‹ La fille de SionChapitre 40 sur 43 · CONSIDÉRATIONS · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS

Israël n'a pas d'autre législateur ni d'autre roi que le Dieu éternel. Ce n'est pas Israël qui a choisi Dieu pour son législateur et pour son roi ; c'est l'Eternel qui a choisi Israël pour être son peuple, le peuple auquel il donnerait sa loi et qu'il gouvernerait lui-même. C'est ainsi qu'Israël deviendrait la lumière et le salut des nations.

Le législateur d'Israël, c'est Celui qui a parlé en Sinaï du milieu du feu, à tout Israël assemblé pour recevoir sa loi. Effrayé de la voix qui lui parlait du milieu des éclairs et du tonnerre, Israël demanda que ce ne fût plus Dieu qui lui parlât directement, mais Moïse qui recevrait , lui , les ordres de Dieu et qui les transmettrait au peuple. C'est à cette occa«

sion que Dieu promit de susciter du milieu des enfants d'Israël un prophète pareil à Moïse, dans la bouche duquel il mettrait ses paroles, et qui dirait tout ce qu'il lui aurait commandé de dire. Quiconque n'aurait pas écouté ce que ce prophète aurait dit de sa part, l'Éternel lui en demanderait raison '.

Quinze cents ans s'étaient écoulés, quand apparut, dans les déserts de la Judée, un homme d'une sainteté et d'une austérité extraordinaire. Il annonçait l'approche du règne de Dieu et la nécessité de s'y préparer par le rep entir, et par une vie conforme aux lois de la justice et de la charité. Tout Jérusalem, la Judée, tous les habitants des environs du Jourdain, accouraient en foule, confessant leurs péchés, et ils étaient baptisés dans les eaux du fleuve, en signe de purification morale et de pardon.

Quelque grand que fût Jean-Baptiste par sa sainteté et par la nature de son ministère, il n'était pourtant pas, lui, l'espérance d'Israël, le libérateur promis; il n'était que son précurseur et avait pour mission de lui frayer le chemin. Il déclarait que la dignité de ce dernier était d'une origine antérieure et infiniment supérieure à la sienne ; que lui, Jean, administrait le baptême d'eau; mais que Celui qui venait après lui, baptiserait les âmes dans le feu de l'Esprit saint.

L'histoire évangélique n'attribue à Jean-Baptiste aucun miracle; il y a là de quoi embarrasser ceux qui

1 Deut., XVIIL 18-20.

prétendent que tout ce que les Évangiles rapportent de surnaturel relativement à Jésus, ce sont autant de fables composées et arrangées après coup. Les contemporains de Jésus-Christ, a-t-on dit, ne pouvant s'élever à sa hauteur morale et spirituelle, ont fait de lui un être surnaturel , et lui ont attribué des œuvres surhumaines, impossibles, dont le souvenir se transmettant débouche en bouche, les a fait accepter par le crédule vulgaire comme des faits réels. Mais pourquoi rien de semblable à l'égard de Jean-Baptiste? N'était-il pas, ne paraissait-il pas du moins, aussi irréprochable que Jésus dans ses discours et dans sa conduite; n'était-il pas assez détaché des intérêts de la terre, assez préoccupé des choses du ciel? Sa vie était plus retirée et plus austère que celle de Jésus. Cependant, à part les circonstances de sa naissance, les Évangiles ne racontent de lui rien de miraculeux. Qu'est-ce donc qui peut expliquer un pareil contraste? Une raison toute simple assurément : c'est qu'en effet Jean-Baptiste n'a point fait de miracles1; cette gloire était réservée à celui dont il n'était que le précurseur ; c'est que le récit évangélique n'est pas un conte fait à plaisir, mais le récit des faits, tels qu'ils se sont passés sous les yeux de ceux qui en ont été les témoins, ou tels qu'ils leur ont été racontés par les témoins immédiats. Des signes frappants de l'intervention divine avaient accrédité celui qui venait , de la part de

1 Jean, X, Ai .

Dieu, tirer Israël de la servitude égyptienne; celui qui venait tirer Israël et, avec lui , tout le genre humain de la tyrannie du péché et de la mort, devait s'annoncer par des marques non moins sensibles et non moins frappantes de la présence et de l'action du Tout-Puissant.

La parole divine descendra, une seconde fois, de la montagne, mais non plus avec l'appareil formidable de Sinaï ; c'est la voix d'un homme sorti , selon la promesse, du milieu des enfants d'Israël1. Jésus donc, suivi d'un peuple nombreux , accouru de la Galilée , de la Décapole, de Jérusalem et de toute la Judée, monte sur une colline et là, tranquillement assis, entouré de ses disciples , il élève la voix et proclame solennellement les constitutions du royaume céleste qu'il vient fonder ici-bas.

« La loi est sainte, le commandement saint, juste et bon 2.» Ce n'est pas la loi qui a manqué à Israël; c'est Israël qui a manqué à la loi. Jésus débarrasse la loi des additions d'une fausse sagesse, des altérations introduites, avec le temps, par l'ignorance et la mauvaise foi, il la ramène à son véritable esprit. Il déclare « qu'il n'est pas venu abolir la Loi ni les prophètes, mais les accomplir; que si la moralité de ceux qui l'écouten t, ne surpassait pas celle des coryphées de la nation, ils resteraient en dehors de cet ordre de choses céleste et divin qu'il venait établir; que « le ciel et la terre passeraient, mais que ses pa-

1 Deut., XVIII, 17, s. — * Rom., VII, 12.

rôles ne passeraient point ; » que tout ce qui avait été prédit par les prophètes du Très-Haut s'accomplirait infailliblement, jusque dans les moindres circonstances et les plus minutieux détails S

Pour obéir à Dieu qui est la sagesse et la raison suprême, il ne faut pas que l'homme ait une trop haute idée de sa propre sagesse et de sa propre raison ; il faut qu'il sente la nécessité d'une sagesse et d'une raison supérieure à la sienne. C'est là le sens profond et vrai du premier énoncé de la charte évangélique : « Bienheureux sont les humbles! » Bienheureux ceux qui, comme un Agur chez les Israélites2, un Socrate chez les Gentils, ont compris que la sagesse de l'homme n 'est rien auprès de celle de Dieu et que, par nous-mêmes, nous ne savons rien de ce qu'il importe le plus à l'homme de savoir! « Le royaume des cieux est à eux 3. » Ne prenant pas conseil d'eux-mêmes, mais se laissant enseigner et conduire par Celui-là seul en qui réside la vraie sagesse, ils ne sauraient manquer de parvenir à la vraie félicité.

Dieu, dans sa Loi, défend à Israël d'adorer un autre Dieu que Lui :

« Tu n'auras point d'autre Dieu devant ma face ! »

Heureux les Israélites si, humbles et se défiant d'euxmêmes, ils n'avaient jamais écouté que leur Dieu!

L'Éternel, seul et unique législateur d'Israël, en est

1 Matth., V, 18; XXIV, 35. Luc, XXI, 33. — » Prov., XXX, 24. » Matth., V, 3.

aussi le seul et unique roi1. Il a, comme tel, émancipé son peuple esclave de Pharaon ; il l'a fait sortir de l'Egypte, lui a donné sa charte constitutionnelle, commandé ses marches et ses cantonnements dans le désert, pourvu à sa subsistance , apaisé ses révoltes. A Josué, fils de Nun , chargé d'introduire Israël dans la Terre de promission, il rappelle par une vision en plein jour, dans la plaine de Jéricho, que lui, Josué, n'est que le lieutenant du Chef de l'armée de l'Eternel 2.

L'Eternel intervient au passage du Jourdain ; c'est Lui-même qui, devant Jéricho, fait les dispositions du siège de cette place importante. Il intervient dans la bataille contre les cinq rois amorrhéens 3. C'est Josué qui commande au soleil « de s'arrêter sur Gabaon , et à la lune, dans la vallée d'Ajalon4; » mais non, sans s'en être auparavant entendu avec Celui qui commande l'armée des cieux. Arrive-t-il que, pour une attaque, une décision importante, Josué néglige de prendre les ordres du Chef de l'armée de l'Éternel , il en est puni par quelque piège qu'on lui a tendu, ou par un humiliant échec 5.

Les libérateurs suscités à Israël après Josué, ne sont que des gouverneurs et lieutenants temporaires; toujours, l'Éternel intervient, comme chef et commandant suprême du peuple de Dieu, donnant, par son Oracle,

1 Sam., XII, 12. — 2 Jos., V, 13, s. — 3 Jos., X, 8-15. 4 Ib., 12. — 5 Id., VII; IX, 3-17.

jusqu'à des dispositions de tactique militaire1, lorsqu'il est consulté avec confiance et dans la crainte de son grand Nom.

Cependant, le peuple se lasse de ce régime imparfait et provisoire de gouverneurs qui tous payent plus ou moins le tribut à la fragilité humaine. Le prophète Samuel, le dernier de tous, était un modèle d'intégrité et de droiture; mais, devenu vieux, il avait abandonné l'autorité à ses fils, qui ne marchèrent pas sur ses traces et prévariquèrent 2. Les représentants du peuple vinrent trouver Samuel et lui demandèrent de leur donner un roi , comme ceux des autres nations , qui rendît la justice au peuple et marchât à la tête de l'armée , dans les guerres 3. Le cas avait été prévu et réglé dans la loi fondamentale de l'État israélite. S'il arrivait, disait la loi, qu'introduit et établi dans le pays qui lui était destiné, Israël manifestât le désir d'avoir un roi, à l'instar des autres nations , sa demande pourrait lui être accordée; mais à la condition expresse, que ce roi ne serait point pris parmi les étrangers, mais parmi les enfants d'Israël , et que l'Éternel lui-même , le Dieu d'Israël, en ferait le choix. Il devait étudier assidûment et tous les jours la loi de l'Eternel son Dieu, et se garder d'écraser par un étalage de grandeur et des dépenses excessives, ses frères, du milieu desquels il avait été tiré 4.

1 là., VII, 2. Comp. I Sam., XXIII, 2-5. II Sam., V, 19, s.

2 I Sam., VIII, 1-4. — 3 Ib., 4, s. — 4 Deut., XVII, 14, s.

Israël donc , souvent battu dans les guerres , et mécontent de la manière dont la justice s'administrait à l'intérieur, demande un chef suprême, capable de repousser l'ennemi du dehors et de maintenir l'ordre et la paix au dedans. Mais qui était plus capable que l'Éternel son Dieu , de répondre à ce double désir? Seulement il eut fallu obéir à sa parole et garder sa loi. Israël, au temps des Juges , ne sentait pas cette nécessité-là, comme il aurait dû la sentir. Il ne l'a pas sentie au temps du prophète Samuel, ni plus tard, lors de l'avènement du Messie, le Serviteur de l'Éternel1, l'homme entièrement selon le cœur de Dieu , et il ne le sent pas encore assez de nos jours. Il lui semble que tout serait gagné pour lui , s'il jouissait partout des mêmes droits dont jouissent les nationaux de chaque pays. Ne faut-il que cela pour faire d'Israël le sel de la terre, le plus pieux, le plus désintéressé, le plus vertueux de tous les peuples, ce qui est sa véritable destination?

L'Éternel avait donné à son peuple un code de lois, non-seulement religieuses et morales, mais civiles et politiques, établi des tribunaux pour rendre la justice. Il manifestait sa présence dans son tabernacle, y rendait des oracles. Consulté dans des occasions importantes, il donnait des ordres et des directions. Il avait, comme les souverains de cette terre, ses officiers de service,

1 Es., XLIX, i-7.

préposés à sa table, aux offrandes et aux sacrifices. Israël, avant de prendre une résolution aussi grave que celle de demander un roi comme ceux des autres nations, aurait du, au moins, s'assurer de l'assentiment de l'Eternel son Dieu et son Roi, et prendre l'avis de son prophète qui, pendant un long ministère, lui avait donné assez de preuves de son patriotisme et de son désintéressement. Samuel fut profondément affligé d'une démarche qui lui semblait au moins intempestive, d'une grande imprudence et d'une criante ingratitude envers Dieu et envers celui qui avait si longtemps administré l'Etat en son nom. Cependant, ne voulant pas prendre sur lui la responsabilité d'un refus , puisqu'aussi bien le peuple était dans son droit, il consulta l'Eternel sur ce qu'il devait faire et reçut cette réponse :

«Écoute la voix du peuple, dans tout ce qu'ils te diront. Ce n'est pas toi, mais moi qu'ils ont rejeté, ne se souciant plus que je règne sur eux. Tu te plains de leur procédé; mais c'est toujours ainsi qu'ils ont agi avec moi, depuis le jour où je les fis sortir de l'Egypte jusqu'à maintenant, toujours prompts à m'abandonner pour servir d'autres dieux. Acquiesce à leur demande; mais ne manque pas de protester et de les avertir des nouvelles obligations et servitudes auxquelles ils seront astreints sous un roi. » 1 Sam., VIII, i-io.

Samuel fit au peuple les plus fortes représentations , entrant dans le détail de toutes les charges qui allaient désormais peser sur lui ; mais le peuple s'obstinant dans

sa détermination , il fallut se conformer à ce qu'il demandait.

Le vœu de la nation se portait sur un roi guerrier, de haute et belle apparence. L'Éternel n'y mit pas d'opposition, et Saùl fut choisi1. Mais l'événement fit voir qu'on peut imposer aux hommes par une taille avantageuse, une noble figure, par la bravoure et le talent militaire, et, cependant, n'être pas un homme juste, loyal, un caractère droit devant Dieu. Saùl fut rejeté et David oint pour régner en sa place. David écoutait la voix de Dieu et s'attachait à suivre sa loi. Mais devenu roi, il lui arriva de contrevenir de la façon la plus grave à ce que « Dieu, dit-il dans l'un de ses psaumes, lui avait enseigné dans le secret de son cœur2 ». « Le bon berger, adit.Tésus, donne sa vie pour ses brebis 3. » Un bon roi n'est pas celui qui immole ses sujets à son ambition et à ses caprices ; mais celui qui se renonce lui-même , prêt à sacrifier sa vie , s'il est nécessaire, au salut et au bonheur de ses sujets.

Ainsi pensait et agissait le roi David, lorsqu'un jour, se promenant sur la terrasse de son palais , il aperçut une femme d'une très-grande beauté. Informé qu'elle était la femme d'Urie, l'un de ses officiers alors absent dans les rangs de l'armée, David, au lieu d'étouffer dans son cœur un coupable désir, la fit enlever, et ne recula pas devant la pensée de faire expier les conséquences de son crime au malheureux époux. Il donna

1 I Sam., IX-X, i, 24. — « Ps. LI, 8. - 3 Jean, X, H.

l'ordre au général en chef d'exposer Urie à une rencontre dont il ne reviendrait pas. Cet ordre ne fut que trop ponctuellement exécuté. C'était donner à Israël le plus détestable exemple, un exemple d'autant plus funeste et plus dangereux, qu'il partait de plus haut, et d'un homme qui avait toujours professé le plus grand zèle pour la gloire de Dieu. C'était livrer au mépris et à la haine des impies le Nom et la majesté de Celui qui l'avait toujours si visiblement protégé et favorisé; c'était, en un mot, avoir trahi, de la manière la plus flagrante, les devoirs et les obligations de la royauté. David, plus tard, s'étant reconnu, eut horreur de lui-même, et sa repentance égala son crime l. Cependant Israël, fortement ébranlé et humilié du cri de douleur et de repentir de son roi bien-aimé, dut faire de tristes et sérieuses réflexions sur les abus de l'autorité royale, et repasser dans sa mémoire les prévisions et les sages remontrances de son prophète Samuel. Verrait-on jamais sur le trône d'Israël un roi vraiment détaché de lui-même , un roi entièrement selon le cœur de Dieu?

A Moïse, qui avait offensé l'Éternel par des paroles inconsidérées, un jour que le peuple l'impatientait par ses exigences et par ses murmures, avait été refusée la satisfaction si ardemment désirée d'introduire le peuple dans la Terre promise; cette mission était réservée à Josué son successeur. De même , à David , homme de

1 Id., XII. Ps. LI.

guerre, qui avait versé beaucoup de sang, fut refusé le privilège de bâtir le temple de l'Éternel ; cette gloire passerait au règne pacifique de son fils, Salomon *; Mais, hélas! Salomon devenu vieux se détourna de la droite voie, et se laissa entraîner aux pratiques idolâtres des femmes étrangères qu'il avait épousées, et cela, contre la défense expresse de la loi. La plupart de ses successeurs allèrent plus loin encore dans l'apostasie, se laissant entraîner par les coutumes abominables des nations environnantes, jusqu'à la ruine entière de la nation.

Au bout de soixante et dix ans, terme marqué par la prophétie, les Juifs revinrent de Babylone, où ils avaient été emmenés captifs, et rebâtirent leur ville et leur temple; mais plus question de rois d'Israël jusqu'à l'arrivée du Messie1, lequel naquit vers la fin du règne de l'empereur Auguste; la Judée, à cette époque , était sous le joug de la domination romaine ; mais tout l'Orient était dans l'attente de « Celui qui devait venir. »

Le Messie avait pour mission , non pas de renverser la domination romaine, ni de rétablir le royaume d'Israël, tel qu'il était sous David et Salomon : l'expérience était faite, il ne fallait plus y revenir. Ramener le peuple au régime théocratique , tel qu'il existait au temps des

1 II Sam., VIL

2 Qui demeure seul roi d'Israël. À l'époque du temple de l'avenir , celui décrit par Ézéchiel, ch. XL, s., il n'est plus question d'un roi, ^RO, mai9 d'un prince, tf*W|*

Juges, eût été le replacer dans cette situation précaire et anarchique dont il avait tant désiré sortir.

L'Éternel, Dieu d'Israël, s'était plaint que son peuple ne l'avait plus voulu pour son roi. Israël, de son côté, avait demandé un roi visible, administrant la justice et combattant à la tête de l'armée, comme ceux des autres nations.

La venue du Roi-Messie conciliait les intérêts des deux parties con tendantes.

Israël avait au milieu de lui son roi sorti de ses rangs, brûlant du désir de sauver son peuple1, et de le faire parvenir à sa sublime et glorieuse destination. Et, de l'autre côté, ce divin roi , tout rempli de l'esprit et de la vertu d'en haut, ne dirait et ne ferait absolument rien que ce que Dieu voudrait.

Une telle combinaison était le chef-d'œuvre de la sagesse, de la puissance et de la bonté divine. Israël en serait-il satisfait ?

