4 Édition Baudouin : II est vrai que mon frère se négligeait.

rien. Il passait sa journée sans rien faire, et cet état où il vécut fit beaucoup de mal à son moral et à son phisique ; ce n'est pas que sa santé se soit dans la suite dérangée 1 ; mais le temps qu'il s'est encore bien porté prouve sa bonne constitution.

On nous tutoya beaucoup pendant l'hyver.

Ma tante fit tout le carême en entier, quoique n'ayant pas de quoi vivre. Elle ne déjeunait point, prenait à dîner une écueille de café; à soupe, de pain.

Il n'y a rien de si édifiant que cette conduite, qui dura tout le carême. Depuis le temps qu'on lui avait refusé du poisson, elle n'avait pas manqué pour cela de faire maigre.

Au commencement du printems, on nous ôta la chandelle ; nous ne pûmes plus en avoir ; nous soupions à 7 heures et demie, 8 heures, et nous couchions tout de suite parce qu'on n'y voyait pas.

Il ne se passa rien de remarquable jusqu'au 9 de mai. Au moment où nous nous couchions, on ouvrit nos verrous et on vint frapper à notre porte ; ma Tante dit qu'elle passait sa robe, on dit que cela n'était pas si long, et on frappa si fort, qu'on pensa enfoncer la porte.

Ma tante ouvrit quand elle fut habillée.

On lui dit.

1 Édition Baudouin, au lieu de ce dernier membre de phrase se trouve celui-ci : ce n'est pas étonnant qu'il soit tombé dans un marasme effrayant. Je donne la phrase telle que Madame Royale l'a écrite; mais je dois ajouter que dans l'édition de 1893 on a mis on note le mot étonnant, de façon à ce qu'on lit : ce n'est pas [étonnant] que sa sanlése soit à la suite dérangée. Il peut se faire que Madame ait oublia un mot ; mais son texte ayant un sens, tel qu'elle l'a écrit, nous lui laissons sa forme primitive.

LE TRMPLR 174

— Citoyenne, veux-tu bien descendre?

— Et ma nièce?

— On s'en occupera après.

Ma Tante m'embrassa et me dit qu'elle allait remonter.

— Non citoyenne, tu ne remonteras pas, prends ton bonnet et descends.

Ils accablèrent ma Tante d'injures; ma Tante les souffrit avec patience, prit son bonnet, ensuite elle m'embrassa, me dit d'avoir du courage et d'espérer toujours en Dieu.

Elle sortit avec ces diables. Arrivée en bas, on lui demanda ses poches, où il n'y avait rien. Cela dura longtems, parce que les municipaux firent un procèsverbal pour se décharger de sa personne.

Enfin, après mille injures, elle partit avec l'huissier du tribunal ; elle monta en fiacre et arriva à la conciergerie où elle passa la nuit.

Le lendemain, elle fut traduite au tribunal ; on lui fit trois questions :

— ■ Son nom ?

— Elisabeth.

— Où es-tu le 10 d'août?

— Au château des Thuileries, auprès de mon frère.

— Qu'as-tu fait de tes diamants?

— Je ne sais pas, du reste, toutes les questions sont inutiles, vous avez résolu ma mort, j'ai fait à Dieu le sacrifice de ma vie, et je suis prête à mourir.

On la condamna à mort. Elle se fit conduire dans la chambre de ceux qui devaient périr avec elle. Elle les exhorta tous à la mort.

Sur la charrette, elle eut toujours le même calme, encourageant les femmes qui étaient avec elle.

Le peuple l'admira et ne l'insulta point.

Arrivée au pied de l'échaffaud, on eut la cruauté de la faire périr la dernière. Toutes les femmes, sortant de la charrette, lui demandèrent la permission de l'embrasser ; ce quelle fit avec sa douceur ordinaire en les encourageant.

Ses couleurs ne l'abandonnèrent pas jusqu'au dernier moment, qu'elle souffrit avec force et religion, où son àme se sépara de son corps pour aller jouir du bonheur dans le sein d'un Dieu qu'elle avait toujours beaucoup aimé.

Marie-Philippine-Elisabeth-Hélène, sœur du roi Louis 16 mourut le 10 de mai 1794, âgée de trente ans. Ayant toujours été un modèle de vertu, n'ayant eu jamais les écarts de la jeunesse. Depuis l'âge de 15 ans, elle s'était donnée à Dieu, et ne songea plus qu'à son salut.

Depuis 89 que je la connais plus, je n'ai jamais trouvé en elle que religion, grand amour de Dieu, horreur du péché, douceur, modestie, courage et grand attachement à sa famille pour qui elle a sacrifié sa vie, n'ayant jamais voulu quitter le Roi mon père ; enfin ce fut une princesse digne du sang dont elle sortait.

