‹ La fille de Louis XVIChapitre 7 sur 11 · XVI. PART ni. PARIS POUR 8K RENDRE I.N SU1S8K · texte numérisé non relu

XVI. PART ni. PARIS POUR 8K RENDRE I.N SU1S8K

Dans la rue du Temple, obscure et silencieuse, Madame Royale marchait au bras de Bénezech. Gomin et le secrétaire du ministre suivaient, portant un paquet et un sac de nuit.

Le grand portail franchi, on a tourné à droite, passé devant l'église Sainte-Elisabeth, et longé la rue du Temple jusqu'à la rencontre de la rue Meslay ; c'est le trajet du roi se rendant à la place de l'échafaud. En chemin, le ministre cause avec sa compagne, lui donne des conseils, lui parle « du rôle qu'elle doit jouer », lui recommande « de regarder le capitaine Méchain comme son père 1 ».

Rue Meslay, la voiture du ministre stationne ; il y fait monter la princesse : Gomin également y prend place. Le carrosse, « après quelques tours dans les rues », arrive sur le boulevard, en face de l'Opéra2; où attend, lanternes allumées3, la berline de voyage : déjà Mme de Soucy et le capitaine Méchain y sont installés : un courrier à cheval surveille la chaussée déserte.

Madame change de voiture, remercie le ministre qui se découvre et s'incline.

1 Lettre de Madame Royale à M*6 de Ghanterenne citée par M. le marquis Costa de Beauregard.

* Beauchesne écrit : « Dans la rue de Bondy, derrière l'Opéra. » Cependant, Madame Royale, dans sa lettre à Mme de Chanterenne, précise : « Nous arrivâmes sur les boulevards, en face de l'Opéra. » L'Opéra était situé à l'emplacement actuel du théâtre de la porte Saint-Marlin.

3 « Au citoyen Berger, pour deux livres de bougie pour les lanternes, 1000 livres (en assignats). » Dépense pour le voyage de la fille du dernier roi à Bâle. Archives nationales F* 2315.

— Adieu Monsieur, dit l'orpheline.

— Allez, Madame, répond le ministre, et puissiez- vous bientôt être rendue à la patrie, vous et tous ceux qui peuvent faire son bonheur1.

La portière se referme, la berline s'ébranle, s'éloigne sur le boulevard dans la direction de la Bastille. Bénezech à ce moment tire sa montre : il est minuit 2. En ce jour qui finissait, 18 décembre 1795, Madame Royale, née le 18 décembre 1778, terminait précisément sa dix-septième année.

La voiture qui l'emportait vers la liberté sortait de Paris, une demi-heure plus tard, par la barrière de Reuilly et s'engageait sur la grande route de Baie. A une heure du matin elle s'arrêtait devant la maison de poste de Charenton, premier relais. Le courrier qui précédait les voyageurs avait, d'avance, commandé les chevaux nécessaires ; mais les postillons refusèrent les assignats : il fallut payer en numéraire. Ce fut le seul incident de la nuit : la berline roulait sur le pavé, à l'allure très modérée d'une lieue et demie à l'heure; elle traversa Boissy-Saint- Léger, relaya pour la seconde fois au tourne-bride de Gros-Bois, puis, au petit jour, à Brie-Comte-Robert. A Guignes, où l'on arriva vers neuf heures, on mit pied à terre et l'on entra à la poste pour déjeuner. Nul ne parut se douter de la qualité des voyageuses.

Après une heure de repos, on se remit en route : deux lieues jusqu'à Mormant ; trois autres lieues jusqu'à Nangis; vers quatre heures apparut, à gauche de la route, la grosse tour César, de Provins. La berline entra dans la ville, suivit le dédale des rues et s'arrêta devant la Poste; des curieux s amassèrent autour de la voiture : la

1 Pastoret. Notice sur Marie-Thérèse de France, l'aris. 1852.

2 Co détail est relaté par Beauchesne.

L &CBAN6K 187

princesse put se croire reconnue. Quand on partit, le relais paye, Méchain s'aperçut qu'un officier de dragons suivait la berline : ce cavalier l'accompagna durant quatre lieues, jusqu'à Nogent-sur-Seine, où l'on parvint à la nuit close. L'officier, que rien n'obligeait à la discrétion, avait annoncé le passage de la fille de Louis XVI ; quand celleci descendit de voiture, pour « se rafraîchir » à la Poste, les curieux s'attroupèrent pour lavoir : la cour en était remplie; d'autres stationnaient dans la rue, malgré l'obscurité et le temps pluvieux. L'hôtelière s'empressa, respectueuse ; les Nogentais, lorsque la princesse remonta en voiture, « la comblèrent de bénédictions et lui souhaitèrent mille félicités i ».

La grand'rue, la rue de TEtape-au-Vin, puis la porte de Troyes 2, et voici de nouveau la berline roulant, dans la nuit, sur la grand'route, au trot régulier de ses six chevaux frais. Trois lieues après Nogent, elle traversait la longue plaine où se trouve le relais des Granges ; enfin, trois lieues plus loin encore, on fît halte, vers onze heures du soir, au hameau des Grez, où les voyageurs passèrent le reste de la nuit : ils se trouvaient à trente-quatre lieues de Paris et étaient en route depuis vingt-trois heures.

Tandis qu'on soupait, la maîtresse d'auberge raconta que l'ambassadeur de Toscane, M. Garletti, — qui, on se le rappelle, ayant reçu du Directoire ses passeports, regagnait les États de son souverain, — avait relayé là quelques

1 Nous suivons, pour le récit de ce voyage, deux narrations qu'en a laissées Madame Royale : lune dans une lettre à Mme de Chanterenne qu'a publiée M. le marquis Costa de Beauregard, l'autre qu'elle donna à Gomin et dontBeauchesne a eu communication. Aux détails qu'elle donne nous ajoutons ceux que nous avons puisés chez les historiens des localités qu'elle a traversées.

* Histoire de Nogent-sur-Seine, par A. Aufaure, Troyes, 4859 : la duchesse d'Angoulême passa par Nogent, le 40 août 1846, mais ne s'y arrêta pas.

heures auparavant, et annoncé le prochain passage de la princesse.

On dormit, aux Grez, six heures. Bien avant l'aube, on était en chemin ; le jour pointait à peine derrière les vignes de Vermoise, quand on passa à l'auberge de la Malmaison : vers neuf heures la berline atteignait les premières maisons de Troyes.

Méchain avait organisé le voyage de façon à ne pas faire arrêt dans les grandes villes : à Troyes, on ne devait, d'après son programme, que relayer et repartir aussitôt. Mais, à la Poste, rue de la Montée Saint-Pierre l, le relais manquait : M. Carletti avait pris tous les chevaux disponibles ; il fallut attendre. Vers onze heures seulement, la berline sortait de la ville par la porte Saint-Jacques. A Montieramey, quatre lieues et demie plus loin, nouveau retard : le courrier Chasaut2, « un bien bon homme», dit Madame Royale, et qui prenait beaucoup de peine à faire marcher les postillons et à préparer les relais, Chasaut déclare que le maudit marchand de toile vient là encore d'accaparer tous les chevaux : c'estainsi qu'il désignait le comte Carletti, dont la voiture étonnamment chargée de ballots ressemblait, disait-il, à celle d'un forain. La poste suivante était Vendeuvre : on n'y fut qu'à huit heures du soir, n'ayant parcouru, en onze heures que sept lieues. Le capitaine Méchain, excédé du retard; se présenta à la municipalité du lieu, et y exhiba son passeport, l'autorisant à passer, par ordre du gouvernement,

1 Les rues de Troyes anciennes et modernes, par Corrard de Bréban. Troyes, 1857.

* Madame Royale, dans le récit publié par M. Costa de Beauregard, appelle cet homme Charra. Je rétablis son nom d'après un rapport adressé par c« courrier lui-même au ministre de l'Intérieur (Archives nationales F4 2315). Chasaut, aucoursdu voyage, usa complètement une culotte de peau de daim, une redingote de drap bleu et une paire de bottes : il reçut, pour indemnité, 20 000 francs en assignats.

l'échange 189

tous autres voyageurs. Garletti qu'on avait rejoint, tempêta, mais il dut s'incliner : madame Royale et sa suite soupèrent à la poste et quittèrent Vendeuvre à onze heures du soir. On traversa Bar-sur-Aube en pleine nuit ; au point du jour la berline montait la rude côte des bois de Morillon, du haut de laquelle on découvre, par les temps clairs, un immense amphithéâtre de collines où se jalonnent, à huit lieues l'une de l'autre, les villes de Chaumont et de Langres.

On arrivait alors à Chaumont par la vieille porte de VEau et par le carrefour Dame-Aillotte. Sans aller jusqu'à la place, on entrait dans la rue de l'Homme-Sauvage où se trouvait l'hôtel de la Poste, anciennement nommé de la Fleur-de-Lys*, désignation que lui avait conservée, même au temps de la Révolution, la routine locale2; l'hôtelière, la citoyenne Royer, était âgée, en 1795, d'une cinquantaine d'années. C'est devant sa maison que, le lundi 21 décembre, à neuf heures du matin, s'arrêta la voiture de Madame Royale. Comme il faisait beau, celle-ci était descendue de la berline avant d'entrer en ville et, en compagnie de Mme de Soucy, avait monté à pied la côte de la Voie-de-1'Eau.

Comment l'incognito de la fille de Louis XVI fut-il dévoilé? Lombard, de Langres. prétend «qu'un individu, chargé de l'accompagner, au lieu de taire, comme il le devait, le nom de la princesse, semblait prendre à tâche de le faire deviner3 ». Cela ne ressemble guère aux pré-

1 La rue s'appelait dans l'origine, rue Gilles d'en Haut ; des étrangers étant venus au xve siècle s'installer dans une auberge de cette rue, pour y montrer un prétendu sauvage, cet établissement puis la rue prirent le nom de l'Homme sauvage. Histoire de la ville de Chaumont, par E. Jolibois.

* Quelques heures à Chaumont en septembre 1828.

3 Mémoires anecdotiques pour servir à l'histoire de la Révolution

cautions du craintif Méchain ; je croirais plutôt que l'indiscrétion vint d'un peintre qui, depuis Paris, suivait Marie- Thérèse et parvint à faire son portrait, « en saisissant, à toutes les stations, le moment de donner quelques coups de pinceau sans être aperçu1 ».

