RAPPORT AU DIRECTOIRE EXÉCUTIF (5 NIVÔSE AN IV
Le 5 nivôse a été opéré l'échange de la fille du dernier roi des Français. Le prince de Gavre, commissaire du Gouvernement autrichien, a donné récépissé de la personne au citoyen Bâcher, Commissaire du Gouvernement français.
Le baron de Degelman a fait déposer chez M. Bourcard, bourgmestre de Bâle, à la disposition du citoyen Bâcher, deux petites malles renfermant le trousseau. Il y a lieu de croire que le refus de ce trousseau de la partdes Autrichiens tient à l'ancienne étiquette, suivant laquelle les princesses étrangères
étaient déshabillées lors de leur remise et laissaient même jusqu'à la chemise qu'elles portaient le jour de leur arrivée à la frontière.
Le ministre des Relations extérieures se propose de donner des ordres pour le retour de ces deux malles qui seront adressées au ministre de l'Intérieur, et pour autoriser le paiement de quelques objets achetés chez une marchande de modes à Bàle par la demoiselle de la citoyenne Soucy, qui en a distribué une partie aux personnes qui l'ont accompagnée pour marque de souvenir ou de satisfaction. Je prie le Directoire d'approuver cette dépense \
Ce fut, pour de Bâcher, le seul point noir de toute l'affaire ; le reste avait été par lui conduit et terminé à souhait. Même il était parvenu à escamoter, pendant le court séjour de Madame en territoire bâlois, l'encombrant Garletti. qui se posait, décidément, avec autant d'obstination que de légèreté, au nombre des soupirants de la princesse. Le diplomate italien, distancé par Méchain sur la route, arriva à Bâle le jour même de l'échange, et crut se donner de l'importance en louant le logement que venait d'occuper le prince de Gavre; puis il partit aussitôt pour Rheinfelden, afin dese portersur le chemin quedevait suivre la fille de Louis XVI « pour satisfaire enfin, écrivait de Bâcher, la grande démangeaison qu'il avait de rendre ses devoirs à la voyageuse2 ».
L'épilogue consista en une distribution de cadeaux adressés par l'empereur aux citoyens suisses qui s'étaient
1 Archives du département des Affaires étrangères.
* Archivée du département des Affaires étrangères. De Bâcher au ministre Delacroix. Bàle, 5 nivôse an IV.
obligeamment entremis dans la négociation de l'échange. Au cours d'un dîner de gala, que leur offrit le ministre d'Autriche, M. de Degelmann, le bourgmestre Bourcart reçut une tabatière enrichie de diamants d'une valeur de 500 louis; M. Reber, qui avait prêté sa maison de campagne, eut une bague en brillants estimée 300 louis ; au major Kolb. qui avait chevauché à la portière de Madame Royale pendant la traversée du territoire bâlois, fut donnée une chaîne d'or portant le médaillon de Sa Majesté, et qui fut prisée cent louis l.
Comme les deux pays étaient en guerre, de Bâcher, qui avait supporté le plus lourd de la tâche, fut volontairement oublié.
1 Annexe au rapport de Wickham à lord Grenville. Document communiqué par M. G.-D. Bourcart.
Il faisait nuit depuis longtemps quand, le 26 décembre 1795, le cortège de la fille de Marie-Antoinette traversa Lorrach, première bourgade de l'Empire; là, Madame Royale était définitivement libre; elle se trouvait sur les terres de son cousin germain l'empereur François II. Dans ces vastes Etats que son illustre grand'mère, l'impératrice Marie-Thérèse, avait si fortement constitués; que sa mère, petite archiduchesse de quinze ans, promise au plus beau trône du monde, avait quittés jadis, parmi tantde regrets et de bénédictions, l'orphelinedu Temple pensait qu'elle allait trouver enfin, dans l'accueil de sa famille, une revanche de la destinée. Il est manifeste que si, à cette pauvre fille de roi que le malheur devait poursuivre avec obstination, un peu d'illusion fut permis, c'est lorsque, quittant ses geôliers, elle abordait le pays où sa naissance et ses infortunes lui donnaient droit d'attendre tant de sympathies et de compensations.
Les premiers jours de cette vie nouvelle ne furent pas prometteurs. Il y a neuf lieues de Bâle à Laufenbourg où l'on devait s'arrêter pour la nuit, neuf lieues de pays accidenté et de mauvais chemins; ce n'est certainement pas avant deux heures de la nuit qu'on parvint à la couchée '.
On était au 27 décembre, un dimanche; une messe solennelle fut célébrée à l'église du bourg. Depuis le
1 D'après certaines relations, la première étape fut Rheinfelden, à mi-chemin de Bâle et de Laufenbourg; mais, comme on l'a vu, Wickham, très précis, note que, le dimanche 27 décembre au matin. Madame Rovale était à Laufenbourg.
5 août 1792, jour où, pour la dernière fois, elle avait assisté à l'office dans la tribune royale de la chapelle des Tuileries, avec le roi son père, la reine sa mère, son frère et sa tante, Madame Royale n'avait pas franchi la porte d'une église.
On séjourna à Laufenbourg jusqu'au lendemain : le prince de Gavre, grand maître de la maison que l'Empereur avait formée à la princesse, avait décidé qu'on gagnerait Vienne, sans emprunter d'autres routes que celles des terres de l'Empire, ce qui obligeait à de longs détours. Le 30, le cortège parvenait à Fûssen, où l'on fit séjour dans un antique château féodal, singulièrement délabré, qu'habitaient un grand-oncle et une grande tante de Marie-Antoinette, l'ancien électeur de Trêves1 et la princesse Cunégonde2.
C'était le début de la jeune Marie-Thérèse dans sa famille allemande; comment se passa cette première entrevue ? On ne l'a pas dit ; de ce jour la vie de Madame Royale devient plus fermée, plus mystérieuse qu'elle ne le fut jamais aux jours d'isolementde la prison du Temple ; sa stupeur dut être douloureuse quand elle s'aperçut, bien vite, que le Grand-Maître de sa maison n'était autre qu'un geôlier, un geôlier sans les mêmes prévenances, sans les attendrissements que, jadis, à la dérobée, manifestaient Lasne ou Gomin. a J'ai autour de moi de bonnes personnes, écrit-elle à son oncle, mais j'en ai aussi de méchantes, car l'empereur m'a donné une maison dont le prince de Gavre est le Grand Maître 3. »
' Clément Vinceslas, prince de Saxe, né le 28 septembre 1739.
* Marie-Cunégonde-Hedwige-Françoise-Xavière-Florence, princesse de Save, née le 10 novembre 1740. L'électeur de Trêves et la princesse Cunégonde étaient frère et sœur de la dauphine, mère de Louis XVF.
8 E. Daudet. Histoire de l'Émigration, M. US
La princesse Gunégonde témoigna pourtant « beaucoup damitié » à sa nièce et celle-ci la pria de vouloir bien faire parvenir un billet d'elle à Louis XVIII, alors retenu. — interné serait le mot vrai , — à Vérone par la politique de ses allies. « Je me méfie, écrivait encore la fille de Louis XVI, de toutes les personnes qui sont près de moi '. »
A Fussen sa porte, étroitement surveillée par les policiers autrichiens, « se ferme à tout ce qui est Français2». Déjà le comte d'Avaray, l'ami et le confident de Louis XVIII, expédié par celui-ci aux environs de Bâle, pour saluer, à son passage, la prisonnière du Temple, s'est vu sèchement évincé et a dû retournera Vérone pour ne point avoir à subir l'affront d'être tenu à l'écart de la princesse. Sur l'ordre de son maître, il retourne à Inspruck, guettant le passage de Marie-Thérèse; là, encore, on lui fait comprendre qu'il ne sera pas admis à lui présenter ses hommages. Rentré de nouveau à Vérone, il expose sa déconvenue au comte de Choiseul, dans une lettre pleine de dépit et d'inquiétude :
Vérone, 9 janvier 1796.
... Chargé à deux reprises différentes, par le roi, d'aller remplir auprès de Mme Thérèse une mission plus chère encore à mon cœur que flatleuse pour moi, je me rendis d'abord, il y a près de quatre mois, à Mûlheim pour concerter avec Mgr le prince de Condé les moyens d'être instruit du moment de l'échange. Les longueurs, les incertitudes, le peu d'apparence même d'un résultat prompt et satisfai-
1 E. Daudet. Histoire de l'Émigration, II, 141. 4 Idem, p. 140.
sant, me déterminèrent à revenir à Vérone, d'où, sur de nouveaux avis, le roi me renvoya à Inspruck. J'étois là depuis trois semâmes, fort bien traité personnellement par l'archiduchesse, lorsque je fus informé, d'une manière certaine, que, sous prétexte d'un ordre général donné au prince de Gavre, on ne me laisseroit point aborder la princesse. L'échange, dont l'époque étoit encore incertaine, paroissoit cependant très prochain. Pour éviter un éclat qu'il m'eut fallu faire, ayant une lettre du roi à remettre à sa nièce, je feignis une affaire qui m'appeloit à Vérone, et j'annonçai mon départ et mon prochain retour.
Mes informations n'étaient que trop vraies. Le Roi reçut bientôt, par Mgr le prince de Gondé, copie dune lettre à lui adressée par M. de Thugut, dans laquelle, au milieu de complimens très propres pour un officier autrichien, on Linvitoit à seconder les vues de S. M. I. en prévenant toutes présentations et rassemblemens de François lors du passage de Madame : S. M. a senti combien il y anroit sur ce point de justes exceptions à faire ; mais des exceptions, quelles qu elles soient, ne feroient que multiplier les embarras. Si />ar une suite de ces mesures, la princesse se trouve privée de voir V. A. S., S. M., dès son arrivée à Vienne, lui en expliquera le motif.
Il n'en fallait pas tant pour obliger le roi à dissimuler son ressentiment et à me garder, en prenant l'air mal instruit de la marche de sa nièce. Profondément blessé, il voyoit passer, à deux journées de lui. l'objet de son plus tendre intérêt, sans pouvoir donner ni recevoir un témoignage de joie ou de dou-
leur, lorsqu'une estafette, expédiée de Fuessen, par la princesse Cunégonde de Saxe, lui apporta une lettre qui rendit la vie à son âme abattue.
Madame Thérèse prenoit les ordres que son roi et son oncle voudroit lui donner sur sa conduite future. Elle alloit à Vienne où ehe montreroit à V empereur toute sa reconnaissance ; mais elle assuroit son oncle qu'elle ne disposeront jamais de son sort sans son consentement. Elle prioit la princesse Cunégonde de faire passer sa lettre, se méfiant de toutes les personnes qui l'entourent, etc., etc. (11 faut observer quelle paroit compter sur Mme de Soucy, car elle met son respect aux pieds du roi.)
Vous reconnoîtrez là. sans doute, monsieur le comte, un heureux résultat des exemples et des soins de la reine et de Madame Elisabeth. Cet ange de courage et de vertu nous rendroit l'espoir et la confiance si nous pouvions jamais en manquer. Qui peut douter que cette adorable princesse ne remplace un jour sa mère? C'est le vœu de notre maître. Ce sera celui de tous les François, le mariage de Madame Thérèse avec MBr le duc d'Angoulême est écrit au livre des destinées.