Ce qui a fait le malheur d'Israël, dans tous les temps, c'est son incrédulité et son opiniâtre résistance aux ordres et aux dispensations de son Dieu. Jean-Baptiste , le précurseur, et Jésus, après lui, annonçant l'approche du règne divin, débutèrent, en insistant auprès de tous les Israélites grands et petits, sur la nécessité d'un changement radical dans le cœur et dans la conduite1.

Le plan du Messie était admirable de grandeur et de

1 Matth., III, 1-2. Marc, I, 15. Jean, III, 1-H. Ez., XXXVI, 23-28,

simplicité. Amener Israël à la pleine et entière obéissance de son Roi divin et, par Israël, modèle de sagesse et de vertu, forcer tous les peuples de la terre de glorifier le Dieu d'Israël et de se ranger à son obéissance, telle était la fin glorieuse et vraiment israéiite, vers laquelle il importait de diriger toutes les forces vives de la nation. Jésus pressait tous les Israélites grands et petits, de le suivre dans la voie du sacrifice et du renoncement. Il trouva plus d'accueil auprès des petits. La plupart des grands, avares et remplis d'eux-mêmes, ne conçurent que du mépris pour une doctrine qui exigeait de ses sectateurs un entier détachement des choses d'ici-bas. Mais, voyant que le peuple, ravi de sa doctrine et de ses miracles, se portait en foule sur ses pas et se convainquait toujours plus qu'il était le Messie promis, ses adversaires passèrent du mépris à la plus violente haine et , après avoir fait condamner Jésus comme blasphémateur par le Conseil de la nation, pour s'être dit le Fils de Dieu, ils le déférèrent au gouverneur romain , comme soulevant le peuple et se donnant pour Roi-Messie.

Jésus ayant comparu devant Pilate , celui-ci lui demanda si , en effet, il était roi des Juifs ; Jésus répondit qu'il l'était, non par contrainte ni par la force des armes, mais uniquement par la force de la vérité *.

Les gouvernements des principaux Etats modernes entretiennent à grands frais des agents de police, »qui

1 Luc, XXIII, 1-3. — * Jean, XVIII, 33-38.

pénètrent dans toutes les classes de la population , épiant tout ce qui pourrait se tramer contre l'ordre public et contre leur autorité. Apparemment, Pilate, le procurateur de César, avait l'œil ouvert sur la Galilée , où s'étaient manifestés des symptômes d'insurrection, et même il avait profité d'un moment où un certain nombre des plus fougueux patriotes étaient occupés à offrir des sacrifices , pour commander qu'on fit main basse sur eux1. Croira-ton que le mouvement religieux qui éclata dans cette province, lors de l'apparition de Jésus, ait échappé à la vigilance du gouverneur? Non, sans doute; mais, informé par ses agents et par le bruit public de ce qui se passait, il n'aura pas tardé de se rassurer sur la tendance et le caractère entièrement inoffensif du docteur de Nazareth. Un centurion romain, implorant le secours de Jésus en faveur d'un de ses gens gravement malade, lui avait parlé avec autant de confiance en son pouvoir miraculeux, que de respect pour sa personne2. Un détail rapporté par l'un des évangélistes porte à croire que, dans la maison même du gouverneur, on avait une haute idée de la dignité morale du prophète de Galilée 3.

L'interrogatoire que Pilate fit subir à Jésus dut le confirmer dans l'idée qu'il avait pu se former de lui. Il ne trouvait rien, ni dans les actes ni dans les paroles de l'accusé, de quoi le gouvernement romain pût prendre

1 Luc, XIII, 1. — * Matth., VIII, o-ii. — 3 Ici, XXVII, 19.

ombrage; rien, surtout, qui motivât un arrêt de mort. Tant d'animosité de la part des principaux d'entre les Juifs contre ce prétendu ennemi des Césars , lui parut suspect ' ; il crut de son devoir et de sa dignité de prendre la défense de l'accusé. Les Juifs, furieux de la résistance que leur opposait le gouverneur, allèrent jusqu'à lui reprocher de trahir les intérêts de l'Empereur2. Pilate s'étonnait d'un pareil acharnement. Insistant auprès de la multitude qu'il avait espéré trouver moins prévenue, mais qui s'était laissé subjuguer par les principaux 3, il cria : « Voici votre roi. » On lui répondit par cette clameur féroce : « A bas, à bas! Crucifie-le. » — « Vous voulez que je crucifie votre roi? »

Cieux, écoutez; terre, prête l'oreille4 — «Nous

n'avons point d'autre roi que César b. »

Israël, peuple de Dieu, où es-tu? qu'as-tu dit? Est-ce ainsi que tu glorifies le Seigneur ton Dieu, en présence des nations? Non, ton roi n'est pas César; mais Celui-là seul qui a créé les cieux et la terre, et qui t'a tiré de l'esclavage d'Egypte. Veux-tu un roi comme ceux des nations? Il est défendu de mettre à ta tète un étranger, un autre que celui dont l'Éternel lui-même a fait choix entre les enfants d'Israël 6.

— L'empereur de Rome, maître de la Judée, est bien, par le fait, roi des Juifs.

1 lb., 18; Marc, XV, 10. — 2 Jean, XIX, 12.

â Matth,, XXVII, 20. — 4 Es., I, 2, s. — 5 Jean, XIX, 15,

*Deut,, XVII> 15,

— Il ne lui est pas plus permis d'en prendre le titre, qu'à toi de le lui donner. Il n'ose même s'appeler roi des Romains ; il gouverne sous un autre titre1.

— Jésus s'est laissé saluer roi d'Israël2, fils de David3. Or, s'il faut opter entre Jésus de Nazareth, le charpentier4, le fils de Joseph5, et l'empereur de Rome, notre choix est fait, nous reconnaissons pour notre roi l'empereur de Rome.

— Hé quoi ! un Tibère, un monstre de perfidie et de cruauté, l'un de ces maîtres du monde à qui l'on rend des honneurs divins, tu le préfères à l'humble et débonnaire Jésus ? Tu sais qu'un roi d'Israël ne doit pas se distinguer par un grand train et s'élever orgueilleusement au-dessus de ses frères6.

— Il ne devait pas s'annoncer comme le Fils de Dieu. Que le premier des Césars se soit dit arrièrepetit -fils de la déesse Vénus ; que ses successeurs soient mis au rang des dieux de l'Olympe , nous ne saurions nous en étonner , ni trop nous en offenser ; ils sont étrangers à la connaissance du vrai Dieu. Mais qu'un Israélite, un disciple de Moïse, élevé dans les principes du monothéisme le plus rigoureux, se dise le Fils de Dieu, cela équivaut, pour nous Juifs, au plus grand des blasphèmes. C'est une abomination contre laquelle une autorité israélite ne saurait sévir trop rigou-

1 La royauté avait été abolie à Rome.

2 Jean, II, 50; XII, 13. — 3 Matth., IX, 27; XV, 22; XX, 30, 3 h 4 Marc, VI, 3. — s Luc, IV, 22. — 6 Deut., XVII, 14," s, ■

reusement. Dieu est un être simple, unique, qui ne se multiplie ni ne se divise. Il n'y a et ne peut y avoir qu'un Dieu.

— Israélites, avec vous nous disons : Il n'y a qu'un Dieu. Mais croire à l'accomplissement de la promesse faite à vos pères en Sinaï ; croire que Dieu a suscité en Israël ce prophète dans la bouche duquel il a dit qu'il mettrait ses paroles et qui dirait tout ce qu'il lui aurait commandé de dire, ce n'est pas croire à un Dieu différent du Dieu d'Israël, du Dieu seul et unique ; mais c'est croire que, véritablement, le Dieu qui a parlé au peuple par la bouche de ce prophète, est avec Celui qui a parlé en Sinaï, à ce même peuple, un seul et même Dieu. C'est croire qu'il fallait écouter et recevoir, comme sortant de la bouche de Dieu lui-même, tout le message confié à ce prophète.

Jésus s'est annoncé comme ce grand Envoyé dont Moïse avait parlé. Il a confirmé sa déclaration par des œuvres miraculeuses, que ses plus grands adversaires n'ont pas niées. Il a dit qu'il était un avec Dieu .son Père1, ne disant et ne faisant jamais que ce que son Père lui avait commandé de dire et de faire 2. Jamais il n'a rien dit qui pût faire croire que le Dieu qui était en lui, qui parlait et agissait par lui, fût un autre Dieu que le Dieu d'Israël, le Dieu seul et unique.

Rien de plus simple et de plus aisé à comprendre ;

1 Jean, X, 30. — 3 kl, VIII, 26, 28; XII, 41); XIV, 10-12.

mais là a été pour le gros de la nation juive, le scandale, la grande pierre d'achoppement *, selon ce qui est écrit : « Qui est aveugle, sinon mon serviteur, et sourd comme le messager que j'ai envoyé ? Qui est aveugle comme l'ami, aveugle comme le serviteur de l'Eternel ? Tu as vu beaucoup de choses ; mais tu n'y as pas pris garde; on avait les oreilles ouvertes, et l'on n'écoutait pas. » Es., XLU, 19-21.

L'histoire d'Israël et de ses malheurs est tout entière dans cette parole de l'Eternel adressée au prophète Jérémie

«. Mon peuple a péché doublement : il m'a abandonné, moi, source d'eau vive, pour se creuser des citernes, citernes crevassées, qui ne contiennent pas d'eau1. »

L'Éternel s'est plaint d'avoir été abandonné de son peuple, sous deux rapports :

Comme Dieu seul et unique,

Comme roi d'Israël.

Comme Dieu seul et unique : Israël a associé et même substitué au seul vrai Dieu de fausses divinités, des idoles.

1 Jér., II, 13.

Comme roi d'Israël : Israël que Dieu gouvernait directement, lui donnant ses ordres et ses instructions par ses prophètes et du milieu de son sanctuaire, n'a pas su reconnaître, comme il aurait dû, un si grand et si glorieux privilège et s'en prévaloir, mais il a demandé un roi comme ceux des nations.

Abandonner le culte du Dieu très-saint, du seul vrai Dieu, pour celui des fausses divinités du paganisme, c'était ouvrir la porte à tous les désordres et à toutes les abominations que toléraient et favorisaient le culte et les religions païennes.

Les peuples règlent leurs mœurs et modèlent leur conduite sur celle du souverain. Au lieu d'un roi comme le Dieu d'Israël, demander un roi comme ceux des nations, c'était, en quelque sorte, éloigner de sa pensée et ôter de devant ses yeux l'idéal parfait de la justice et de la sainteté, pour y substituer l'imperfection de la nature humaine; c'était s'exposer à consacrer, dans le chef de la nation, l'exemple de la conduite la plus condamnable et des penchants les plus vicieux.

Il est de fait que, chez l'homme, tel que l'histoire et a révélation nous l'ont fait connaître, se sont manifestées et développées deux tendances opposées : l'une, matérielle, sensuelle, égoïste, sans justice ni miséricorde; l'autre, spirituelle, chaste, pure, désintéressée, pleine de justice et de bonté. A cette dernière, seule conforme au principe éternel de l'ordre moral, appartient le règne et la domination sur l'autre ; mais celle-ci, loin de

se soumettre 1:, tend sans cesse à prévaloir et à dominer exclusivement. Le but de Dieu, père du genre humain, en créant un. peuple à part, dont il s'est fait le roi, a été le triomphe définitif de l'homme spirituel et divin sur l'homme sensuel et charnel, serviteur et imitateur des démons.

En Israël, comme chez les peuples de la terre, la tendance terrestre, sensuelle et charnelle a prévalu, chez le grand nombre, sur la tendance spirituelle et divine : témoin le veau d'or substitué, dans le désert, au Dieu invisible, immatériel; plus tard, d'innocents enfants jetés dans les flammes, et le sang humain coulant en l'honneur d'impures et abominables divinités 2 ; au temps du prophète Samuel , Israël se détournant de son Roi divin pour se porter vers un roi sujet aux vices et aux passions de la nature humaine déchue. Si seulement Israël eût désiré un roi entièrement selon le cœur de Dieu, qui se proposât, avant toute chose, de marcher lui-même et de faire marcher son peuple dans la sainteté et dans la vertu !

Malheureusement, les tendances de la nation n'étaient pas d'une nature aussi pure et aussi élevée.

On connaît les résultats de cette première apostasie : la destruction des deux royaumes d'Israël et de Juda, la prise et la ruine de Samarie , capitale du premier, suivie de la déportation des dix tribus ; plus tard, la

1 Rom., VIII, 7.

MI Rois, XXIII, 10. Jér., XXXII, 3o. Ez., XXIII, 37-40.

ruine de Jérusalem et de son temple et la captivité de Babylone.

Au bout de soixante et dix ans, un édit de Cyrus, roi de Perse, encourage les Juifs à rentrer dans leur pays et à rebâtir leur temple. Ils sont corrigés de leur grossière idolâtrie ; mais, au lieu de revenir à l'Éternel leur Dieu, de tout leur cœur et de toute leur âme, et de puiser dans sa parole et dans ses oracles infaillibles les enseignements et les consolatious dont ils avaient besoin, ils se sont creusé des citernes crevassées, c'est-à-dire qu'ils se sont enfoncés dans la bourbe des systèmes humains et des opinions controversées , se sont créé certaines méthodes artificielles, au moyen desquelles on faisait dire à la sainte Ecriture ce qu'elle ne disait pas. Au surplus, Moïse, sous l'inspiration d'en haut, avait bien, disait-on, mis par écrit la règle ; mais les applications diverses, mais les cas exceptionnels, ne pouvaient s'énumérer ni s'inscrire au long ; ils avaient été l'objet d'instructions verbales qui, de Moïse, devaient se transmettre, de bouche en bouche, de génération en génération. Or, il ne pouvait se faire que la tradition orale, à laquelle on attribuait la même origine et la même autorité qu'à la loi écrite, bien que sujette à s'altérer et à se corrompre, dans la suite des âges, ne finît par prévaloir, dans bien des cas, sur l'Écriture qu'elle se disait chargée d'expliquer et de suppléer. De là, de monstrueux abus, contre lesquels s'éleva le Docteur céleste avec toute la force de son indignation.

Exemple :

Rien de plus positif et de plus sacré que l'obligation imposée aux enfants de venir en aide à leurs pères et mères âgés, infirmes et dans le besoin. Une exception, cependant, pouvait avoir lieu, disaient les maîtres de la tradition : c'était, lorsqu'un enfant avait déclaré à ses parents qu'il faisait don à Dieu de toute l'assistance qu'il leur devait. Cette formalité remplie^ il n'était plus permis à l'enfant de faire quoi que ce soit pour les auteurs de ses jours l. « Pauvre populace ignorante et imbécile2! ne comprends-tu pas que le devoir envers Dieu doit primer le devoir envers l'homme? Ce que tu as voué à Dieu, tu ne le dois plus à l'homme, mais à Dieu. » C'est ainsi que d'aveugles conducteurs couvraient d'un manteau sacré la plus flagrante violation de la loi de Dieu.

Autre exemple :

Un particulier avait conclu un marché avantageux et s'était engagé, en jurant par le temple de Jérusalem, à en remplir fidèlement les conditions.

Plus tard, mieux renseigné peut-être, ou les circonstances n'étant plus les mêmes, il trouve que le marché,

1 Matth., XV, 3-7. Marc, VII, 9-14. — Jean, VII, 49.

au lieu de lui procurer le profit qu'il se promettait, lui est devenu préjudiciable et le constituera en perte. Se dispenser d'en remplir les conditions et de tenir sa parole, il le voudrait bien; mais il a juré, juré par le temple, et le parjure, la Loi le condamne de la façon la plus formelle, le menace d'un châtiment rigoureux, — Que faire? Nos prêtres et nos scribes ne cessent de se plaindre et d'affirmer en toute rencontre que nous autres laïques nous n'entendons rien à la loi i ; allons donc trouver quelqu'un de ceux qui ont étudié ; peut-être aura-t-il un moyen de me tirer d'embarras.

« — Vous dites donc, un tel, que vous avez juré parle temple; auriez-vous, par hasard, compris dans votre serment le trésor du temple? — Je vous avoue que je n'ai point songé à faire cette distinction. — Vous n'avez donc pas juré par le trésor du temple? — Je n'en ai pas eu l'idée. — Bien vous en prend, car si vous y eussiez pensé, vous seriez obligé de tenir votre parole. Jurer par le temple, cela n'est rien ; mais jurer par l'or du temple ! pas moyen de vous dégager. — J'ai juré par l'autel. — J'entends ; mais non pas, j'espère, par le don déposé sur l'autel ? — Je n'y ai pas songé. — Alors, soyez tranquille. Jurer par l'autel, cela n'est rien; mais jurer par le don déposé sur l'autel, c'est autre chose ; en ce cas-là, vous seriez parjure. »

Jésus n'insiste pas tant sur la mauvaise foi de ses ad-

1 Jean, VII, 40.

versaires qu'il ne plaint leur folie et leur aveuglement. Il essaye de leur parler raison et simple bon sens :

« Insensés et aveugles que vous êtes ! Lequel devez vous respecter le plus de l'or, ou du temple qui fait de l'or un dépôt sacré ? du don apporté sur l'autel, mais dont on aurait pu disposer autrement, ou de l'autel qui rend ce don inviolable et sacré ? Comme si celui qui jure par le temple, ne jurait pas par le temple et par Celui qui l'habite ! Pareillement, celui qui jure par le ciel, jure par le trône de Dieu et par Celui qui est assis sur ce trône. » Matth., XXIII, 16-23.

L'Esprit de ténèbres égare les âmes et les perd par des sophismes, tantôt séparant et divisant ce qui dans l'idée est identique; tantôt > au contraire, mêlant et confondant ce qu'il faudrait séparer et distinguer soigneusemen t

Exemple :

« Autre chose est le contenant, n'est-ce pas? autre, le contenu? — Assurément. — Jurer par le contenant n'est donc pas jurer par le contenu? — Non, pas précisément.

— Le temple est le contenant; l'or déposé dans le temple, le contenu — D'accord. — Celui qui a juré par le temple, n'a donc pas juré par l'or déposé dans le temple? — Non pas, si vous voulez; mais avez-vous averti celui qui recevait votre serment, que vous faisiez une distinction à quoi lui, de bonne foi, ne songeait pas? Poursuivez.