De quelque façon que ce soit, le bruit se répandit aussitôt dans la ville que l'orpheline du Temple était à la Fleur-de-Lys, et la population, très émue, s'amassait autour de l'hôtellerie \ Le conseil municipal s'assembla; deux de ses membres, envoyés par le maire, les citoyens Abraham et Picard, se présentèrentà la princesse, « offrant de la conduire à l'hôtel de ville ou de demeurer auprès de sa personne, pendant le temps de la halte, pour rendre hommage à son rang et à ses infortunes 3 ». Elle préféra rester à l'hôtel. Méchain, qu'on prenait pour un officie?^ autrichien, très embarrassé de son personnage, protestait de son mieux, exhibant son passeport, affirmant que l'une des voyageuses (Mme de Soucy) était sa femme, et que l'autre (Madame Royale) était sa fille ; même pour plus de vraisemblance, il affectait d'appeler celle-ci Sophie, familièrement; mais ces dénégations ne refroidissaient pas l'enthousiasme des curieux; ils réclamaient la bonne dame, la bonne princesse, ils pleuraient de joie, ils s'affligaient de son départ, ils faisaient des vœux pour son bonheur. L'un des municipaux qui ne la quittèrent pas, lui dit :

— Cette aflluence, Madame, n'a rien que de satisfai-

française, par Lombard de Langres, ancien ambassadeur en Hollande. I, 131.

* London. Public Record Office. Switzerland. Miscellaneous papers, n° 13 (F. 0). M. Merian to lord Granville. Communication de M. C- D. Bourcart, de Bàle.

* Quelques heures à Chaumont en 1828.

8 Id.

l'échange 191

sant pour Votre Altesse Royale ; c'est ici à qui pourra voir ce qui nous reste de Louis XVI1.

Marie-Thérèse déjeuna d'une tasse de lait et de fruits; Mme Royer, qui les lui présenta, voulut la servir elle-même et quand le repas fut terminé, elle mit à l'écart, comme des reliques, le bol, l'assiette et les couverts dont la princesse avait fait usage, et les conserva pieusement jusqu'à la fin de sa vie 2.

Le départ eut lieu parmi les acclamations et les larmes. Longtemps après que la berline eût passé la porte Saint- Michel et disparu sur la route de Langres, Ghaumont fut en rumeur.

Les voyageurs n'étaient pas moins émus. L'orpheline proscrite avait le cœur gros de quitter cette France qui lui témoignait tant d'attachement et d'hommages. « Quel changement des départements à Paris, écrit-elle s... Ah! que cela me fait de mal et de bien ! On murmure tout haut contre le gouvernement. On regrette ses anciens

1 Mémoires de Lombard de Langres.

* La duch,esse d'Angoulême passa par Ghaumont en 1828. Après les réceptions officielles de la préfecture, réceptions au cours desquelles elle se montra sévère et peu accueillante, à son ordinaire, elle voulut revoir l'hôtel où elle avait séjourné pendant deux heures, trente-trois ans auparavant. Mme Royer vivait encore : veuve et octogénaire, elle tenait toujours la Fleur-de-Lys, aidée de ses deux fils. Elle pensa mourir d'émotion en recevant l'auguste visiteuse: — « C'est bien vous, lui dit la duchesse d'Angoulême, je vous reconnais ; c'est vous qui m'avez autrefois fait si bon accueil, je ne l'ai pas oublié! » Elle tendit la main à la bonne femme qui étouffait de sanglots. La population de Chaumont, jusque-là très attristée de la froideur dédaigneuse de Madame, fut électrlsée de cette visite : on en pleurait d'attendrissement. Le soir, au gala de la Préfecture, trois femmes seulement furent admises : la duchesse de Crès, la marquise de Dalmatie et... la veuve Royer, qui se soutenait à peine et pour qui Madame fut très alfable. « Je crois que voilà la bonne mère, dit-elle. » — Quelques heures à Ghaumont en 1828.

1 lettre .ill.mingue à Mm« de Chanterenne, citée par M. le marquis Goita de Beaurtgard.

maîtres et même moi, malheureuse ! Comme je suis attendrie ! Quel dommage qu'un pareil changement n'ait pas eu lieu plus tôt ! Je n'aurais pas vu périr toute ma famille et tant de milliers d'innocents. »

Madame Royale semble, malgré 'la familière promiscuité du voyage, tenir à distance Mme de Soucy ; elle regrette Mme de Ghanterenne. Pourquoi l'avoir privée de la compagnie de Renète, et lui imposer « cette femme-là, à qui on a permis d'emmener son tils et sa femme de chambre, tandis qu'on lui refuse, à elle, une servante ». — « J'ai besoin de donner ma confiance, ajoute-t-elle, et d'épancner mon cœur dans le sein d'une personne que j'aime, ce que n'est pas celle qui me suit, car je ne la connais pas assez pour lui dire tout ce que je sens *, »

A l'égard de l'humble Gomin, elle se montre plus indulgente : « Ce pauvre homme la sert avec un soin extrême; il se donne beaucoup de mal et ne prend le temps ni de manger ni de dormir. » Quant au capitaine Méchain, il est bon, mais très « peureux » ; il craint sans cesse que les émigrés ne viennent enlever sa princesse ou que les terroristes ne la tuent; en outre « il veut faire un peu le maître; mais Marie-Thérèse y met bon ordre » : dans les auberges, il l'appelle : ma fille, ou Sophie; elle lui répond toujours monsieur cérémonieusement; et quoiqu'il voit que cette familiarité déplaît à la voyageuse, il s'obstine, à cause de sa responsabilité, dans cette comédie bien inutile, car tout le monde, aux relais, ens'adressant àla proscrite dit : Madame ou ma Princesse.

Méchain, honnête officier, sorti du rang, touchait à lacinquantaine, étant né à Laon en 1748, d'un maître plâtrier. Engagé à seize ans au régiment de Conti-Cavalerie, il était

1 Lettre écrite d'Huningue à Mm# de Ghanterenne, citée par M. le marquis Costa de Beauregard.

passé, après douze ans de services, dans la maréchaussée, en qualité de brigadier ; la Révolution l'avait trouvé — et laissé — capitaine; il servait, dans ce grade, à Versailles quand Bénezech le choisit, on ne sait pour quel motif, comme garde du corps de la fille de Louis XVI. chargé de l'accompagner jusqu'à la frontière et d'y recevoir les prisonniers de l'Autriche l.

Sans incidents, que des retards occasionnés par les chemins détrempés et le manque de chevaux, la berline de Madame Royale parcourut en douze heures, dans lajournée du 21 décembre, les quatorze lieues qui séparent Ghaumont du bourg de Fayl-Billot. Elle s'arrêta là à onze heures du soir et l'on fut obligé d'y coucher. La princesse passa la nuit dans une maison de la grande rue, faisant face au chemin de Paris2.

Le lendemain, on se remit en route à six heures du matin pour être le soir à Vesoul : douze lieues. A chaque poste on attendait pendant deux heures que le relais fut prêt ; même lenteur le mercredi, 23 décembre, où, par des chemins que les pluies avaient transformés en fondrières, on atteignit Belfort où l'on fît halte pour la nuit. Enfin, le jour suivant, on gagna par Dannemarie et Altkirch le bourg de Saint-Louis, d'où, quittant le pavé, la berline s'engagea dans la longue avenue qui conduit à Huningue, petite ville forte, au bord du Rhin, à l'écart de la grande route; c'est là que Madame devait attendre que les formalités de sa libération fussent terminées.

Au crépuscule, le 3 nivôse (24 décembre) la berline, au

1 Archives du ministère de la Guerre. Tableau des services de Louis- François Méchain. Mëchain servit jusqu'en 1804 : il se retira à Prémontré, dans l'Aisne, où il vivait encore en 1806 : il était veuf, père de deux enfants.

* Histoire de la ville de Fayl-Billot, par l'abbé BrilTault. Besançon

pas de ses six chevaux, s'engagea dans le chemin couvert qui serpentait à travers la formidable enceinte d'Huningue ; l'orpheline put apercevoir, dans la nuit tombante, les esplanades où frissonnaient, au vent du Rhin tout proche, des squelettes de grands ormes, les avancées, les glacis; au passage des ponts dormants jetés sur les fossés, on distinguait dans la brume les lignes géométriques des hautes courtines, des bastions, des douves profondes; puis le chemin s'étranglait entre deux murs percés de meurtrières ; sous les arcades d'un corps de garde parurent des ombres de soldats ; des fossés encore, un pontlevis, la longue voûte de la porte de France *. Quelques tours de roues dans une rue assez large, puis, tout de suite, l'arrêt devant une maison, à droite, portant l'enseigne d' Hôtel du Corbeau. Dès le passage de la voiture, on avait fermé les portes de la ville et relevé les ponts.

Quelques militaires et plusieurs curieux s'étaient attroupés devant l'auberge ; mais il n'y eut ni cris ni manifestations d'aucune sorte : la princesse entra dans la maison, suivie de Mme de Soucy, de Gomin et de Méchain, et Ton répartit entre les quatre voyageurs les chambres du premier étage. Le courrier Chasaut, arrivé deux heuresà l'avance, avait présidé aux préparatifs et apporté l'ordre de faire évacuer les pensionnaires de passage que l'hôtel pouvait abriter et de n'y plus recevoir aucun étranger tant que durerait le séjour de la fille de Louis XVI2.

Le Corbeau est une maison de confortable apparence, comportant un rez-de-chaussée et deux étages, surmontés

1 Geschichte der stadt und ehemaligen Festung Huningen, par Karl Tschamber. Saint-Louis, 1894.

* Archives nationales, F* 2315. i Dépense générale à l'auberge de Huningue, indemnité accordée à l'aubergiste auquel il avait été défi ii m de recevoir aucun étranger pendant notre séjour et le pourboire des domestiques : 655 livres. »

L'Hôtel du Corbeau à Huningue, état actuel (croquis d'après nature).

d'un de ces toits mansardés à l'alsacienne dont la solide corniche de poutrelles surplombe largement la façade. A chacun des étages, six fenêtres presque carrées, garnies de petites vitres et de contrevents pleins ; au-dessus de la porte d'entrée, étroite et basse, une branche de fer forgé porte un corbeau en tôle découpée.

La maison n'a pas changé depuis cent douze ans : en bas sont les salles à manger et les cuisines : un escalier à rampe de bois conduit au premier étage : la chambre qu'occupa la princesse porte, comme autrefois, le n° 10. C'est une grande pièce, assez basse, éclairée par deux fenêtres donnant sur la rue ; la chambre voisine, plus petite, n'ayant qu'une croisée, et communiquant avec la précédente, forma avec celle-ci, tout l'appartement de Marie-Thérèse1. La grande pièce était tapisséedun papier

1 Cette petite pièce est éclairée par la dernière fenêtre du premier étage, à gauche de la façade, pour qui regarde l'hôtel du dehors : les deux croisées suivantes sont celles de la chambre où coucha M«" Hoyalu.

à palmes vertes dont on a, dans les réparations successives, respecté tout un panneau '.

L'hôtelier du Corbeau était François-Joseph Schultz ; c'était un homme de trente-cinq ans, marié depuis douze années avec Anna- Marie Bientz, plus jeune que lui de quatre ans. De cette union était née une fille, nommée Anna-Marie, comme sa mère et qui comptait dix ans passés en décembre 1795. Le ménage Schultz attendait, pour un terme très prochain, un second enfant. Cette patriarcale maison abritait encore un jeune orphelin, Conrad Haffner, que Joseph Schultz avait adopté 2.