Or, monsieur le comte, ceci est uniquement pour votre propre instruction, jusqu'à nouvel ordre. Vous devez garder très secrètement, et pour vous seul, l'avis que S. M. vous fait passer de la lettre qu'elle a reçue et de la correspondance cachée qui va en être la suite1.
1 Lettre du comte d'Avaray au comte (Je Choiseul. Correspondance inédite du cardinal de la Fare. évèque de Nancy, agent de
Que pouvait craindre la cour d'Autriche, en interdisant ainsi à la fille de Louis XVI tout contact avec les Français ? Un enlèvement ? Bien que la chose paraisse fort invraisemblable, il est certain que quelques exaltés avaient conçu cet étrange projet. Wickham, l'agent de l'Angleterre, si bien placé à Bâle pour tout connaître, si bien renseigné par des espions émérites, avait adressé, avant l'échange, cette note à son gouvernement :
Le prince de Gondé m'a demandé une fois si le canton de Berne accorderait sa protection à la princesse dans le cas où elle s'échapperait durant le passage par Baie. Je traitai légèrement cette idée à cette époque, disant que tout Etat serait fier de recevoir une princesse de la maison de Bourbon, particulièrement une princesse qui s'était rendue aussi intéressante par ses vertus et par ses infortunes; mais que je pensais qu'elle passerait son temps beaucoup plus agréablement et d'une manière plus en rapport avec sa situation à la cour de l'empereur, que dans une société triste à Berne. Plus tard, j'évoquai une partie d'une conversation entre le comte d'Avaray et M. Duverne de Presle, dans ma propre maison, ici (à Bâle) ; ils parlaient de la possibilité de faire passer la princesse en Vendée et Bayard, avant son dernier voyage à Paris, me dit que d'Avaray lui avait parlé de ce projet1.
Louis XVIII près la rnnr de Vienne. Cette correspondance, du plus haut intérêt ''ii ce qui touche au séjour de Madame Royale en Autriche ma été obligeamment communiquée par M. Maurice Pascal, a qui j'adresse mes plus vils et mes plus sincères remerciements.
1 Wickham à Lord Grenville. Communication de M. D.-C. Bourcart, de baie.
Ces appréhensions justifient le mot que Bâcher prête à Mme de Soucy manifestant au baron de Degelmann « le désir qu'avait sa Pupille de ne rencontrer aucun émigré 1 » ; c'était bien certainement un ordre reçu et transformé en vœu pour sauvegarder l'apparente indépendance de la prisonnière. Une raconte, en effet, qu'un jour, « par un heureux hasard, la voiture de la princesse s'étant arrêtée sur la grande route, il aperçut de loin un officier de l'armée de Condé. C'était M. Bertin, l'un des aides de camp de S. A. S. (le prince de Condé). Je prévins Madame, qui le fit avancer. Elle lui demanda avec un vif intérêt des nouvelles du prince et le chargea de lui exprimer, ainsi qu'à ses braves compagnons d'armes, les sentiments dont elle était pénétrée ».
Cette seule exception suffirait à établir que la fille de Louis XVI ne professait pour les émigrés qu'une aversion de commande.
On l'entretenait, sans nul doute, avec soin. A Inspruck où Madame parvint le 2 janvier, elle fut reçue par sa tante, i'archiduchesse-abbesse Marie-Elisabeth2, dans ce vaste et sévère palais, où son grand-père, l'empereur François Ier, était mort d'apoplexie, en sortant d'une représentation théâtrale, et où sa mère, en route pour la France, avait tant pleuré à la veille de quitter pour toujours la terre autrichienne.
Madame Royale passa là les journées du 2 et du 3 janvier : l'archiduchesse Elisabeth « la plus rébarbative, la plus terrorisante et la plus spirituelle » des princesses 3, chercha à sonder l'esprit et les projets de sa nièce. De cette fillette sans expérience, sans méfiance et sans diplomatie,
4 Archives du département des Affaires étrangères. Vienne, 364.
* Née en 1743, morte en 1808.
3 Souvenirs de la baronne du Montet.
dont il était si facile d'exciter la rancune contre les bourreaux de ses parents, elle réussit à obtenir un aveu, un mot seulement, peut-être, qui, perfidement répété et exploité, permettrait de représenter la tille de Marie- Antoinette comme étant résolue à renier la France et à épouser un prince autrichien, racontar sans importance, en réalité, mais dont l'écho devait avoir sur l'avenir de la jeune princesse une influence décisive.
D'Inspruck à Salzbourg, la route que devait suivre le cortège, s'enfonce dans les montagnes, rude et pénible trajet, par ces jours sombres du commencement de janvier, sur des chemins boueux, à travers d'étroites vallées, parmi la neige et les brumes ; le 5, entre Waidring et Reichenall, on passa la Strub-Ache, défilé fortifié qui marque les limites du Tyrol : c'est le seul point du parcours où l'on fut obligé d'emprunter, pendant deux lieues, le territoire bavarois; le soir même on était à Salzbourg, le 6 on s'arrêtait à Welz, dans le vieux château, presque ruiné, qui a vu mourir l'empereur Maximilien Ier.
Là, déjouant les surveillances, le fidèle Cléry, accouru de Vienne à la rencontre de la fille de son maître, parvint à pénétrer près d'elle ; inquiète de se qui s'est passé à Inspruck, regrettant l'aveu que lui a arraché l'archiduchesse Elisabeth, froissée peut-être de la rigueur avec laquelle le prince de Gavre exécute les consignes impériales, elle profile de la présence de <*e serviteur dont elle connaît le dévouement, de ce Français, — le dernier qu'elle verra, sans doute, de bien longtemps, — pour confier à son oncle le soin de fixer sa destinée, et elle remet à Cléry une lettre où se révèle tout le désarroi de son esprit et de son cœur : « ... Quelque désir que j'aie d apprendre des nouvelles de Votre Majesté, je crains de ne pouvoir lui écrire souvent, parce que je serai sûrement bien observée. Déjà, dans mou voyage on m'a empêchée de voir des
Français, l'Empereur voulant me voir le premier et craignant que je n'apprisse ses projets. Je les sais depuis longtemps, et je déclare à mon oncle que je lui resterai toujours fidèlement attachée, ainsi qu'aux volontés de mon père et de ma mère pour mon mariage, et que je rejetterai toutes les propositions de l'empereur pour son frère1. Je n'en veux pas... Ma position est bien difficile et délicate ; mais j'ai confiance en Dieu qui déjà m'a secourue et fait sortir de tant de périls. Il ne me ferajamais démentir le sang illustre dont je sors. J'aime mieux être malheureuse avec mes parents, tout le temps qu'ils le seront, que d'être à la cour d'un prince ennemi de ma famille et de ma patrie2... »
L'illusion n'a pas été longue : l'orpheline, après dix jours de route, avant même d'être arrivée à Vienne, comprend qu'elle est prisonnière de la politique, et que c'est un nouveau cachot, — un cachot majestueux et doré, — qui l'attend au bout du voyage.
A Linz, d'aspect mort, avec sa large rue déserte où s'élève, entre un Neptune et un Jupiter, une colonne dédiée à la Sainte Trinité, Madame fut logée au château impérial, sur la colline dominant le Danube, vaste et triste demeure, devenue, depuis lors, caserne et prison. Le 8 janvier, elle était à Mœlk, dont la colossale abbaye put lui rappeler les lignes somptueuses de Versailles : c'était la dernière étape. Le lendemain, dès les premières heures, l'approche de Vienne se fit sentir; la route, en souvenir de Marie- Antoinette qui l'avait suivie, s'appelait, — et s appelle encore — route de la Dauphine. Après avoir passé les derniers contreforts du Wienerwald, on traversa Purkersdorf,
* L'archiduc Charles, celui des frères de François II que l'on désignait comme devant épouser Madame Royale.
* La lettre est longue et belle. Elle a été publiée entièrement par M. K. Daudet. Histoire de l'Émigration, II, 4 47.
gros village sur la Wien et Mariabrunn au delà desquels on laissa, à droite, le Thiergarten, réservé aux chasses de la famille impériale. Puis, ce fut Hùtteldorf, composé de restaurants et de villas, Penzing, Schœnbrunn dont on aperçut, à droite, la grille ouvragée, entre deux maigres pyramides, l'immense cour nue et l'interminable façade, bourgeoise avec ses volets verts.
Alors les berlines roulèrent, dans la nuit qui tombait, à travers le populeux faubourg de Mariahilf : une large rue mal alignée, bordée de maisons basses, d'aspect provincial : on passa la Linie, la vieille enceinte, fermée de barrières ; au delà de laquelle le faubourg, sans constructions luxueuses, sans monuments, se continuait, tout en boutiques et en brasseries. Sans doute, du fond de sa voiture, derrière la buée des vitres, la fille de Marie-Antoinette regardait défiler sous ses yeux les aspects nouveaux de cette ville dont si souvent, au Temple, la reine lui avait vanté le charme et la gaieté. C'était donc là ce Vienne où sa mère avait été si heureuse? Que de fois elle avait dû suivre cette rue de Mariahilf qui conduit de la Hofburg a Schœnbrunn! C'étaient ces choses qu'avaient vues, de leurs premiers regards, ces yeux destinés à tant pleurer...
Brusquement les maisons, des deux côtés de la rue, cessent : la voiture roule entre des glacis où les soldats autrichiens font sentinelle : un rempart, une enceinte fortifiée, une lourde porte, — la Burgthor, — puis l'entrée dans les cours profondes, de la Hofburg, le château impérial, dont les grilles, les voitures passées, retombent : la tille de Louis XVI est entrée dans sa nouvelle prison.
A Vienne, en janvier 1796, vivaient un certain nombre de Français émigrés, de ceux qui, possédant quelques
ressources, s'étaient fixés là où, du moins, ils trouvaient outre les distractions d'une grande ville, un groupement qui leur était précieux, et des établissements d'éducation pour leurs enfants. L'annonce de la prochaine arrivée de Madame Royale avait mis ce petit monde en émoi. Ces gentilshommes etces nobles dames qui considéraient comme un titre assuré à la reconnaissance des Bourbons, l'empressement qu'ils avaient mis à abandonner la royauté en péril, se voyaient déjà admis au cercle de la princesse, et pensaient qu'allaient renaître pour eux, à la Hofburg, autour de la fille de Louis XVI, les beaux jours tant regrettés de Versailles. Ceux à qui leur nom ou leur ancienne situation ne permettaient pas d'espérer une invitation à la cour, escomptaient la chance d'une rencontre avec Madame, lors des sorties que celle-ci ne manquerait pas de faire à travers la ville et se promettaient bien de se trouver, le plus souvent possible, sur son passage, afin de lui présenter leurs hommages et de prôner leur dévouement.