Je ne puis en dire assez de bien par les bontés qu'elle a eu (sic) pour moi, qui n'ont fini qu'avec sa vie. Elle me regarda toujours comme une fille et moi je la vis toujours comme uno seconde mère et, je lui en donnai tous les sentimens.

Nous avions absolument le même caractère, nous nous ressemblions beaucoup. Puissé-je avoir ses vertus, et l'aller retrouver un jour, dans le sein de Dieu, où je ne doute point qu'elle jouisse du prix de sa vie et de sa mort qui ont été si méritoires.

Je restai dans une grande désolation quand je me vis séparée de ma Tante; je ne savais pas ce qu'elle était devenue, on ne voulut pas me le dire. Je passai une bien triste nuit, et quoique je fusse bien inquiète d'elle, j'étais loin de croire que j'allais la perdre dans quelques heures, je croyais fermement qu'elle était hors de France.

Cependant la manière dure dont on l'avait emmenée me faisait craindre pour elle; je passai la nuit dans ces incertitudes; le lendemain matin, je demandai aux municipaux ce qu'el le était devenue ; ils me dirent qu'elle avait été prendre l'air ; je leur demandai d'être réunie à ma mère, puisque j'étais séparée de ma tante, et de savoir des nouvelles de cette dernière ; ils me dirent qu'ils en parleraient.

On vint ensuite m'apporter la clef de l'armoire où était le linge de ma Tante; je leur demandai de le lui faire passer, parce que ma Tante n'en avait point; ils me dirent qu'ils ne le pouvaient pas.

Je demandais souvent aux municipaux d'ôtre réunie à ma Mère et de savoir des nouvelles de ma Tante ; ils médirent toujours qu'ils en parleraient.

Enfin voyant que mes demandes n'avaient pas de fruit et me souvenant que ma tante m'avait dit que si j'étais jamais seule, mon devoir était de demander une femme, je le fis avec répugnance, bien sûre d être refusée.

En effet, quand je demandai aux municipaux une femme, ils me dirent :

— Citoyenne, conseil général, nous verrons.

Ils redoublèrent de sévérité pour moi, ils m'ôtèrent les couteaux qu'ils m'avaient rendu.

Ils me dirent.

— Citoyenne, dis-nous donc, est-ce que tu as beaucoup de couteaux?

— Non, Monsieur, deux.

— Et dans ta table à toilette, tu n'en as pas, ni de ciseaux?

— Non, Monsieur, non.

Une autre fois, ils m'ôtèrent le briquet; ils arrivèrent pour m'interroger et dirent, ayant trouvé le poêle chaud :

— Peut-on savoir pourquoi tu as fait du feu?

— Pour mettre mes pieds dans l'eau.

— Avec quoi as-tu allumé le feu?

— Avec le briquet.

— Qui te Tas donné ?

— Il est resté de Tison.

— Ne t'a-t-on rien donné depuis?

— Si, des allumettes et de l'amadou.

— Quand?

— Il y a 8 mois

— Qui te l'a donné 1

— Je ne sais pas.

— Provisoirement, nous allons ôter le briquet.

— Comme il vous plaira.

— C'est pour ta sûreté, de peur que tu ne t'endorme, et ne brûle auprès du feu.

— Je vous remercie.

— Tu n'as pas autre chose î

— Non, Monsieur.

— En honneur et conscience, tu nous assures que tu n'as pas autre chose ?

— Pour cela, non, Monsieur.

Souvent c'étaient des scènes comme cela, encore des visites.

Il vint un jour un homme que je crois qui était Robespierre ; les municipaux avaient beaucoup de respect pour lui et sa visite fut un secret; les gens de la tour ne surent pas qui il était. Il vint chez moi, me regarda insolemment, regarda les livres, et après avoir chuchoté avec les municipaux il s'en alla.

Les gardes étaient souvent ivres, cependant nous restâmes tranquilles, mon frère et moi, chacun dans notre appartement, jusqu'au 9 thermidor.

Les municipaux laissèrent toujours mon frère languir dans son ordure et n'entrait qu'aux repas, sans avoir pitié de ce malheureux enfant; il n'y en eut qu'un qui parla de la dureté qu'on excerçait envers mon frère, il fut chassé le lendemain.

Pour moi, je ne demandais à ces gens que J'absolu nécessaire, souvent ils le refusait avec dureté ; je balayais mes chambres tous les jours ; elles étaient

fini à neuf heures pour le déjeuner, que les gardes entraient.

Ils ne voulurent plus me donner des livres et je n'avais que des livres de piété, des voyages, que j'avais lus mille fois, et un tricot qui m'ennuyait beaucoup.