Le soirde l'arrivée, Madame Royale n'avait pas son service ; la voiture conduisant le valet de pied Baron, l'ancien porte-clef, le cuisinier Meunier, ainsi que Hue, le fils de Mme de Soucy et Mme Varennes, la femme de confiance, ayant quitté Paris dix heures après celle de Madame Royale, n'était pas encore arrivée à Huningue. Mme Schultz s'occupa donc elle-même de servir la princesse et de préparer le repas. Dans le grand bouleversement que l'événement apportait à ses habitudes, tandis qu'elle mettait toutes ses casseroles au feu et tirait de ses armoires son plus beau linge, elle se faisait aider par sa fillette Anna- Marie, et par Conrad, qui eurent ainsi l'occasion de pénétrer dans la chambre de Madame. Celle-ci regarda longuement le petit garçon et demanda son âge ; il avait dix ans, l'âge du dauphin. Ses cheveux étaient d'un blond clair,

1 Quelques gravures encadrées et pendues aux murs de cette pièce rappellent le séjour de Madame, entre autres son portrait, l'arrivée des prisonniers de l'Autriche à Riehen, etc.

* Etat civil d'Huningue. Renseignements obligeamment communiqués par M.^Karl Tschamber, instituteur-chef à Huningue, à qui j'adresse l'expression de ma très vive reconnaissance pour la complaisance avec laquelle ila bien voulu, lors de mon séjour à Huningue, me faire profiter de sa grande érudition et de sa parfaite connaissance des archives locales.

comme ceux des enfants d'Alsace — nomme étaient aussi ceux de l'orphelin du Temple ; il avait les traits fins, les yeux bleus et de bonnes joues fraîches dont l'aspect de santé fit monter les larmes aux yeux de Marie-Thérèse. En présence de ce gamin joufflu, de ce petit paysan éveillé et sain, elle pensait au fils des rois que le régime de l'affreuse tour avait étiolé, au point qu'elle-même avait pu écrire : « S'il eut vécu, il y aurait eu à craindre qu'il ne devînt imbécile. »

Quoiqu'elle ne parût nullement fatiguée par le long trajet qu'elle venait d'accomplir, Marie-Thérèse, ce soir-là, se coucha de bonne heure. Dès son arrivée à l'hôtel du Corbeau, le capitaine Méchain avait dépêché à M. de Bâcher, premier secrétaire de l'ambassade de France en Suisse, un exprès porteur d'une dépêche lui annonçant l'arrivée de la princesse à Huningue. Ce courrier eut vite franchi la demi-lieue de route qui sépare Huningue de Bàle où résidait de Bâcher; et. dès le soir même, celui-ci put expédier au citoyen Delacroix, ministre des Relations extérieures, l'avis de l'heureux voyage de la princesse.

Le lendemain, de Bâcher se faisait conduire à Huningue et annoncer chez Madame : il dut attendre avant d'être reçu. On était au 4 nivôse (25 décembre) jour qui, jadis, était celui de la fête de Noël, et, dans ces pays d'Alsace où cette fête est de pieuse et séculaire tradition, on n'avait certainement pas cessé de la célébrer, clandestinement, tout le temps qu'avaient duré les mauvais jours. Ce matin-là, donc, Mme Schultz entra dans la chambre de Madame, poussant devant elle Anna-Marie et Conrad dont les petites mains tendues présentaient à l'orpheline du Temple deux bouquets de pauvres fleurs d'hiver. Marie-Thérèse remercia les enfants, questionna la fillette, puis se tournant vers Mme Schultz :

— Si je vous priais, dit-elle, de me laisser emmener cette enfant ?

Devinant l'émoi que cette proposition causait à l'hôtelière, elle ajouta aussitôt:

— C'est un vœu que je ne dois pas former : il est trop cruel d'être séparé de ses parents; mais, si vous avez encore une fille, je vous demande qu'elle porte mon nom1.

Quarante jours plus tard, alors que la fille de Louis XVI était depuis longtemps à Vienne, Mme Schultz donna le jour à une enfant, qui, suivant le vœu de Madame Royale, fut baptisée Marie-Thérèse-Charlotte 2.

Sur la visite de Bâcher qui suivit cette scène touchante, on n'est renseigné que par cette lettre adressée le jour même, au ministre Delacroix :

Bàle, ie 4 Nivôse, l'an 4 (25 décembre 1795).

Citoyen Ministre,

La fille du dernier roi des Français est arrivée à Huningue sans le moindre accident, ainsi que je vous en ai prévenu hier. Je l'ai vue ce matin, de même que les personnes qui composent sa suite. Le voyage

1 Beauchesne. Louis XVII. II, 440.

* Elle épousa le 24 janvier 1831 J.-B. Michel Sartory. directeur de l'hospice civil de Huningue : elle mourut le 10 décembre 1874. Sa sœur aînée, Anna-Marie, épousa le 30 frimaire an XIII (21 décembre 1804) Célcslin-François Prévost Saint-Cyr, chef de bataillon au 27e Régiment de ligne, en garnison & Huningue; cet officier qui était né à Gaslt'l-Sarrazin, Le 18 juin 1773, fut assassiné sous les yeux de sa femme, alors qu'il était colonel à Perpignan, le 27 septembre 1820, par un Officier de son régiment qu'il avait puni. État civil dClluningue et renseignements narticuliers.

l'échange 199

ne l'a point fatiguée ; elle manifeste le plus vif regret de se voir au moment de quitter la France, les honneurs qui l'attendent à la cour de Vienne ont paru avoir très peu d'attrait pour elle. Son séjour à Huningue ne fait pas la moindre sensation ; on ne voit en elle qu'une voyageuse qui n'inspire que faiblement le sentiment de la curiosité. Elle se tient retirée dans sa chambre. L'échange aura lieu dans la journée de demain ; je m'empresserai de vous rendre compte de tous les détails dont il aura été accompagné.

Salut et fraternité.

Bâcher.

Madame se tint, en effet, durant tout le jour, retirée dans sa chambre ; parfois elle soulevait son rideau de vitrage et jetait un regard aux curieux qui stationnaient devant l'hôtel; sur le seuil deux soldats étaient postés, pour maintenir l'ordre, au besoin et empêcher l'entrée des indiscrets : on dit pourtant qu'une bourgeoise de la ville réussit à déjouer les surveillances et, déguisée en servante, sous le prétexte de porter un broc d'eau, parvint à pénétrer chez la princesse.

Celle-ci ne voyait rien de changé dans sa vie : elle était prisonnière à l'hôtel du Corbeau, comme elle avait été prisonnière au Temple ; elle avait pour cachot une chambre d'auberge, pour gardiens les hommes de la garnison, pour clôture l'enceinte de la forteresse dont les portes restèrent fermées, sauf pour les personnes munies de laisser-passer spéciaux. C'était, il est vrai, — du moins le croyait-elle, — son dernier jour de captivité : au delà de ce fleuve, qu'elle ne pouvait, de ses fenêtres apercevoir,

mais que, la nuit, elle entendait rouler avec un bruit semblable à celui de la mer, l'attendaient la liberté, les honneurs royaux ; elle allait retrouver là les hommages qui avaient entouré son enfance, des palais semblables à ceux dont elle gardait un souvenir lointain : avec une satisfaction presque enfantine, elle griffonne, à l'adresse de Mme de Chanterenne :

— « On vient de m'apprendre que ma maison est formée et qu'elle m'attend à Baie pour me conduire à Vienne. Jugez, ma chère Renète!... » Et plus loin : « On parle beaucoup de mon mariage, on le dit prochain. J'espère que non. Enfin je ne sais ce que je dis... On fait courir le bruit que l'on va me marier dans huit jours1... »

Pour occuper les heures de ce jour de Noël, elle écrit deux narrations, très sommaires, de son voyage : elle enverra l'une à Renète 2 et donnera l'autre à Gomin, au moment de la séparation 3.

Vers trois heures, grand émoi à Y Hôtel du Corbeau : devant la porte de l'auberge vient de s'arrêter la seconde voiture'4, amenant Hue, le jeune de Soucy, Baron, Meu-

* Lettre citée par M. le marquis Costa de Beauregard.

* M. le marquis Costa de Beauregard a publié ce récit dans sa préface de Mémoire écrit par Marie-Therèse-Charlotte de France.

' Gornin le communiquai Beauchesne qui l'a reproduit. Louis XVII, II, 430. Beauchesne fait erreur en avançant que la fameuse lettre à Louis XVIII où Madame demande pour les Français grâce et paix est datée d'IIuningne : elle ne fut écrite que quelques jours pins tard, à Wels, dans la Haute-Autriche et le roi la reçut à Vérone le 17 janvier. V. Daudet. Histoire de l'Émigration.

* La seconde voiture oe parti! pas une heure après celle de Madame, mais seulement — et peut-être assez tard, — le 19 décembre. Voici en effet le billet que Bénezech, ce jour-là, adressait à Delacroix :

a Je vous prie, mon cher collègue, de vouloir bien m'envoyer par le porteur de cette lettre cinq passeports pour Basle pour les per-

ï/rchangr 201

nier. Mme Varennes et Coco, le petit chien du Temple. Hue, on se le rappelle, n'avait jamais obtenu l'autorisation d'entrer au Temple depuis qu'un ordre de la Commune de Paris l'en avait fait sortir le 2 septembre 1792. Il n'avait donc pas revu Madame Royale depuis cette époque et son émotion était grande en montant l'escalier de bois qui conduit à la chambre de la princesse. Avant qu'il se fût fait annoncer, Coco que l'étiquette ne retenait pas, profitant d'un entre-bâillement de la porte, s'élança vers sa maîtresse, manifestant une telle joie de la retrouver qu'on le crut sur le point de mourir suffoqué â. Quelqu'un ayant remarqué que ce chien était bien laid, Madame, les yeux en pleurs, murmura :

— Je l'aime. C'est tout ce qui me reste de mon frère 2.

Auprès de Baron et de Meunier, elle s'informa de Mmede Chanterenne : dans quel état l'avaient-ils laissée ? qu'avaitelle dit après les adieux ? Elle apprit ainsi que la douleur de Renète avait été effrayante ; qu'ils avaient peur qu'elle

sonnes de la suite de Marie-Thérèse-Charlotte. Ces personnes sont : Pierre-Philippe Soucy, seize ans et demi ; François Hue ; Baron, homme de confiance; Meunier, cuisinier; Catherine Varenne, femme de confiance.

« Elle est partie cette nuit, la suite n'attend que ces passeports pour se mette en route. 28 frimaire an IV. Bénezech. »

C'était Hue qui avait le gouvernement de cette seconde voiture : il lui avait été recommandé de se présenter à la poste aux chevaux, à dix heures du matin : ce n'est donc pas avant cette heure qu'il put se mettre en route. Hue avait reçu pour les dépenses du voyage 1 200 francs en or et 60 000 francs en assignats, sur lesquels, arrivé à Huningue, il remit à Méchain 54 000 francs. Archives nationales F* 2315.