Ce fut un grand désappoi ntement quand, dès les premiers jours qui suivirent l'arrivée, le bruit se répandit que les portes de la Hofburg s'étaient refermées, le 9 janvier au soir, sur Madame, et ne s'étaient rouvertes pour aucun Français. Même on apprit , avec une sorte de stupeur, que l'ordre avait été donné de faire sortir du château impérial Mme de Soucy et M. Hue ; chassés de la présence de celle qu'ils considéraient comme leur pupille, ils étaient réduits à se loger à l'auberge. Mme de Soucy, pour accompagner la princesse, avait quitté sa mère, très âgée et malade; le zèle et l'abnégation de Hue étaient légendaires depuis les premiers jours de la captivité du Temple : c'étaient là, pour l'un et pour l'autre, des titres à quelque considération. Leur exclusion révéla brutalement qu'une nouvelle détention commençait pour Madame.
L'homme en vue, le « centre », de cette colonie française de Vienne, était M. le cardinal de la Fare, cidevant évêque de Nancy. Célèbre dès avant la Révolution, il avait été désigné par Louis XVI pour prêcher à l'église Saint-Louis, de Versailles, le 5 mai 1789, lors de la messe solennelle qui ouvrit les États généraux. A l'impatience générale de l'assistance, le courageux prélat avait imposé, durant plus d'une heure, une amplification de cette idée : La religion fait la force des États; sujet noble, mais qui parut peu d'actualité à des législateurs anxieux de révélations budgétaires. Le discours, cependant, avait été applaudi. Mer de la Fare, demeuré en relations avec la cour, avait quitté la France en 1791 et s'était réfugié à Vienne, porteur d'une lettre par laquelle Marie-Antoinette le recommandait à l'empereur. Celui-ci avait assigné au prélat émigré un logement au couvent des Franciscains ; de là, l'ancien évêque de Nancy, qui voyait beaucoup de monde et se tenait au courant des événements, correspondait avec les princes exilés : à la mort de Louis XVI, il fut choisi comme agent près la cour impériale, par le comte de Provence, régent, qui lui continua sa confiance et ses fonctions lorsqu'il se proclama sous le nom de Louis XVIII.
Mgr de la Fare était donc, à Vienne, le premier ministre du roi de Vérone. C'était un homme simple, gai, crédule à l'excès, aimant le merveilleux. L'étroite cellule qu'il occupait aux Franciscains était la dernière d'un long, sombre et humide corridor : elle était voûtée et fort triste ; les murs étaient peints en gris foncé et les meubles plus que simples. Le représentant du roi de France vivait là en compagnie d'un vieux valet de chambre, nommé Noël, qui était bien le plus tyrannique des laquais. Quand Noël voulait prendre l'air, il enfermait son maître à double tour, et, allait se promener. Le cardinal acquit un jour la
preuve que son domestique l'espionnait ; Noël se mêlait d'avoir aussi sa correspondance secrète : il adressait des rapports, touchant le cardinal, à la chancellerie de Louis XVIII, lequel, — faut-il le croire ? — estimant qu'on n'est jamais trop renseigné, ne les refusait pas. M&r de la Fare mit l'homme à la porte : pour en finir avec ce personnage épisodique, disons que Noël se noya, peu de temps après sa sortie des Franciscains, « en passant une planche jetée sur la Wien1 ».
Le cardinal avait placé deux de ses nièces, Mlles de la Boutetière de Saint-Mars, au couvent de la Visitation, voisin du Belvédère, où elles étaient élevées. Lui-même vivait dans l'intimilé de la famille de Choisy, des Lorrains qu'il avait connus à Nancy et qui, depuis 1793, s'étaient réfugiés près de lui, à Vienne. Il passait chez eux une bonne part de son temps ; c'est là qu'il écrivait ses lettres et que, « dans un cabinet attenant au salon, il travaillait à la rédaction des Mémoires de M. Hue2 ».
Il avait pris en singulière affection MUe Henriette de Choisy, personne intelligente et discrète, alors âgée de trente-six à trente-huit ans : elle était initiée à tous ses secrets, et le secondait dans sa correspondance, très considérable. Le bon prélat, encore qu'il n'eût, lui-même, que quarante-quatre ans, était d'une simplicité de mœurs à ne point redouter les jugements téméraires : il avait enjoint à ses nièces d'appeler Mlle Henriette Petite maman et vantait à tout venant, avec la candeur d'une âme honnête, l'esprit et la perspicacité de son Égérie 3. Nul, d'ailleurs,
1 Souvenirs de la baronne du Montet.
1 Souvenirs de la baronne du Montet. La baronne du Montet, née de la Boutetière de Saint-Mars, élait la nièce du cardinal de la Fare, l'une de ces deux fillettes qu'il avait placées à la Visitation de Vienne.
; Cette belle affection se termina par une brouille lorsque, à la
n'y trouvait à redire : sa qualité de représentant du roi exilé, autant que son incontestable vertu, le plaçaient à l'abri de tout soupçon malicieux. Sa cellule, aux Franciscains, ne désemplissait pas : la haute société de l'émigration y formait, autour du prélat, une cour où, quotidiennement, la République française était vouée aux dieux infernaux et le triomphe de la bonne cause invariablement pronostiqué comme imminent.
De ceci, tout le monde était assuré, c'est que l'empereur, à moins de rompre avec le roi de France, — invraisemblable témérité, — ne pourrait interdire à Mgl* de la Fare l'entrée de la Hofburg : lui-même s'attendait, et très judicieusement, à être convoqué par la princesse, à laquelle il s'apprêtait à servir de Mentor dans la situation délicate où les péripéties de la politique venaient de la placer. L'indignation fut générale lorsqu'on apprit que Mgr l'évêque de Nancy, pas plus que les autres, n'aurait accès auprès de la fille de Louis XVI. Si son maître eût été sur le trône et eût disposé d'une armée de deux cent mille hommes, nul doute que le cardinal, devant un tel affront, se fût hâté de réclamer ses passeports ; mais Louis XVIII n'était que toléré à Vérone ; ses revendications et sa légitimité commençaient à sembler encombrantes aux souverains de l'Europe; du reste la paix se traitait entre l'Empire et la République et l'heure n'était pas favorable à un coup d'éclat. Mgr de la Fare prit donc l'humiliation en patience, feignant, pour ne pas perdre tout crédit, de considérer comme très justifiée ce qu'il appelait diplomatiquement la réserve de la cour d'Autriche. Il se contenta de servir de vaguemestre à la princesse, tâchant
seconde Restauration, M"« Henriette de Choisy, alors âgée de cinquante ans, épousa M. d'Agoult, premier écuyer de la duchesse d'Angoulême et devint, par ce mariage, dame d'atours de la princesse dont M«r de la Fare était le directeur.
de correspondre avec elle le plus discrètement possible et à lui faire tenir les lettres qu'il recevait à sod adresse, celles du moins que le rigide prince de Gavre consentait à ne pas intercepter.
La première qui parvint à Vienne émanait du prince de Condé, alors cantonné, avec son armée, à Biihl, sur le Rhin, en face de Strasbourg. Il était là, à trois heures de Bâle, lors de l'échange de la princesse, et aurait vivement désiré la saluer au passage ; mais on avait soigneusement négligé de l'aviser à temps, sous le prétexte que l'orpheline du Temple avait manifesté le désir « de ne rencontrer aucun émigré ».
Le prince de Gondé, qui guerroyait depuis quatre ans pour la cause royale, très navré de n'avoir pas été admis à présenter ses hommages à sa cousine, s'adressa donc au cardinal de la Fare : il lui écrivait, timidement :
Bùhl, le 6 janvier 1796.
Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien remettre de ma part à Madame, la lettre cy jointe. S'il faut des formalités pour cela, je m'en rapporte absolument à vous pour prendre celles que vous jugerez nécessaires ; si par hazard on ne remestoit à la Princesse que des lettres ouvertes, même celles de ses Parens, je ne m'y oppose en aucune manière. J'ai seulement voulu lui faire connaître tout l'intérêt, tout le dévouement et tout le respect qu'Elle m'inspire. Si Elle m'honore d'une réponse, vous voudrez bien me la faire passer.
Nous voilà fixés ici pour tout l'hyver qui paroît, tant par la trêve que par l'état de l'intérieur, devoir amuieuer des chaii^emens. Dieu veuille qu'ils soient
selon notre cœur. La circonstance du moment n'étant pas fertile en nouvelles, je me borne à vous renouveller. Monsieur, les assurances, etc. l
A cette lettre était jointe celle-ci, destinée à la fille de Louis XVI :
M. le prince de Condé à Madame Royale. Madame,
La position où je me trouvois au mois denovembre dernier, avec la noblesse française constamment depuis cinq ans pour la déffense de son Roi, sous les ordres et par les bienfaits de S. M. L, m'avait fait espérer, pendant quelque tems, que je serois assez heureux pour faire ma cour à Madame à sa sortie de France. Il m'eut été bien doux de remplir ce devoir et de mettre à ses pieds l'hommage du respectueux intérêt que ses malheurs, ses grâces et ses vertus inspirent à tout bon Français et plus profondément encore à ceux qui, comme moi, ont l'honneur de lui appartenir par les liens du sang : mais des circonstances malheureuses et des obstacles qu'il n'étoit pas en mon pouvoir de vaincre, m'ont privé d'un moment de consolation qui m'eût été bien précieux. Quelques gentilshommes de l'armée ont été plus heureux que moi et sont dans le ravissement du bonbeur qu'ils ont eu de voir Madame. Le récit qu'ils m'ont fait de ses touchanles bontés m'a fait verser des larmes d'altondrissement, d'admiration et de joie, de savoir enfin Madame en sûreté. Je suis pénétré de recon-
1 Correspondance inédite de M. le cardinal de la Fare.
naissance de la bonté qu'elle a eu de se souvenir de moi et de vouloir bien demander de mes nouvelles, ainsi que de celles de mes enfants, qui se joignent à moi, pour en faire à Madame leurs plus humbles et leurs plus sincères remercîmens. L'extrême désir que j'ai, qu'Elle n'ait plus sous les yeux que des consolations, m'impose la loi de ne pas me livrer plus longlems à tout ce que ma sensibilité m'inspireroit. Je me borne donc à supplier Madame de recevoir, avec quelque bonté, l'hommage du plus sincère et du plus respectueux attachement dont le cœur d'un Bourbon puisse être pénétré pour Elle.
Je suis avec respect, Madame,
de Madame.
Le très humble et très obéissant serviteur.
Signé : Louis-Joseph de Bourbon.
A Bûhl, ce 6 janvier 4796*.
Le prince de Gavre consentit à ce que sa « prisonnière » prît connaissance de cette anodine missive : il eût été bien en peine d'y découvrir un mot qui gênât la politique impériale ; même il poussa la condescendance jusqu'à permettre à Madame Royale de répondre et celle-ci reçut l'autorisation de transmettre àMgr de la Fare le billet suivant qu'il fit passer au prince après en avoir pris copie sur le registre où il consignait ses correspondances :
1 Correspondance inédile de M. le cardinal de la Fare.
Madame Royale au prince de Condé.
A Vienne, ce 20 janvier 4796.
