ACTE I
Enfin, voyons: pourquoi viens-tu me relancer jusqu'ici? Que veux- tu?
ROBERT
De l'argent!
LAMORIMÈRE.
Encore ! tu veux donc manger ma fortune?
ROBERT
Je le voudrais... je ne le pourrais pas! Nous vivons dans un temps où les grands parents mangent leur fortune euxmêmes. Ce n'est plus comme autrefois : neveux et oncles sont du même âge, ils se rencontrent au Jokey-Club, et dans les coulisses tie l'Opéra; ils ont les mêmes goiits, les mêmes toilettes, souvent les mêmes passions.
L AMORTI 1ÈRE, murmurant.
Témoin la petite Zoé, que tu m'as enlevée.
ROBERT, continuant.
Telle est notre existence à tous deux, mon cher oncle; par un amour immodéré de la jeunesse, vous êtes resté des nôtres, et vous vous êtes fait mon camarade; choisissez donc^ voulez-vous que je m'adresse à mon camarade ou à mon oncle?
LAMORÎNIÈRE.
Va-t'en au diable! (il s'assied sur le canapé.) ROBERT.
A mon camarade, je dirai : dans les romans ou au théâtre, c'est gentil, c'est gai, d'avoir des dettes et des créanciers !.. Mais, dans la vie réelle, rencontrer à chaque pas un manant qui, sous prétexte qu'il a une facture dans sa poche, se croit le droit de vous parler en maître, c'est gênant et humiliant. Pour rétablir l'égalité et reprendre mon rang, une quinzaine de mille francs suffiraient peut-être dans ce moment; mon camarade, prête-les-moi.
LAMORÎNIÈRE, se levant.
Jamais !
ROBERT
Vous aimez mieux que je m'adresse à mon oncle? Alors je lui dirai : Vous avez cinquante à soixante mille livres de rentes, vous êtes garçon, je suis voire seul héritier...
LAMORÎNIÈRE.
Eh bien! mon héritier aura, après moi, ma fortune; il sera .assez riche.
ROBERT
Riche î mais c'est votre fortune qui, jusqu'à présent, m'a ruiné. Orphelin de bonne heure, j'aurais pu, comprenant la nécessité du travail, faire mon chemin comme tant d'autres, comme Raoul de If ornas, mon ami d'enfance; mais au collège, mais à l'École Polytechnique, mes camarades me disaient tous : A quoi bon étudier? tu as un oncle millionnaire! Dans le monde, même refrain : A quoi bon entrer surnuméraire à la Cour des Comptes ou au Conseil d'État? vous avez un oncle millionnaire î
LAMORINIÈRE.
Est-ce ma faute?
ROBERT
Oui: en me montrant toujours vos millions en perspective, vous m'avez habitué à ne rien faire, vous m'avez donné le goût du luxe et des plaisirs! et si, en échange de mon patrimoine, mangé en deux ans, j'ai acquis quelques vices, c'est à vous, mon oncle, que je les dois. Qui m'a conduit à l'Opéra?
LAMORINIÈRE, contrarié.
C'est moi!
ROBERT
Qui m'a présenté à ces dames?
LAMORINIÈRE, flatté.
C'est moi, pardieu !
ROBERT
Qui m'a donné la tentation et la facilité de faire des dettes?
LAMORINIÈRE, virement.
Ce n'est pas moi !
ROBERT
Si, mon oncle... vous, toujours vous; car il n'y a pas un usurier qui ne m'ouvrit d'abord sa caisse en disant : « Son oncle est millionnaire! » Voilà ce que vos millions m'ont coûté... Convenez avec moi qu'ils me doivent bien une indemnité?
LAMORINIÈRE.
Non!., morbleu!., je n'en conviendrai pas! Est-ce que cela
me regarde? (il s'assied à la table de gauche.)
ROBERT, debout, de l'autre côté de la table.
Eh bien ! si j'étais à votre place, ce n'est plus au camarade, c'est à l'oncle que je parle... si j'étais à votre place, je me prêterais cent mille écus pour m' établir ou pour m'achcter une charge; ce serait beau!