— Qu'est le temple, je vous prie? Un composé de bois et

de pierres. — Si vous voulez. — Qu'est-ce que du bois ou de la pierre auprès de l'or, de tous les métaux le plus précieux? Rien, vous conviendrez, ou comme rien. — Soit. — Un serment fait au nom de ce qui n'est rien, est nécessairement nul, n'est-ce pas? — Je conçois. — On n'est pas tenu par ce qui est nul. Donc vous n'êtes engagé à rien. »

Ici, le sophisme consiste à brouiller et confondre deux idées appartenant à deux ordres de choses trèsdistincts : l'idée du saint et du sacré, et celle de l'utile ou de ce qui est précieux, au point de vue humain. L'or peut être très-précieux aux yeux de l'homme, sans en être plus sacré aux yeux de Dieu. Qu'est l'or, le bois, la pierre aux yeux de Celui qui fait, de l'or, du bois et de la pierre, tout ce qu'il veut?

Il fallait donc écarter les considérations d'utilité matérielle, lesquelles n'avaient rien à faire ici. Mais à ce point de vue même, il y a erreur et surprise dans l'argumentation ; car le temple de Jérusalem n'était pas seulement un composé de bois et de pierres, mais une œuvre d'art, à laquelle le talent des artistes et le travail architectural donnaient une valeur qui vraisemblablement surpassait de beaucoup celle de l'or qui y était déposé.

Sophisme de l'assistance refusée aux parents :

« Ce qui est voué à Dieu est chose sacrée , défendu d'y toucher. Je voue à Dieu tout ce que mon père et

ma mère peuvent se promettre de ma part, en fait d'assistance; donc, il ne m'est plus permis de disposer en leur faveur de quoi que ce soit que j'ai voué. »

Ce sophisme d'impiété filiale, s'il est permis de parler ainsi, tombe devant la raison qui dit que ce je dois à quelqu'un est à lui, non à moi, et qu'il ne m'est pas permis d'en disposer à mon gré, pas même pour un vœu fait à Dieu. L'assistance est-elle due aux parents, oui ou non? — Elle est due. — Eh bien, les lois divines et humaines ne vous permettent pas de vous en exempter, non pas même par un vœu.

Autre exemple :

Un ami ne refuse rien à son ami de ce qui peut lui faire plaisir. S'il le lui refuse, ce ne peut être que dans un sentiment de jalousie, d'égoïsme ; apparemment, il est fier de posséder seul un avantage que chacun envie. Ainsi raisonne le Serpent dans le jardin d'Eden. Comme s'il ne fallait pas excepter le cas où l'ami refuse ce qui serait préjudiciable à son ami! La convoitise, la curiosité, l'ambition que le Serpent a soufflées dans le cœur de nos premiers parents, lui donnent gain de cause à leurs yeux, et, sur sa parole, ils font Dieu jaloux et menteur. La malice et la mauvaise foi s'annoncent dès le premier mot :

« Ainsi Dieu vous interdit la jouissance des fruits de ce jardin *. »

C'est le langage des ingrats qui, aussi longtemps que vous ne leur avez pas accordé tout ce qu'ils convoitent, estiment que vous n'avez rien fait pour eux. Le malheur des sophistes est qu'ils finissent par se fausser l'esprit et par se persuader ce qui n'est pas.

L'erreur dans laquelle vivaient les Juifs au temps du Messie, était la même que celle de leurs pères, au temps de Jésus ou Josué2, fils de Nun. Josué eut beau protester et avertir les représentants des tribus qu'en s'engageant à faire tout ce que Dieu demandait d'eux, ils promettaient l'impossible , qu'ils ne manqueraient pas d'abandonner l'Éternel pour servir de fausses divinités , et le forceraient de se tourner contre eux , ils persistèrent à déclarer « qu'ils serviraient l'Éternel leur Dieu et obéiraient à sa voix 3 ». Toute la suite de leur histoire aurait dû convaincre leurs descendants de cette impossibilité, et les amener à passer condamnation devant Dieu , ainsi que l'avaient fait un Daniel4, un Esdras b, un Néhémie6. Mais, avant l'arrivée du Messie, exhortés par son précurseur, premièrement^ puis par le Messie lui-même8, à se reconnaître et à prévenir, par une sincère et sérieuse repentance, le jugement terrible prêt à foudre sur eux, les principaux

1 Gen., III, 1. — 2 Jésus est le même nom que Josué, et hébreu Jelioschuah. — 3 Jos., XXIV. — 4 Dan., IX, 1-20. — B Esdras, IX, 5, s. 6 Néh., I, I, s. — 7 Matth., III, — » Ici, IV, 17. Luc, XIII, 1-10.

de la nation et les docteurs , dans l'orgueil de leur fausse science et de leur fausse justice, ne voulurent entendre à rien, et, non contents de rejeter pour euxmêmes le témoignage de l'un et de l'autre , ils n'épargnèrent rien pour les discréditer dans l'esprit de la nation , traitant l'un , le précurseur, « d'homme atrabilaire, possédé d'un démon »; et l'autre, de « mangeur et de buveur, qui hantait les péagers et les gens de mauvaise vie l ». Satisfaits d'eux-mêmes, ils s'estimaient bien autrement sages que le premier; bien autrement justes et irréprochables que le second.

Plus ils s'aveuglaient sur leur état spirituel et la nature de leurs dispositions intérieures, plus ils se montraient rigides observateurs, au dehors, de la plus stricte et de la plus minutieuse légalité. Ainsi, l'on ne se contentait pas de payer, comme tout le monde, la dîme des principales récoltes de l'année, mais l'on étendait la règle pour soi à de menus herbages auxquels personne ne songeait. Scrupule, néanmoins, que Jésus eût plutôt loué et encouragé, si partout, dans les grandes choses, comme dans les petites, l'on se fut montré aussi exact et aussi consciencieux.

« Malheur à vous , scribes et pharisiens hypocrites , qui payez la dimede la menthe, de l'aneth et du cumin, et qui laissez de côté ce qu'il y a de plus important dans la Loi, savoir, la justice, la miséricorde et la bonne foi!

1 Matth., XI, 16-20. Luc, VII, 31-36.

Voilà ce qu'il eût fallu pratiquer, sans que je veuille condamner vos scrupules à l'égard de ces autres choses. Conducteurs aveugles, qui passez au tamis le moucheron et qui avalez le chameau! » Matth. XXII 1, a3-25.

Des scribes et des pharisiens arrivés de Jérusalem sur les lieux où Jésus enseignait et opérait ses miracles, remarquèrent que ses disciples ne pratiquaient pas l'ablution des mains avant le repas. C'était un de ces manques d'usage assez innocents en eux-mêmes, dont de vains et petits esprits ont su tirer parti, dans tous les temps, pour tenir à distance et rabaisser dans l'opinion des gens qui valaient mieux qu'eux; mais, ici, c'était une véritable inquisition.

« D'où vient que tes disciples ne se rangent pas à la tradition des anciens, et prennent leur repas sans s'être lavé les mains? » Marc VII, 1-24. Matth. XV,

Hé, saints personnages! C'est apparemment que le Maître n'attache pas à cet acte l'importance que vous y attachez, vous qui, en revanche, ne vous souciez guère de nettoyer vos cœurs des affections qui les souillent et les déshonorent : de l'orgueil , de l'avarice, de l'envie, de toutes les mauvaises convoitises. « Vous nettoyez «le dehors de la coupe et du plat; mais, au dedans, « vous êtes pleins de rapine et de méchanceté. » Luc , XI, 39.

Les scribes et les pharisiens de la Judée, gens aisés et

dont plusieurs vivaient dans l'opulence, jouissaient d'un loisir qui leur permettait de pratiquer les observances les plus minutieuses. L'on conçoit que les apôtres, choisis dans la classe ouvrière, aient négligé, dans leurs rudes travaux, l'habitude de laver leurs mains, avant chacun de leurs frugals repas, sans pour cela renier l'inviolable sainteté de la Loi, qui ne fixe rien précisément à cet égard.

Il a été donné à la foi chrétienne de discerner le Roi des rois , le Seigneur des seigneurs au sein de la plus grande pauvreté. Socrate qui , chez les Grecs , s'imposait les plus dures privations, pour vaquer à un ministère qu'il disait lui avoir été imposé d'en haut, Socrate, après avoir employé sa journée tout entière à parcourir les places de la ville, confondant d'orgueilleux sophistes et pressant des hommes de tout rang et de toute profession de s'occuper du grand intérêt de leur âme , était, du moins, assuré de retrouver le soir son humble et modeste logis ; mais Jésus, le céleste Docteur, « n'avait pas un lieu sur la terre où reposer sa tête1. » Heureux du siècle, il vous est aisé de remplir toutes les formalités de l'étiquette, les loisirs et les facilités ne vous manquent pas; mais il y aurait de la dureté à vous en prévaloir, pour mettre le juste dans la confusion, ou faire rougir le pauvre de son indigence.

Un gros financier, qui a tout à souhait, se fera servir

1 Mj»tth., VIII, 19-21. Luc, IX, 57-39.

des fruits et des légumes , plutôt que de toucher à des viandes que sa loi interdit; respectons ses scrupules. Il ne se mettra pas en voyage, sans se faire accompagner d'une sorte de cuisinier sacerdote , pour la volaille : il est en état de faire cette dépense , qu'il la fasse ! Mais il aurait mauvaise grâce à tancer sévèrement un coreligionnaire nécessiteux, pour quelque formalité omise , la veille de la grande fête , en sacrifiant son coq seul et unique.

« Je préfère la miséricorde au sacrifice , la connaissance de Dieu aux holocaustes. » Osée, VI, 6.

Un jour que Jésus traversait des champs de blé avec ses disciples, ceux-ci , pressés par la faim , se mirent à rompre des épis pour en manger les grains : la Loi les y autorisait formellement *. Des pharisiens les aperçurent qui froissaient des épis dans leurs mains : c'était un jour de sabbat. Froisser des épis un jour de sabbat, quel scandale! Et voilà ce docteur venu du ciel2, qui laisse faire. Montrons-lui que, s'il ne prend pas la peine de surveiller ses disciples , nous avons , nous , l'œil ouvert et sur eux et sur lui.

« Voilà tes disciples qui font ce qu'il n'est pas permis de faire un jour de sabbat 3. »

Laissons le Maître fermer la bouche à ses adversaires, en leur démontrant par d'éclatants exemples que l'observation du repos sabbatique, même chez les Juifs,

i Deut., XXIII, 25. — * Jean, III, 2, 13. — 3 Matth., XII, 14h i

n'était pas tellement rigoureuse, tellement absolue, qu'il ne fût pas permis d'y déroger dans un intérêt religieux1, ou de simple humanité2. Mais si, pour venger la dignité de son ministère, offensée par cet absurde et odieux servilisme auquel ses adversaires prétendaient l'assujettir, le Fils de l'homme s'attribue une majesté plus grande que celle du temple3, et maîtresse même du sabbat 4, à qui ces maîtres durs et superbes doivent-ils s'en prendre qu'à eux-mêmes? Ne sont-ce pas eux qui l'y ont forcé?

Au premier livre de Moïse, il est dit que Dieu, voyant les hommes rebelles aux mouvements de son Esprit, s'enfoncer dans le mal et se pervertir tous les jours davantage, « en conçut un vif déplaisir et se repentit d'avoir fait l'homme5. » Cette énergique parole de l'Esprit de vérilé nous donne la mesure de ce que le Messie eut à souffrir en voyant le peuple créé en Fsaac, ce fds de l'obéissance et du sacrifice, méconnaître sa vocation et refuser de suivre son Sauveur, dans cette même voie du sacrifice et de l'obéissance.

Déjà Jésus avait rempli la Galilée du bruit de ses miracles et de ses enseignements, lorsqu'il revint à Nazareth, où il avait été élevé. Le jour du sabbat venu, il se rend à la synagogue, selon sa coutume, et se lève pour faire la lecture. On lui présente un rouleau renfermant

1 Ib., S. Jean, VII, 22.

2 Luc, XIII, 15. Matth., XII, 11. — 3 Ib., 6, *I6., 8. Luc, VI, 5.— 5Gen., VI, 6*

les écrits du prophète Ésaïe ; il l'ouvre à l'endroit où il est dit :

«L'Esprit du Seigneur, l'Éternel, est sur moi, l'Éternel m'a oint pour annoncer la Bonne Nouvelle; Il m'a envoyé bander la plaie des cœurs brisés, proclamer la liberté aux captifs. ...» Ésaïe, LX1, i-Zj.

C'était une prophétie messianique. Le rouleau replié, Jésus le rend au desservant et s'assied; les yeux de l'assemblée sont fixés sur lui. Jésus montre à ses auditeurs comment ce qu'ils venaient d'entendre avait, ce jour-là même , son accomplissement. Tous applaudissaient, étonnés, ravis des paroles qui sortaient de sa bouche, quand soudain une réflexion vint arrêter cet élan : «N'est-ce pas là le fils de Joseph? » On a entendu parler des guérisons miraculeuses qu'il a opérées à Capernaum, on veut le voir à l'œuvre; il ne saurait se dispenser de faire pour sa ville et pour les siens ce qu'il a fait ailleurs. Mais Jésus montre, par des exemples tirés du livre des Rois *, que des considérations purement humaines ne sont pas ce qui prévaut aux yeux de Dieu. L'assemblée s'irrite et se lève en tumulte. On pousse Jésus hors de la ville vers un escarpement de la colline sur laquelle Nazareth était située, avec l'intention de le précipiter; mais Jésus passe au travers de la foule, et s'en retourne à Capernaum2.

Une autre fois, étant entré dans une synagogue et y

1 Liv. I, c. XVII, 1, s. Liv. II, c. V, i, s. -5 Luc, IV, 16-31.

enseignant, il aperçoit un homme qui avait une main sèche; il lui dit : « Étends ta main. » Cet homme obéit, et aussitôt sa main devient saine comme l'autre. Il n'y avait là évidemment qu'à glorifier l'œuvre de la Toute- Puissance, et à bénir celui qui en avait été l'instrument. Les pharisiens présents à l'assemblée n'en jugèrent pas ainsi. Au sortir de la synagogue, ils tinrent conseil sur la manière dont on s'y prendrait, pour se défaire de Jésus l.

— Voilà bien le Sauveur promis à Israël. — Il est digne de mort. — Digne de mort! Et pour quelle raison, je vous en conjure? — Il est défendu de faire aucune œuvre le jour du sabbat. — C'est une œuvre de bienfaisance et de pure humanité. — Nous ne saurions qu'y faire. — Une œuvre qui n'a coûté qu'une parole.

— C'est égal. — Une œuvre entièrement désintéressée.

— Peu importe. — Mais c'est une œuvre au-dessus des forces humaines, un acte manifeste du Tout-Puissant.

— C'est l'œuvre de Satan. — Satan n'est pas bienfaisant, et ne dispose pas de la toute-puissance. Ne sentez-vous pas , qu'en attribuant au génie du mal ce qui évidemment ne peut procéder que de l'Auteur de tout bien , vous commettez, le sachant et le voulant, un péché pire que l'idolâtrie de vos pères, une erreur pour laquelle il n'y a ni excuse, ni pardon?

Une autre fois encore, enseignant dans la synagogue,

1 Matth., XII, 31-33. Marc, III, 28-31. Luc, XII, 10.

il vit une femme affligée d'une infirmité qui la tenait courbée, depuis dix-huit ans, sans qu'il lui fût possible de se relever. Il lui dit : « Femme, tu es délivrée de ton infirmité. » Jésus lui imposa les mains, et, à l'instant, elle fut redressée et rendit gloire à Dieu.

Mais le chef de la synagogue, indigné de ce que Jésus avait opéré cette guérison le jour du sabbat, dit au peuple : a II y a six jours pour travailler, venez ces jourslà, mais non pas les jours de sabbat. » Jésus prenant la parole :

« Hypocrite , dit-il , chacun de vous ne se permet-il pas de détacher de la crèche son bœuf ou son âne et de le mener à l'abreuvoir, le jour du sabbat? Et cette fille d'Abraham que Satan tenait liée , voici dix-huit ans , il n'eût pas fallu la délier, le jour du sabbat? »

Les adversaires de Jésus eurent la bouche fermée; mais tout le peuple témoigna sa joie de toutes les choses qui se faisaient par lui *..

Etant entré dans la maison d'un des principaux pharisiens pour y dîner, il trouva là des convives qui l'observaient. Un hydropique se présenta. Jésus, s'adressant aux docteurs de la loi et aux pharisiens , leur demanda s'il était permis de guérir un homme un jour de sabbat. Profond silence. Mais Jésus, ayant touché cet homme de la main, le guérit et le renvoya. Puis, s'adressant à ceux qui étaient là, il leur demanda derechef lequel d'entre

1 Luc, XIII, 10-18.

eux, voyant son bœuf ou son âne tombé dans une citerne, ne s'empresserait pas de l'en retirer, même le jour du sabbat1.

— Il n'est donc pas permis, selon vous, d'apporter du soulagement à un malade, le jour du sabbat? — Quelque soulagement, peut-être; mais non de faire une opération. — Montrez-nous, s'il vous plaît, le texte de la Loi qui le défend. — Pardon! le Seigneur, béni soit-il! l'a signifié à Moïse, de bouche. Moïse l'a communiqué, verbalement, lui aussi, aux chefs des pères, qui, successivement, l'ont transmis au grand Synode, de qui nous le tenons. Enfin, nos pères et nous, nous l'entendons ainsi. — Les traditions orales sont sujettes à s'altérer ; il eût été plus sage et plus sûr de s'en tenir à ce qui était écrit.

Au dire de bien des Juifs, le Messie, si longtemps attendu en vain, ne sera autre que le progrès de la civilisation. Ce progrès, quelques-uns ne semblent pas fort pressés de le voir arriver. Vous rendez visite à un Israélite de la classe moyenne, la veille du sabbat; il vous recevra amicalement, s'entretiendra familièrement avec vous sur tous les sujets, n'interrompant la conversation que pour vaquer à la prière, de moment en moment. La soirée terminée, vous prenez congé de votre hôte. Pensezvous qu'il se lèvera pour vous éclairer? Non , c'est une œuvre servile, dont on se décharge sur un domestique

1 Luc, XIV, 1-7.

chrétien, si on l'a chez soi. — Mais si l'escalier était tellement glissant et tortueux, que votre ami, tâtonnant dans l'obscurité, risquât de broncher et de se briser les reins, ne pensez- vous pas que le Dieu d'Israël ferait miséricorde à celui des descendants d'Abraham, qui aurait plus de pitié pour son prochain que pour une tradition si peu humaine et si peu courtoise?

Les Juifs qui se croient tenus, comme juifs, à toutes ces menues prescriptions, ont pourtant la bonhomie de nous dire, à nous autres non juifs , que nous pouvons avoir part, comme eux , à la vie future , pourvu toutefois que nous nous conduisions en gens intègres et loyaux dans celle-ci.