Monsieur mon Cousin,
J'ai été extrêmement touchée et flattée de votre lettre, j'aurais eu bien du plaisir à voir un parent qui soutient si glorieusement le nom de Bourbon, nom si vertueux et dont l'histoire parlera à jamais. Votre amour pour votre Dieu et votre Roi vous fait admirer partout, et certainement je ne serai pas la dernière à vous rendre justice. J'ai eu en effet le plaisir de voir quelques-uns de vos gentilshommes, cela m'a fait plaisir, carj'en aurai toujours à voir des Français si attachés à leur devoir. Je vous prie d'assurer de ma part toute la brave noblesse française que vous avez avec vous, de mes sentimens d'amitié, de reconnaissance et d'admiration que j'ai pour eux tous, et que des sujets aussi fidèles et aussi attachés à leur Roi, doivent toujours compter sur mes sentimens pour eux, le nom de Français m'est toujours cher, encore plus quand on le porte d'une si digne manière. Quant à vous, Monsieur mon Cousin, qui avez le bonheur de les commander, je vous admire et envie beaucoup votre place, surtout quand on la remplit si dignement que vous. J'espère que Messieurs les ducs de Bourbon et d'Enguien se portent bien, je sais qu'ils marchent sur les traces glorieuses de leur père. On m'a dit que la princesse Louise éloit en Piémont. Elle doit avoir bien du chagrin d'être si
longtems séparée de son di^ne père. Vous n'avez pas besoin de me parler de votre attachement à ma famille, tout ce que vous avez fait le prouve assez, mais je vous prie de compter sur l'amitié et la reconnaissance de votre affectionnée cousine.
Signé : Makie-Thérèse-Charlotte de France1.
La fille de Louis XVI était depuis deux semaines à Vienne, et, malgré ses tentatives, l'ancien évêque de Nancy n'avait pas encore réussi à l'apercevoir, fût-ce de loin. C'était, pour sadiplomatie, un échec infiniment sensible, mais le moyen de protester? Avisé qu'elle devait assister, le 21 janvier, au service anniversaire de la mort du roi, il parvint à se glisser, sans être vu, dans l'église, sans doute la chapelle des Augustins, paroisse de la cour, enclavée dans les bâtiments du château impérial. Ainsi, en une telle circonstance, dans le palais même où était née la reine Marie-Antoinette, l'un des plus fidèles agents des Bourbons était réduit, de par l'inconcevable politique autrichienne, à pénétrer incognito, sous un déguisement peut-être, ainsi que jadis faisaient au Temple, en pleine Terreur démagogique, les serviteurs dévoués à la Famille royale. La parenté de Madame était devenue aussi redoutable à ses fidèles que l'avait été naguère le plus intraitable des geôliers aux gages de la Commune de Paris.
Le pauvre prélat souffraitgrandement de cet ostracisme : les lettres qu'il adressait à Vérone au baron de Plaschlanden, pour être mises sous les yeux du roi, reflètent
1 Lettre extraite des papiers inédits de M. le cardinal de la Fare qu'a bien voulu me communiquer M. Maurice Pascal.
singulièrement sa déception, bien qu'il s'y force encore à une contenance ; elles ont surtout le grand mérite de renseigner sur ce qu'il savait de la vie de la princesse ainsi séquestrée, et sur les motifs que la cour impériale alléguait pour justifier cette inexplicable détention.
Le cardinal de la Fare à M. le baron de Flachslanden.
Vienne, 22 janvier 1796.
Je n'ai point encore, Monsieur le baron, eu l'honneur d être admis à faire ma cour à Madame de France, et je ne prévois pas quand j'y serai appelle. Mais cette princesse est autorisée à me faire passer ses ordres.
Je le juge, du moins, par les faits. Elle m'a fait remettre hier au soir sa réponse au roi, son oncle, et une boëte contenant son portrait. Ce portrait est fort ressemblant. J'ai reçu pour Madame des lettres de S. A. R. Mgrle duc de Berry et de S. A. S. Mgr le prince de Condé. J'ai été chargé de faire passer ses réponses.
J'ai profité de l'occasion d'un courrier expédié à la cour de Turin, pour vous adresser le message qui m'a été confié pour le roi et pour m entretenir plus librement avec vous.
Madame est jusqu'ici tout ce qu'elle doit être, Française, sujette et Bourbon. Je suis sûr que sous ces trois rapports, elle s'est exprimée de manière à donner une grande satisfaction au roi et à tous les vrais Français. Elle fait hautement profession de soumission et obéissance au roi, dallachement sincère à toute sa famille et de prédilection pour la nation
française. Un grand caractère, un esprit juste, vif et aimable se remarque dans tout ce qu'elle dit ou fait. Elle a su mettre à propos en avant le projet formé de son mariage avec S. A. R. Msr le duc d'Angoulème et affirmer qu'elle ne se marieroit jamais que du consentement du roi son oncle. Les principes religieux et moraux sont gravés fortement dans son àme. et à moins qu'il ne se fît, en elle, un changement absolu, aucunes vues d'ambition ou d'intérêt personnel ne doivent les entamer. Elle a été outrée d'un propos qui lui a été tenu à Inspruck par S. A. R. Madame l'archiduchesse Elizabeth, et dont Sa Majesté doit avoir connoissance Je sais qu'elle en a parlé depuis qu elle est à Vienne et toujours avec indignation. Ce propos n'a pas peu servi à la prémunir et à la mettre en défiance. Il étoit question dans cette ouverture de Madame l'archiduchesse d'un mariage avec S. A. R. Mgr l'archiduc Charles, et de l'expectative de la Couronne de France. La cour a désavoué un pareil propos, l'a traité d'extravagance, mais en même tems elle a, comme de raison, été très fâchée qu il eût été tenu. Soit par suite de ce dire, qui aura transpiré dans Vienne, soit par la manie naturelle de vouloir marier ensemble une jeune princesse et un jeune prince que l'on a sous les yeux, le public ici a d'abord parlé beaucoup de ce mariage, mais il s'est ensuite distrait de cette idée, et en parle moins à présent.
Dans le tems où ce bruit était le plus accrédité, M. le baron de Thugut s'est plaint à moi de ce que ce propos se tenoit hautement à l'armée de Condé
et de ce qu'on s'y exprimoit de la manière la plus désobligeante sur les intentions qui avaient porté l'empereur à tirer Madame de sa captivité. J'ai répondu avec l'air de l'étonnement, que lorsque ce grief m'étoit dénoncé, je voulois moi-même dénoncer le bruit qui couroit dans Vienne sur le prétendu mariage de Madame. Que de l'un et de l'autre côté, pareils bruits étoient de ces opinions populaires que rien ne peut empêcher de circuler un moment, mais qui tombent d'elles-mêmes, quand elles n'ont pas de fondement réel. Le ministre a cru devoir repousser formellement ces bruits, il m'a affirmé, et avec le désir que son affirmation passât jusqu'à Sa Majesté, qu'il riavoit point été et qu'il riétoit en aucune façon question de ce mariage.
Le 21 janvier, jour à jamais exécrable à tous les Français, Madame s'est fait dire une messe des morts à sept heures et demie du matin et y a communié. Il y avoit quatre ans qu'elle n'avoit pu approcher de la Sainte Table. J'étois incognito dans la chapelle royale, à peu de distance de la princesse, et ai pu unir mes prières et mes larmes aux siennes.
On croit que Mmo la comtesse de Chanclos, placée provisoirement auprès de Madame, n'y restera pas longtems. Dici à deux mois elle doit quitter cette place, mais on ne nomme pas encore celle qui lui succédera. Tout ce que l'on semble affirmer, c'est que ce ne sera pas une dame française. Quelques personnes pensent que Madame pourroit bien aller passer l'été à Prague avec sa cousine S. A. R. Madame l'archiduchesse Marie-Anne. Cette princesse, qui est
un ange de vertu et de bonté, s'attache tendrement à Madame, et l'aime comme une véritable mère. Le cœur de Madame incline aussi fortement vers elle.
On m'a dit que Madame avoit fait, à S. A. S. Mgr le prince de Condé, la réponse la plus aimable, tant pour lui que pour la noblesse qui l'entoure et pour son armée. Cette lettre fera tomber le bruit qui s'est répandu, que Madame ne pouvoit pas souffrir les émigrés. J'ai cherché à m'instruire de ce que cette imputation pouvoit avoir de réel. J'ai recueilli, en effet, que Madame n/approuvoit pas l'émigration jusqu'à l'époque du 10 aoust 1792 et la regardoit comme une des causes de la mort de ses augustes parents. Mais malgré cette opinion, elle ne parle pas moins avec intérêt de tous les Français du dehors et du dedans. Elle dit communément, quand elle parle de sa nation, qu'elle n'est ni aussi coupable, ni aussi méprisable qu'on affecte de le répandre : qu'elle a été séduite et égarée par des sélérats, mais qu'elle est noble, généreuse et qu'elle reviendra d'ellemême à ses devoirs et à la fidélité. Cette idée lui fait désirer vivement que la paix se fasse et que le roi s'abstienne de toutes hostilités, vis-à-vis de son peuple. Elle imagine que ce moyen seroit le plus efficace de tous pour le rammener à l'obéissance.
Mme de Soucy et M. Hue sont toujours ici à l'auberge où on les a logés le jour de leur arrivée. Je les vois à peu près tous les jours, et les ai, jusqu'à présent, servis de mon mieux et avec quelque succès.
Il avoit été décidé que Mme la marquise de Soucy et M. Hue partiroient ensemble, se rendroient direc-
tement à Basle, et là recevroient le complément du traitement pécuniaire qui leur a été accordé par l'empereur. Déjà Mme de Soucy a touché ici une gratification de cinq cents ducats, et à Basle elle doit recevoir encore mille ducats. M. Hue devoit recevoir ici deux cents ducats et trois cents à Basle. — Cette obligation de retourner à Basle ne pouvoit se concilier avec ses vues. — Nous avons pris un moyen qui nous a réussi. M. Hue aura la permission de rester à Vienne, ou dans les Etats de S. M. I., recevra une gratification convenable pour ses premiers besoins, et une pension que Ton croit devoir être de huit cents florins de Vienne, c'est-à-dire de deux mille cent livres de notre monnoie, ou environ. On fournit à Mme de Soucy une voiture pour son voyage, on la défraie, ainsi que toute la suite, de tous frais d'auberge pendant le séjour à Vienne.
Le jour du départ de Mme de Soucy sera prochain, mais n'est point encore fixé. Il est à désirer pour sa mission, pour elle, pour le bien de la chose, qu'elle ait une audience de congé de Madame et de l'empereur. Elle s'en occupe dans ce moment, et j'espère qu'elle l'obtiendra. Madame la honorée de plusieurs lettres aimables et affectueuses.
D'après ce que j'ai pu recueillir, un des grands griefs contre la suite de Madame et un des principaux motifs de l'éloigner, a été la remise secrète de plusieurs paquets en différens endroits de la route.
Nous venons de faire ici, dans la personne de M. le baron de Boistel, une perte dont nous sommes vivemenl affectés. Il a été frappé d'apoplexie dans le
cabinet môme de Al. le baron de Thugut, au moment où il conféroit avec ce ministre, des affaires de Mme de Soucy, sa cousine. Le traitement que cette dame avoit éprouvé, l'avoit sensiblement affecté, et n'aura pas peu contribué à déterminer l'accident dont il a été la victime. C'est un bon Français et un loyal serviteur de S. Al. de moins.
