SCENE IV
URSULE, puis L'AMIRAL.
URSULE
Ah! quel courage et quel ennui d'être aimable et gracieuse quand on sèche d'impatience et de colère. Voici le milieu du jour, l'heure où Ton se réunit dans les salons, et, depuis ce matin, impossible de voir mon père, impossible de le prévenir des événements imposants qui se préparent... (Apercevant
l'amiral qui sort de l'appartement, à droite.) Ah ! enlin, c'est bien heu-
reux!... Où étiez -vous donc, mon père?
J'étais sorti avec Hélène, ma pupille, que je viens de laisser au salon avec la femme et la fille de mon médecin.
URSULE
Vous donnez le bras à Hélène, et moi qui, ce matin, avais des emplettes à faire, j'ai été obligée de sortir seule.
L'AMIRAL, avec confiance.
Je ne suis pas inquiet... Tu sais très-bien te protéger toimême.
URSULE
Certainement... mais vous n'avez pas le tact de comprendre qu'il faut que j'aie encore l'air d'être protégée... qu'il faut, puisque je dois tout vous dire, qu'on me suppose toujours dans l'âge où Ton a besoin de protection. l'amiral.
Va-t'en au diable avec tes précautions, tes restrictions, tes recommandations... c'est à perdre la tète.
URSULE
Mon père... écoutez-moi... vous vous fâcherez après.
l'amiral.
Et moi, morbleu î... je veux commencer par me fâcher et je me fâcherai.
URSULE
Pour faire manquer mon établissement.
l'amiral.
Non! non! ce mot-là seul apaise toutes les tempêtes!... J'ai tant d'envie de te voir mariée... que, pour y réussir... (Avec colère.) je me priverais de tout, même du plaisir de me mettre en colère.
Mon père... au nom du ciel!...
l'amiral.
Du jour de mon veuvage, j'ai cru que j'aurais liberté complète... Ah! bien oui, avec toi, je suis en tutelle, en esclavage. Non-seulement je suis obligé de me taire, mais c'est toi qui me grondes, c'est toi dont le caractère...
URSULE, avec effroi et lui mettant la main sur la bouche.
Si l'on vous entendait!...
L AMIRAL, baissant la voix avec frayeur.
C'est vrai! dès que voire fille est à marier, on ne peut plus se plaindre d'elle, il faut crier partout ses perfections.