Jésus avait ouvert les yeux à un aveugle-né1. De sa salive, il avait fait un peu de boue, en avait oint les yeux de l'aveugle, puis l'avait envoyé se laver à la piscine de Siloé. Cet homme fit ce que Jésus lui avait commandé, lava ses yeux et revint voyant. Une contestation s'étant élevée au sujet de cette guérison , on conduisit cet homme aux pharisiens. Ceux-ci, s'étant assurés et par le témoignage de l'aveugle guéri et par celui de ses parents, qu'ils avaient mandés auprès d'eux, que leur fils était né aveugle, exigèrent de ce dernier qu'il reconnût, et cela pour la plus grande gloire de Dieu, que celui qui lui avait ouvert les yeux ce jourlà n'était qu'un misérable profanateur de la loi. L'a-

1 Jean, IX.

vcugle guéri maintint que l'organe d'un aussi grand bienfait et d'une guérison aussi magnifique devait nécessairement avoir été aidé du secours d'en haut , attendu que Dieu n'exauçait pas ceux qui violent sa loi, mais seulement ceux qui le craignent et font sa volonté. — Misérable , qui sues le péché par tous les pores, s'écrièrent les pharisiens, il t'appartient bien de venir nous faire ici la leçon! — Et ils le chassèrent ignominieusement.

Voilà donc la fin de non-recevoir qu'opposaient les docteurs juifs aux miracles et aux enseignements de Jésus de Nazareth ; // viole le sabbat. Contester au Messie dont on attendait la venue, ses titres et sa qualité de Fils de Dieu, de Roi d'Israël et des nations , ils ne le pouvaient; c'eût été donner un démenti aux déclarations les plus formelles et les plus positives des saintes Écritures1. Mais qu'un violateur du sabbat se prétendit le grand Envoyé de Dieu , l'Oint du Seigneur par excellence, voilà contre quoi il fallait se récrier; voilà ce qu'il fallait se hâter de réprimer et de châtier de la façon la plus exemplaire. Malheureusement, ces prétentieux interprètes du droit divin appelaient violation de la loi du sabbat, des actes on ne peut plus conformes à l'esprit de cette sainte et divine institution. Israël, de tout temps , entraîné vers ce qui n'est pas Dieu , avait fini par faire du repos sabbatique une tyrannie impi-

1 Ps. II, 5-10; CX. Dan., VII, 13-13. Zach., IX, 9.

toyable à laquelle il sacrifierait son Messie libérateur, son Seigneur et son Dieu '.

La consécration d'un jour de repos après six autres d'un travail assidu remonte aux origines du genre humain. Elle est antérieure de deux mille ans à la naissance d'Abraham et de deux mille cinq cents ans à la sortie d'Egypte. Avant donc que d'être rappelée dans le Décalogue et de devenir loi nationale chez les Juifs, cette sainte ordonnance , commémorative de l'œuvre de la création, s'étendait à l'universalité de la famille humaine, représentée par nos premiers parents. Il en est de même de l'annonce d'une postérité de la femme, qui réduirait à néant la domination de l'esprit de mensonge. Cet oracle était une consolation et un encouragement pour l'humanité tout entière, avant de se concentrer dans la postérité d'Abraham.

Les Juifs sont descendants de Sem, l'un des trois fils de Noé. Qu'il soit permis aux descendants de Japhet, l'aîné des trois fils2, de soumettre à leurs frères de la maison d'Israël une ou deux observations, qui ne leur paraîtront pas déplacées dans une question de cette importance.

Le renouvellement de la loi du sabbat, en Sinaï, ne saurait avoir changé la nature et le caractère primitif de cette sainte et salutaire institution. Le sabbat est nonseulement un hommage au Dieu créateur, mais un

1 Zach., X, 10. Jean, XX, 24-29.

2Gen., X, 21.

soulagement accordé à l'homme , après le labeur des six jours. C'est un jour d'affranchissement et de sainte liberté, qui ne saurait être mieux employé qu'à des actes de dévotion envers Dieu et de charité envers les hommes. S'opposer, ce jour-là, aux témoignages d'une sympathie généreuse et désintéressée, telle que celle qui éclatait dans les miracles de Jésus-Christ, c'était méconnaître la véritable fin , renier l'esprit de cette institution.

Moïse avait pour mission de tirer Israël de la servitude où il vivait en Egypte , pour l'acheminer vers un pays dont la possession était promise à ce peuple , et où il vivrait sous la loi et le commandement du vrai Dieu, seul roi d'Israël.

La mission du Messie était de briser la tête du Serpent, c'est-à-dire, de détruire les œuvres de l'esprit de mensonge , chez toutes les nations , en commençant par Israël l.

Les Juifs espéraient que le Messie commencerait par rétablir le royaume d'Israël et par délivrer la Judée du joug de fer de Rome païenne ; mais il y avait une œuvre plus vaste et plus pressante à accomplir.

L'or, le plus précieux des métaux, a été reconnu, de

1 I Jean, III, 8.

tout temps, comme le représentant par excellence de la richesse et des jouissances de cette vie. C'est l'or qui, en l'absence de Moïse sur la montagne, est choisi pour jeter en fonte le veau égyptien, dieu visible et palpable, qui marcherait à la tête des tribus d'Israël l. Contraint de plier devant la volonté populaire, Aaron ordonne une collecte générale des joyaux d'or dont se paraient les hommes et les femmes. Il prend cet or, jette en fonte l'idole déjà encensée au fond des cœurs et lui érige un autel; mais, comme pour pallier l'infidélité du peuple, il fait publier, pour le lendemain , « une fête solennelle à l'Éternel 2. » Comme il vous plaira, vénérable Aaron ; mais nous voulions le veau d'or, et nous l'avons.

Nébucadnetsar, roi de Babylone, érige, dans là plaine de Doura, un colosse de soixante coudées de hauteur et de six d'épaisseur, devant lequel tout homme , quelle que soit sa croyance et son culte, sera forcé de se prosterner, à un signal donné; ce colosse est tout éclatant d'or. L'infidélité d'un roi de Juda était allée jusqu'à placer les autels des faux dieux et l'idole de la Fortune, dans les parvis mêmes du temple de l'Eternel à Jérusalem 3.

À la venue du Messie, le culte des astres et des images taillées avait fait son temps. Les autels de la Fortune s'étaient transformés en tables de banque, placées dans ces mêmes parvis du temple du vrai Dieu , et la statue changée en piles d'or, d'argent et d'airain monnayé ,

1 Ex., XXXII, 1. — ^ Ibid., 5. — 3 IlChron., XXXIII, 7.

dressées sur ces tables. Point de profanes images autres que celles des Césars , empreintes sur lès monnaies. C'était bien toujours l'idolâtrie, l'installation dans le sanctuaire de quelque chose à quoi l'on tient plus qu'à Dieu , mais l'idolâtrie réduite à son expression la plus simple, à sa forme la plus pratique et la plus commode. Introduites dans le temple, l'avarice et la cupidité régneraient et fructifieraient, d'autant mieux qu'elles s'abriteraient du Nom et de la majesté du Dieu auquel l'édifice était consacré.

Le premier et le dernier acte du ministère de Jésus- Christ à Jérusalem, a été l'expulsion des vendeurs et des acheteurs hors de l'enceinte du temple. On l'entendait

s'écrier avec indignation :

« IN'est-il pas écrit : Ma maison sera appelée maison de prières pour toutes les nations f? Mais vous en avez fait une caverne de voleurs. » Jean II , 13-17. Matth., XXI, i2-i4- Luc, XIX, 45-47-

Aux Israélites qui accouraient des pays étrangers à Jérusalem, pour s'acquitter de leurs vœux et offrir des sacrifices, il était fort commode de trouver sur place, jusque dans les cours du iemple, et des changeurs pour la monnaie d'usage, et des marchands pourvus des animaux employés aux sacrifices; mais comment, au milieu du trafic, ne pas s'exposer à oublier le respect dû à la majesté du Lieu? Comment, au milieu d'une pareille

1 Es., LVI, 7.

cohue, trouver la tranquillité et le recueillement nécessaires à l'oraison? La prière et l'élévation de notre âme à Dieu ne sont-elles pas l'essence même du culte que nous lui devons? On a lieu de s'étonner que les pharisiens de Jérusalem , si scrupuleux observateurs des moindres convenances religieuses, n'eussent pas songé eux-mêmes à réprimer un si criant abus £.

On rapporte d'un de leurs pareils, qu'étant en prière dans un lieu de culte, la face tournée, selon l'usage, du côté de l'orient, il reçut avis d'une affaire importante à négocier et qui ne souffrait pas de délai. Il n'y manquerait pas, mais il fallait mettre sa conscience à l'aise; qu'a fait notre homme? Il a quitté tout doucement sa chaussure , qui demeure dans la direction voulue, à l'orient; s'en va traiter l'affaire proposée, et, le marché conclu, s'empresse de revenir en lieu et place terminer son oraison.

Peu scrupuleux quant au fond, tâchons du moins d'être irréprochables quant à la forme. Voilà le pharisaïsme. L'Évangile, à l'inverse, sans mépriser la forme que les hommes voient, insiste sur l'indispensable nécessité de la purification du dedans que Dieu voit. Il dit aussi :

« Faites l'arbre bon, et le fruit sera bon 2.»

Des protestants , peu satisfaits de la manière dont la sainte Cène était célébrée dans l'Église officielle, réso-

1 Matth., XXIII, 24, — 2 ld., XII, 33.

lurent de communier dans la maison de l'un d'eux. Plainte fut portée à l'autorité, qui décréta une prise de corps et condamna ces gens-là, comme profanateurs des choses saintes. On arguait du fait que le vin de la communion avait été versé dans des verres ordinaires et tels que ceux dont on faisait usage dans les cabarets. Braver ainsi l'Eglise et ses calices d'argent doré, quelle profanation! Hélas! ces pauvres gens, emportés par leur zèle, avaient employé les seuls vases dont ils pussent disposer. Loin d'avoir voulu insulter à cette sainte ordonnance, il leur semblait que, laissant de côté tout ce qui ne parlait qu'aux yeux, ils l'avaient au contraire comme mieux honorée.

Puis, on était scandalisé de voir de simples laïques s'administrer à eux-mêmes le pain et le vin sacrés. Chez les Juifs, le souper pascal se célébrait dans chaque maison séparément, et c'était le père de famille qui consacrait et administrait. En regard du sacerdoce officiel, le souper pascal, pris en commun par Jésus et ses disciples, n'était qu'un souper de laïques. Il est vrai que le Seigneur s'adressant, sous l'ancienne Alliance, à tous les Israélites sans exception, leur avait dit : «Vous me serez un royaume de sacrificateurs l. » Il est, sous l'Évangile, un sacerdoce universel auquel participent tous les croyants. L'on n'est pas en état de salut, pour avoir assisté à des cérémonies, si sagement qu'elles aient été instituées,

i Ex», XIX, 6.

et si religieusement qu'elles aient été observées. Le souper pascal, à la fin duquel Jésus se fit connaître à ses disciples, comme l'Agneau de la nouvelle Alliance, n'a pas fait abandonner à Judas, l'un des douze, présent au souper, son lâche et perfide dessein ; il en a plutôt hâté l'exécution.

Des peintres renommés ont rendu au naturel l'air dévot et contrit de ces brigands italiens, qui s'en vont en procession , pieds nus et défilant leur chapelet, offrir leurs vœux et leurs dons à quelque Madone de la contrée. Dès le lendemain , ils reprendront leur train de vie criminel.

L'homme, hypocrite dans le service de Dieu, le sera également dans ses rapports avec ses semblables Ces brigands napolitains qui, naguère, ont relâché, non sans avoir exigé et touché des rançons énormes, des voyageurs qu'ils avaient enlevés et retenaient captifs, les ont, dit-on , escortés et congédiés le plus poliment du monde, les obligeant même d'accepter, comme souvenirs, des bagues de prix.

Jean Huss s'efforçait de ramener l'Église à sa simplicité et à sa pureté primitive; il fut condamné comme hérésiarque et livré aux flammes. Conduit au lieu du supplice, il aperçut une vieille femme apportant dévotement son fagot au bûcher de l'hérétique. A cet aspect, l'on dit qu'il s'écria : « Respectable simplicité l ! » Dites pardonnable, et encore . . .

1 Sancta simplieiuis.

En fait de simplicité, combien nous préférons celle d'une dame israélite , à qui nous demandions si elle adressait ses prières à Dieu en hébreu : — Oui bien, répondit-elle.— Vous comprenez l'hébreu? — Pas le moins du monde. — Et vous adressez à Dieu des prières que vous ne comprenez pas ? — Cette dame, nous regardant d'un air étonné : — Hé! qu'importe, si Dieu comprend? — Dieu sans doute comprend ; mais il ne serait pas mal que vous comprissiez aussi.

Tel Israélite se sera donné pour tâche de réciter, un jour de sabbat, les i5o psaumes en hébreu d'un bout à l'autre, sans en omettre un seul, avec quelle volubilité il s'en acquitte ! Il a voulu prouver à Dieu le zèle qu'il met à le servir. Si seulement il lui eût demandé l'intelligence d'un seul de ces hymnes inspirés, du XXIP par exemple! mais il eût fallu s'y arrêter et en méditer soigneusement le contenu ; l'on ne veut pas s'en donner la peine. Celui-là n'a pas savouré l'orange juteuse et rafraîchissante, qui en a seulement pressé sur ses lèvres l'écorce parfumée.

Sous prétexte de protéger la Révélation contre ses ennemis ou de la préserver du contact envahissant du profane vulgaire, les maîtres du Talmud l'ont successivement entourée d'une double et triple haie d'observances, de réserves et d'interdictions qui, en tenant à distance l'homme simple de cœur, leur en a rendu l'accès difficile et presque impossible à eux-mêmes. « Malheur à vous, docteurs de la Loi, qui avez en-

levé la clef de la science! Vous n'êtes pas entrés, et vous vous mettez au chemin de ceux qui veulent entrer. »

Luc, XII, 52,

Ainsi la vérité que Dieu avait faite si accessible aux hommes droits et de bonne volonté, était comme étouffée et ensevelie dans la marée montante des traditions humaines. Le nom même de la divinité qui, dans la langue originale , exprime avec tant de simplicité et de grandeur l'éternité de son existence, seul et unique fondement de la nôtre, il est, chez vous, interdit de le prononcer.

Israélites , « les choses cachées sont pour l'Eternel , votre Dieu; mais les révélées sont pour vous et vos enfants à toujours ; faites tout ce que cette Loi vous commande. » Deut., XXIX, 28 *.

Quoi de plus nettement et de plus positivement révélé et formulé dans le livre de la Loi , que ce nom de l'Éternel, votre Dieu, que l'on vous interdit d'articuler? Ce Nom, le plus grand, comme le plus simple de tous les noms, Moïse est expressément chargé de le notifier aux enfants d'Israël, en leur annonçant leur prochaine délivrance :

1 Dans les versions, le 29»

«Tu diras ainsi aux enfants d'Israël : JE SUIS m'a envoyé vers vous. » Ex. III, 14.

Ce grand et glorieux nom, JE SUIS, fallait-il l'enfouir ou le mettre sous le boisseau ? Éternel , mon Dieu ! TU ES, et, parce que tout ce qui n'est pas TOI et par TOI et pour TOI, n'est que néant, je ne veux plus craindre, n'aimer et n'adorer que TOI.

Ce n'était point assez. Ce Nom que vous vous êtes fait une obligation de taire, à force de respect, ditesvous, votre Dieu lui-même l'a proclamé, à son de trompe, du milieu du feu, à toutlsraël assemblé, femmes, enfants et vieillards, au pied du Sinaï. Était-ce pour qu'il se perdît dans les échos des montagnes ou dans les sables du désert?

Non, non, Israélites, l'Eternel qui vous a tirés de la servitude égyptienne, à main forte et à bras étendu, ne vous a point commandé de taire son grand et glorieux Nom ; sa volonté est, au contraire, que ce nom soit proclamé par tout l'univers1. Qu'il retentisse dans toutes nos demeures, qu'il soit dans toutes nos bouches, mais avec respect et avec crainte , avec actions de grâces, avec les sentiments d'amour et d'adoration qui lui sont dus ! non à la légère et inconsidérément , non pour affirmer ce qu'on ne pense pas , non pour promettre ce qu'on n'est pas résolu de tenir 2.

« Crains l'ÉTERNEL ton Dieu , et le sers ; sois-lui

1 Ex., IX, 16* — 2Lév., XIX, 12,

fidèle, et jure par son Nom. Il est ta gloire, il est ton Dieu, qui, pour toi, a opéré ces choses grandes et terribles que tes yeux ont vues. » Deut. , X , 20-22 ; mais :

« Ne profère pas le Nom de l'Eternel , ton Dieu , légèrement ; car l'Eternel ne laissera pas impuni celui qui proférera son Nom légèrement. » Ex., XX, 7.

« La Sagesse, dit le livre des Proverbes , crie dans les rues; elle fait entendre sa voix sur les places, là où est le bruit, dans les carrefours ; aux portes de la ville, elle appelle, elle s'écrie. . . » Prov., I, 20, s. VIII, r, s.

Israélites, qu'en dites-vous? N'appréhendez- vous pas que cette Fille du ciel ne se compromette en se vulgarisant ainsi? Criez-lui qu'elle ait à prendre soin de sa dignité , à se renfermer dans son sanctuaire , qu'elle n'ait pas à aborder la multitude de si près. A quoi une chrétienté infidèle ajoutera : « Ne nous dites pas que Dieu intervient dans les événements de ce monde. Il nous a, dès l'origine , donné assez de raison et de bon sens, pour nous gouverner nous-mêmes ; qu'il nous laisse agir et mener les affaires comme nous l'entendons ! »

Au nom de Jehveh, njTp., IL FUT, IL EST et SERA toujours, s'associe celui de Jésus, en hébreu Ioschiah 2TOT ou loschah 2OT S IL SAUVA, SALVE et SAU- VERA toujours. Le nom de JESUS, dans le sens absolu, n'appartient qu'à l'Éternel, selon qu'il est écrit :

1 Dans Néh., VIII, i 1, Jéschouah, îtttf'.

« C'est moi, c'est moi qui suis l'Eternel; il n'y a de sauveur que moi. » Es., XL111, n. Osée, XII], l\.

Si l'homme Jésus est appelé sauveur, le Sauveur et non pas simplement un sauveur, c'est que l'Éternel, le seul vrai Dieu, le Tout-Puissant , était en lui, parlant et agissant par lui l.