1 Souvenirs du baron Hue, publiés par le baron de Maricourt. so»> arrière-potit-fils. 207, note.

* London Publie Record Office. Miscellaneous papers, n° 13. Switzerland. M. Merian to lord Granville. Baie, 26 décembre 1795. V. infrà.

en tombât malade et, là-dessus, la bonne princesse reprend la lettre à son amie, pour tenter de la consoler. La soirée se passe à cette occupation : « C'est bien mal écrit ; mais je suis sur une table avec M. Méchin (sic) qui écrit aussi. Mme de Soucy et son fils écrivent aussi. M. Gomin et M. Hue parlent auprès de la porte. Telle est la position de ce moment, et Coco, mon cher Coco, est dans le coin du poêle à dormir1. »

A la cuisine, Meunier a revendiqué les fourneaux; c'est lui qui prépare le souper ; dans cette calme auberge d'Alsace, ces choses prennent les proportions d'un grand événement :1e séjourde lafille de Louis XVI, l'installation des neuf personnes de sa suite, les allées et venues du courrier Ghasaut, continuellement sur la route de Bâle, les visites du diplomate de Bâcher, les deux soldats en sentinelle à la porte, les berlines chargées de bagages, intéressent maintenant toute la ville : dans la soirée, le Corbeau est devenu le but de promenade des habitants, — bien peu nombreux d'ailleurs, l'enceinte de Huningue renfermant presque exclusivement des bâtiments militaires.

La voiture de Hue est chargée des deux caisses contenant le trousseau offert à Madame par le Directoire; mais celle-ci donne l'ordre de ne les point ouvrir : le 26, dès le matin, elle fit prier M. de Bâcher de lui envoyer une ouvrière afin de compléter sa toilette et celle de Mme de Soucy. Bâcher expédia immédiatement à Huningue Mlln Serini, marchande de modes à Bâle, qui resta pendant une heure avec la princesse : la princesse fit choix d'un grand mantelet, de bonnets, chapeaux, fichus, châles, etc. pour elle et ses compagnes : elle chargea Mme de Soucy de distribuer quelques objets aux personnes de sa suite :

' Lettre citée par M. le marquis Costa de Beauregard.

l'échange 203

puis elle fît prévenir de Bâcher qu'elle ne payait rien, parce qu'elle n'avait pas d'argent1.

De Bâcher se multipliait : infatigable, il allait de Bâle à Huningue, revenait à Bâle, courait à Riehen, village situé à une petite lieue de la ville, sur le territoire suisse, à l'extrême frontière, où les prisonniers rendus par l'Autriche, internés depuis près d'un mois à Fribourg-en-Brisgau, devaient être amenés, pour recevoir leur liberté, au moment précis où la fille de Louis XV[ serait remise aux mains des commissaires de l'empereur. Mais il fallait apporter à ces formalités une extrême précision de mouvements; il fallait ne froisser aucune susceptibilité : ni celle des Jacobins rendus à la France qui se proclamaient bien haut des martyrs de la tyrannie, ni celle de l'orpheline à qui on laissait ignorer qu'au nombre des Français, prix de sa libération, était Yhorrible Drouet, l'homme de Varennes, celui, en somme, sur qui pesait la responsabilité première de toutes les tragédies révolutionnaires. Il fallait encore apaiser le ministre plénipotentiaire de la cour impériale, M. de Degelmann, mécontent de ce quela République avait manqué à sa parole, en interdisant à Mme de Tourzel 1 autorisation d'accompagner sa pupille : il fallait aussi ne pas se compromettre personnellement

1 « Pour ne rien déranger aux malles, qu'on m'a assuré avoir été plombées et chargées chez le ministre de l'Intérieur, la citoyenne Soucy m'a invité à lui envoyer à Huningue une marchande de modes de Bâle, à laquelle elle a demandé, pour elle et sa pupille, un grand mantelet, des bonnets, chapeaux, fichus, châles, etc., qui ne sont pas payés parce que ces voyageuses n'avaient pas d'argent. Ces ajustements étaient renfermés dans une boîte et un carton. La citoyenne Soucy a distribué quelques chapeaux, bonnets, et bas, aux personnes qui ont accompagné sa pupille au moment du départ pour Bâle, comme une marque de souvenir et de satisfaction des soins qu'on avait d'elle pendant la route. La boîte et carton ont été placés dans la voiture des voyageuses. » Lettre de Bâcher au ministre des Relations extérieures . Archives du département des A flaires étrangères. Vienne, 364

en ne montrant pas trop d'égards à Madame de France et en montrant assez aux patriotes qui sans doute allaient reprendre dans la République des places éminentes. De Bâcher, aidé par le bourgmestre Bourcart qui s'employa obligeamment à réduire les difficultés, suffit à cette tâche effrayante et s'en tira adroitement.

L'un des points les plus délicats était d'éviter la rencontre des Jacobins avec la princesse : on avait projeté d'abord de faire passer celle-ci, en territoire d'Empire, par le pontd'Huningue, et de lui épargner ainsi la traversée de Bàle : mais les ruisseaux descendant de la Forêt-Noire, grossis par les pluies de l'automne, rendaient les chemins impraticables et il fallut bien adopter le passage à travers la ville.

Sur le conseil du bourgmestre Bourcart, de Bâcher pria un très honorable négociant bâlois, M. Reber, de mettre à sa disposition, pour quelques heures, une maison de campagne, située sur le territoire suisse, à peu de distance de la frontière française, à quelque cent pas des portes de Bâle, en bordure du chemin qui vient d'Huningue. C'est là qu'aurait lieu la remise de Madame aux Autrichiens.

La villa Reber était précédée d'une esplanade plantée d'arbres que fermait une belle grille de fer ouvragé : elle se composait d'un pavillon à un étage, surrez-de-chaussée, assez exigu, flanqué de deux ailes formant avant-corps. Un beau jardin, derrière la maison, s'étendait jusqu'au Rhin et se terminait au bord du fleuve par un petit temple pittoresque dont le style gracieux évoquait Trianon '.

M. Reber consentit obligeamment à ouvrir sa maison ;

* Toute la propriété Reber a été détruite il y a quelque dix ans et Lee lorrains absorbés par les constructions des nouveaux faubourgs de Bàle.

l'échange 205

de Bâcher, rassuré sur ce point, quitta Bâle à quatre heures de l'après-midi ; il avait été entendu, avec le bourgmestre Bourcart, que les portes de la ville seraient fermées de bonne heure, afin d'éviter Taffluence des curieux. A cinq heures, elles s'ouvrirent pour laisser le passage au prince de Gavre, envoyé spécial de Sa Majesté l'Empereur, qui s'achemina vers la maison Heber avec un cortège de six voitures ; le baron de Degelmann, ministre d'Autriche en Suisse, s'y rendit de son côté. Le commissaire de police Zasling et quelques-uns de ses hommes étaient déjà postés devant la grille du pavillon Reber où attendait également l'aide-major Kolb chargé d'accompagner à cheval la voiture de la princesse durant la traversée du territoire bâlois. Une centaine de curieux étaient parvenus à se glisser hors de la ville et s'étaient massés sur la route, en face de la grille de M. Reber.

Un peu avant six heures, de Bâcher était arrivé à Huningue ; les deux voitures qui avaient amené de Paris la princesse et sa suite, stationnaient attelées1 devant la porte du Corbeau ; un détachement de dragons se tenait prêt à les accompagner. Mme Schultz était en larmes ; Gomin retenait ses sanglots, Marie-Thérèse elle-même avait les yeux rouges. Elle monta avec de Bâcher et Méchain dans sa voiture qui, suivant la courte rue de France et tournant autour de la place d'Armes carrée qui forme le centre d'iïuningue, sortit de l'enceinte par le chemin courbe longeant le Rhin. En moins de dix minutes on avait atteint la borne marquant l'entrée du territoire suisse. Les dragons français s'arrêtèrent ; devant le front de leur détachement, passa lentement la voiture qui

1 « Pour les chevaux de poste qui ont conduit les deux voitures de Huningue à Bâle et ont été employés depuis trois heures de l'après-midi, le 5 nivôse, jusqu'à huit heures du soir, 72 francs. » Archives nationales. F* 2315.

emmenait vers l'exil la fille de Louis XVI. L'orpheline regarda la plaine d'Alsace, noyée déjà dans la nuit, se pencha à la vitre, essuya ses yeux pleins de larmes : un tour de roue encore, elle était hors de la France qu'avant vin^t ans elle ne devaitplus revoir.

Des incidents qui suivirent j'ai recueilli trois relations inédites qu'on va lire dans leur texte intégral. On y retrouvera, touchant le séjour à l'hôtel du Corbeau, quelques traits utilisés dans la narration qui précède ; je les maintiens cependant pour ne pas ôter leur caractère à ces récits des témoins de l'échange.

Le premier est la note qu'inscrivit sur son Journal le 26 décembre 1795 au soir, M. le bourgmestre Bourcart. Ce texte m'a été communiqué par M. G.-D. Bourcart, ministre plénipotentiaire, qui me permettra de lui exprimer toute ma reconnaissance pour l'obligeante érudition avec laquelle il a guidé mes recherches à Bâle, et mis à ma disposition les documents recueillis par lui sur le passage de la fille de Louis XVI.

Le samedi 26 décembre, à six heures du soir, la princesse française Marie-Thérèse-Charlotte de Bourbon, fille de Louis XVI & été cherchée à Huningue par M. Bâcher qui s'était rendu d'abord à la maison baillivale de Riehen pour voir si les députés à échanger, Simonville (sic), Bournonville (sic) Drouet, maître de poste de Varennes, etc. se trouvaient là-bas. Le prince de Gabre (sic) et M. Dégel mann la reçurent à la maison de campagne Reber, hors la porte Saint-Jean où elle fut échangée : ceci se passait à sept heures. Après qu'elle se fût arrêtée en cet endroit jusqu'après neuf heures et qu'elle se fût rafraîchie, elle passa par notre ville accompagnée des agents impériaux et

l/ÉCHANGE 207

par le pont du Rhin, sortit par la porte de Riehen et se rendit par Rheinfelden à Laufenbourg ; le cortège se composait de diverses berlines à 6 chevaux et une grande voiture chargée de ses effets.

Du reste tout se passa dans le calme et on ne sut que dans la soirée que l'échange avait eu lieu à la maison de campagne Reber.

Le Petit-Bàle et le pont du Rhin se distinguèrent par leurs cris de Vive la princesse. Les démocrates se firent aussi entendre à l'arrivée des députés.

Les prisonniers français Simonville (sic), etc., sont arrivés en même temps de Riehen et ont été logés aux Trois Rois.

Il est curieux de noter que la princesse dut être échangée contre le maître de poste Drouet qui avait livré son père et l'avait amené à l'échafaud.

Le dimanche 27 décembre ces députés qui, avec les secrétaires, étaient au nombre de 20, dînèrent à midi chez M. Barthélémy.