Tel était notre état, quand le 9 thermidor arriva. Nous entendîmes battre la générale, sonnerie tocsin; je fus très inquiète. Les municipaux qui étaient de garde au Temple ne changèrent pas; je n'osai pas leur demander ce qui se passait de crainte d'être refusée.

Enfin, le 10 thermidor, à 6 heures du matin, j'entendis un bruit affreux au Temple ; la garde criait aux armes, le tambour rappelait, les portes se fermaient et s'ouvraient. Tout ce tapage était pour des membres de la Convention nationale, qui venait voir si tout était tranquille.

J'entendis les verrous de mon frère qu'on ouvrait; je me jetai à bas de mon lit et j'étais habillée quand les membres de la convention Barras et Delmas, arrivèrent chez moi. Ils étaient en grand costume, ce qui m'étonna un peu, parce que je n'y étais pas accoutumée.

Barras me parla, m'appela par mon nom; il fut étonné de me trouver levée. Il me dit encore d'autres choses auxquelles je ne répondis pas, tant j'étais surprise. Enfin, voyant qu'ils restaient toujours, je leur dis que je ne m'attendais pas à les voir si matin.

Ils sortirent et je les entendis haranguer la garde qui était sous les fenêtres, d'être fidèles à la convention nationale. Il s'éleva mille cris de Vive la Repu-

LE TKMPLK 177

blique! Vive la convention ! La garde fut redoublée, les trois municipaux qui étaient au Temple y restèrent trois jours.

Enfin à la fin du troisième, à 9 heures et demie, comme j'étais dans mon lit, n'ayant pas de chandelle, mais que je ne dormais pas, inquiète de ce qui se passait, on ouvrit ma porte pour me montrer à Laurent, commissaire de la convention, chargé de garder mon frère et moi.

Je me levai; ces messieurs ils firent une grande visite, en montrant tout à Laurent, et ils s'en allèrent.

Le lendemain à dix heures, Laurent entra dans ma chambre, et me demanda avecpolitesse si je n'avais besoin de rien. Il entrait tous les jours trois fois par jour, mais il était d'une grande politesse et ne faisait jamais la visite des barreaux.

La convention revint trois jours après; elle eut pitié de l'état de mon frère, et ordonna qu'on le traita mieux.

Laurent fit descendre pour mon frère un lit qui était chez moi, le sien étant plein de punaises; ensuite il donna des bains à mon frère et le lava de la vermine dont il était couvert. Cependant on le laissa toujours seul dans sa chambre.

Je demandai bientôt à Laurent ce qui me tenait à cœur, c'est-à-dire de savoir des nouvelles de mes parens dont j'ignorais la mort, et surtout d'être réunie à ma mère ; il me dit que cela ne le regardait.

Le lendemain, il vint des gens en écharpes, à qui je fis la même question; ils me dirent que cela ne les regardait pas, et qu'ils ne savaient pas pourquoi je

demandais de n'être plus ici, parce qu'il leur paraissait que j'y étais bien.

— Oui, Monsieur, on y était très bien pour le local, mais très mal pour le cœur, parce que, quand on est séparé de sa mère depuis deux ans sans savoir de ses nouvelles, c'est très triste.

— Vous n'êtes pas malade?

— Non, Monsieur, mais c'est la plus cruelle maladie que celle du cœur.

— Je vous dis que nous n'y pouvons rien, et je vous conseille de prendre patience et d'espérer en la bonté et la justice des Français.

Je ne répondis rien.

Le reste de l'été se passa très tranquillement. Je fus éveillée un matin par l'explosion de Grenelle. Mon frère resta toujours seul chez lui pendant tout l'été.

Laurent entrait chez lui trois fois; mais par peur de se compromettre, il n'osait pas. Il avait plus de soin de moi, aussi je n'ai qu'à me louer de ses manières avec moi ; pendant les trois mois qu'il a été seul il m'a souvent demandé si je n'avais besoin de rien, et m'a priée de lui demanderce que je voudrais, et de le sonner. Il me rendit le briquet et de la chandelle.

A la fin d'octobre, comme je dormais, à une heure du matin, on ouvrit ma porte; je me levai, j'ouvris et je vis entrer deux hommes du comité avec Laurent; ils me regardèrent etsortirent sans me rien dire.

Au commencement de novembre arriva [sic) des commissaires civils, c'est-à-dire un homme de cha-

que section, qui venait passer 24 heures au Temple pour constater l'existence de mon frère.

Il arriva aussi les premiers jours de novembre un autre commissaire de la convention pour être avec Laurent, nommé Gomin. Il eut un soin extrême de mon frère, fut pénétré de l'état où il le trouva; cela lui fit tant de peine qu'il voulut tout de suite donner sa démission; mais cependant pour adoucir les tourments de mon frère, il se résolut d'y rester.