Ainsi l'entend l'apôtre Pierre lorsque, cité à comparaître devant le Sanhédrin , pour y rendre raison du miracle signalé qu'il vient d'opérer sur un homme impotent de naissance , il déclare hautement et devant tous, qu'il n'y a et ne saurait y avoir de salut pour l'homme qu'en ce seul Nom-là 2.

Le nom de Jésus de Nazareth ayant opéré une délivrance impossible à tout autre qu'à Dieu, il s'ensuivait que la toute-puissance de Celui qui seul sauve, était dans ce nom et cette personnalité-là.

Les Juifs ne veulent pas entendre parler de ce nom de Jésus , se rattachant à un homme de chair et d'os , dans ce sens absolu et divin ; c'est pour eux une abomination , tout au moins, une impossibilité! Au nom de Jehveh, Y Étemel, un sentiment d'adoration et de crainte religieuse leur a fait substituer dans la pratique Adonaï, le Seigneur; au nom de Jésus appliqué au Crucifié un sentiment contraire d'exécration et de mépris substitue Taloui, le Pendu3.

1 Jean, XIV, 10. II Cor., V, 19. I Tim., III, 16.

2 Actes, III, 12. — 3 Deut., XXI, 23.

Israélites, nos pères et nos frères, est-il donc vrai que l'humain soit tellement étranger au divin dont il émane, et le divin à l'humain , qu'ils ne puissent se rencontrer et s'unir, quelque part, d'une manière parfaite?

Quoi de plus divin que la clémence ; mais aussi quoi de plus véritablement humain? D'un homme sans pitié, sans entrailles, on dit qu'il est sans humanité!

Or, il est de parfaite notoriété et certitude historique, que des héros de la foi, hérauts de la bonne nouvelle, originairement partis d'entre vous, sont allés, et que leurs successeurs vont encore aujourd'hui, après dixhuit siècles, au travers de mille périls et au prix des plus grands sacrifices, annoncer aux hommes de toute langue, tribu et nation, que Dieu, leur créateur et leur souverain juge , est disposé à remettre toutes les violations de sa loi, toutes les offenses commises contre sa Majesté souveraine à quiconque, acceptant ce message de réconciliation, pardonne de son côté et remet aux hommes, ses frères, ce dont il peut avoir eu à souffrir et à se plaindre de leur part1. A pareil message demandera-t-on des lettres de créance? Ne sont-elles pas entre les mains de tout le monde , lues, proclamées partout et s'imposant chaque jour davantage à la conscience du genre humain?

*Matth.,VI, 12,14-16; V, 7,

Malheur à qui s'obstinerait à ne pas y croire et ne répondrait pas, de tout son cœur et de toute son âme, à un appel si grand et si miséricordieux! Malheur à celui qui , acceptant pour lui-même le message du Dieu qui pardonne , garderait dans son cœur d'implacables ressentiments ! Sa place lui est assignée parmi les démons. Le ciel est le séjour où l'on pardonne et pardonne tant et plus; l'enfer, celui où l'on garde toutes les haines, toutes les animosités , toutes les rancunes, où l'on ne remet rien, où l'on ne pardonne rien.

Il est certain que les nations qui font profession de croire au sacrifice de l'infinie miséricorde, ne semblent guère s'en souvenir, dans la manière dont elles en usent les unes avec les autres. Loin de se supporter et de se pardonner leurs torts mutuels, elles semblent se glorifier, au contraire, d'en tirer une prompte et éclatante satisfaction : « OEil pour œil, dent pour dent f », telle est la loi qui le plus souvent prévaut sur celle de la clémence et du pardon.

Que si, cependant, parmi tant de nations avides de représailles et prêtes à faire invasion les unes chez les autres, la foudre et le glaive à la main , il s'en trouvait une, une seule qui, ayant saisi la pensée divine et compris que la force et la gloire véritables ne sont pas du côté de celui qui hait et qui se venge, mais du côté de celui qui aime et qui pardonne, fût disposée, non-

» Ex., XXI, 23-26. Lév., XXIV, 49-21.

seulement à abandonner ses propres griefs et ses propres ressentiments par amour et par reconnaissance pourDieu, mais à s'offrir elle-même, comme en rançon, en apaisement pour d'autres nations malheureuses et coupables, n'y aurait-il pas lieu d'espérer, qu'en face d'un si grand exemple, venant à comparer leur politique brutale, sanguinaire, avide de vengeance, à cette autre politique de la mansuétude et du sacrifice, les plus superbes et les plus impitoyables d'entre elles commenceraient à rougir de la dureté de leur cœur, et cesseraient peu à peu de se haïr et de s'entr'égorger?

Israélites, nos pères et nos frères, ne seriez-vous point cette nation réservée et 'mise à part pour la consolation des derniers temps et pour faire cesser partout la discorde et la guerre? Quelle nation a eu plus à souffrir du mauvais vouloir et des mauvais traitements des autres nations ses sœurs, quelle nation sous le ciel a davantage à pardonner? Mais s'il est vrai que, fils en Isaac de l'homme qui, pour Dieu, « n'a pas épargné son fils, son unique, celui qu'il aimait1,» Israël se soit détourné du Dieu qui, pour l'homme, n'a pas épargné son Fils , son unique , èelui qu'il aimait 2 ; s'il a honni et blas*phémé , en Golgotha, la parfaite obéissance de l'isaac divin, en laquelle seule le salut est possible3, quel peuple plus qu'Israël doit sentir pour lui-même le besoin du pardon et des consolations d'en haut?

1 Gen., XXII, 2, 16. — 2 Jean, III, 16. Rom., VIII, 32. 3 Actes, IV, 12. Jean, III, 36; XIV, 6.

Voilà ce que la Synagogue n'a jamais su ni voulu comprendre; delà, l'aversion profonde qu'elle inculque à tous ses adhérents grands et petits pour le nom de Jésus.

Une dame Israélite, confiant sa fille à une chrétienne qui venait d'ouvrir une école de jeunes personnes , ne mit aucune opposition à ce que son enfant fit ses exercices de lecture dans le manuel à l'usage de l'école évangélique , mais elle mit pour condition qu'on lui laisserait barrer le nom de Jésus partout où il se rencontrerait.

Dans un passage tel que le suivant :

« Si tu confesses le Seigneur Jésus de ta bouche, et que tu croies en ton cœur que Dieu l'a ressuscité des morts, tu seras sauvé. » Rom., X, 9.

Supprimez le nom" de Jésus, le sens du passage demeure en son entier; ailleurs, il brillera par son absence. Nous avons vu ces ratures dont la pâleur signalait plus qu'elle ne dérobait à la vue le nom qu'on voulait écarter.

Les Juifs n'ayant pu croire, jusques ici, au sacrifice de l'amour divin , nécessaire pour l'expiation de nos péchés, ils sont encore sous le régime de la crainte et ne sauraient prononcer comme nous, avec une confiance et une liberté toute filiale 4, le nom de l'Éternel, leur Dieu.

1 Rom., VIII, 15. Gai., IV, 4-8.

Parmi les maximes erronées qui ont cours parmi les Israélites, on peut compter celle-ci :

On a tort d'abandonner la religion de ses parents.

Donc un homme né de parents idolâtres doit rester idolâtre. Cela ne saurait se soutenir.

// est impossible qu'un Juif sincère et de bonne foi reconnaisse la présence du Dieu d Israël, dans ce Jésus condamné par le Conseil de la nation et crucifié en Golgolha.

Les apôtres de Jésus-Christ ont rendu témoignage à sa parfaite divinité comme à sa parfaite humanité ; ni menaces, ni supplices, n'ont pu les ébranler. Jésus-Christ a choisi ses apôtres au sein de sa nation. Ceux qui ont enseigné tant aux Juifs qu'aux Grecs la double nature, divine et humaine, du Messie, étaient Israélites.

Si cependant il arrivait qu'un Juif vînt à se persuader et à se convaincre que Jésus de Nazareth est bien véritablement le Messie prédit par les prophètes , que du moins, par égard pour ses anciens coreligionnaires , il rien fasse pas une déclaration publique et solennelle]

Si cet homme est fondé à croire ce qu'il croit , ses frères en Israël n'ont-ils pas intérêt à être informés de ses nouvelles convictions et à s'enquérir des raisons qu'il a de croire ?

Si, au contraire, il s'était trompé dans une matière de

cette importance, il a tout intérêt, lui, à ce que son erreur soit connue et divulguée. Chacun ainsi est invité à la combattre et à la réfuter.

Quoi quil en soit, un Juif se rend odieux et ridicule à ceux de la Synagogue , en arborant l'étendard de la foi chrétienne.

La crainte de la haine et du ridicule ne doit pas empêcher un homme consciencieux de rendre témoignage à ce qu'il croit être vrai, et d'un intérêt général. Jésus- Christ veut être avoué et confessé publiquement :

«Quiconque me confessera et me reconnaîtra devant les hommes, moi aussi , je le reconnaîtrai devant mon Père qui est dans les cieux ; mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai, moi aussi, devant mon Père qui est dans les cieux. » Mat th., X, 3-2-34. Luc, XII. 8-10.

Qu'un juif se détermine à demander le baptême dans un intérêt tout humain, pour sortir d'une situation embarrassée, ou encore par l'espoir d'une alliance avantageuse ou d'une position plus élevée , sa parenté lui en voudra moins , elle sera prête à l'excuser. Mais si c'est chez lui conversion véritable, affaire de conscience, s'il croit fermement que Jésus est le Fils unique de Dieu, qu'il n'y a de salut qu'en lui et par lui, alors plus d'excuse, plus de pardon, il est anathématisé , maudit. C'est , chez les siens , un désespoir à s'arracher les cheveux; on ne lui épargnera ni injures, ni mauvais traitements ; il est des contrées peu policées , où il ne serait

444 DEUN1EKES CONSIDÉRATIONS.

pas sûr de sa vie. Ailleurs, il en sera quitte pour beaucoup de froideur, et de mépris. Un homme est juste, humble, charitable , patient et résigné dans le malheur, mais, né juif et travaillé en saconscience , il s'est enquis des raisons qu'avaient les chrétiens de croire à un Messie, qui devait souffrir premièrement , il sait qu'il reviendra dans tout l'éclat de sa gloire ; eh bien ! qu'il garde toutes ces convictions par-devers lui, sans les publier. Il a fait profession de sa foi nouvelle dans le baptême : cela gâte tout.

Un jour que nous exposions la beauté et la sublimité d'une foi religieuse fondée sur le sacrifice de l'infinie miséricorde, et que nous nous efforcions de présenter sous leur vrai jour l'œuvre et le caractère du Rédempteur, une personne appartenant au culte Israélite, qui nous avait suivi avec intérêt , se ravisant tout à coup : « Mais aussi , s'écria-t-elle, pourquoi Jésus s'est-il fait baptiser? »

Il y a plus de dix-huit siècles que Jean-Baptiste, le précurseur du Messie, témoignait à Jésus son étonnement de ce qu'il venait à lui pour être baptisé. Il ne comprenait pas qu'un personnage d'une origine et d'une dignité si fort élevée au-dessus de la sienne, s'abaissât jusqu'à vouloir être baptisé par lui l. Mais Jésus insista :

« Laisse faire pour le moment ; il est de toute convenance que nous fassions ainsi. » Matth., III, 1 3- 16.

1 Matth., III, 14. Jean, 1,15,27.

Quelle convenance y avait-il donc à ce que Jésus fût baptisé?

Une convenance analogue à celle qui exigeait qu'il fût circoncis.

Jésus, né Israélite, était fils d'Abraham par Isaac, lequel avait été circoncis huit jours après sa naissance1, en attendant l'ordre donné à son père de l'immoler et de l'offrir en holocauste en Morija. Jésus, appartenant au peuple circoncis, au peuple du sacrifice, devait recevoir la marque de la circoncision. Par là, il préludait à son sanglant sacrifice2, à son entière immolation en Golgotha, selon qu'il est écrit, que le Messie devait être retranché3.

Mais Jésus, le fils de Dieu et le fils de l'homme, devait racheter la faute de son père terrestre et glorifier son Père céleste, par sa mort volontaire et par sa résurrection 4. Or, le baptême est la figure de l'une et de l'autre.

L'immersion figurait la mort et la descente dans le tombeau ; l'émersion, la sortie du tombeau, la résurrection. Jésus, dans son baptême, offrait un signe, donnait le gage de ce qu'il accomplirait plus tard, en réalité.

Jean baptisait dans l'eau ceux qui venaient à lui, confessant leurs péchés, leur annonçait la venue d'un personnage plus grand et plus puissant que lui, qui bapti-

1 Gen., XVII, 10, s. XXI, 4.

2 Comp. Ex., IV, 24-27. — 3 Dan., IX, 26. — 4 Jean, X, 18.

serait dans le feu de l'Esprit saint1. Cela étant, il était de toute convenance que Jésus, à son entrée dans son ministère, reçût du prophète chargé de le précéder et de le faire connaître à tout Israël, le témoignage qu'il était bien le grand et puissant personnage par lui annoncé.

Jean, regardant Jésus qui venait à lui, l'avait désigné comme étant Y Agneau de Dieu, la sainte victime, qui enlevait le péché du monde1; mais, aussitôt le baptême accompli, Jean reçut, par une voix venue du ciel et par un signe visible, l'assurance que Jésus était l'Oint du Saint-Esprit, le Fils bien-aimé, en qui le Père mettait son bon plaisir3; il en rendit témoignage devant tous4.

Tout Israélite porte, de nos jours encore, la marque de l'immolation ; mais aussi quel peuple a été, comme Israël, immolé? Violemment arrachée, sa nationalité a été, non pas anéantie, mais ensevelie dans les pays de la gentilité. Elle ressuscitera, purifiée par le sang de l'Agneau sans défaut et sans tache, et baptisée de saint Esprit et de feu 5.

L'auteur d'un livre intitulé les Déicides 6 s'est efforcé de prouver que Jésus n'ayant pas donné, quant

1 Matth., III, 11. Luc, III, 16.

2 Jean, I, 29. — 3 Matth., III, 17.

* Luc, III, 15-18. Devant les prêtres et les Lévites envoyés de Jérusalem. 6 Luc, 16., 16. Matth., III, H. — 6 J. Cohen.

à la divinité de sa mission et de sa personne, les garanties que sa nation avait droit d'attendre, les Juifs sont excusables de n'avoir pas cru en lui, mais surtout, innocents du crime de déicide, dont les chrétiens n'ont cessé de les charger jusqu'à ce jour. Il exprime son regret de ce que Jésus, pressé par ses adversaires de descendre de la croix où ils l'avaient fait clouer, n'en soit pas descendu, sain et sauf, aux yeux de tous, donnant ainsi la preuve manifeste et incontestable qu'il était bien, en effet, le Messie, le Fils du Dieu béni.

Le défi n'était pas nouveau. Jésus n'était pas encore entré dans son ministère que, déjà, le Tentateur le pressait de se jeter du haut du temple de Jérusalem en bas dans la place, prouvant ainsi d'emblée aux plus incrédules qu'il était le Fils de Dieu1. Il lui garantissait, par un passage des Écritures, qu'il ne lui arriverait aucun mal 2. A quoi Jésus répondit par un autre passage des mêmes Écritures, qui avertit de ne pas compter sur le secours de Dieu, quand on n'est pas dans la voie où Dieu nous veut3.

Les pensées de Dieu sont infiniment élevées au-dessus de toutes nos pensées , et ses voies ne sont pas nos voies 4.

Jésus ayant été amené devant le Sanhédrin, le grand prêtre le somma par le Dieu vivant de déclarer s'il était le Messie, le Fils de Dieu. Jésus répondit qu'il Tétait, et,

* Matth., IV, 5-8. — 2 Ps., XCI, H, 12. 8 Deut., VI, 16. — * Es., LV, 8-10.

en confirmation de ce qu'il venait de dire, il ajouta qu'on le verrait descendre, non pas de la croix où il devrait mourir , mais du ciel où il siégerait à la droite de la Toute-Puissance :

« Bien plus, je vous dis que dorénavant vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la Puissance, et venant sur les nuées du ciel. » Matth., XXVI, 63-65. Marc, XIV, 6 1-63.

A cette parole prononcée d'un ton très-ferme et trèspositif, le grand-prêtre déchira ses vêtements, criant au blasphème , avec trop de précipitation, sans doute. Plus d'une fois, les adversaires de Jésus, peu touchés des miracles de bienfaisance qu'il opérait sur la terre, avaient réclamé de lui un signe du ciel. Ce signe devait leur être accordé dans sa personne ; mais plus tard, à la fin de la dispensation actuelle, lorsqu'il reviendrait du ciel où il aurait été élevé, pour juger les nations1. Présentement, ils devaient se contenter d'un autre signe dont le miracle de Jonas était le type, d'un signe avant-coureur de la prédication de l'Évangile aux nations païennes. Elles aussi, avant son retour en gloire et cette terrible journée du jugement universel, devaient être appelées à la connaissance du seul vrai Dieu et du Messie2. Il parlait du signe de sa mort et de sa résurrection.

« Une race méchante et adultère requiert un signe ; mais il ne lui sera pas donné d'autre signe que celui

1 Matth., XXV, 31. s. — 2 Mal., III, 1-2; 19, s. Jean, XVII, 3.

du prophète Jouas ; car de même que Jonas a été, trois jours et trois nuits, dans le ventre du grand poisson, de même le fils de l'homme sera dans le sein de la terre, trois jours et trois nuits. » Matth., XII, Sg-^t.

Ailleurs, il avait employé une autre façon de parler figurée, pour désigner ce même fait de sa résurrection, dans les trois fois vingt-quatre heures qui suivraient sa mort ' .

Il fallait donc s'en tenir à ce que Jésus avait dit si positivement, et, après qu'il aurait expiré sur la croix et qu'on aurait déposé son corps dans le tombeau, le garder ou le faire garder à vue jusqu'au troisième jour, ponr constater la résurrection, si elle avait lieu, ainsi que Jésus l'avait prédit; ou, pour être à même de défier et de confondre toutes les assertions contraires, si le corps était demeuré glacé et sans vie à l'endroit où on l'avait mis.

Vouloir que Jésus descendit de la croix, sans attendre la fin de son supplice, c'était demander ce à quoi il ne pouvait ni ne devait consentir. Il avait pour mission, non de se soustraire à la souffrance et à la mort, mais de les laisser exercer sur lui toute leur violence et toute leur rage, afin qu'ayant triomphé de l'une et de l'autre par sa résurrection, il fût démontré à tout l'univers que, pour qui fait la volonté de Dieu, les choses mêmes que les hommes redoutent le plus, loin de lui être préjudi-

1 Jean, II, 13-23.

ciables, n'aboutissent finalement qu'à le faire monter à un degré plus éminent de gloire, de puissance et de félicité.