J'ai vu le maître de poste Drouet et je lui ai parlé, chez M. VVocker, peintre et miniaturiste bâlois; il est de taille moyenne, âgé de trente-quatre à trente-six ans, marqué de la variole et boite un peu à la suite de la chute qu'il fit en voulant se sauver £.

En lisant le rapport suivant qui est le compte rendu officiel de l'échange, adressé au citoyen Delacroix, ministre des Relations extérieures, par Mr de Bâcher il faut faire la part de la situation délicate où se trouvait ce diplomate. L'ambassadeur de France, Barthélémy, était obligé, vu

1 De la prison de Brùnn, en Moravie, d'où il avait tenté de s'échapper au moyen d'un parachute de sa fabrication.

l'état de guerre existant entre la République et l'Autriche, à ne point paraître se mêler de la négociation : toute la charge en incombait à de Bâcher, dont les sympathies manifestes allaient à la jeune princesse, mais qui, en sa qualité de secrétaire de l'ambassade française, devait dissimuler ses sentiments et affecter une froideur démocratique... surtout en s'adre^sant au ministre, fougueux jacobin, dont dépendait sa situation.

Ce rapport est conservé dans les Archives du Département des Affaires étrangères l.

Bâle, le 7 Nivôse, l'an 4 de la République une et indivisible (28 décembre 1795).

Le premier secrétaire interprète de la République Française en Suisse.

Au Ministre des Relations extérieures.

Citoyen Ministre,

Sur l'avis que vous avez bien voulu me donner par votre lettre du 23 Frimaire du prochain départ de la fille du dernier roi des Français, je demandai une entrevue à M. le baron de Degelmann chez M. le Bourgmaître Bourcard, où furent arrêtées définitivement toutes les formalités à remplir pour accomplir l'échange dont la négociation nous avait été confiée. J'engageai ce ministre à faire toutes les dispositions nécessaires pour la mise en marche des prisonniers d'Etat français, détenus à Fribourg en Brisgau ; ce qu'il elfectua sur-le-champ.

M. de Degelmann ayant appris le jour suivant qu'il

1 Vienne, :J04.

L ECHANGK 209

y avait do rincertitude sur les personnes qui accompagnaient la prisonnière du Temple, il chercha à obtenir de moi des renseignements à ce sujet, et comme il vit que je n'avais reçu aucune assurance que la citoyenne deTourzel accompagnerait la voyageuse, il commença à manifester de l'inquiétude et à me déclarer que cet incident entraverait ou retarderait au moins l'échange dont il était question; je parvins non sans peine à calmer un peu les appréhensions de M. le baron de Degelmann, et à le familiariser avec l'idée de voir arriver à la place de lacitoyenne de Tourzel, la citoyenne Soucy, ce qui était annoncé par une lettre de lacitoyenne Sémonville l.

Je reçus le 3 Nivôse dans la nuit, une lettre du capitaine Méchain qui me prévins qu'il venait d'arriver à Huningue avec le dépôt qui lui avait été confié ; je me rendis le lendemain matin dans cette ville pour m'entretenir avec cet officier et la citoyenne Soucy, des arrangements à prendre au sujet de la voyageuse qu'ils devaient me remettre à Bâle.

Je vis la prisonnière du Temple, ainsi que je vous l'ai annoncé le 4 du mois, peu fatiguée, elle manifestait le regrette plus vif de quitter la France : les honneurs qui l'attendent à la cour de Vienne ont paru avoir peu d'attrait pour elle.

La citoyenne Soucy, avec laquelle j'eus un entretien particulier, me dit que sa pupille et elle avaient été obligées de partir avec tant de précipitation, qu'il ne leur avait pas été possible de se procurer des ajus-

1 Mme Sémonville, femme d'un des prisonniers rendus par l'Autriche, se disposait à venir chercher son mari à Bàle.

tements, dont elles avaient un pressant besoin, et que ne voulant pas défaire leurs malles elles me priaient de vouloir bien leur envoyer une marchande de modes, ce que je ne crus pouvoir leur refuser. La citoyenne Soucy a ajouté que sa pupille saurait beaucoup de gré au baron de Degelmann à Bàle, s'il pouvait lui éviter le déplaisir de rencontrer des émigrés ; le ministre s'est empressé de remplir son vœu.

La voyageuse ayant demandé à la citoyenne Soucy quel était le sort qui l'attendait à Vienne, elle lui dit qu'elle épouserait peut-être un archiduc ; elle lui répondit avec ingénuité : — « Vous n'y pensez pas ; ne savez-vous donc pas que nous sommes en guerre? Je n'épouserai jamais un ennemi de la France. » La citoyenne Soucy lui dit : — « Mais vous serez peutêtre un ange de paix. — A cette condition, répliquat-elle, je ferai ce sacrifice pour ma patrie. »

L'esprit républicain s'est tellement nationalisé en France que le passage de la fille du dernier roi des Français et son séjour à Huningue n'ont pas fait d'autre sensation que celle d'une curiosité peu incommode. Les militaires et les gens du pays l'ont vue passer avec une froide indifférence.

Je suis retourné à Huningue le 5 au matin pour disposer tout ce qui était nécessaire pour le départ, qui devait avoir lieu sur le soir. Je me suis rendu à deux heures de l'après-midi à Riehen où je descendis de voiture au moment où les représentants du peuple, les ambassadeurs, le général Beurnonville et leur suite arrivaient sur le territoire bàlois;je fus reçu

l'échange 211

avec autant de politesse que d'empressement par M. le Grand Bailli de Riechen, fort attaché à la Révolution française, qui s'est l'ait une douce jouissance de fraterniser avec ces martyrs de la liberté. Après les avoir reconnus, conformément à la liste dont j'étais porteur, et après les avoir félicités sur leur heureux retour, je retournai à Bâle et à Huningue pour y chercher la fille du dernier roi des Français, que j'accompagnai dans une voiture séparée et qui fut escortée jusqu'à la frontière par un détachement de cavalerie, qui formait une escorte de sûreté. Tous les militaires, et un très petit nombre de spectateurs que nous rencontrâmes sur la route, étaient dans l'attitude du stoïcisme républicain.

Les mesures de police avaient été si bien prises à Bâle pour y fermer les portes à l'entrée de la nuit, que nous ne rencontrâmes personne jusqu'à la maison de campagne de M. Reber, située près la ville de Bâle, où il n'y avait que quelques individus dans la cour.

Nous trouvâmes à l'entrée de la maison le prince de Gavre, qui nous suivit dans la salle où nous procédâmes d'abord à l'acte de la remise. Le prince de Gavre, dit ensuite à la voyageuse « qu'il était chargé de l'assurer au nom de l'empereur des sentiments de la maison d'Autriche et de l'empressement qu'on aurait à la recevoir à Vienne ». il me remit la reconnaissance de réception en môme temps que le baron de Degelman, ministre plénipotentiaire, me donna la note par laquelle il déclarait, au nom de son souverain, que les représentants du peuple, les ambassa-

deurs, le général Beurnonville et leur suite, déjà provisoirement rendus dans le territoire bâlois, étaient dès ce moment en pleine et entière liberté.

Après quelques moments d'entretien, la voyageuse remercia le capitaine Méchain et le citoyen Gomin, commissaire préposé à la garde du Temple, des soins et des égards qu'ils avaient eus pour elle pendant la route jusqu'à Bâle.

Je rentrai ensuite avec ces deux citoyens en ville et je me rendis en hâte à Riechen, pour y annoncer aux représentants du peuple, aux ambassadeurs et au général Beurnonville qu'ils étaient maintenant dégagés de leur parole et à la veille de rentrer dans leur patrie, où ils étaient attendus à bras ouverts. Le cortège se mit aussitôt en marche et arriva à l'Hôtel des Trois Mages à Bâle, où il fut reçu par une aftluence de citoyens rangés sur deux hayes au cri de : Vive la République !

Le lendemain il y eut un grand dîner chez l'ambassadeur, où l'on célébra avec autant de cordialité que de gaieté un jour qui a été une véritable fête pour tous les amis de la France.

Les voyageurs ont ensuite fait leurs dispositions de voyage : les uns sont partis aujourd'hui et les autres partiront demain.

M. le baron de Degelmann a protesté verbalement, au nom de sa cour, contre l'inexécution des condition de l'échange, qui était la permission qui avait été accordée à la citoyenne Tourzel d'accompagner la fille du dernier roi dos Français à Vienne.

Je vous adresse, citoyen Ministre, ci-joint le recueil

l'échange 213

des pièces relatives à la négociation de l'échange des représentants du peuple, etc. contre la fille du dernier roi des Français. Le recueil servira de supplément à ma lettre, puisqu'il renferme le précis historique de la négociation et toutes les pièces jointes qui y ont rapport.

Salut et fraternité.

Bâcher.

A ce rapport étaient joints deux récépissés : le premier émanait de l'envoyé de l'empereur d'Autriche : il est ainsi formulé :

Le soussigné, en vertu des ordres de sa Majesté l'empereur, déclare avoir reçu de M. Bâcher, commissaire français délégué à cet effet, la Princesse Marie-Thérèse, fille de Louis XVI, à Baie, le 26 décembre 1795.

Signé : le Prince de Gavre l.

L'autre pièce est la décharge remise au capitaine Méchain2.

I Archives du département des Affaires étrangères. Vienne, 364. * Méchain reçut du gouvernement, « pour le zèle et la prudence

avec lesquels il a rempli cette mission, une somme de 10 000 francs en numéraire ». Archives nationales F* 2315.

Méchain. au cours de son voyage à Bâle, à l'aller et au retour, dépensa 15 856 francs, 7 sols en numéraire et 20 320 francs en assignats. 8i l'on ajoute à ces comptes les 10 000 francs remis en or à Méchain et leb 20 000 francs papier soldés au courrier Chasaut pour le renouvellement de sa garde-robe, on arrive à un total de 25 856 francs en numéraire et de 40 320 francs en assignats. Archives nationales F* 2315.

II est assez singulier que dans le compte rendu par Pierre Bénezecfi, ministre de l'Intérieur de son administration depuis le 13 brumaire an IV jusqu'au premier vendémiaire suivant, imprimé en

Le citoyen Bâcher, premier secrétaire interprète de la République Française en Suisse, certifie que conformément au décret de la Convention Nationale, la fille du dernier roi des Français a été remise aujourd'hui à dix heures du soir, en sa présence, entre les mains du prince de Gavre, commissaire fondé de pouvoir du Gouvernement autrichien pour la recevoir à Bâle. Cet acte étant consommé, le citoyen Méchain, capitaine de gendarmerie, muni de la reconnaissance et réception du prince de Gavre, se trouve dès aujourd'hui dégagé de toute responsabilité relativement au dépôt qui lui a été confié par le Ministre de l'Intérieur. Le citoyen Bâcher déclare en outre que cet officier a rempli la commission dont il était chargé, avec toute l'intelligence désirable, avec tous les égards qui lui étaient recommandés.

A Bàle. le 5 Nivôse, l'an 4 de la République Française une et indivisible.