On laissait ce malheureux enfant depuis la fin du jour jusqu'au soupe, à huit heures, sans lumière, il mourait de peur, n'aimant pas l'obscurité, mais Laurent ne voulait pas monter l'escalier pour lui en porter.

Mais Gomin lui en donna à la fin du jour, et même passa quelques heures avec lui pour l'amuser. Gomin s'aperçut bientôt que les genoux et les poignets de mon frère étaient enflés, il crut qu'il allait se nouer, en parla au comité et demanda qu'il put descendre dans le jardin pour faire de l'exercice.

Gomin, cependant, fit descendre mon frère dans sa chambre, en bas, dans le petit salon, ce que mon frère aimait beaucoup, parce qu'il aimait à changer de lieu. Il s'apperçutbientôldes attentions deGomin pour lui; il en fut touché, ce malheureux étant depuis longtemps accoutumé qu'aux mauvais traitemens.

Le 19 décembre, le comité de sûreté générale vint au Temple; ils virent mon frère pour sa maladie, ils vinrent aussi chez moi, mais ne me dirent rien.

L'hiver se passa assez tranquillement; je fus très contente de l'honnêteté de mes gardiens. Ils voulu-

rent faire mon feu, ce qui me fit plaisir et ils me donnèrent des livres. Laurent m'en avait déjà donné un peu, ils me donnèrent beaucoup de bois.

Mon frère eut pendant Fhyver quelques accès de fièvre; il était toujours auprès du feu et on ne pouvait pas l'en tirer, il n'aimait pas à marcher. Laurent et Gomin le firent monter sur la Tour pour prendre l'air, mais il y restait à peine un quart d'heure et on avait beau le presser il ne voulait pas marcher, sa maladie étant déjà bien commencée et ses genoux s'enflant toujours de plus en plus.

Laurent s'en alla, accusé de terrorisme; on mit à sa place un nommé Lasne, bien bon homme, qui eut avec Gomin bien soin de mon frère.

Au commencement du printemps, ils m'engagèrent à monter sur la tour, ce que je fis.

La maladie de mon frère empirait de jour en jour, ses forces diminuaient, son esprit même s'en ressentait de la dureté qu'on avait exercée et tombait sensiblement.

Le comité de sûreté générale envoya pour le soigner le médecin Dusceaux ; il se chargea cependant de guérir mon frère, quoique sa maladie fût dangereuse.

Mais Dusceaux mourut, on lui donna pour successeur le médecin Dumangin et le chirurgien Pelletan; ils ne virent pas d'espérance à l'état de mon frère. On lui donna des drogues qu'il prit avec peine, cependant il les avalait.

Sa maladie heureusement ne le faisait pas beaucoup souilnr, c'était plutôt un engourdissement et

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abattement que douleur vive, il se consumait comme un vieillard. Il eut plusieurs crises fâcheuses; la fièvre le prit et, ses forces diminuant toujours, il expira doucement sans agonie le 9 de Juin à trois heures après Midi après avoir eu la fièvre 8 jours et deux jours allité. Il était âgé de 10 ans 2 mois.

Les commissaires pleurèrent amèrement, tant il s'était fait aimer d'eux par ses qualités aimable.

Il avait beaucoup d'esprit, mais sa prison lui avait fait beaucoup de tort et même, s'il eut vécu, il y aurait eu à craindre qu'il ne devînt imbécile.

Il avait toutes les bonnes qualités de son père; sans sa prison, il aurait été un grand homme, car il avait du caractère, aimait bien sa patrie et les grandes choses à exécuter1.

Ce n'est point vrai qu'il est (sic) été empoisonné, comme on l'a dit, et le dit encore, c'est faux par le témoignage des médecins qui ont ouvert son corps, et n'ont pas trouvé le moindre de poison.

Les drogues qu'il apris (sic) dans sa dernière maladie ont été décomposées et on les a trouvées saines.

Il aurait pu être empoisonné par la commune, mais c'est faux; le seul poison qui a abrégé ses jours est la malpropreté où il a vécu près d'un an et la dureté qu'on a exercée envers lui.

Telle a été la vie de mes vertueux et malheureux

1 Ce paragraphe entier est supprimé dans l'édition Baudouin. En outre, au lieu de : il y aurait eu a craindre qu'il ne devint imbécile, il y a : à craindre que son moral n'en eut été affecté.

parens durant les dernières années de leur auguste vie.

J'atteste que ce mémoire contient vérité.

Marie-Thérèse-Charlottk.

Fait à la tour du Temple ce 14 octobre.

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