« Il se confie en Dieu, s'écriaient les ennemis de Jésus présents à son supplice, que Dieu le délivre maintenant, si Dieu l'avoue, car il a dit : « Je suis le Fils de Dieu. » Matth, XXVII, 43.

Dieu le délivrera certainement, mais à son heure et non à la vôtre. Il le délivrera dans un temps et avec des circonstances telles qu'il sera de toute évidence que l'action et la volonté de l'homme n'y auront été pour rien.

« S'il est le Fils de Dieu, qu'il descende de la croix. » S'il est le Fils de Dieu, il fera non sa volonté, mais la volonté de son Père. Or, la volonté de son Père est qu'il meure et qu'il ressuscite.

« A. cause de ceci, le Père m'aime : c'est que, moi, je laisse ma vie afin de la reprendre. Il n'appartient à personne de me l'ôter, c'est moi qui la laisse de mon propre mouvement. J'ai pouvoir de la laisser et pouvoir de la reprendre. Cet ordre, je l'ai reçu de mon Père. » Jean, X, 17-19.

La volonté du Père est que son Fils meure, lui juste pour les injustes !, afin que l'acquittement de ceux pour lesquels son Fils meurt et qui auront leur refuge vers lui, soit une chose juste 2.

» I Pierre, III, 18, — * Boni., III, 21-27.

• Le Père veut que son Fils ressuscite afin qu'après avoir souffert j il jouisse en plein de tous les fruits de sa souffrance et de sa mort.

— Non, s'il était le Fils de Dieu, le Fils du Tout-Puissant, il ne demeurerait pas un instant dans une situation si pleine d'horreur et d'ignominie ; il se hâterait d'en sortir.

— Mais si ces douleurs et ces ignominies, il les accepte et les subit avec le sentiment et la conviction qu'elles sont dans la volonté de Dieu son Père, qu'il fait tout ce qui peut le mieux exalter sa justice, sa miséricorde et sa fidélité envers un monde coupable, de telles souffrances et de telles ignominies ne sont oas

indignes du Fils de Dieu. Pourquoi voulez-vous qu'il renonce à ce qu'il n'a cessé de déclarer être sa joie, sa vie, sa nourriture de tous les moments1?

— Nous aurions besoin de quelque signe éclatant de la Toute-Puissance, qui nous confirmât qu'une telle manière de penser et d'agir est bien dans la volonté de Dieu.

— Hé ! quelle garantie plus forte, plus éclatante" et surtout plus digne de lui, le Fils de Dieu pouvait-il vous donner des pouvoirs dont il dispose par le bon plaisir du Père, que sa résurrection d'entre les morts, que rengagement formel qu'il a pris et la parole qu'il vous a donnée que, trois jours après que vous l'auriez privé de la vie et déposé dans le tombeau, il en serait sorti vivant ? Ce

1 Jean. IV, 34-

signe, sans doute, vaut bien celui que vous demandez maintenant de lui. — Celui-ci nous suffirait. Le voilà pendu et cloué au bois, qu'il en descende maintenant, sain et sauf, et nous sommes prêts à reconnaître qu'il est bien véritablement le Messie, le Roi d'Israël '.

— Prenez garde de promettre plus que vous ne pouvez tenir. Vos tendances respectives et vos manières de voir sont trop opposées entre elles. Jusques ici, vous avez attribué les œuvres de votre adversaire , même les plus bienfaisantes et les plus admirables, à une influence ennemie de Dieu et de sa loi; pouvons-nous espérer qu'à la vue de ce dernier prodige, en supposant qu'il put vous être accordé, vous feriez aussitôt amende honorable et rétracteriez toutes les perfides et odieuses insinuations que vous ne vous êtes pas fait faute de répandre contre lui? N'est-il pas bien plus probable au contraire que, revenus de votre première stupéfaction, vous mettriez cette œuvre avec toutes les autres sur le compte de Béelzébul , le prince des démons ? Et, ici , nous serions forcés de vous donner raison, car, par vos incessantes et audacieuses provocations , vous auriez réussi à épuiser la patience et la douceur de votre adversaire , et à le mettre en contradiction avec Dieu et avec lui-même.

Souffrez qu'à ce propos nous vous rapportions la sévérité avec laquelle Jésus accueillit la remontrance

• Matth. XXVII, 42. Marc, XV, 32.

de son apôtre Pierre, qui, pour rien au monde, ne voulait entendre parler de ce martyre que son Maître annonçait devoir subir à Jérusalem de la part des Anciens, des scribes et des chefs des prêtres :

« Arrière de moi, Satan, tu me scandalises ; tes pensées sont de l'homme et non pas de Dieu. » Matth., XVÏ, 21-24.

Le miracle du dehors ne suffit pas pour amener une conversion solide , un retour véritable à l'Éternel ; il faut le miracle du dedans, la circoncision spirituelle1, l'action toute-puissante de l'Esprit d' en-haut2.

A la vue de la foudre descendant du ciel à la prière d'Élie, tout le peuple tomba sur sa face , à genoux , s'écriant : « C'est l'Éternel qui est Dieu , c'est l'Éternel qui est Dieu3! » Mais ce zèle ne se soutint pas; le parti du mensonge et de l'erreur, un moment abattu et déconcerté , ne tarda pas à se relever et à prévaloir, tant chez le peuple que chez les gouvernants, et les ennemis d'Élie se montrèrent plus que jamais acharnés à sa perte4.

Non, après tout ce qui s'était passé, après que Jésus se fut laissé arrêter, lier, condamner comme blasphé-

Deut., XXX, 6. — 2 Ez., XXXVI, 2o-28. — 3 I Rois, XVIII, 39. Id., XIX, I, s. 10, 14.

mateur et faux Messie, flageller, associer, dans son supplice, aux plus insignes malfaiteurs, le défi de descendre de la croix n'était et ne pouvait plus être qu'une cruelle ironie. Qu'on se figure la terreur et la perplexité des ennemis de Jésus , quand ils auraient vu cette multitude dont ils avaient réussi à égarer l'opinion, revenir tout-à-coup à de meilleurs sentiments, et se tourner contre eux! Mais les ennemis de Jésus s'attendaient aussi peu à ce qu'il descendît de sa croix, qu'ils ne croyaient à la possibilité de sa résurrection. Leur profonde incrédulité à ce dernier égard apparaît dès le lendemain du crucifiement.

Ils se sont rendus en corps auprès de Pilate :

« Seigneur, lui disent-ils, nous nous souvenons que cet imposteur-là, étant encore en vie, a dit : « Dans « trois jours, je ressuscite. » Ordonne donc que le tombeau soit gardé sûrement jusqu'au troisième jour, de peur que ses disciples, étant venus l'enlever furtivement, ne publient qu'il est ressuscité, imposture qui serait pire que la première. » Matth., XX Vil, 62, s.

Peut-on s'exprimer avec un plus superbe dédain, en parlant d'un misérable dont on a enfin réussi à se défaire, et dont on espère bien ne plus entendre jamais parler ?

« Pilate répondit : « Vous avez la garde, allez, avi- « sez comme vous l'entendrez. »

« Là-dessus, ils s'en allèrent sceller la pierre du sépulcre et poser la garde. »

Voilà qui est à merveille. Le tombeau sera gardé sûrement pendant trois jours consécutifs. Le temps fatal échu, vous vous rendrez sur place ; vous enlèverez de la grande pierre qui ferme la grotte sépulcrale le scellé que vous y avez apposé. La pierre écartée, vous entrerez, vous vous assurerez par vos propres yeux que le corps du crucifié est bien toujours là, à l'endroit où il a été déposé. Ce n'est pas tout : il s'agit d'éclairer tout un public et de prévenir la fraude. Il ne faut pas que l'idée d'une résurrection puisse entrer dans l'esprit de personne. La preuve matérielle , la pièce probante est entre vos mains, faites parler l'évidence , produisez au grand jour ce corps inanimé ; commandez qu'il soit transporté dans la place principale de Jérusalem ou, si vous aimez mieux, à quelques pas seulement du tombeau, au Calvaire, à l'endroit même où il a été exécuté, afin que tous ceux qui ont été témoins de son supplice, et très-spécialement les soldats qui en ont été les exécuteurs, puissent s'approcher et s'assurer de l'identité du sujet. Qu'il soit loisible à qui le voudra d'en compter, d'en palper les plaies ouvertes, et tout sera dit. Il sera démontré à tout l'univers, et pour toute la suite des âges, que Jésus de Nazareth n'est point ressuscité, comme il l'avait annoncé, trois jours après avoir été mis à mort par vous.

On ne peut, dans l'espèce, admettre que trois suppositions : ou bien , le corps du crucifié déposé dans le tombeau restera en place, et toutes choses dans le même

état jusqu'après le troisième jour : c'est votre conviction, à vous. Ou bien, des gens attachés à la personne de Jésus et jaloux de sauver sa réputation de prophète, feront une tentative d'enlèvement, avant l'expiration des trois jours. Mais, ce second cas, vous l'avez prévu et vos mesures sont prises en conséquence. Reste le cas très-expressément énoncé et prédit par votre adversaire: celui d'une résurrection d'entre les morts.

Si Jésus de Nazareth a menti en s'avouant le Messie, le fils du Dieu béni, la parole qu'il a donnée qu'il ressusciterait le troisième jour après sa mort, n'est qu'une ridicule et méprisable fanfaronnade ; il ne ressuscitera pas. Mais s'il est ce qu'il a affirmé si courageusement et si positivement qu'il était1, certainement il" ressuscitera. Quelle puissance au monde pourrait l'en empêcher?

Moïse, votre législateur, après avoir annoncé à vos pères l'envoi futur d'un prophète tel que lui, dont vous devriez écouter les paroles, comme celles de Dieu luimême, a prévu le cas où un fourbe viendrait à vous, se donnant comme envoyé de Dieu et parlant en son nom, et il vous a tracé la conduite que vous auriez à tenir et la marche à suivre à son égard. Nous citons textuellement :

« Que si, dit-il, vous vous demandez à vous-mêmes : A quoi reconnaîtrons-nous la parole que l'Éternel n'aura point prononcée? »

1 Matth., XXVI, 63-65. Marc, XIV, 61-63.

Voici la réponse :

« Si ce que ce prophète a annoncé au nom de l'Éternel n'arrive pas et ne se réalise pas, ce sera une chose que l'Éternel n'aura point dite. Ce prophète l'a prononcée par orgueil; ne te laisse point intimider par lui. » Deut., XVIII , 21, s.

D'où vous devez inférer qu'au contraire , si l'événement annoncé de la part de Dieu, événement dépassant toutes les prévisions humaines, arrive et se réalise ponctuellement, celui qui l'aura prédit devra être reconnu et écouté par vous, comme un véritable envoyé de Dieu.

Vous avez demandé à Jésus de Nazareth un signe miraculeux en signe de sa mission divine, et, en termes figurés, il vous a jeté ce défi :

« Faites-moi mourir, et, en trois jours, je serai sorti vivant du tombeau1. »

Vous vous rappelez que Jésus, annonçant sa mort et sa résurrection , vous a présenté, comme antécédent figuratif de ce double événement , le miracle du prophète Jonas, lequel, jeté à la mer, comme victime expiatoire, par les hommes du navire sur lequel il s'était embarqué, fut englouti par un grand poisson, puis rejeté vivant sur le rivage, trois jours après. Sur quoi, il s'en alla, par l'ordre de Dieu, prêcher la repentance aux habitants de Ninive la grande.

1 Matth., XII, 38-41. Jean, II, 18-23.

Ici, déjà, deux actes et deux ordres d'acteurs bien distincts :

Jonas jeté à la mer par les hommes du navire et englouti par le grand poisson : premier acte.

Jonas rejeté sur le rivage, au bout de trois jours et trois nuits passés dans le ventre du grand poisson : second acte.

Le fait , sans doute , est extraordinaire , inouï ; mais qui en est l'acteur principal ? N'est-ce pas celui dont le nom est le Tout-Puissant?

Et, dans une autre circonstance, lorsque par allusion au temple du vrai Dieu à Jérusalem , Jésus appelle temple son corps, siège de son âme et de sa vie divine, et qu'aux Juifs qui lui demandent quel miracle l'autorisait à chasser du temple les vendeurs et les acheteurs, ainsi qu'il l'avait fait, il répond dans le même sens, mais sous une nouvelle image :

« Détruisez ce temple ; en trois jours , je le relèverai, » Jean, II, 19;

Ici, encore, il y avait à distinguer entre l'action tout humaine de ceux qui détruiraient, et l'action surhumaine de Celui qui, étant un avec le Tout-Puissant1, avait le droit de dire :

« Il n'appartient à personne de m'ôter la vie, je la laisserai de moi-même. J'ai pouvoir de la laisser et pouvoir de la reprendre. L'ordre, je l'ai reçu de mon Père. » Jean, X, 18.

1 Jean, X, 30.

Évidemment, la Sanhédrin de Jérusalem avait affaire à plus fort que lui.

Hé bien, vous êtes entrés dans votre rôle : vous avez accompli la portion de la prophétie qui vous concernait, avec la violence et la rigueur que vous savez. Au prophète maintenant de faire le reste. A lui la contrepartie, à lui d'exécuter ce qu'il a dit.

A la vérité, l'accomplissement de cette seconde portion de la prophétie le concerne lui uniquement. Mais, de même que vous avez porté présence au supplice de votre adversaire, l'aggravant encore par vos insultantes provocations, n'est-il pas équitable et de toute convenance, à teneur de la prescription de Moïse, que vous soyez présents également à l'acte qui doit dégager sa parole et accomplir l'œuvre miraculeuse à laquelle il s'est engagé auprès de vous ? Le terrain, vous en disposez ; le jour, il vous l'a désigné, c'est le troisième après sa mort.

Le peuple qui suivait Jésus, vous ne l'ignorez pas, était dans l'admiration de ses miracles et de sa doctrine; vous-mêmes vous n'avez pas été unanimes à le condamner1. Ne laissez pas échapper l'occasion que vous avez en main, soit d'achever de désabuser tant de sincères et honnêtes Israélites encore en suspens , touchant l'œuvre et la personne de Jésus de Nazareth, si, comme vous le tenez pour certain, la résurrection n'a pas lieu ;

1 Jean, III, 1-3; XII, 42 ; XIX, 38.

i60 DERNIERES CONSIDERATIONS.

soit de vous rétracter loyalement et de rendre à votre adversaire la justice et la gloire qui lui sont dues, si la résurrection à laquelle vous assisterez et dont vous serez les premiers témoins, vous démontre et vous convainc qu'il était bien, véritablement le Messie, le Fils de Dieu.

Il n'y a pas impossibilité absolue, avouez-le, à ce que Jésus ressuscite. Si donc il est dans la volonté du Tout- Puissant, de sanctionner l'œuvre et la mission de son Fils bien-aimé, en le ressuscitant, abandonnerez-vous à des étrangers, à des incirconcis, le privilège qui vous est offert, d'assister au plus magnifique, au plus réjouissant de tous les miracles , à cette œuvre unique, incomparable d'une création nouvelle, aux prémices de la résurrection en gloire de l'homme primitivement tiré de la poudre, à un événement dont la conséquence immédiate et incontestable ici-bas sera la régénération et la transformation successive et graduelle des sociétés humaines, jusqu'au jour où, toutes ensemble, elles comparaîtront devant le tribunal du Juge suprême de l'univers? Oui, comme qu'il en aille : que Jésus de Nazareth ressuscite d'entre les morts ou ne ressuscite pas, il y a pour vous convenance, intérêt, obligation stricte à être présents...

Vous n'y serez pas. Ce serait attacher trop d'importance à ce qu'il vous plait de traiter de chimère, tout autant que de blasphème. Eh bien! le Tout-Puissant se passera de vous ; mais sur vous tombera la malédiction prononcée au livre des Juges, contre ceux d'entre les

Israélites qui n'étaient pas venus en aide à l'Éternel, dans la bataille contre les ennemis d'Israël :

« Maudissez Méroz, dit l'Ange de l'Éternel ;

Maudissez, maudissez ceux qui l'habitent;

Car ils ne sont pas venus en aide à l'Éternel,

En aide à l'Eternel, avec les braves. » Juges, V, 23.

Les braves , ceux qui assisteront le Fils de Dieu dans son triomphe sur la Mort et sur la puissance du Prince des ténèbres, où sont-ils? Les disciples, si expressément avertis et prévenus par leur divin Maître du martyre qui l'attendait à Jérusalem1, qui ont pu en suivre tous les incidents, toutes les circonstances prédites, une à une, les verrons-nous fermes et inébranlables dans l'attente de l'événement également prédit, du troisième jour? Nullement. Déjà, la nuit d'agonie au jardin de Gethsémané les a trouvés abattus et découragés Les trois que le Maître avait pris avec lui à part, n'ont pu, malgré ses instances réitérées,, veiller et prier une heure avec lui2; la catastrophe du lendemain achèvera de les écraser. Le temps qui s'écoulera jusqu'au troisième jour, ils le passeront à gémir inconsolables, loin du sépulcre. Jean, le disciple que Jésus aimait3, le confident de ses secrets, qui au souper d'adieu était penché sur son sein 4, Jean lui-même ne croira et ne sera frappé de la parfaite conformité de la parole de son Maître avec les déclarations de l'Écriture, que lorsque, averti par les

* Matth., XVI, 21 ; XVII, 22-24; XX, 17-20; XXVI, 1-3. s Ib., 2, 40. — 3 Jean, XIII, 23; XX, 2. — v là., XIII, 23.

saintes femmes, il s'assurera par ses propres yeux que le corps n'est plus dans le tombeau1.

Ainsi s'accomplira, dans toute sa rigueur, laparole du Messie, au chapitre LXUI du prophète Esaïe :

« J'ai été seul à fouler au pressoir; personne d'entre les peuples n'a été avec moi, J'ai regardé : personne qui vint à mon aide. J'ai été étonné de n'être appuyé par personne ; mais mon bras m'a soutenu. » 3, 5.

A quoi répond cette parole évangélique :

« Voici, l'heure vient et déjà elle est venue, que vous serez dispersés, chacun de son coté, et que vous me laisserez seul ; mais je ne suis pas seul, car le Père est avec moi. » Jean, XVI, 32.