... Je ne vous ai point dit encore ce qu'étoit Mme la comtesse de Chanclos, placée en ce moment auprès de AIme de France, c'est une dame d'environ cinquante-cinq ans. née Française et qui avoit épousé un gentilhomme établi dans les Pays-Bas autrichiens, mais d'origine française. Cette Dame, appellée à la cour par Joseph II, a été Grande Maîtresse de la première archiduchesse, épouse de François II, née princesse de Wurtemberg. Dans les fonctions de cette place, elle s'étoit concilié l'estime et l'affection générales, et après la mort de la princesse, elle a constamment joui à la cour et à la ville d'une grande considération. Aussi la force de l'opinion publique l'avoit-elle déjà fait choisir pour être Grande Alaîtresse de Madame l'archiduchesse, fille de l'empereur, et elle conserve l'exercice de cette place avec les nouvelles fonctions qui lui ont été attribuées depuis l'arrivée de Madame de France. Elle a avec elle deux nièces, l'une de vingt ans et l'autre de dix-huit, qui réunissent toutes deux les agrémens de la figure et de l'esprit. Mme de Chanclos a de l'esprit, de la mesure et de l'adresse, n'a point d'éloignement pour les Français, mais vit peu avec eux, est fort attachée à la Maison impériale à qui elle doit tout, jouit d'un véri-
table crédit auprès de Leurs Majestés et dans beaucoup de cas peut influer sur les résolutions. Si S. M. ny voyoit point d'inconvénient, j'aurois cru utile qu'elle eût écrit un mot obligeant à cette dame.
Dans le paquet que j'ai l'honneur de vous adresser, monsieur le baron, est inclus un pli pour le roi, qui contient la lettre et le portrait de Madame de France, une lettre de Mme la marquise de Soucy, et une du fidèle M. Hue. Ce zélé serviteur du roi est disposé, malgré les avantages qu'il trouve ici, à suivre tous les ordres que S. M. voudra lui dicter, comme il connoit bien la situation intérieure de Paris et les factions dirigeantes, il eut été désirable qu'il pût aller jusqu'à Vérone. Mais, d'un autre côté, s'il arrivoit des circonstances où Madame obtînt de le prendre à son service, ce seroit un vrai préjudice pour le roi que cette occasion pût être manquée. Pour tout concilier, voici peut-être un moyen. Mme de Soucy qui se rend à Basle, ne compte rentrer en France qu'autant que l'absolue nécessité l'y forceroit. Cette dame sait tout ce que sait M. Hue. Sa Majesté pourroit envoyer à Basle une personne qu'elle honoreroit de son intime confiance et qu'elle autoriseroit à conférer avec elle sur tous les points qui peuvent intéresser
Le cardinal de la Fare à M. le baron de Flachslanden.
Vienne, 29 janvier 1796.
M. Cléry, M. le baron, a eu l'honneur d'être admis à L'audience de Madame, et il vous rendra compte
1 Papiers La Fare. Communication de M. Maurice Pascal.
de ce qui s'y est passé. On a été fort content à la cour de sa personne et de ses manières, et on m'en a fait l'éloge.
Mme la marquise de Soucy, qui part demain pour aller d'abord à Ratisbonne, et de là à Basle, a obtenu successivement ses audiences de congé de Madame et de l'empereur. Dans Tune et l'autre, on l'a fort bien traitée. Il semble que dans la dernière moitié de son séjour ici, on avoit pris à tâche de lui faire oublier le mode de sa première réception, que la Cour et la Ville ont également blâmée, et dont les auteurs sont maintenant honteux.
L'empereur, dans la conversation qu'il a eue avec Mme de Soucy, lors de son audience de congé, lui a dit, sur ce qui s'étoit passé, des choses obligeantes. Il lui a parlé de Madame avec beaucoup d'intérêt et d'amitié; a bien assuré qu'il n'avoit formé sur elle aucun projet de mariage, comme le propos tenu à Inspruck avoit pu le faire croire; qu'il lui trouvoit avec lui une contrainte qui le peinoit ; qu'il ne vouloit que son bonheur, et que s'il y avoit déjà pour elle des vues de mariage arrêtées, il auroit désiré qu'elle lui en parlât avec franchise, et qu'elle auroit vu combien il étoil éloigné de vouloir contrarier sa liberté.
Madame est toujours invisible pour tout le monde, excepté quelques personnes de sa famille. Mes démarches pour avoir l'honneur de la voir et lui présenter les hommages de tous les Français réfugiée ont été vaines. Mme la princesse de Lorraine n'a pa& été pius heureuse. Mme la duchesse de (iranuuont,
malgré tous ses titres particuliers à cette faveur, a été refusée. — C'est un parti pris de tenir ainsi séquestrée, jusqu'à nouvel ordre, cette intéressante princesse. — On donne pour motif la nécessité de réprouver, de la connoître, de la mettre au fait des usages de la cour et des conversations à établir dans des audiences avant que de la produire en public. Toutes ces précautions, nécessaires peut-être pour beaucoup d'autres princesses de son âge, ne paroissent pas l'être pour elle. Elle réunit à une noble assurance, la facilité, la politesse, l'obligeance de l'élocution, une mesure parfaite dans tout ce qu'elle dit, un tact qui la trompe rarement, la droiture du jugement et la profondeur des pensées. Son rôle ici ne laisse pas que d'être difficile à jouer, et il peut le devenir davantage ; jusqu'à présent, je ne crois pas, selon les rapports qui m'ont été faits, qu'elle ait commis, dans sa conduite politique, une faute de circonspection ou de prudence.
On m'a dit, mais c'est un propos sans autorité, que si le roi le demandoit, l'empereur pourroit lui procurer un moyen de voir Madame, et de passer avec elle quelques semaines dans l'un de ses châteaux. C'est en France où je voudrois que cette réunion pût se faire au printems prochain.
P. -S. — M. Cléry ne retournera pas à Vérone, il restera jusqu'à nouvel ordre à Vienne, où il jouira du même traitement que M. Hue. L'un et l'autre n'ont aucun service auprès de Madame ni de relation avec elle. Mme de Soucy qui avoit annoncé plusieurs fois son départ et même fixé le jour précis à S. M. l'Em-
pereur, retardoit de jour en jour, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre. Madame a été dans le cas de lui écrire hier un billet, afin de l'engager à partir sans délai. Le billet étoit ainsi conçu : « Madame, je vous écris pour vous engager très sérieusement à partir d'ici, sans autre délai. Si vous ne le pouvez pas aujourd'hui, que ce soit du moins demain après avoir entendu la messe. Il est tems que cela finisse. Je vous souhaite un heureux voyage. Ce 30 janvier 1796. Signé : Marie-Thérèse-Charlotte de France. »
Mme de Soucy m'a remis, en partant, une lettre pour le roi. Elle la tenoit de Madame et elle a cru devoir me communiquer l'objet que Madame lui avoit confié. Cette lettre porte rengagement formel, de la part de Madame, de ne prendre pour époux, conformément à la volonté de ses augustes parents et du roi, que Mgr le duc d'Angoulême. Madame fait d'ailleurs la profession la plus solennelle de son entière soumission au roi, de son attachement filial pour sa personne, de son désir de ne rien faire d'essentiel sans son avis et son consentement, de se réunir à lui dès que les circonstances le permettront. D'après ce qui m'a été dit, rien ne doit être plus satisfaisant et plus doux pour le cœur de S. M.
Je dois ajouter, pour compléter la satisfaction du roi, que je sais d'une manière certaine combien S. M. doit compter sur les bons sentimens et la pureté des principes de Madame. — J'ai quelques moyens de l'y soutenir, s'il étoit nécessaire, mais pensant comme elle le fait, jamais elle n'eu aura besoin. Elle se
montre et elle est dans toutes les occasions ce qu'elle doit être. — Je peux l'assurer1.
M** de la Farre à S. A. R. Madame l archiduchesse Marie- Anne.
Vienne, 1" février 1796.
Madame,
J'ai écrit aujourd'hui à Vérone. Une page de ma lettre a été consacrée à remplir les intentions de Madame. Sa lecture doit dissiper tous les nuages, s'il étoit possible que quelque chose vînt à en faire naître. Jusqu'à présent chacune des lettres où j'ai eu l'honneur de parler de Madame, portoit le germe des vérités que je n'ai fait que développer et confirmer aujourd'hui. C'est avec autant d'intérêt que de satisfaction que j'ai rendu au caractère et aux intentions de Madame, la justice qui leur est due.
MM. Hue et Cléry sont heureux en ce moment, ils avoient été bien troublés et agités des embarras et des chagrins que leur causoit leur communauté de sort avec Mmo de Soucy. On ne leur a point montré le désir qu'ils allassent résider dans une autre ville que Vienne. Mais je puis être leur garant que s'ils restent ici, ils auront en tout point une conduite faite pour leur concilier de plus en plus l'estime. Le duc de Grammont a le projet de les emmener à Presbourg à la fin de cette semaine, ou au commencement de l'autre, pour y passer quelques jours auprès de sa famille. Mais, à cet égard, ces Messieurs ne feront
1 Papiers La l-'are.
rien, sans avoir connu les intentions de Madame. La confiance qu'ils veulent bien avoir en moi les porte à ne faire aucune espèce de démarche, sans me consulter, et moi-même, dans tous les cas difficiles, je consulterai plus haut.
On n'ira plus, à ce que j'espère, se présenter avec affectation sous les fenêtres ou sur le passage de Madame.
Quelque envie que j'eusse de m'entretenir avec Mme de Ghancios, je dois avoir l'honneur de dire à V. À. R. que prévenu déjà par elle qu'il riètoit dans la journée aucun moment où je pusse la voir, à raison de ses continuelles occupations, je ne saurois me présenter spontanément à sa porte, sans m'exposer à être taxé d'indiscrétion, dimportunité, et sans sortir du système de réserve que je me suis fait. Mais si Mme de Ghancios veut me faire signe, je suis aussitôt à ses ordres.
J'ai Fhonneur d'être, etc. 4.
Mgr de la Fare à M. le baron de Flachslanden.
Vienne, 21 mars 1796.
J'ai l'honneur, monsieur le baron, de vous faire passer par un courrier de M. le ministre de Sardaigne, une lettre de Madame pour le Roi.
Je regrette chaque jour de ne voir arriver pour cette princesse aucunes lettres de Monsieur ni de Mer le duc d'Angoulême. Le roi jugera peut-être
1 Papiers La Fan'.
à propos d'expliquer, dans une de ses lettres, les rai* sons naturelles de ce silence.
Madame doit aller, le mois prochain, s'établir à Schônbrunn, maison de plaisance de S. M. I , à une lieue de Vienne. Elle y sera avec Mmes les archiduchesses Marie-Clémentine et Amélie, ses cousines. Mme l'archiduchesse Marie-Anne retourne à Prague. Ce sera une séparation douloureuse. Cette princesse avoit pour Madame toutes les attentions et les recherches d'une sœur et même d'une mère. On ne peut avoir le cœur mieux placé, l'esprit mieux fait, les sentimens plus prononcés pour tout ce qui est bon, juste et loyal, ses conseils et sa façon de penser ne pouvoient être, sous tous les rapports, que très utiles à Madame.