Bâcher1.

La plus complète relation de l'échange, la mieux informée, la plus pittoresque aussi, est due à un Anglais, William Wickham, qui, en 1795, était accrédité, en qualité de ministre plénipotentiaire « près le louable Corps helvétique ».

Comme ces fonctions lui laissaient des loisirs, Wickham

l'an VI, le voyage de la fille de Louis XVI ne soit compté, au total, que pour \t 864 IV. 50, avec une différence en moins de 13 000 francs (sans compter les sommes en assignats) avec les comptes conservés aux Archives.

1 Archives du département des Affaires étrangères.

l'échange 215

s'occupak beaucoup moins des relations anglo-suisses, que de l'organisation de la contre-révolution en France. A cet effet il avait organisé un cordon d'agences tout le long de la frontière : lagence de Baie était, comme on le comprend, la plus importante : elle se composait, au moins de trois informateurs secrets. Quoique Wickham ne les désigne jamais que par des initiales conventionnelles ou par des pseudonymes, il a été possible d'établir l'identité de deux d'entre eux : Emmanuel Walther Mérian et Fenouillot ; le troisième, E, n'était pas d'origine suisse; mais c'est tout ce que l'on sait de lui.

Mérian, lui, était de Bâle : il y tenait, dans la Freistrasse l'hôtel du Sauvage, très fréquenté par les officiers de l'armée de Gondé, quand celle-ci se trouvait dans les environs de Bàle, et aussi par les officiers républicains venant de Huningue ou de Mulhouse. Le Sauvage était donc un bon poste d'observation. Gomme presque tous les membres de sa famille, Mérian appartenait au parti conservateur et toutes ses sympathies allaient aux royalistes : il était dur pour ceux de ses compatriotes dont il connaissait les tendances révolutionnaires, et ses rapports à Wickham s'en ressentaient. Quand, trois ans plus tard, les Français pénétrèrent en Suisse, Mérian, dénoncé comme suspect, ami des princes et de l'Angleterre, parvint à s'enfuir et gagna l'armée de Condé où il obtint le rang de major et resta jusqu'en 1801. Rentré à Bâle, il fut admis au Conseil de régence, dont il fit partie jusqu'en 1823 : le gouvernement de la Restauration lui servit une pension de 2 000 francs, pour rervices rendus à la famille royale.

Fenouillot, le second espion de Wickham, était un émigré, ancien conseiller ou avocat au Parlement de Besançon. Il était spécialement chargé des rapports avec Pichegru : son nom revient souvent dans les Mémoires de Fauche-Borel.

C'est à ces personnages que sont dues les relations qu'on va lire : Wickham transmettait à son gouvernement les rapports de ses agents et c'est au Public-Record-Offïce, à Londres, parmi la correspondance de Mérian à lord Granville, qu'ils sont conservés ; la seule modification que j'apporte à ces pièces est de grouper les faits dans leur ordre chronologique, afin d'en rendre la lecture plus facile et sans changer un mot au texte original *.

Madame Royale arriva à Huningue le 24 décembre au soir ; dès lors les portes de la forteresse ont été fermées. La princesse était accompagnée par Mme de Soucy, fille de la gouvernante de Louis XVII [sic) et par le sr Hue, valet de chambre du roi.

Nous tenons de quelqu'un qui a passé samedi une heure et demie avec elle qu'elle a dit que, depuis sa sortie du Temple, elle n'avait vu que des personnes dont le souvenir demeurerait gravé dans son cœur. Un vilain petit chien était là, on lui dit : — Madame, cet animal est laid ; il serait facile d'en avoir un plus agréable.

— Je l'aime, dit-elle en versant un torrent de larmes, c'est tout ce qui me reste de mon frère.

Elle manquait de tout et Bâcher mena Mile Serini, marchande de modes établie ici, pour porter des mar-

1 Je suis redevable de ces précieux renseignements aux recherches de M. D.-C. Bourcart, de Bàle, auquel j'ai eu plus haut l'occasion — qui pourrait se présenter à chaque page de ce livre — de témoigner ma vive gratitude.

On trouvera quelques passages relatifs à l'échange de Madame Royale dans la partie de la correspondance de Wickham, publiée sous ce titre : T/te Correspondance of the Rigkt. lion. William, Wickham. Londres. Bentley, 1870. Voir, notamment, vol. 1. p. 244- 299-330.

L'ENTREE DE LA MAISON REBER EN 1890 d'après une photographia.

l'Échange 217

chandises à la princesse à Huningue, où elle passa une heure avec elle. M,le Serini qui a beaucoup causé avec elle en a élé parfaitement contente. On ne parle de cette illustre prisonnière qu'avec l'intérêt le plus vif et avec attendrissement. Aucune plainte n'est sortie de sa bouche, rien que des choses honnêtes et obligeantes.

Madame Royale est enfin sortie de France ; Bâcher retourna la chercher à Huningue. Quand elle quitta l'auberge du Corbeau, elle n'avait pas un écu à donner au garçon qui l'avait servie et voulant lui témoigner sa satisfaction, elle lui donna son mouchoir.

— Voilà tout ce que je peux vous donner, ditelle, je n'ai point d'argent.

Elle a souffert pendant la route de n'avoir pas seulement vingt-quatre sols à donner aux pauvres.

Bâcher la conduisit à une maison de campagne de M. Reber qui est à une portée de fusil de la porte de Baie du côté d'Huningue. Pour dérouter la curiosité indiscrète, on avait assuré positivement que la cérémonie se ferait de nuil et qu'on ne traverserait point notre ville. Samedi à six heures du soir des voitures de voyage suivant la route d'Huningue à Bâle se sont arrêtées devant la campagne de M. Reber ; un détachement de cavalerie bâloise était là; car, malgré les précautions, quelques curieux même en assez grand nombre s'étaient laissé enfermer. M. Bâcher fit donc arrêter les voitures ; le chemin étant mauvais, il pria la jeune princesse d'attendre un fauteuil pour la porter jusqu'à la maison ; mais elle dit que cela n'était pas nécessaire et sauta légèrement à terre en

s'appuyant sur l'épaule d'un garçon perruquier qui se trouvait là. M. Bâcher donna le bras à la Princesse pour traverser la cour et la conduisit jusqu'au salon où elle fut reçue par deux Autrichiens et nos chefs bâlois. Une légère collation fut servie.

Après avoir vérifié en présence du prince de Gavre et de M. d'Egelmann (sic), que c'était la princesse Marie-Thérèse Charlotte, Bâcher leur dit :

— Je suis chargé de vous remettre Madame de France. »

A ces paroles, la princesse répondit :

— Monsieur, je n'oublierai jamais que je suis Française.

Et des larmes tombèrent alors de ses yeux. Le prince de Gavre extrêmement touché lui dit :

— Je suis chargé de recevoir Votre Altesse Royale et de la conduire à Sa Majesté Impériale à qui il tarde de vous voir, de vous embrasser et de vous donner, Madame, des marques de sa tendresse et de sa bienveillance.

— Je suis sensible, répondit la princesse, aux bontés de Sa Majesté Impériale. Sans doute que le sang qui coule dans nos veines lui a inspiré ces sentiments. Je tâcherai par ma conduite et ma reconnaissance de me rendre digne de ses bontés et de lui prouver que jamais l'ingratitude n'entre dans mon cœur.

Un silence assez long suivit ces paroles.

La réception signée, M. d'Egelmann partit avec Bâcher pour un village de l'autre côté du Rhin, en deçà duquel, dans une autre campagne, on gardait

ï/ÊCtlANGF. 219

les députés carmagnols. Pendant ce temps-là, la princesse accepta quelques rafraîchissements. Ayant entendu une servante parler français la princesse lui demanda si elle était Française?

— Non, Madame, lui répondit cette fille, je suis du pays de Vaud, dans le canton de Berne où Ton parle français. »

— Ah ! que vous êtes heureuse, lui répliqua la Princesse, d'être de ce pays-là !

La princesse avait un chien fort laid pour lequel elle avait beaucoup d'attentions ; voyant qu'on était étonné qu'elle prît tant de soins d'un animal aussi laid.

— Je sais bien, dit la princesse que cet animal n'est pas beau, mais mon frère lui était fort attaché.

Et alors elle se mit à pleurer.

On dit que la princesse a amené de Paris une vieille femme et un cuisinier du roi. En les présentant au comte (sic) de Gavre, elle lui dit : « Vous ne trouverez pas mauvais que ces personnes me suivent ; cet homme a servi mon père, cette femme m'a rendu plusieurs services au Temple ; ils ont désiré me suivre et ne me quitteront jamais. — Monsieur dit alors la vieille femme, elle est aussi bonne que belle. »

Au retour de M. d'Egelmann, elle prit congé de son monde, remercia chacun en particulier et monta en voiture à huit heures trois quarts du soir. A neuf heures on ouvrit les portes de la ville pour qu'elle pût continuer sa route. Plusieurs personnes, lorsqu'elle monta en voiture, crièrent : Vive la princesse!

La voiture allait fort lentement ! Madame se retournait de temps en temps du côté de la France en observant le plus grand silence. On croit avoir observé qu'elle a ignoré l'objet de son voyage jusqu'à son entrée à la maison de M. Reber et qu'elle paraissait y entrer avec répugnance comme dans une nouvelle prison. Lorsqu'elle entra à Bâle on ne cessa de crier : Vive la Princesse Royale de France ! Vive Marie-Thérèse-Charlotte de France.

Un officier de Gondé, se trouvant à la porte Saint- Jean quand le carrosse passa, monta sur le marchepied et traversa la ville en s'entretenant avec elle. 11 y avait beaucoup de monde sur le pont du Rhin, il faisait clair de lune ; elle baissa les glaces et salua.

Elle fut surtout émue en passant sur ce pont qui était jonché (sic) de personnes de tous les états avec de grosses lanternes élevées en l'air, ce qui formait un jour assez considérable pour la distinguer à souhait. Les cris de : « Vive Madame Royale » redoublèrent et elle y parut extrêmement sensible. C'est ainsi qu'elle traversa Bàle.

Le mauvais temps ayant fait grossir les rivières, il n'était pas risquable de suivre le premier projet de tourner la ville. Mais, si bien des voix firent entendre les cris de « Vive Madame ! » on entendait aussi chanter « Ça ira » ! Le peuple de Bàle s'est montré à cette occasion très populace.

Ce sont les Bàlois qui ont accompagné Madame depuis les frontières de France jusque sur celles d'Ail triche. Dimanche 27 décembre elle arriva à Laulfenbourg et une messe solennelle y fut célébrée.

IK-TIlKKJ'SK-niAKLOTTK DE FRAXCK.FILLE DU ROI LOUIS XI'I

.'cH'nilli'.s le il) ])(■( i-nil»)

l'échangl 221

La princesse est d'une taille très élégante, son port, sans annoncer de la fierté, indique de la dignité et beaucoup de grâces; elle a les cheveux blonds, un beau teint frais et très vermeil, des yeux bleus et en général une physionomie qui dit beaucoup Lorsque les cinq Jacobins échangés sontarrivés à Huningue, le peuple criait : « Nous perdons un ange et on nous donne à sa place cinq monstres î » Un officier patriote a tenu des propos si violents à cet égard, qu'il a été mis en prison.