Le plus isolé de tous les êtres est Celui qui, donnant à tous la vie, le mouvement et toutes choses2, habite par-delà tous les deux une lumière inaccessible3. De la hauteur de son éternité, il domine les mondes et fait seul lout ce qui lui plaît, dans le ciel, sur la terre et dans les abîmes4. Nul ne peut s'élever à cette hauteur, sinon celui qui en est descendu. Et qui est celui qui en est descendu ? Le Fils de l'homme qui est au cieP, nous

« Jean, XX, 1-10.

1 Actes, XVII, 23, 28. — 3 I Tim., VI, 16. Jean, I, 18. Ex., XXXIII, 20.

1 Ps,, CXV, 3} CXXXV, fi. — 5 Jean, III, 13,

dit le Seigneur dans son entretien avec Nicodème , le Fils, image du Dieu invisible, dit un apôtre, le Fils antérieur à tout ce qui est créé l, en qui le Père se complaît et se contemple avec amour2, qui a vécu et habité chez les hommes, plein de grâce et de vérité3, qui est venu chez les siens, mais que les siens n'ont point reçu4, qu'ils ont rejeté5. Aussi bien, fallait-il qu'avant de rentrer comme Prince et chef de la famille humaine dans l'exercice de la toute-puissance, le Fils de Dieu descendît au plus bas degré de la faiblesse et du délaissement6. Il n'aura près de lui, à sa résurrection, que le poste de gens de guerre, commis providentiellement à la garde de son tombeau, gens étrangers à la foi et à l'espérance d'Israël. Mais bientôt, commenceront à s'accomplir les oracles relatifs à la vocation des Gentils :

« Ils ont excité ma jalousie par ce qui n'est pas Dieu ; ils m'ont irrité par leurs idoles. Et moi aussi, j'exciterai leur jalousie par ce qui n'est pas un peuple, je les irriterai par une nation insensée. » Deut. , XXX11, 21. Et ailleurs, dans un langage non moins précis : « Je me suis fait rechercher par ceux qui ne me demandaient point. Je me suis fait trouver par ceux qui ne me cherchaient point. J'ai dit : Me voici, me voici, à la nation qui n'invoquait point mon nom. »

1 I Col., I, lb.— 2 Matth,, III, 17; XVII, o. Es., XLîl, 1. -3 Jean, I, 14, 4 îb., o> 10-12. — :i Ps., CXVIII, 22. Matth., XXI, Ï2. «Philip,, II, o-I2. Daniel, IX, 26,

Kit DERNIERES CONSIDERATIONS.

Et à l'égard d'Israël :

« J'ai étendu mes mains tous les jours vers un peuple rebelle, qui suit la mauvaise voie, au gré de ses pensées. » Es. LXV, I-31,

Le miracle de Jonas de Gath-Hépher en Galilée marqua d'un sceau divin sa mission auprès des habitants de Ninive la grande , lesquels crurent et se repentirent. Mais, peu touché d'un si grand exemple, Israël ne s'en obstina pas moins à marcher dans sa mauvaise voie. Ainsi en a-t-il été de la résurrection de Jésus de Nazareth : elle a eu pour conséquence et pour effet la conversion des Gentils ; mais le signe qui a suffi pour renverser l'idolâtrie et amener des nations entières à la connaissance du vrai Dieu, ne s'est point légitimé, du moins jusqu'à ce jour, aux yeux de la nation juive, comme le gage assuré du salut pour tout le genre humain, Israël y compris; et il entrait dans les conseils de la Sagesse divine qu'il en fût ainsi.

De tout temps, l'exemple des nations étrangères avait été en piège à la maison d'Israël. x4menées à l'obéissance du Fils de Dieu , ces mêmes nations qui , précédemment, entraînaient Israël dans leurs honteux et coupables égarements, serviraient plutôt , désormais , à exciter son zèle et à le provoquer à jalousie, par leur avancement dans les choses spirituelles et par l'exemple des plus hautes vertus. L'Israël de nos jours

1 Rom., X, i!l, s.

ne saurait fermer les yeux sur la prodigieuse transformation opérée dans le monde païen par l'établissement du christianisme, sur l'émancipation graduelle de la pensée et de la conscience humaine, partout où l'Évangile est prêché fidèlement.

Mais ce fait du Rédempteur ressuscité dans l'isolement, pour n'apparaître ensuite qu'à un nombre restreint de personnes d'entre le peuple, pâlit aux yeux d'un Israélite, en face des grands faits de son histoire nationale. L'on conçoit qu'un peuple familiarisé, dès l'enfance, avec l'idée du miracle, et l'esprit rempli des grandes manifestations de la faveur divine à son égard, ait espéré du prophète annoncé par Moïse quelque signe éclatant de délivrance nationale, quelque phénomène extraordinaire, pareil au passage miraculeux de la mer Rouge, à la manne tombant du ciel chaque matin, à la colonne de nuée réglant la marche des tribus dans le désert, à la splendeur céleste s'arrêtant sur le Tabernacle, surtout à la publication de la loi en Sinaï, alors que la voix divine articulée se fit entendre du milieu des éclairs et des tonnerres, à tous les Israélites assemblés autour de la montagne, depuis le plus grand jusqu'au plus petit.

Le grand miracle de l'époque du Messie était l'expiation du péché par la souffrance et la mort volontaire du Fils du Dieu, expiation suivie de sa résurrection d'entre les morts, de son ascension à la droite du Père et de l'effusion de l'Esprit saint, d'abord sur les Envoyés du

Messie, puis sur des hommes de toute langue, tribu et nation. Aussi, Jésus répond-il à ceux de ses adversaires qui lui demandent un signe du ciel :

« La génération méchante et adultère demande un signe ; mais il ne lui sera pas donné d'autre signe que celui du prophète Jonas. » Matth., XVI, i-5.

Ce signe de la mort expiatoire du Messie et de sa résurrection ne contenterait ni la génération juive contemporaine ni les suivantes , mais il serait suffisant pour la conversion des païens au seul vrai Dieu. Un profond penseur parmi les Juifs faisait l'observation qu'une sage Providence proportionnait toujours les moyens à la fin qu'elle se proposait. Dieu voulait la transformation préalable du monde païen, et le moyen mis en œuvre a suffi. Les Juifs avaient Moïse et les prophètes, dont la lecture assidue et attentive leur eût enseigné comme quoi il fallait que le Messie souffrît, avant de rentrer dans sa gloire1, dont le premier degré serait sa résurrection d'entre les morts 2. Ils n'ont pas su discerner son caractère divin, lors de sa première venue ; ils seront forcés de le reconnaître, lorsqu'il reviendra dans l'éclat de sa puissance, ainsi qu'il le leur a prédit, au moment où il allait être immolé :

« A partir de ce moment , vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la Puissance, et venant sur les nuées du ciel3. » Matth., XXVI, 64.

* Es., Lffl, 1-8. Luc, XXIV, 26, 44-47. Jean, XVII, 24. — 2 Es., lb., 8, s, 9 Rapprochez Daniel, VII, 13-15-

Plus d'une fois, Jésus avait annoncé à ses disciples la gloire de son second avènement1.

Israël est autorisé par ses prophètes , Moïse à leur tète, à attendre la manifestation la plus éclatante de la Majesté divine en sa faveur :

« O droiturier! il n'en est point comme le Dieu fort, qui s'avance dans le ciel à ton secours, porté avec majesté sur les nues. » Deut., XXXIII, 26.

« Alors l'Eternel sortira et livrera bataille à ces nations... Et ses pieds se tiendront en ce jour-là sur le mont des Oliviers, qui est en face de Jérusalem, à l'orient.. «

« L'Éternel viendra et tous ses saints avec lui.. .

« Et l'Eternel sera roi sur tout le pays. En ce jour-là, l'Éternel sera un et son nom un. » Zach., XIV, 3, 5- 10.

C'est du mont des Oliviers que le Messie ressuscité, ayant donné ses dernières instructions à ses disciples, s'est élevé au ciel et qu'une nuée l'a dérobé à leurs yeux. En ce même moment, l'assurance leur fut donnée, qu'il redescendrait du ciel de la même manière qu'ils l'y avaient vu monter 2.

La grande pierre d'achoppement pour les Juifs, c'est la déité attribuée à l'homme Jésus. Une élite d'entre

1 Matth., XVI, 27 ; XIX, 28; XXIV, 30; XXV, 31. Luc, IX, 26; XXI, 27. - Actes, I, 9-12.

leurs coreligionnaires nous disait : « Assurément, nous ne saurions méconnaître dans l'établissement du christianisme, l'action puissante de cette Providence qui dirige les destinées humaines. Que Jésus soit reconnu comme le Messie des nations converties à l'Évangile, nous pouvons y donner les mains. Mais, quand bien même Jésus serait aussi grand, quand nous irions même jusqu'à reconnaître en lui un prophète plus grand que Moïse, impossible qu'un Juif de sens rassis accorde jamais qu'il est Dieu. » Qu'est-ce donc qui empêchera le Tout-Puissant, s'il le veut, de se faire homme semblable à nous, qui sommes son ouvrage? Rien, sans doute, s'il le veut. Assurément, il ne le voudra que pour une fin digne de lui. Israélites, nierez-vous qu'en créant, au commencement, l'homme à son image, le Tout-Puissant ne se soit proposé une fin digne de lui? Maintenant, que cette image s'altère misérablement et se déforme dans les enfants des hommes par l'abus qu'ils feront de leur liberté, pensez-vous qu'il soit indigne de la Sainteté et de la Bonté suprême, de leur offrir un moyen de relèvement et de salut, dans la justice parfaite et sans tache de l'un des leurs? Cette justice est celle du Messie, l'Éternel notre justice1, du Messie toujours un, jusque dans la situation la plus affreuse et la plus désespérée, avec le principe éternel de l'ordre moral. C'est ce que tout Israël sera forcé de reconnaître, quand il le verra reve-

1 Jér., XXIII, 16.

nir sur les nuées du ciel, dans tout l'éclat de la majesté du Père1. C'est alors que le signe du ciel, que ses pères demandaient avec tant d'instance et dont un prélude a converti Saiil de Tarse, sur le chemin de Damas2, lui sera donné. Mais quels amers regrets du passé, quelles lamentations, avant d'oser se livrer à la pure et indicible joie de son salut, qui exigeait la mort volontaire du Fils de Dieu ! Écoutez votre prophète Zacharie :

« En ce temps-là, l'Eternel protégera les habitants de Jérusalem, et le faible parmi eux, en ces jours-là, sera comme David, et la maison de David, comme l'ange de l'Éternel. Je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem un esprit de grâce et de supplication , et ils regarderont vers Moi, celui qu'ils ont percé , et ils se lamenteront , comme on se lamente sur un fils unique, et ils verseront des pleurs amers, comme sur un premier-né. En ce jour-là, grand sera le deuil à Jérusalem, comme à Hadad-Rimmon, dans la vallée de Mégiddo, et le pays mènera deuil, famille par famille à part : la famille de la maison de David à part, et leurs femmes à part ; la famille de la maison de Nathan à part, et leurs femmes à part ; la famille de la maison de Lévi à part, et leurs femmes à part ; la famille de la maison de Siméi à part, et leurs femmes à part ; toutes les familles demeurées de reste, famille par famille à part, et leurs femmes à part. » XII, 8, s.

1 Matth., XXV, 30.— 2 Actes, IX, 1-23; XXII, 1-17; XXVI, 1-24.

La lamentation sera générale et s'étendra sur toutes les nations qui auront abandonné la foi au Fils de Dieu ou qui l'auront reniée par leurs œuvres.

« Voilà, il vient avec les nuées, et tout œil le verra, tous ceux qui l'ont percé, et toutes les tribus de la terre se lamenteront sur lui. Oui, amen. » Apoc, I, 7.

Que les nations baptisées y prennent garde ! La seconde venue du Fils de Dieu en gloire n'est pas moins certaine que la première, dans l'humiliation et la douleur. Envahie par le matérialisme et l'incrédulité, la Gentilité chrétienne court risque d'être surprise par la seconde venue du Fils de Dieu, autant et plus encore que la nation juive ne l'a été par la première.

« Quand le Fils de l'homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre? » Luc, XVI11, 8. La foi en son retour pour recueillir les siens et exercer le jugement1.

Cette foi, le Fils de l'homme ne la trouvera ni chez les Juifs qui n'ont pas cru en lui à son premier avènement, ni chez la grande majorité des chrétiens, infidèles au vœu de leur baptême et plongés dans une fausse sécurité, bien qu'ils fassent profession de croire et au premier et au second avènement.

Et pourtant, n'est-il pas raisonnable de croire que le Dieu qui nous a donné l'existence et tous les biens dont elle abonde, peut et veut, après un temps d'épreuve nécessaire, nous délivrer de tout ce qui fait ici-bas notre

1 Luc, 16., 1-8. Matth., XXV, 31, s. —Luc, XVII, 26-31.

malheur; qu'en conséquence, après la destruction de ce corps périssable, il nous rendra la vie dans des conditions nouvelles, hors des atteintes de tout mal?

Le résurrection du Messie, c'est la foi changée en vue, l'espérance en réalité, la certitude morale en l'état de fait.

L'espérance d'Israël , d'après le témoignage de l'apôtre Paul, c'était la résurrection des morts, dont celle de Jésus, qui lui était apparu sur le chemin de Damas1, était pour lui la garantie certaine2.

Et cependant les apôtres, ceux-là mêmes qui avaient été avec Jésus, témoins habituels de ses miracles, des guérisons, des résurrections qu'il avait opérées par sa seule parole3, bien qu'ils partageassent avec les autres Israélites l'espérance d'une résurrection générale à la fin des temps4, ne crurent à la résurrection de leur Maître, qu'après l'avoir vu de leurs yeux, ressuscité, entendu de leurs oreilles, touché de leurs mains. Aucun d'eux n'a été croyant de la veille sur ce point ; ils ne l'ont été que du lendemain, après le fait accompli.

Rien de plus pitoyable que l'attitude d'Israël, en face de la résurrection de son Messie. A ses adversaires, Jé-

1 Actes, IX, 1-6. — 2 Id.t XXIII, 6; XXVI, 6, s.

s Matth., VIII, 3 ; IX, 1-9; XV, 28. Jean, IV, 46, s.; XI, 1-45. Luc, VII, H-18 ; VIII, 41, s. — * Jean, XI, 24. Actes, XXIV, 15.

sus avait annoncé, en termes figurés, qu'il ressusciterait le troisième jour après qu'ils l'auraient mis à mort ; ils saisirent très-bien le sens de ses paroles, mais sans y ajouter foi. A ses disciples il avait fait, à différentes reprises, la même déclaration, sans figure et dans les termes les plus précis : c'était comme s'il leur eût parlé par énigme , ils n'y comprenaient rien '.

Jésus, avant d'expirer, avait remis son esprit entre les mains de Dieu son père , et abandonné son corps au sommeil du tombeau ; le grand sabbat de la Pâque juive allait commencer. Le lendemain du sabbat, à peine avait paru l'aube du premier jour de la semaine, que Jésus s'était relevé d'entre les morts , et allait se montrer vivant à ses disciples, mais dans des conditions d'existence supérieures à celles de sa vie précédente.

Quelques pieuses femmes de Galilée, qui avaient suivi Jésus à Jérusalem et assisté de loin à son supplice, avaient formé le dessein de se rendre au lieu du sépulcre pour y porter des aromates et des parfums. Elles laissent passer la solennité du sabbat; mais le lendemain, aux premières lueurs du jour, elles s'acheminent ensemble, avec les drogues qu'elles avaient préparées, pour avoir du moins la satisfaction d'embaumer le corps du Maître bien aimé. Ce qui les préoccupe, c'est la pierre qui fermait le tombeau. Elles se demandaient entre elles, qui leur rendrait le service d'écarter cette

1 Luc, XX, 43-46 ; XVIII, 31-35. Marc, IX, 10.

lourde masse1, quand, soudain, « il se fait un grand tremblement. Un ange du Seigneur descend du ciel, roule la pierre de l'ouverture et s'assied dessus. Sa figure étincelait comme l'éclair; son vêtement avait l'éclat et la blancheur de la neige. Les gardes, saisis de terreur, ne savent que devenir ; mais l'ange s'adressant aux femmes leur dit : « Vous , soyez sans crainte ; je « sais que vous cherchez Jésus qui a été crucifié. Il n'est « point ici, il est ressuscité comme il l'avait dit. Venez « voir la place où il était couché, et hâtez-vous d'aller « dire à ses disciples qu'il est ressuscité des morts. Il « vous précède en Galilée ; là vous le verrez, croyez ce « que je vous dis. » Matth., XXVIII, 1-8.

Dès qu'elles sont sorties du tombeau, remplies d'une joie mêlée de crainte, les femmes courent annoncer la nouvelle aux disciples. Cependant, Jésus lui-même se présente à elles sur le chemin. Elles se jettent avec adoration à ses pieds et les embrassent. Jésus les rassure et les charge du même message auprès des disciples 2. A leur arrivée, elles parlent, mais on ne les croit point. Elles rapportent ce qu'elles ont vu et entendu, mais le tout est traité de rêverie 3.

Le plus simple était d'aller s'assurer de l'état des choses sur les lieux mêmes. Pierre et Jean se détachent des autres disciples et courent au tombeau. Jean arrive le premier et, se baissant, il voit les linges par

1 Marc, XVI, 3. — 2 Matth., XXVIII, 9-11. — 3 Luc, XXIV, 11.

terre, mais il n'entre pas. Pierre plus hardi entre; il voit les linges par terre et le suaire qui avait couvert la tête enroulé dans un endroit à part. A son tour, l'autre disciple entre, voit, et dès ce moment, demeure convaincu que Celui qui l'aimait était ressuscité. Jusque-là, ni l'un ni l'autre de ces deux disciples n'avait su voir dans les Ecritures, que le Messie dût ressusciter des morts l. Jésus apparaît à Pierre dans la même journée, joint sur la route de Jérusalem à Emmaùs deux autres disciples qui, la tristesse dans l'âme, étaient en grande discussion sur tout ce qui s' était dit et passé le jour même. Jésus, sans se faire connaître encore, se fait rendre compte du sujet dont ils s'entretiennent avec tant de chaleur; après quoi, prenant la parole, il leur reproche le peu d'intelligence qu'ils avaient des Écritures et, suivant l'ordre des prophéties, il leur en fait toucher au doigt l'exact accomplissement, leur montrant comme quoi il avait fallu que le Messie souffrît avant que d'entrer dans sa gloire, et qu'il ressuscitât des morts le troisième jour. Le cœur des deux disciples brûlait au dedans d'eux; ravis de la conversation de cet étranger, ils l'obligent de s'arrêter avec eux sous leur toit; le jour était sur son déclin. Jésus se met à table avec eux, bénit le pain, le rompt et le distribue. C'était lui, lui-même. A cet instant, tous deux l'ont reconnu; mais il disparaît à leurs yeux 2.