Madame atémoigné du mécontement de la conduite et des démarches de Mme de Soucy, pendant les derniers jours de sa résidence à Vienne et même depuis son départ. Le Ministère autrichien lui impute, de son côté, plusieurs griefs. Dans ma dépêche du 29 janvier, époque où je commençois à voir cette dame, j'avois mandé que je croyois utile aux intérêts du roi que S. M. pût charger, à Basle, une personne de confiance de s'aboucher avec Mme de Soucy de l'écouter et delà questionner. Elle est partie de Vienne désespérée d'y voir rester MM. Hue et Cléry. Elle a tenté, dans les derniers moments de son séjour, de les desservir pour les éloigner, et on croit qu'elle a suivi depuis et suit encore le même plan *. . .
1 Papiers La Fare.
Madame Royale, on le voit, est bien prisonnière à la Hofburg, et, si le mot n'est pas prononcé, le fait, aux yeux de tous, n'en est pas moins certain.
Hue, qui depuis le 9 janvier, séjourne à l'auberge, et redoute, chaque jour, d'être expulsé de Vienne par la police autrichienne, Hue en arrive à correspondre avec la fille de son maître, comme lorsque la famille royale se trouvait au Temple, au moyen de lettres tracées à l'encre sympathique ; il lui conseille de faire usage, pour écrire, du jus de citron : « Madame sait comment il s'emploie. Si Madame consent à se servir du citron, je lui écrirais, à l'aide de ce procédé, sur l'enveloppe des lettres que le roi me ferait parvenir pour Madame ' . »
Et comme ce fidèle serviteur ne peut pénétrer, sous nul prétexte, auprès de la fille de ses anciens maîtres, il se résigne à rôder sur les glacis du château impérial, et de communiquer, par signes, avec la princesse : « J'irai lundi sur le rempart, vers midi et demi, je continuerai chaque jour jusqu'à ce que Madame ait pu me faire connaître ses volontés. Si Madame veutemployer le jus de citron, elle voudra bien se moucher plusieurs fois. Mettre la main à mon oreille indiquera à Madame que j'ai compris le signe 2. »
Il semble même que, bientôt, l'intermédiaire du cardinal de la Fare n'est plus autorisé ; Madame recevra, en cachette, les lettres que lui adresse son oncle et c'est Hue qui les lui fera parvenir. « J'irai sur le rempart, écrit-il et des caresses faites par Madame à Coco seront, ainsi qu'elle a pris la peine de me l'écrire, l'indice sûr que la lettre du roi lui a été remise3. »
* Souvenirs du baron Hue, publiés par le baron de Maricourt, son arrière-petit-fils, p. 226.
- Idem, p. 220.
3 Idem, p. 227.
Si aucun Français, aucun ami, ne pénétrait auprès de la princesse captive, il n'est pas impossible, cependant, de connaître, rétrospectivement, quels étaient, dans sa nouvelle prison, ses pensées et son entourage. Dans cette Hofburg sinistre, amalgame de constructions sans style, que divisent des cours profondes, sans soleil et sans arbres, elle \it sous la tutelle de Mme de Ghanclos, sa grande maîtresse, et Mme de Dombasle, sa gouvernante. La cour de Vienne est sans luxe, sans apparat, sans fête, sans gaieté : « La famille impériale, disait Goethe, n'est qu'une grande bourgeoisie allemande. »
L'impératrice, Marie-Thérèse de Bourbon, venue de Naples, est « ignorante, bizarre, jalouse, capricieuse, mal élevée 1 » ; elle manque d'égards pour « la petite Française » ; à vrai dire, c'est une excentrique : elle se plaît aux jeux vulgaires, aux travestissements grossiers : sa « grande pensée », c'est ce caprice qu'elle construit aux environs de Vienne et qui consiste en un pavillon où tout est à l'envers, la cuisine au salon, la cave au grenier, ainsi du reste 2 : elle élève aussi, dans les beaux jardins de Laxenburg, un manoir pseudo-gothique, enrichi, depuis lors, de beaux meubles et d'objets de valeur, où elle s'imagine faire œuvre de reconstitution historique, en plaçant dans une oubliette en carton-pâte la maquette en cire d'un Latude à grande barbe dont un mécanisme fait mouvoir les bras chargés de lourdes chaînes.
La parenté autrichienne de Madame Royale est nom-
1 Souvenirs de la baronne du Montet.
1 Idem.
breuse ; car François Ier et Marie Thérèse ont eu seize enfants, Léopold II en a eu quatorze. L'empereur François II garde autour de lui nombre de ses frères et sœurs, qui forment la société ordinaire de la fille de Louis XVI : au nombre des archiduchesses, c'est, d'abord, Marie-Anne- Ferdinande-Honriette ; elle a vingt-six ans, en 1796; elle est abbesse des dames religieuses Thérèsiennes de Prague ; c'est une fille enthousiaste, d'une piété exallée, poitrinaire, qui a voué, à sa cousine de France, une affection romanesque. C'est ensuite Marie-Clémentine-Joséphine- Jeanne-Fidélia, une douce jeune fille de vingt et un ans, laide, marquée de petite vérole, et qui mourra, cinq ans plus tard, de consomption, princesse de Naples1. Vient ensuite l'archiduchesse Amélie, petite, malingre, l'air timide et dolent; elle s'éteindra à vingt ans, après avoir langui durant de longs mois.
Les archiducs n'ont guère plus d'entrain ; l'aîné, Charles-Louis- Joseph-Laurent a vingt-cinq ans; il est laid, mais intelligent et brave; c'est lui que la rumeur européenne et les désirs hypocritement dissimulés de la cour impériale désignent comme le futur époux de la fille de Louis XVI. Parmi les autres, Joseph-Antoine-Jean-Baptiste, vingt ans, est palatin de Hongrie; Antoine- Victor- Joseph-Jean-Raimond, à dix-septans, sera grand maître de l'ordre Teutonique ; suivent Jean-Baptiste-Joseph Fabien- Sébastien, Renier -Joseph -Jean -Michel -François -Jérôme Louis-Joseph-Antoine, qui n'a que douze ans et Hodolphe- Jean-Joseph-Renier, qui en a huit, le plus jeune, le plus gai, le plus séduisant de tous : il sera plus tard cardinalarchevêque d'Olmutz.
Tous ces jeunes princes, élevés par des précepteurs sévères, instruits par des maîtres mélancoliques, mènent
' Liie lui lu mère de la duchesse de Berry.
l'existence la plus morose: aux cérémonies de la cour, ils paraissent, par devoir, affublés à l'ancienne mode, « vêtus d'habits de taffetas richement brodés, frisés à l'oiseau royal, portant des bourses, des chapeaux à claque et de longues épées », sous l'œil inquiet de leur gouverneur, le baron de Hager, un vieux brave couvert de cicatrices l.
Dans cet intérieur compassé, où l'étiquette règne en souveraine maîtresse, où chaque révérence est mesurée, chaque mot épilogue, l'esprit et le cœur de Madame, à force de se surveiller, se ferment ; elle n'a, près d'elle, personne à aimer; du moins pourrait-elle, en rêve, s'imaginer qu'ily a, sur terre, d'autres gens, dignes d'affection ; mais non ; ce qu'elle a vu de la vie, ce qu'elle en devine chaque jour, la fait pour jamais méfiante et revêche. Ceux qui l'entourent appartiennent à cette famille dont elle a stigmatisé « l'indigne conduite » lors du procès de la reine, que « l'empereur laissa périr sur l'échafaud sans faire des démarches pour la sauver2 ».
Elle devait penser à ces choses lorsqu'elle se trouvait avec cette parenté d'Autriche, dans ce sévère palais où tout lui rappelait sa mère. Quant à ses compatriotes, elle n'en voyait aucun ; on avait pris soin, d'ailleurs, de lui en inspirer l'horreur... « Voir les Français qui peuvent venir à Vienne..., écrit-elle à son oncle3, je serais au désespoir de voir ces gens-là. »
A tous ceux qui, depuis sa sortie du Temple, se sont employés à la servir, à tous — sauf Hue et Cléry, — elle témoigne une froideur proche parente de l'aversion A Mme de Soucy, reléguée à l'auberge, traitée en ennemie
1 Souvenirs de la baronne du Montet.
* Mémoire écrit par Marie-Thérèse-Chariot tr de France. V. ci-
dessuh.
3 Daudet. Émigration. II. 180.
par les Autrichiens, comme on Ta vu par les lettres de Mgr de la Fare citées plus haut, Madame adresse quatre lettres, dont trois sont étonnamment sèches et froides :
Madame, lui écrit-elle, le 13 janvier 1796, Mme de Chantclos vient de me remettre votre lettre. J'en ai été très-touchée. Je vous remercie de la manière dont vous vous êtes conduite pour moi pendant le voyage, je ne l'oublierai pas. Je parlerai à l'empereur pour vous donner de quoi faire le voyage ; je suis sûre qu'il ne me refusera pas. Il est bon, mais vous savez que je vous ai dit dès le premier jour, qu'il était trés-possible que l'empereur ne vous reçût pas, la guerre empêchant les deux nations de se voir. C'est arrivé ainsi que pour les autres Français. Je suis sûre de votre courage et je vous prie de consoler M. Hue. Qu'il ne se désespère pas, je parlerai de lui à l'empereur et je ne doute pas qu'il n'ait soin de ce fidèle serviteur de mon père.
Adieu, Madame, portez-vous bien. Faites un heureux voyage, je ferai des vœux pour vous. Je vous prie de dire à votre mère mille choses de ma part. Je vous prie aussi de recevoir mes remerciements pour le sacrifice que vous avez fait de quitter votre patrie et vos enfants pour me suivre. Adieu, comptez toujours sur l'affection de Marie-Thérèse-Charlotte de France1.
Quelques jours plus tard, Marie-Thérèse écrit de nouveau :
1 Cette lettre et les deux suivantes ont été publiées par M. le bainn André de Maricourt. dans la Revue des Questions historiques (octobre 1903/. Marie- ïtiérèse de France à Vienne, 1796-1799.
... Vous partirez samedi, dites-vous, Madame, je vous prie d'embrasser Mrae de Mackau de ma part et de voir aussi à Paris Mme de Chanterenne. Cette pauvre femme doit être bien triste. Dites-lui bien de ma part qu'elle ne fasse aucune démarche pour venir me joindre, puisque cela serait inutile. Dites-lui que je l'aime toujours bien. Je vous prie aussi, quand vous serez à Paris, de faire dire à Mlle Dubuquoi de m'envoyer le tapis que ma mère a fait. Elle dit qu'elle a des moyens de le faire passer. Diles à M. Hiïe, je vous prie, que dès que Gléry sera arrivé, il le fasse savoir à Mme de Ghantclos. Ses romances ont été trouvées charmantes et il peut les faire imprimer. Ma santé est bonne, excepté du rhume ; je vis très-tranquillement et très solitaire. J'écris au roi sans difficulté et j'ai reçu de ses lettres. Tout ce qu'on vous avait dit n'a pas le sens commun. L'empereur me traite bien et ne m'a parlé de rien. Votre petit cousin1 est très-aimable, mais laid. Je ne lai vu que deux fois. Vous entendez bien ce que je dis. Adieu, Madame, portez-vous bien. Que le voyage ne vous fasse pas de mal.
