ACTE I
LAMORIMÈRE.
Mais ce serait cher. Cependant tu les auras.
Vous me les donnez?
LAMORIMÈRE.
Je te les promets, à une condition.
ROBERT
Laquelle ?
LAMORIMÈRE.
C'est que tu te marieras.
ROBERT
Moi!... Ah çà ! mon oncle, qu'est-ce que je vous ai fait?
LAMORIMÈRE.
Cela t'apprendra à me demander de l'argent, (il se lève. — En confidence.) Si tu te laisses guider par moi, il y a ici à Plombières, en ce moment, plusieurs partis... qui me conviendraient fort. Un entre autres...
ROBERT
Que je devine et dont nous parlions tout à l'heure avec mon ami Raoul. Eh bien! ma foi, mon oncle, mademoiselle Ursule est une fort belle personne.
LÀMORINIÈRE, étonné.
Hein ! que me dis-tu là ?
RORERT.
D'un esprit supérieur, d'un caractère angélique. En sortant du collège, je voulais l'épouser... vous savez qu'on sort, toujours du collège avec une passion au cœur et une tragédie en portefeuille ?
LAMORIMÈRE, haussant les épaules.
Quelle folie V D'abord, ce n'est pas d'elle qu'il s'agit.
ROBERT, riant.
Tant pis ! Folie pour folie, il semble que celle-là me convient mieux qu'une autre : d'abord elle n'est pas de la première jeunesse, cela me va î vingt-cinq ans !
LAMORIMÈRE, affirmativement.
Vingt-neuf.
ROBERT
Allons donc î
LÀMORINIÈRE.
Elle les avait déjà l'année dernière, elle les a encore cette année ; désormais elle les aura toujours. C'est la dernière li-
mite d'âge, la limite infranchissable pour toute demoiselle qui n'est pas encore mariée; et quant à celte bonté angélique que tu lui supposes, je crains que tes illusions ne soient encore bien grandes. Son père, le vice-amiral, est d'une nature irascible et elle tient de son père.
ROBERT
Elle m'a toujours semblé la douceur même !
LAMORINIÈRE.
Avec toi, ou dans le monde, je le crois sans peine. Les demoiselles, vois-tu bien, tant qu'elles sont à la fleur, de l'âge, tant qu'elles ont encore quelques chances probables de trouver un mari, sont douces, aimables, prévenantes; elles portent avec elles la bonté et la grâce, comme le rosier porte des roses... pour tout le monde ! Mais à mesure que les printemps s'accumulent, que les jeunes gens deviennent rares et les maris invisibles, le caractère de la jeune personne change, sa douceur s'altère, son humeur s'aigrit : c'est tout naturel. Tous les fruits veulent être cueillis à temps ; si l'on tarde trop, ils perdent peu à peu leur goût et leur parfum. Ursule n'en est pas encore là, il s'en faut; mais elle a déjà trop attendu Fière de son esprit, de son mérite, de sa beauté, elle a commencé par refuser d'excellents partis.
ROBERT
Moi, d'abord , et mon ami Raoul, (il va s'asseoir sur le canapé.) LAMORINIÈRE.
Dans ses prétentions ambitieuses, il ne lui fallait pas moins qu'un rang élevé et un titre, réunis à une immense fortune ! Aujourd'hui, elle serait moins difficile ; mais à force d'avoir voulu choisir, elle voit diminuer les objets de choix, les rangs s'éclaircissent , elle a peine à cacher son dépit : et, quoique toujours aimable et affectueuse, sous ses phrases les plus caressantes, sous ses périodes les mieux arrondies, on sent percer l'humeur anguleuse de la fille de trente ans, furieuse de n'être pas mariée, jalouse du bonheur d1 autrui, pâlissant à la vue de la corbeille de mariage de sa meilleure amie ; mais, ' calme et patiente, rien ne la décourage. Dans le monde, elle est charmante avec les vieilles femmes... qui ont des iils ! avec les jeunes filles... qui ont des frères, et, dernièrement encore, pendant toute une soirée, elle a été adorable d'esprit et de grâce avec un duc, un grand seigneur marié qu'elle croyait veuf.