1 Jean, XX, 1-10. — 2 Luc, XXIV, 13-33.

Aussitôt les deux disciples se lèvent, retournent à Jérusalem et trouvent les apôtres et d'autres personnes réunies avec eux, dans le même lieu. Le Seigneur, leur dit-on, est ressuscité, rien de plus certain; il s'est fait voir à Pierre. Eux, de leur côté, racontent ce qui leur est arrivé sur leur chemin, et comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain. Ils parlaient encore, quand Jésus lui-même se présenta au milieu d'eux, et leur dit : « Paix vous soit! >> Effrayés, hors d'eux-mêmes, ils croient voir un esprit. « Pourquoi ce « trouble et cet effroi, reprend Jésus, pourquoi ces « doutes? Regardez mes mains et mes pieds; oui, c'est « bien moi. Touchez-moi et voyez; un esprit n'a ni « chair ni os, comme vous voyez que j'ai. » Disant cela, il leur montrait ses mains et ses pieds. Mais, comme de joie et d'étonnement, ils n'en croyaient pas leurs yeux, il leur dit : « Avez-vous quelque chose à « manger? » On lui présenta un morceau de poisson rôti et un rayon de miel, dont il prit et mangea devant eux.

« Voilà, reprit-il, ce que je vous disais, quand j'étais « encore avec vous : Il fallait que tout ce qui était écrit « de moi dans la loi de Moïse , dans les prophètes et « dans les psaumes, s'accomplît. » Luc, XXIV, 33-45.

Le quatrième évangéliste, présent à cette scène, rapporte une circonstance non mentionnée par ses trois prédécesseurs, mais singulièrement propre à nous faire sentir dans quelles étroites limites se meut l'intelli-

gence humaine, sitôt qu'elle entreprend de décider ce que le Tout-Puissant peut ou ne peut pas. L'évangéliste observe qu'au moment où Jésus apparut et se présenta au milieu de ses disciples, les portes du lieu où ils étaient réunis étaient fermées par la crainte qu'ils avaient des Juifs ! : d'où il faut tirer la conséquence que Jésus avait pénétré dans cette enceinte avec autant et plus de facilité que l'air, le son, la lumière ou la chaleur. Et, nonobstant cela, les disciples purent s'assurer par l'attouchement, que son corps était le même de structure et de solidité.

« Vous vous troublez, vous vous effrayez, livrés à vos pensées et croyant voir un esprit; rassurez-vous, c'est moi, moi-même, palpez-moi , un esprit n'a ni chair ni os, comme vous voyez que j'ai. » Luc, XXIV, 36, 44.

Il n'y avait rien là qui dût surprendre des gens qui auraient été convaincus de la toute-puissance de Celui qu'ils avaient devant leurs yeux. L'on doit s'étonner plutôt que tant de merveilles dont ils avaient été témoins, et tout ce qu'ils avaient entendu précédemment de la bouche de leur divin Maître, n'eût pas produit chez eux cette conviction.

Saint Jean rapporte que l'apôtre Thomas n'était pas présent à cette première apparition. On se souvient que Thomas était ce disciple qui, voyant les autres

1 Jean, XX, 19.

apôtres hésiter à suivre Jésus à Jérusalem où ses ennemis l'attendaient pour le faire mourir, s'était écrié dans un courageux élan : « Allons-y aussi, pour mourir avec lui. » Jean, XI, 8-17.

Thomas ayant rejoint les disciples, ceux-ci s'empressèrent-de l'informer de la résurrection de leur Maître. Mais ils avaient affaire à un esprit malade, mécontent de lui-même et des autres, et trop ébranlé encore par l'événement lamentable qui venait de se passer, pour se livrer si promptement à l'espérance et à la joie. Il écoute tout ce qu'on lui raconte, avec froideur. On entre dans plus de détails, on insiste sur les circonstances qui rendent le fait non-seulement probable, mais certain. Thomas se cabre et se retranche dans les impossibilités/

L'évangéliste qui mentionne l'absence de Thomas, est aussi le seul qui rapporte la circonstance des portes fermées, lors de l'apparition de Jésus.

« Vous me parlez d'un corps qui pénètre à travers les cloisons d'une maison et d'un appartement fermés, et qui, néanmoins, se trouve être un corps dense, charnu, osseux, comme celui de tous les mortels. Ce corps, l'avez-vous, en réalité, touché, palpé, comme vous dites que vous y étiez invités? Une fausse crainte, un respect mal entendu ne vous ont-ils point retenus ? Qu'il m'apparaisse à moi, comme vous dites qu'il vous est apparu, je vous déclare que, « si je ne vois pas « dans les mains la marque des clous, et si je ne mets

ce pas mon doigt dans la marque de ces clous et ma « maindans son côté, je ne me tiendrai pas pour con- « vaincu. » Fd., XX, 24-26.

Les autres disciples n'avaient cru que ce qu'ils avaient vu, Thomas ne veut pas non plus se contenter d'une certitude de seconde main. Suivons le récit de févangéliste.

« Huit jours après, les disciples étant derechef réunis dans le même lieu, et Thomas avec eux, Jésus vient, les portes étant fermées et, se présentant au milieu d'eux, il dit: « Paix vous soit] » Puis, s- adressant à Thomas directement : « Avance ici ton doigt et vois « mes mains, et avance ta main et la mets dans mon « côté, et ne sois plus incrédule, mais crois. » Thomas s'écria : « Mon Seigneur et mon Dieu ! »

C'en est fait, la toute-science du Maître, non moins que sa soudaine apparition, ont confondu, terrassé l'incrédule.

C'est la situation de Job, à bout de ses justifications et de ses murmures, en la présence de l'Éternel qui lui apparaît soudain du milieu de la tempête *'.

Telle encore sera l'impression des Juifs à la vue du Messie que leurs pères ont condamné et rejeté, mais qui reviendra, dans tout l'éclat de la gloire de son Père, régner sur son peuple et juger les nations.

Rendu, mais bouleversé, le disciple incrédule n'in-

1 Jol^ XL; XLII.

terjette qu'un mot; mais quel aveu, quelle rétractation dans ce seul mot :

« Mon Seigneur et mon Dieu ! »

A ce cri de l'âme, arraché à Thomas par une évidence irrésistible, Jésus répond :

« Parce que tu as vu, Thomas, tu as cru; bienheureux ceux qui, sans avoir vu, auront cru ! » Jean, XX, 29.

Ainsi les disciples de Jésus n'ont cru la résurrection de leur Maître qu'après en avoir eu la preuve visible et palpable. En vérité, l'on peut dire que la foi chrétienne a pour garantie l'incroyance plutôt que la croyance de ceux qui nous l'ont prêchée.

Une minorité considérable de la nation juive a cru à la mort et à la résurrection du Messie sur le témoignage de ceux qui l'avaient vu ressuscité, mais non sans que des œuvres pareilles à celles du Maître eussent marqué leur prédication d'un sceau divin J.

Jésus apparut à ses disciples, à réitérées fois, tant à Jérusalem qu'en Galilée, où il se fit voira plus de cinq cents disciples, en une seule fois2. Il achevait de donner à ses apôtres des instructions relatives au règne de Dieu et à l'apostolat,

1 Marc, XVI, 20. Hébr., II, 4. Actes, II, 43; IV, 30; V, 12>

2 I Cor., XV, (1.

Les ayant réunis une dernière fois à Jérusalem, il leur recommanda de ne pas s'éloigner de ce centre de la théocratie juive, avant d'avoir reçu l'effet de la promesse du Père, le baptême de l'Esprit d'en haut, qu'il leur avait promis ; après quoi, les ayant emmenés à Béthanie, sur le penchant de la montagne des Oliviers, il se sépara d'eux, en les bénissant, les mains levées en haut, et, comme il s'élevait au ciel, une nuée le déroba à leurs yeux ' .

Savoir leur Maître rendu à la vie était tout ce qui pouvait le plus réjouir et consoler ses disciples. Us étaient convaincus de sa parfaite innocence, ils ne doutaient pas de sa véracité ; mais ils avaient cessé de croire à sa toute-puissance, si fortement le drame sanglant et douloureux auquel ils venaient d'assister avait agi sur leur esprit! Jésus, après sa résurrection, eut à leur reprocher leur incrédulité2.

Il n'en était pas des ennemis de Jésus comme de ses disciples. Ceux-là ne pouvaient désirer de revoir vivant celui qu'ils avaient fait mourir d'une manière si affreuse; son apparition, au lieu de les réjouir, les eût remplis d'effroi. Mais un temps leur a été laissé, pour se reconnaître et se repentir3.

Les gardes du tombeau en étaient revenus plus morts

1 Luc, XXIV, 50-52. Marc, XVI, 19. Actes, I, 9.

2 Marc, XVI, 14.

3 La ruine de Jérusalem et de l'État juif n'eut lieu que près de quarante ans plus tard, l'an 70 de l'ère chrétienne.

que vifs; quelques-uns d'entre eux étaient allés informer les autorités juives de ce qui était arrivé. Le fait de la disparition du corps n'était que trop certain , à qui s'en prendre? Aux gardes qui l'avaient laissé enlever? On sait quel était en pareil cas la sévérité de la discipline romaine. On leur ferait leur procès ; mais leurs dépositions, qui ne manqueraient pas d'avoir du retentissement, donneraient de la consistance et du crédit à ce qu'il était plus prudent de laisser passer sans avoir l'air d'y attacher trop d'importance. Il fut convenu que l'on n'actionnerait pas la garde, mais que plutôt on lui donnerait une forte somme pour l'engager à se taire, et à faire courir le bruit que les disciples du crucifié, aux aguets, avaient profité d'un moment où la garde s'était laissé surprendre par le sommeil, pour s'approcher du sépulcre et opérer un enlèvement l. Le croirait qui voudrait et qui pourrait, les autorités juives elles-mêmes ne le crurent pas ; du moins, nous ne voyons pas que, dans les interpellations faites aux apôtres, plus d'une fois arrêtés et forcés de comparaître, les conseils de la nation juive aient jamais fait la moindre allusion à ce prétendu enlèvement.

Jésus ne s'étant montré après sa résurrection ni aux membres du sanhédrin qui l'avait condamné, ni au peuple témoin de sa mort, et ses disciples n'ayant, conformément aux ordres de leur maître 2, commencé

1 Matth., XXVII, l-o ; 11-16. — "2" Actes, I, 4.

à prêcher sa résurrection qu'à la Pentecôte, c'est-à-dire cinquante jours après que l'événement avait eu lieu, le Conseil des Juifs put se flatter d'avoir réussi à étouffer toute cette affaire qui, sans doute, n'avait pas laissé que de lui causer les plus vives inquiétudes.

Enfin, arrive le jour de la Pentecôte. Les apôtres étaient tous ensemble réunis à Jérusalem, dans le même lieu, quand, tout à coup, on entendit un bruit comme d'un vent impétueux qui venait du ciel et remplissait toute la maison où ils étaient assis. En même temps, ils virent comme des langues de feu qui se partagèrent et s'arrêtèrent sur chacun d'eux, et tous ils furent remplis de l'Esprit saint et commencèrent à parler diverses langues, selon que l'Esprit leur donnait de parler. Le bruit s'en étant répandu, une multitude de Juifs de toute nation qui habitaient Jérusalem accoururent étonnés et confondus de les entendre parler, chacun dans la langue du pays d'où ils étaient venus !. Ceci était bien à la lettre un miracle du ciel 2, si les chefs de la nation juive avaient su y prendre garde.

L'apôtre Pierre, s'étant levé avec les onze et s'adressantau peuple assemblé, lui annonça la résurrection de Celui qu'ils avaient livré pour être mis en croix : résurrection, dont la conséquence était l'effusion de l'Esprit saint, selon la promesse qui en avait été faite longtemps auparavant 3,

1 Actes, II, 1-14. — 2 Matth., XVI, I. — 3 Actes, II, 16-22,

Touché de componction, le peuple demanda quel parti il avait à prendre. — Revenir à de meilleurs sentiments, répondit l'apôtre, et recevoir le baptême au nom de Jésus-Messie : « Ainsi, vos péchés seront pardonnés et vous recevrez le don du Saint-Esprit l. » Environ trois mille personnes adhérèrent ce jour-là à l'enseignement des apôtres, sans que l'autorité parût s'en inquiéter. Il ne devait pas toujours en être ainsi.

Un jour que Pierre et Jean montaient ensemble au temple, à l'heure de la prière, un mendiant leur demanda l'aumône à leur passage. C'était un impotent de naissance qu'on apportait chaque jour à l'une des portes du temple pour y mendier. Voyant Pierre et Jean qui allaient entrer, il leur demanda l'aumône. Les deux disciples arrêtant leurs regards sur lui, Pierre lui dit : « Regarde-nous. » Cet homme les regarde fixement. Pierre reprend : « Je n'ai ni or ni argent, mais ce que j'ai je te le donne; au nom de Jésus de Nazareth, le Messie, lève-toi et marche. » Disant ces mots, il le prend par la main et le soulève. Aussitôt la plante et les chevilles de ses pieds s'affermissent, et, d'un saut, il est debout et marche. Puis, il entre avec eux dans le temple, marchant, sautant et louant Dieu. Tout le peuple le vit qui marchait et louait Dieu. Chacun le reconnaissait pour être cet homme qu'on asseyait à la

porte du temple dite la Belle, pour y demander l'aumône; les gens ne revenaient pas de leur surprise et de leur admiration.

Pierre, prenant la parole et s'adressant au peuple accouru tout émerveillé : « Israélites, s'écria-t-il, pourquoi vous étonner de ceci, et fixer vos regards sur nous, comme si c'était par un pouvoir à nous ou par l'effet de notre piété que nous ayons fait marcher cet homme? C'est le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, qui a glorifié son fils Jésus, que vous avez renié et fait mourir, mais que Dieu a ressuscité des morts, comme nous en sommes témoins. Oui, c'est à ce Nom et à la foi en ce Nom que cet homme est redevable de l'affermissement de ses membres, de cette entière réorganisation qui est sous vos yeux. »

Les apôtres parlaient encore, quand survinrent les prêtres, le capitaine du temple avec les Sadducéens, fort en peine de ce qu'ils enseignaient le peuple et annonçaient la résurrection des morts au nom de Jésus '. S'étant saisis d'eux, ils les mirent sous garde jusqu'au lendemain, car il était déjà tard. Cependant un grand nombre de ceux qui avaient entendu la parole crurent; on en compta environ cinq mille.

Le lendemain, les chefs du peuple, les Anciens et les scribes s'assemblèrent à Jérusalem avec Anne, souverain sacrificateur, Caïphe, Jean, Alexandre et tous ceux

1 Les Sadducéens niaient la résurrection des morts.

qui étaient de race sacerdotale. On fait comparaître les apôtres et on les interroge :

« Par quel pouvoir ou au nom de qui avez-vous fait cela? »

Pierre, rempli du Saint-Esprit, répondit :

« Chefs du peuple et Anciens d'Israël, puisque nous sommes aujourd'hui mis en cause pour le bien fait à un impotent, et que vous voulez savoir par quel moyen il a été guéri, sachez, vous tous et tout le peuple d'Israël, que c'est au nom de Jésus-Christ de Nazareth, que vous avez crucifié et que Dieu a ressuscité des morts ; c'est par lui que cet homme se présente guéri devant vous. Il est, lui Jésus, « cette pierre rejetée par « vous, les architectes; mais qui est devenue la maîtresse « pierre de l'angle1. » Il n'y a de salut en aucun autre; pas d'autre nom sous le ciel donné aux hommes pour les sauver. »

On s'étonne d'entendre parler avec cette assurance des gens illettrés, vulgaires, tout en reconnaissant qu'ils avaient été avec Jésus. Mais l'impotent guéri étant là debout devant eux, il n'y avait rien à répliquer. On fait retirer ces gens et l'on consulte ensemble :

« Que faire? Qu'un miracle ait été opéré par eux, le fait est notoire ; personne dans tout Jérusalem qui en doute, et nous ne saurions le nier. Mais, pour em-

1 Ps., CXVIII, 22.

pécher que cela ne se divulgue encore davantage, défendons-leur, sous des peines sévères, de parler à âme qui vive de ce nom-là. »

On les fit rentrer pour leur interdire absolument de parler ni d'enseigner au nom de Jésus. A quoi Pierre et Jean répondirent : « Jugez, vous-mêmes, s'il est juste devant Dieu de vous obéir plutôt qu'à Dieu. Nous ne saurions nous abstenir de parler des choses que nous avons vues et entendues. »

On les renvoie, non sans de nouvelles menaces. Ils eussent mérité une punition, qu'on eût regardé à deux fois avant de l'infliger, à cause du peuple qui, généralement, glorifiait Dieu pour l'éclatante merveille dont il avait été témoin. L'homme sur lequel le miracle avait été opéré était âgé de plus de quarante ans l.

Deux logiques diamétralement opposées : celle des Apôtres et celle du Sanhédrin.

Les Apôtres disaient :

I. Un moyen qui rend aux malades la santé, aux impotents et aux paralytiques l'usage de leurs membres, est assurément un bon et excellent moyen de guéri son .

1 Actes, III, IV.

Le nom de Jésus de Nazareth a été ce moyen-là dans le cas dont il s'agit.

Donc, le nom de Jésus de Nazareth est un bon et excellent moyen de guérison entre les mains de ceux à qui il est donné de l'employer.

II. Conférer à un impotent de naissance l'usage et la parfaite intégrité de ses membres, en un instant et par une seule parole, n'est et ne peut être que l'œuvre de la Toute-puissance.

Une seule parole, un seul instant, ont suffi pour octroyer à l'impotent de la Belle Porte l'usage et la parfaite intégrité de ses membres.

Donc, c'est l'œuvre du Tout-Puissant.

III. Une œuvre qui excite les hommes à louer Dieu et à lui rendre la gloire qui lui est due, est une œuvre pie et sainte.

La guérison de l'impotent de la Belle Porte a excité tant le peuple qui en a été témoin que celui qui en a été l'objet, à louer Dieu et à lui rendre gloire.

Donc, cette œuvre doit être considérée comme pie et sainte, et conséquemment accueillie avec reconnaissance et admiration.

Le Sanhédrin raisonnait dans un sens diamétralement opposé ; il disait :

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