Marie-Thékèse-Charlotte de Fhance.
Ne faut-il pas, pour parler de ce ton, à celle qui a tout quitté pour la suivre, que l'enfant, si aimante avec Mme de Chanterenne, si tendre avec les enfants Schultz à lauberge d'Huningue, si émue au moment de passer la fron-
1 Votre petit cousin... ces mots évidemment font allusion à l'archiduc Charles dont Mme de Soucy a dû parler en ces termes, au cours du voyage avec Madame Royale.
tière d'Alsace, ne faut-ii pas qu'elle se contraigoe et impose silence à ses sentiments? La troisième lettre est plus sèche encore ; on n'y trouve plus, je ne dirai pas un mot affectueux , mais une seule expression de simple politesse :
Dites-moi donc, Madame, ce qui s'est passé avec l'empereur et si vraiment vous en êtes contente. Pour moi, je n'ai qu'à m'en louer. La seule chose qui m'avait peinée, c'était de ne pouvoir voir des Français, mais ce n'était que pour les premiers moments, car à la longue j'en verrai. Je vous ai déjà vue, ainsi que Cléry. Je vais voir un de ces jours Mme de Lorraine1, et M. Hue je le verrai après votre départ; dites-lui qu'à la première lettre qu'il recevra du roi il demande à me voir, cela lui sera accordé. Dites aussi à M. Hue qu'il écrive au roi pour le calmer 9 il est dans une colère affreuse contre l'empereur. Il a appris ce qui s'est passé à Inspruck, mais je crois que cela n'est pas vrai et que c'était la tête vive qui avait monté tout cela à elle toute seule ; qu'il dise bien à mon oncle que l'empereur ne m'a parlé de rien du tout, que j'ai questionné indirectement plusieurs et que j'ai vu qu'on n'y pensait pas. Dites à M. Hue que je ne peux pas correspondre avec lui après votre départ, mais qu'après la première lettre du roi, il demande à me voir et que, pour les autres, il pourra les apporter à Mine de Ghantclos. Je suis sûr qu'elle ne les lira pas. Quand il aura quelque papier à me
1 On a vu par les lettres du cardinal de la Fare que Mme de Lorraine ne fut pas admise à rendre visite à Madame Royale.
remettre, qu'il passe sur les remparts et se gratte l'oreille, et quand il sera donné à Mme de ChantcJos, qu'il montre du papier... On dit que vous avez de l'argent pour moi. Je voudrais que vous le donniez à Mme de Ghantclos. Elle doit trouver tout simple que mon oncle m'en donne. Je n'en ai pas encore reçu de l'empereur. Je voudrais que vous voiez Mme de Ghantclos ce soir ou demain matin, ne lui dites pas que c'est moi qui vous ai dit d'aller chez elle. Vous m'écrirez une lettre pour me dire vraiment ce que vous pensez de l'empereur et si on parle de mariage ; vous la lui donneriez et vous la feriez prier de la donner tout de suite devant vous à son valet de chambre pour me la donner, sans cependant avoir l'air d'y attacher grande importance. Si vous rentrez en France, tâchez de me faire parvenir le tapis que ma mère a travaillé, ainsi que des portraits qu'elle avait chargé Mme Thibaud de meremettre. Adieu, que M. Hue écrive au roi pour le tranquilliser et que vous m'écriviez aussi la vérité sur l'empereur et ses desseins. Est-ce que vous avez eu la folie de dire à l'empereur touf sur mon cousin d'Angoulême? Qui vous a prié de vous charger de mes affaires auprès de lui? Ce que vous me dites sur Vérone ne m'étonne pas. Je savais que depuis longtemps on était jalouse de moi. Quant à M. Hue, il faut qu'il quitte Vienne. Je lui conseille d'aller rendre ses respects à mon oncle et de revenir ensuite... J'écrirai demain plus amplement. Pardon. M. -T. -G.1
1 Marie-Thérèse de France à Vienne, par M. le baron André de Maricourt {Revue des Questions historiques, octobre 1903).
La quatrième lettr<\ datée du 30 jauvier, trois jours plus tard, n'est qu'un billet : il a été cité plus haut * ; mais il faut en rappeler ici les termes, incompréhensibles d'aigreur et de dureté.
Madame, je vous écris pour vous engager très sérieusement à partir d'ici, sans autre délai. Si vous ne le pouvez pas aujourd'hui, que ce soit du moins demain après avoir entendu la messe. Il est temps que cela finisse. Je vous souhaite un heureux voyage.
A l'égard des plus chères amies de sa mère, Madame Royale alïecte le même ton : qui donc dictait ou tenait la plume ? De la même main qui, quelques mois auparavant, traçait à l'adresse de Renète les jolis billets qu'on a lus, Madame rebute en quelques mots Mme la princesse de Tarente, la fidèle compagne de Marie-Antoinette, qui, d'Angleterre où elle est réfugiée, sollicite l'honneur de venir servir la fille de la reine qu'elle a tant aimée. On n'a pas la réponse de Madame à cette proposition touchante, mais on peut juger de ce qu'elle fut, par le cri de douleur qu'elle arracha à Mme de Tarente : « Combien la princesse m'a affligée, et combien elle m'afflige encore ! Elle n'en a aucune idée, moi qui aurais trouvé tant de bonheur à lui renouveler le sacrifice de ma liberté que j'avais fait avec un abandon si entier à sa mère adorée, elle n'a pas semblé m'entendre ! Enfin sa réponse est celle qu'elle eût faite à une personne tout à fait indifférente et dont elle n'aurait pas connu les sentiments. Cependant cette lettre, toute froide qu'elle est, est beaucoup pour moi, puisqu'elle
1 Dans le post-scriptum de la lettre du cardinal de la Fare, datée du 29 janvier, et adressée à M. le baron de Flaschlanden. Ce post-scriptum, ainsi qu'il ressort, de cette citation, a été écrit un jour au moins après la lettre.
est d'Llle, de la fille du roi et de la reine. Une seconde est restée sans réponse... Ah ! Dieu ! comme elle a blessé un cœur tout à elle... qui brûlait de reposer sur elle des sentiments, des soins que sa mère daigna agréer, et qui, d'après cette douce expérience, me semblaient dignes d'elle...
« ... Je ne l'accuse en rien, Dieu m'en est témoin ! Je ne pense pas à la juger et, si jamais sa position était changée et qu'elle le permît, je lui prouverais, je l'espère, par l'abandon de tous les moments de ma vie, qu'elle a tous les droits possibles, tous les droits de sa mère sur moi, sur mes sentiments et sur mon existence 1... »
Une amitié, du moins, que Madame aurait pu cultiver, était celle de cette pauvre archiduchesse Marie-Anne, l'abbesse de Prague, qui, nous l'avons dit, témoigna dès les premiers jours, à sa cousine de France, une sympathie enthousiaste. Le cardinal de la Fare avait vite compris que, dans ce cœur exalté, du moins, la séquestrée de la Hofburg allait trouver une affection : il s'employait à entretenir chez l'archiduchesse ces sentiments : il s'efforçait aussi d'excuser Madame, qui, sans doute, avait mal répondu aux avances de sa parente ; les lettres que le prélat et l'archiduchesse échangèrent à ce sujet abondent en détails précieux :
Le cardinal de la Fare à S. A. R. Madame V Archiduchesse Marie- Anne, à Prague.
24 avril 1796.
Madame.
Madame de France sent, dune manière bien douloureuse, l'absence de V. A. R. Depuis l'époque du
1 Marie-Thérèse de France à Viemie, par le baron André de Maricourt. Revue des Questions historiques, octobre 1903.
départ de Madame, la sensibilité de cette princesse, dont la malveillance faisoit un problème, n'en est assurément plus un.
Il est, depuis quelque tems, grandement question, dans le public, du voyage de Madame Royale en Italie. V. A. R. sait sans doute à cet égard tout ce qu'il peut y avoir de vrai. D'après mes notions, il n'y a rien d'arrêté, mais il me paroît probable que, d'ici à peu de tems, il sera pris, sur ce voyage et sur son époque, une détermination définitive.
V. A. R. m'a ordonné de lui parler avec franchise sur ce qui pourroit concerner Madame. Mon inclination m'y porte et mon cœur en a besoin. Depuis quinze jours environ, M. le comte de Saint-Priest est ici, c'est un des derniers ministres du feu roi, une tête excellente, une âme loyale et un serviteur fidèle de la maison de Bourbon et de Madame. Cette princesse qui, dans les circonstances actuelles, a tant de questions à faire et d'informations à prendre, auroit dû avoir et montrer le désir de voir M. de Saint-Priest en particulier, de l'interroger, de Je consulter, etc. On l'auroit trouvé simple, et elle auroit eu, pour le faire, tout espèce de liberté. Jusqu'ici, elle n'en a point témoigné ni le besoin, ni le désir. Elle n'a pas demandé, davantage, de me voir en particulier. Ce qui m'étonne moins, parce que je ne suis pas aussi en étatde lui procurer desrenseignemens etdes notions utiles, que M. le comte de Saint-Priest peut le faire. De pareilles conférences toujours, comme de raison, en présence de Mme la comtesse de Chanclos, devroient être fort avantageuses à Madame pour régler ses
opinions et ses démarches. J'ai personnellement beaucoup à me louer de la manière d'agir de Mme de Chanclos avec moi. Elle me traite avec toute sorte d'obligeance et même de confiance...
Les Français qui sont ici et les personnes les plus dévouées à Madame de France désireroient que, dans les cercles elle parlât quelquefois des objets et des personnes qui naturellement doivent l'intéresser, par exemple des armées catholiques et royales, de leurs chefs, hélas ! si malheureux, de la Vendée, de l'armée de Gondé, de l'état de la religion en France, du zèle des prêtres fidèles pour l'administration des sacremens et des secours spirituels, et les nouvelles persécutions qu'ils éprouvent. Madame auroit dû s'attendrir publiquement sur le sort de Stofflet, de Gharette, etc. En un mot, son cœur devroit être plein de ce (qui) regarde la cause royaliste et en déborder en quelque sorte dans toutes les occasions.
Voilà ma confession faite à V. A. R., c'est à sa sagesse et à son intérêt si tendre pour Madame, d'en tirer le profit qu'elle jugera convenable1.
De S. A. R. Madame V archiduchesse Marie- Anne à M. le cardinal de la Fare.
Prague, 2 juin 1797.
Je dois être bien honteuse, Monseigneur, d'avoir tardé si longtems à répondre à votre lettre que j'ai reçue avec plaisir. Mais ayant peu de tems à moi, je
1 Papiers inédite du cardinal île la Fare. Communication de M. Maurice Pascal.
vous avoue que je suis très paresseuse à écrire. Dans d'autres circonstances j'aurois été ravie de revoir ma sœur, mes frères et ma bien-aimée cousine, qui se portent à charmer, et que j'ai tous trouvés changés à leur avantage.