Je vis hier le portrait de la princesse. M. Broï Nadel, actuellement à Bàle, Ta acheté d'un peintre qui depuis Paris, Ta suivie en saisissant à toutes les stations le moment de donner quelques coups de pinceau sans être aperçu. Les personnes qui l'ont vue l'ont d'abord reconnue, mais ne l'ont pas trouvée flattée. Tous ont dit : « Elle est bien plus jolie. » La première copie a été envoyée au prince de Gondé. M. Broï porte l'autre à Madame Glotilde, princesse de Piémont.

Les 12 citoyens français avaient été reconnus le matin par M. Bâcher et conduits au château du Baillif de Biehen, village bâlois sur la frontière, à cinq heures après-midi : à onze heures du soir ils sont entrés à Bàle avec six officiers autrichiens et sont descendus aux Trois Rois. — Hier à trois heures je les ai vus passer sous ma fenêtre allant dîner chez M. Barthélémy. Personne ne les suivait.

Les députés séjournent à Baie et sont très fêtés par les Jacobins de la ville; ils vont être étonnés de voir no* Bâlois plus jacobins qu'ils le sont eux-mêmes, qui,

en général, ne montrent pas un profond respect pour la République.

Ces revenants qui revoyaient la France après tant de mois de captivité étaient au nombre de vingt.

C'étaient Beurnonville, le ministre de la Guerre livré par Dumouriez à l'Autriche en avril 1793. avec Ménoire, son aide de camp et les conventionnels Camus, Lamarque, Bancal et Quinette, ainsi encore que leurs secrétaires Yilmar et Faucon et aussi leurs domestiques, Laboureau, Marchand et Bouenné. C'était Drouet, capturé sous Maubeuge parles hussards de la Mort; c'étaient Sémonville, ambassadeur à Constantinople, son secrétaire de légagation Mergez, ses domestiques Portet et Sajou ; c'était enfin Maret, ministre de la République à Naples et ses gens, Cordonné, Crotté et Dorta. Sémonville, Maret et leur suite avaient été arrêtés en août 1793, à Novale, sur le territoire des Ligues grises, par des agents autrichiens1 qui avaient pris, sur Sémonville, une caisse pleine de bijoux que la Convention envoyait, sans qu'on sût pour quel motif, en présent au Grand Turc.

On a vu que, amenés en poste des diverses prisons où ils étaient au secret, ces vingt prisonniers étaient retenus depuis la fin de novembre à Fribourg-en-Brisgau, en attendant l'heure de l'échange. L'un d'eux, Quinette, a écrit, en un style qui manque de simplicité, le récit de leurs dernières heures de captivité. Ce morceau d'éloquence révolutionnaire, destiné à faire frémir, au retour, le Directoire et les deux Conseils, dut paraître aux Pari-

* Le département des Affaires étrangères pendant la Révolution. par Frédéric Masson, de l'Académie française, p. 298.

l/ÉCHANGK 223

siens bien démodé; d'ailleurs les lamentations de ces revenants ne pouvaient émouvoir personne : leurs anciens collègues restés dans la fournaise en avaient vu bien d'autres ; le fait d'avoir sa tête sur les épaules classait, en 1795, ceux qui. depuis trois ans, vivaient dans la politique, parmi les favoris de la fortune.

Les impressions de ces réchappes du grand drame sont cependant curieuses : pour la plupart ils ignoraient tout des événements de la Terreur, le 31 mai, la mort de Marat, les hécatombes, Thermidor, la fin de la Convention; ils ignoraient surtout l'esprit nouveau, la situation des partis, les espérances de la réaction, les regrets de quelques robespierristes attardés, et c'est à Riehen, dans un petit village au pied de la Forêt-Noire, qu'ils apprirent, en une heure, tout ce qui s'était passé depuis leur incarcération. A ce point de vue, le factum de Quinette est intéressant, : il fut publié en l'an IV par l'Imprimerie de la République, dans le Feuilleton des résolutions et des projets de résolutions.

Il faut se reporter à l'époque du 12 brumaire (3 novembre 1795), époque à laquelle tous les fonctionnaires publics français, captifs depuis près de trois ans dans les Etats d'Autriche, sortirent pour la première fois de leurs prisons à la voix de leur patrie iibre et triomphante. Ils sortirent la nuit des forteresses de Kœniggratz,01mutz, Spielberg et Kustrin ; ce fut sans aucun des ménagements que dictait l'humanité, qu'ils passèrent des langueurs de la captivité aux mouvements rapides et prolongés dune route de deux cents lieues, qu'ils furent condamnés à faire en dix jours.

Des officiers et sous-officiers autrichiens les accom-

224 LA ilLLE DE LOUIS XVI

pagnèrent. Les ordres de la cour de Vienne portaient qu'ils devaient être traités avec égard ; mais ce mot, qu'on ne leur a jamais défini, ne leur a paru le plus souvent qu'une expression qui, excluant toute idée de justice, se bornait purement à ce qui concerne les besoins physiques. Ils ont traversé la Moravie, la Bohême, l'Autriche et la Bavière, offrant partout le spectacle d'une captivité qui se prolongeait même en se rapprochant des frontières du territoire français. Ceux qui, partis de lieux différents, se rencontrèrent sur la même route, furent obligés de concentrer dans leur cœur l'élan qui les portait à se féliciter d'une réunion si désirée ; et des hommes devenus amis inséparables par des malheurs communs, furent contraints de garder extérieurement l'attitude glacée de l'indifférence. Cependant le caractère personnel des divers officiers chargés de leur conduite a beaucoup influé sur la manière dont ils ont été traités; mais gardons-nous d'exposer l'homme sensible et généreux aux vengeances du méchant qui lui commande.

Dans le cours du voyage, le 15 frimaire (6 novembre), la plupart des transports ont été atteints par une estafette, qui a remis à leurs conducteurs des ordres portant permission aux prisonniers d'écrire à leurs familles et à leurs amis; ces ordres élaient surtout précieux pour le ministre Beurnonville, qui jusqu'alors avait réclamé en vain la faculté décrire.

Fribourg-en-Brigau était le rendez-vous général de toutes les divisions. Il fallait y arriver le 23 brumaire (14 novembre). On marcha jour et nuit. Les captifs, occupés entièrement du désir de se trouver

L KCHVNGE 22b

prompîement sur le sol de la République, bravaient gaiement toutes les fatigues. Ils pensaient ne séjourner que peu de temps à Fribourg. Ils se trompaient cruellement.

Cette ville ne les reçut que pour les soumettre de nouveau aux volontés arbitraires et oppressives des agents autrichiens. Amenés à la vue du port, une main invisible les en écarte pendant plus de cinq semaines : on les dépose dans une maison dont les appartements sont autant de prisons séparées ; il semble qu'onles replonge tout à coup dans les citadelles qu'ils avaient cru fuir; ils s'y trouvent même plus à l'étroit, respirant un air étouffé, malsain et funeste. Les fatigues du voyage se font alors sentir ; les incommodités, les maladies se déclarent. On veut enlever à leurs soins Muger, qu'une fièvre ardente consumait ; ils s'y opposent avec énergie. Chacun languit d'impatience et de douleur. Tous les captifs furent rassemblés sous le même toit au nombre de vingt, le 6 frimaire (27 novembre). L'humanité souffrante réclamait pour eux la douce consolation de se voir, des ordres sévères s'y opposent ; des sentinelles sont à toutes les portes, et personne n'entre dans les chambres qu'accompagné d un caporal. Les papiers publics, après une si longue ignorance de tout ce qui intéressait la patrie, étaient d un prix inestimable.

D'abord on les désira vainement ; on les reçut enfin ' ; et ceux qui les remirent donnèrent à

1 Lettre de Maret au citoyen Bâcher. Fribourg-en-Brisgau 18 frimaire an IV. « ... Nous devons à l'obligeance de M. le baron de Know,

entendre que la délicatesse autrichienne avait voulu épargner aux prisonniers la douleur d'apprendre la défaite des armées françaises; et cependant on publiait alors dans les gazettes les succès mémorables de l'armée républicaine en Italie. Quelques-uns des captifs s'occupaient à dessiner des trophées patriotiques ; ils suspendaient dans l'intérieur de leur chambre les images sacrées de la liberté et de l'égalité. Un homme lâche les aperçoit, veut se faire un mérite en les dénonçant; la police s'inquiète, le tableau est arraché et livré aux flammes. Jamais une pareille inquisition ne s'était attachée aux prisonniers dans leurs bastilles lointaines, et souvent ils avaient éprouvé le bonheur de se sentir au moins libres entre quatre murs, d'embellir leurs solitudes des images chères aux âmes républicaines.

Enfin le 4 nivôse (25 décembre), il se répand un bruit sourd qu'une estafette a apporté la nouvelle de l'arrivée de Marie-Thérèse à Huningue ; l'agent militaire supérieur vient annoncer officiellement, et dans le style accoutumé, de se tenir prêt à partir à dix heures du soir. La joie que cette nouvelle donna aux captifs fut étouffée par l'impossibilité de se réunir pourcélé-

lieulenant-colonel du régiment d'Erlach, une fort bonne gazette française qui s'imprime à Deux-Ponts. En sortant d'aussi longues et aussi profonds ténèbres, nous sommes éblouis de cette lueur subite. Nous reconnaissons à peine ries pays que notre cœur n'avait pas quittés et des objets vers lesquels se dirigeaient sans cesse nos vœux et nos espérances. Nous ne pouvons encore que deviner tout ce nui devait nous intéresser, mais nous en voyons assez pour nous tourner plus que jamais heureux d'avoir souffert pour notre patrie. Il ne manquait à notre joie que d'en parler avec quelque bon citoyen, il ne lui manque donc plus rien puisque nous nous entretenons avec vous. » Archives du département des Alfaires étrangères.

brer ensemble l'aurore de leur liberté ; d'ailleurs leurcaptivité durait encore, elle ne devait cesserqu'à Riehen.