Ma cousine est parfaitement bien, et a beaucoup gagné depuis que je ne l'avois pas vue. Elle m'a témoigné toujours la plus grande amitié et confiance. Ce que vous me marquez au sujet des lectures que vous voudriez quelle fit est sûrement bien juste. Mais dans ce pays-ci on a de la peine à trouver de bons ouvrages en français et je crois même que si c'étoit vous, Monseigneur, qui lui indiquiez les livres que vous désireriez qu'elle lise, cela feroit peut-être encore plus d'impression que venant de moi qui ne suis pas juge compétant comme vous : et elle tâcheroit de se les procurer. Je sais qu'elle a Politique sacrée de Bossuet, tous les Sermons de Massillon et aussi le Petit Carême. Si j'ai l'occasion, je tâcherai de savoir si elle a les autres. Pour ce qui regarde les livres sapientiaux, je ne sais si elle oseroit les lire, puisqu'il y a beaucoup de personnes qui se font un scrupule délire les livres de l'Ecriture. Sur ce point, ce seroit au P. Antonin à lui en faire naître la pensée, d'autant plus qu'il me paroit qu'elle a beaucoup de confiance en lui, et même un grand empressement à ce qu'il lui écrive. Je sens combien votre attachement pour ma cousine vous fait désirer tout ce qui peut toujours plus la former, d'autant plus que je suis persuadée, comme vous, qu'elle est destinée à quelque chose de bien grand. J'ai fait une découverte ces
jours passés qui m'a fait grand plaisir : c'est des prières qu'Elle s'est arrangée et où son âme se peind si bien, où même on découvre des sentimens qui n'ont pas l'occasion de se montrer. Une soumission parfaite à la volonté divine, le désir ardent qu'Elle avoit eu de verser son sang pour la foi. Gomme elle invoque le ciel pour sa patrie, pour les coupables, pour les bons ecclésiastiques destinés au martyre, pour ceux qui ne le sont pas. C'est tout ce qu'on peut voir de beau, et qui m'a fait une impression profonde, ne m'y attendant pas lorsque je les ai lues. Gomme elle remercie le bon Dieu de ce qu'elle n'a dans son âme aucun sentiment de haine pour les auteurs de ses malheurs. Ce que je vous écris à ce sujet je vous le confie, car vous savez combien elle est simple et modeste : et elle seroit au désespoir si elle pouvoit se douter que cela est connu. Elle me dit à ce sujet les personnes qu'elle s'étoit marquées pour lesquelles il falloit qu'elle prie, et où il y &,pour l'empereur mon libérateur, si simplement; « je me suis écrit ceci [dit-ellej pour les jours que mon esprit ne me fournit rien ». Ce qui prouve aussi qu'elle sait s'entretenir avec Dieu sans livre. A moi qui l'observe et qui laime si tendrement, rien n'échappe; et ce ne sera pas vous qui regarderez ces choses-là comme des minuties. Car il me paroit qu'on connoit quelquefois mieux une personne, en la suivant dansles petites choses, où elle ne s'observe pas, que dansles grandes occasions, où elle est plus sur ses gardes.
... Ma santé, à laquelle vous voulez bien vous intéresser, va assez bien : à présent <jue la chaleur com-
mence, j'ai quitté le lait, sauf à le reprendre pour l'hiver prochain, m'ayant fait grand bien. J'en suis à prendre le quinquina. Notre société de Vienne m'a trouvé très bonne mine. Mais, qui a repris merveilleusement, c'est ma sœur Amélie, qui engraisse ici à vue d'œil.
J 'espère que votre santé est bonne et me recommande à vos prières et souvenir; je vous prie, Monseigneur, d'être persuadé de toute mon estime et amitié pour vous, et de tout l'intérêt que je prends à vos aimables nièces.
Signé : Marie-Anne.
P. -S. Ma cousine me charge de bien des complimens pour vous, Monseigneur; la Chanclos a reçu votre lettre et l'incluse. Elles arriveront à Vienne le dix-neuf, partant d'ici le dix-sept *.
Madame Royale, comme on le voit par ces dernières lignes, avait obtenu l'autorisation de venir, sous la surveillance de la Chanclos, passer quelques jours à Prague, chez sa cousine. Il est manifeste qu'elle avait trouvé là une affection, un peu austère peut-être, mais très sincère, très complice, même. Louis XVlll avait vu ce déplacement avec plaisir; il engageait sa nièce à le prolonger; celle-ci lui répondit librement : « J'aime assurément beaucoup ma cousine Marie-Anne, mais je ne sais si vous savez l'état où elle est. Elle a la poitrine attaquée, est malade depuis plusieurs années, enfin réduite à prendre le lait de femme. J'avoue que si je reste ici, je dois être continuellement avec elle, et d'être avec une personne qui est dans
'• Pdpieis La Kare.
cet état, je suis sûre que cela me ferait du mal... Je finis par vous déclarer encore que je déteste tous ces Français, que je serais bien fâchée d'en voir un seul, mais que, cependant, je désire extrêmement de retourner à Vienne, à la campagne et rester tranquille sans voir personne1... »
Il est temps de chercher quelle cause avait donné à cette fille de dix-huit ans, cette âme farouche, ce dégoût de l'humanité, ce désir de réclusion et de solitude. Elle est ici si différente de ce qu'on l'a vue au Temple, alors qu'elle sentait battre autour d'elle le cœur chaud de Paris attendri, qu'on doit admettre que la désillusion suprême date de Vienne. Quelle fut-elle?
Il fautlire, dans Y Histoire de V Émigration de M. E. Daudet, les efforts tentés par Louis XVIII, secondé par d'Avaray, afin de décider Madame à l'union qu'il projetait pour elle avec le duc d'Angoulême. Le roi exilé comprenait bien que la légende de Y orpheline du Temple valait d'être accaparée : sa popularité, à lui, n'avait jamais été grande en France, même au temps où il en était le premier prince du sang, et celle de cette auguste fille, fantôme vivant des tragédies révolutionnaires, devait ajouter beaucoup à son prestige.
L'empereur François calculait différemment : il n'était pas éloigné de croire — et c'était l'avis de bien des gens — que la Révolution, en détruisantles constitutions monarchique, avait, par le fait, aboli la loi salique : or, la fille de Louis XVI se trouvait, d'après ce raisonnement, l'héritière incontestée du trône de France, étant, par la mort de son frère, en possession de tous les ûroits de ses
* K. baudet. L'Émigration, 1!. 181.
parents ; et c'était là, songeait-il, un beau parti pour un archiduc. Dùt-on même, sur ce point, rencontrer quelque difficulté, la jeune princesse se trouvait encore assez riche pour qu'une alliance avec elle restât encore désirable ; il ne s'agissait que de faire rendre gorge à la République. Un bien précieux document, conservé parmi les papiers du cardinal de la Fare, ne permet aucun doute sur les illusions dont se berçait, à ce sujet, la diplomatie autrichienne. L orpheline, qui n'a pas un florin à donner aux pauvres, y est évaluée à un franc près : et, au nombre de ses richesses imaginaires, sont comptés « outre les domaines de Saint-Gloud et de Rambouillet, l'ameublementde toutes les maisons royales, les diamants, bijoux, vaisselles d'or et d'argent, porcelaines, tableaux, statues, cabinets de curiosités, bibliothèques, tentures, linges, voitures, chevaux, tels qu'ils existaient avant 1789, sans parler des indemnités pour toutes anticipations, dégradations, destructions, etc. »
Voici cette fantastique ébauche de revendications ; elle est datée de Vienne, le 15 août 4797.
Note à S. Ex. M. le baron de Thugut*.
S. M. l'empereur a tiré Madame de France de la captivité. Il reste à l'achèvement de son ouvrage de faire réintégrer dans ses droits légitimes d'héritages et d'indemnités S. A. R.
Cette tâche ne peut être difficile. Déjà le nouveau gouvernement français a décrété le principe sur lequel se fondent les répétitions de Madame. M. le prince de Gonti, Mme la duchesse d'Orléans, Mme la duchesse
1 François Thugut était, comme on sait, le premier ministre de la cour d'Auiiiehe.
de Bourbon elle-même, épouse d'un prince émigré, ont obtenu leur réintégration dans les terres et biens qui leur avoient été ravis.
Sur ces décisions s'assied victorieusement le droit de Madame à la restitution de ce qui lui appartient. Il doit suffire, vis-à-vis le gouvernement français, que S. M. l'empereur en fasse la réclamation.
Droits et répétitions de Madame de France.
Demeurée seule de toute son auguste famille, Madame hérite, de droit, de tous les objets que les loix et coutumes du Royaume, et aujourd'hui le nouvel ordre de choses appellent S. A. R. à réclamer et à posséder. Ces objets sont :
1° Tout le mobilier du roi, père de Madame, celui de la reine, de M. le Dauphin. Ce mobilier comprend ici l'ameublement de toutes les maisons royales, les diamans, bijoux, vaisselles d'or et d'argent, porcelaines, tableaux, statues, cabinets de curiosités, bibliothèques, tentures, linges, voitures, chevaux, etc.
Sous le gouvernement monarchique, Madame n'auroit point eu de droit à la plupart de ces objets, parce qu'une substitution éternelle les adjugeoit, sans aucune distraction, au prince héritier du trône. Mais cette substitution, que l'on doit considérer comme un pacte de famille, consacré par la Nation, a cessé par le fait avec la monarchie. Du jour où la République fut décrétée, Madame est devenue héritière naturelle de tous les effets mobiliers que les rois, ses ayeux, avoient acquis pour leur usage ou pour leurs plaisirs.
2* Les capitaux, s'il en est aucuns, placés par le roi à son profit, en rentes constituées transmissibles à ses en fans.
3° La terre de Rambouillet, achetée par le roi, comme propriété particulière et disponible, laquelle n a été avant la Révolution, ni de fait ni de droit, réunie aux domaines royaux. Dans nos anciennes loix domaniales, la réunion de droit n'étoit censée acquise qu'après dix ans de jouissance par le roi. Or, Louis XVI, à l'époque de son expropriation de ses domaines, ne possédoit pas Rambouillet depuis dix ans.
4° La terre de Saint-Cloud, achetée par le roi sur la tête et au profit de la reine, pour être une propriété à son entière disposition.
5° La dot de la reine, telle quelle a été assignée par le roi Louis XV et stipulée dans le contrat de mariage de Louis, alors Dauphin de France et de Marie-Antoinette, archiduchesse d'Autriche.
6° La représentation, si toutefois le payement avoit déjà eu lieu, de la dot accordée à la reine par l'impératrice Marie-Thérèse.
7° Le douaire stipulé pour la reine, en cas de prédécès du roi son époux. Le droit de la reine à la puissance de son douaire étoit ouvert avant quelle décédât. Le douaire des reines, à moins qu'il ne fut fait des stipulations contraires, étoient transmissibles aux enfans. Il a donc été transmissible à Madame.
8° Toutes les non-jouissances soit dos rentes échues, soit des revenus des terres séquestrées; et ce depuis
la cessation des payemens dans les ca.sses de leurs Majestés.
9° Les indemnités pour toutes anticipations, dégradations, destruction, etc.
Tel est Tapperçu du tableau que, dans l'ordre du gouvernement actuel de la France, présentent les légitimes réclamations et répétitions de Madame Royale. Le gouvernement français ne sauroit. sans inconséquence et sans se mettre en contradiction avec lui-même, se refuser de les admettre.
Note des capitaux effectifs de S. A. R. Madame Mari •- Thérèse-Charlotte de France