Le 5 nivôse, an 4 (26 décembre), les cinq représentants du peuple, Camus, Bancal, Quinette, Lamarque et Drouet, le ministre Beurnonville et Menoire, son aide de camp, les ambassadeurs Maret et Sémonville, et les autres prisonniers français de la suite, arrivèrent à Riehen vers les trois heures après-midi : c'est un village sur la frontière de la Suisse, chef-lieu d'un bailliage du même nom. Il est administré par un des membres du Conseil de Baie, le citoyen Legrand. Ce patriote éclairé joint beaucoup de douceur à un caractère ferme : il reçut les prisonniers français comme on offre l'hospitalité à des amis longtemps malheureux *. Ils trouvèrent dans son salon des journaux choisis et récents, plusieurs exemplaires de la Constitution

1 A Huningue, dans lachambrede l'hôtel du Corbeau où séjourna Madame Royale, se voit, entre autres souveniis, un exemplaire de la gravure représentant l'arrivée des prisonniers à la maison baillivale de Kiehen, gravure dont on trouvera ici une reproduction. Au verso de cette gravure est tracée cette note : « On a choisi pour le sujet de l'estampe le moment où les prisonniers, arrivant à Riehen, descendent devant la maison baillivale. M,ue de sémonville, avec son (ils très jeune encore, était allée à Kiehen à la rencontre de son époux, qu'elle attendait depuis quelques jours à Bàle. Elle tombe dans les bras de son époux. Le député Lamarque, qui les aborde, veut la soutenir. Près d'eux, le fidèle domestique de M. de Sémonville embrasse avec transport l'enfant de son maître, au point qu'on fut obligé de le lui ôter, parce qu'on s'aperçut que la joie lui causait une sorte de délire. Quelques hommes de troupes suisses, infanterie et cavalerie, assistaient à cette scène pour le maintien du bon ordre, o

La maison baillivale de Riehen subsiste aujourd'hui, sans aucune modification, telle qu'elle était en 1795.

française : ils s'empressèrent de la lire, bien sûrs d'y trouver des garants du bonheur dont ils allaient jouir, et des fondements inébranlables pour la félicité publique.

Le citoyen Bâcher, secrétaire de légation, chargé spécialement des opérations relatives à la restitution, se fit connaître aux représentants du peuple, et les félicita de les voir bientôt rendus à leur patrie. Le bailli fit l'appel des citoyens français amenés parle lieutenant-colonel autrichien, qui les remit entre ses mains sous la sauvegarde de la neutralité ; ainsi la restitution était déjà commencée. Le citoyen Bâcher partit sur-le-champ pour Huningue, afin de faire remettre la fille de Capet entre les mains des commissaires autrichiens. Il fut de retour à huit heures du soir; alors le bailli de Riehen s'empressa d'annoncer aux citoyens français qu'ils étaient entièrement libres. Leur premier sentiment fut consacré à la patrie ; ils s'écrièrent tous avec transport : Vive la République !

Dès le moment où les captifs français entrèrent sur le territoire suisse, ils sentirent le bienfait de respirer l'air pur de la liberté. Les officiers autrichiens les accompagnaient encore ; mais il était facile et doux de les oublier. Le caractère franc, ouvert et élevé des Suisses qui se rendirent à Riehen, leur empressement à leur témoigner la joie qu'ils avaient de voir des Français si longtemps victimes de leur amour pour la pairie, leur lit une impression profonde et délicieuse. On ne voulut plus les quitter, on les accompagna jusqu'à Bàle ; là on vint les visiter en

fouie, l'intérêt qu'on prenait à leur sort multipliait les questions ; à des réponses courtes et précises succédait l'expression des sentiments les plus vifs. Les citoyens français ne virent dans les Bâlois que des frères, on se félicita d'être réunis; un banquet patriotique, où se firent entendre les hymnes de la liberté, termina un jour mémorable pour tous les amis de l'humanité. Le lendemain, la même scène se renouvela chez le ministre delà République française, et dans une société d'amis delà Révolution française. Ce sont eux qui, dans desrécits intéressants, fruitd'une observation constante, levèrent le voile épais qui depuis trois ans cachait aux citoyens français les événements politiques de leur patrie. La foule des objets les empêcha de les distinguer; ils reconnurent seulement le génie républicain planant sur toutes les factions, poursuivant également l'anarchie et le royalisme, ses ennemis acharnés réunis en secret contre elle, et formant une phalange formidable de ses amis éprouvés par le malheur, et demeurés fidèles, courageux et sages.

Ces instructifs entretiens ne purent ralentir l'impatience qu'avaient les citoyens français de poser enfin le pied sur le sol de la République, de saluer la terre natale devenue celle aussi de l'égalité, eniin de rendre compte à la nation souveraine, dans le sein du Corps législatif, de la manière dont ils avaient rempli leurs serments et leurs devoirs. Ce fut le 7 nivôse qu'ils entrèrent sur le territoire français ; dans leur marche rapide à travers les départements, ils reçurent les témoignages précieux da l'affection publique : à

Schelestadt, à Ormond 1 et à Toul les représentants du peuple Camus, Lamarque, Bancal et Quinette furent visités par les différentes autorités constituées; entourés alors de patriotes, ils reconnurent que dans les fréquentes convulsions du corps politique, il n'y avait point de républicain qui n'eût eu à payer à la patrie le tribut de ses peines, et ils crurent en songeant à leur longue captivité, qu'ils avaient acquitté le leur. Heureux si, après avoir été livrés par un traître à un roi, et avoir trouvé le terme de leur longue et périlleuse mission dans le sein de la représentation nationale, ils peuvent contribuer à maintenir, par de bonnes lois, par des institutions sages, une constitution dont l'affermissement doit écraser tous les ennemis ouverts ou cachés de la souveraineté du peuple français, de son indépendance et de sa liberté !

Signé : Quinette, Représentant du Peuple.

C'est à l'hôtel des Trois- Rois — on disait aussi des Trois-Mages, — que logèrent, on l'a vu, les vingt Français misen liberté: lesauance.s-deBâleleurfirentfête; le ministre de France, Barthélémy, les reçut à dîner, le lendemain de leur arrivée, àtrois heures de l'après-midi ; et. dès le soir, laplupartsemettaientenroutepour Paris. Beaucoupd'entre eux étaient sans argent; Méchain dut leur en prêter ; sur les fonds mis à sa disposition par le ministre, il avança « au citoyen Camus 1920 francs, à Drouet une somme égale, et

1 Ormond, ci-devant Saint-Dié. département des Vosges.

à Sémonville tout autant. u2 400 francs à Maret, 2 200 à Beurnonville l. Il paya en outre toute leur dépense à l'hôtel et les frais de poste et d'auberges au retour 2. Camus, Bancal, Quinette et Lamarque arrivèrent les premiers à Paris : une lettre de Bénezech annonce au Directoire qu'ils y sont rentrés dès le 12 nivôse (2 janvier 1796).

Gomin et Baron qui n'avaient pu suivre Madame Royale jusqu'à Vienne, quoiqu'elle eût obtenu l'autorisation d'y emmener le cuisinier Meunier, Gomin et Baron montrèrent moins d'empressement à rentrer en France ; ils ne reparurent au Temple qu'au commencement de mai 17963.

1 Archives nationales F* 2315.

* « Pour la dépense générale de tous les prisonniers français échangés, les frais de chevaux de poste qui les ont amenés à Baie, 1554 fr. 10 — Retour de la seconde voiture à Paris, frais de poste, logis et rafraîchissement des chevaux, 920 fr. 10 — Dépenses aux auberges pendant la route, depuis le 8 nivôse, cinq heures du soir, jusqu'au 17 au matin, jour de l'arrivée 323 fr. 43. » Archives nationales F» 2315.

s « 15 floréal an IV. Au citoyen ministre de l'Intérieur : Je vous fais passer l'état de traitement qui reste dû au citoyen Gomin, cidevant commissaire à la tour du Temple, et celui du citoyen Baron, porte-clefs : ils ont parti avec la fille du dernier roi, et n'avaient pas reçu leur traitement depuis le 1er vendémiaire dernier jusqu'au jour de leur départ. Liénard, ci-devant économe du Temple.

Appointement

par an. Par mois. Totaux.

Gomin 12.000 1.000 2 9X3.6.8

Baron 2.400 200 586.13.4

Liénard; présentement rue de la Vieille-Monnaie, n° 4. »

Archives nationales F7 4393.

D'après une note confidentielle du préfet de polrce, datée du 19 juin 1817, Gomin, après son retour de Bàle, « embrassa la profession d'imprimeur qu'il exerça jusqu'à l'époque où il perdit son établissement par suite de la suppression d'un grand nombre d'imprimeries. Il travailla ensuite en qualité de commis chez un huissier

Séjournèrent-ils à Bàle durant cet espace de temps ? Que pouvaient ils attendre là ? Je l'ignore. Une note de Liénard, l'économe du Temple, annonce, le 4 mai, que ces deux employés, de retour de Bâle, réclament leurs appointements qui ne leur ont pas été payés depuis le 1er vendémiaire de l'an IV et qui leur sont dus jusqu'au jour de leur sortie du Temple.

L'argent touché. Gomin disparut ; Madame devait plus tard, à son retour d'exil, se souvenir de lui, et lui fit obtenir la conciergerie du château de Meudon.

Pour en terminer ici avec les incidents de Bâle, il faut mentionner la délicate négociation engagée entre l'Autriche et la France au sujet des bagages de Sémonville : la valise de l'ex-ambassadeur de la Convention au Grand Turc avait été saisie et mise sous scellés lors de son arrestation. Que contenait-elle ? Des bijoux en grand nombre et, croyait-on, des papiers auxquels la cour impériale, aussi bien que le Directoire semblaient attacher une grande importance. De Bâcher triompha encore de cette difficulté : il réussit non seulement à obtenir livraison des précieux bagages, mais aussi à empêcher Sémonville d'en rien distraire ; il expédia les colis à Paris, et en adressa directement les clefs, sous pli cacheté, au ministre. Je ne sais ce qui advint de ces mystérieuses valises, l'histoire en paraît compliquée et elles semblent avoir mis en heurt bien des intérêts ; ce que je puis assurer, c'est que leurs clefs, encore cachetées, sont restées jointes à la lettre de Bâcher1.

priseur. Lors de la première Restauration, Madame s'étant souvenue de lui, lui fit avoir la place de concierge du château de Meudon. Pendant les Cent-Jours il perdit cette place dans laquelle il n'a pas encore pu obtenir d'èlre réintégré et qu'il regrette, dit-on, beaucoup, quoiqu'on l'ait nommé à un autre emploi au château des Tuileries ». Archives nationales F7 6808.

1 Archives nationales A Km 81.

D'autres colis avaient causé au même diplomate bien du souci : je veux dire les deux malles contenant le trousseau offert par le Directoire à Madame, et que la berline de Hue avait apportées à Huningue. On a vu que la princesse, sous leprétextede ne point ouvrir ces deux caisses, avait prié de Bâcher de lui adresser une modiste de Bâle à laquelle elle acheta divers objets qu'elle laissa pour compte à la République.

Lorsque, au moment de l'échange à la maison Reber, après l'entrevue avec l'envoyé de l'empereur, on se disposait à placer les malles sur le fourgon contenant les bagages de la princesse, elle fit appeler Hue et lui donna Tordre de remettre le trousseau à M. Méchain : « Je suis reconnaissante, aurait-elle dit, à M. Bénezech de son attention, mais je ne puis rien accepter. » Le coup paraît avoir été sensible à de Bâcher : il chercha à pallier auprès du Directoire l'affront que lui infligeait la prisonnière du Temple, et Delacroix essaya de l'imputer aux rigueurs de l'étiquette autrichienne.

Page 1