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La fille de Victor Hugo

Près de chacun de ces génies « dont les fronts nous dominent, » nous sommes presque sûrs de trouver une femme, la douce inspiratrice, la muse à laquelle le penseur a dû ses chefs-d'œuvre, l'homme son bonheur ou sa consolation.

Ces discrètes ég-ides se tiennent parfois dans l'ombre du foyer et de la famille. En ce cas, les yeux éblouis par la gloire éclatante du héros qu'elles soutiennent, dirig-ent ou relèvent, ont peine à les discerner —

Et pourtant quel intérêt il y aurait à amener au jour leurs vies cachées, à soulever, d'une main attendrie, les voiles qui recouvrent leurs fig-ures charmantes, leurs cœurs pleins d'enthousiasme et d'amour!

Les deux plus grands poètes de la France au dixneuvième siècle ont connu, l'un et l'autre, une pure tendresse féminine dont l'empreinte se retrouve sur leur vie entière. Destinée pleine de joies exquises.

suivies de douleurs surhumaines, celle qui à Lamartine donna et reprit sa mère, à Victor Hug-o donna et reprit son enfant !

Il était une fois, — ce drame-ci commence à la manière dun conte, — il était une fois un jardin immense. que nul ne cultivait depuis des années, et qui avait pris, avec le temps, un aspect de forêt enchantée.

Les allées disparaissaient sous les herbes folles, les charmilles formaient des fourrés impénétrables, la mousse verdissait les vieux troncs et s'étendait, ea tapis de velours, sous l'ombre des arbres centenaires, les plantes g-rimpantes jetaient de branche en branche leurs volutes embaumées que la brise faisait ondoyer. Un soleil éclatant, filtrant à travers les ramures, posait ses touches de lumière dans le calice ouvert des boutons d'or débordant des plates-bandes. Au fond de l'enclos, un puisard desséché, entre son rempart de broussailles et d'épines fleuries, semblait le château de quelque Belle au bois dormant.

Les grandes branches avaient de profonds murmures, comme les org-ues d'une cathédrale, les feuilles nouvelles chuchotaient en se racontant des histoires, les abeilles bourdonnaient affairées, mille insectes invisibles criaient dans le gazon leur joie éphémère de vivre ; merles, pinsons, bergeronnettes lançaient vers l'azur leurs trilles brillantes. Tout était musique et chansons dans ce domaine féerique ; tout, jusqu'à son nom harmonieux : les Feuillantines; jusqu'aux

petites voix claires, aux rires perlés des enfants qui s'y ébattaient, « légers comme de jeunes daims. »

C'étaient trois g-arçons, trois frères, petits-fils d'un menuisier, fils d'un officier de fortune, alors colonel, plus tard le général comte Léopold Hugo. « Abel était l'aîné,... » puis venait Eugène, et le dernier, Victor, un bambin malingre et souffreteux, qui, malgré son apparence chétive, n'était pas le moins ardent aux courses et aux escalades.... Les belles parties qu'on faisait dans ce milieu de délices ! Quelles merveilles on savait y découvrir, même si elles n'avaient jamais existé ! C'est que chaque âme d'enfant revit à son tour, devant les beautés de la nature, les étonnements et les admirations de l'homme aux premiers jours du monde. Lequel de nous ne garde pas, dans les trésors du passé, son jardin des Feuillantines, vers lequel, à certaines heures, l'imagination se retourne, prise d'une poignante nostalgie, comme vers le paradis perdu?

Aux congés, deux nouvelles recrues venaient s'ajouter aux petits Hugo pour fouiller les profondeurs mystérieuses du puisard ou dévaliser les treilles ployant sous les grappes mûres : un garçon qui se nommait aussi Victor, et sa sœur Adèle.

Cette fillette était la grande favorite des écoliers. Elle se pliait si docilement à leurs caprices ! Elle était toujours prête à s'asseoir dans certaine brouette boiteuse et vermoulue et à se laisser bander les yeux avant que les gamins l'entraînassent au triple galop vers des destinations inconnues.

Mais ce que Victor préférait encore, c'était de la hisser sur une escarpolette où il montait avec elle ; et hop ! ils étaient partis pour leur course dans les airs. Le o'arçonnet allait plus vite, encore plus vite, jusqu'à ce qu'on atteignît lé feuillas[-e des arbres qui frémissaient comme au vent. Adèle, tremblante, prise de vertige, s'accrochait à lui, fermait les yeux et implorait, suppliante :

— Oh! non, non ! Pas si haut!...

Pas si haut !,.. Pauvre petite 1...

Lorsqu'on en avait assez de la balançoire, on passait à la guerre. Chacun s'armait d'un échalas de jardinier, on se séparait en deux camps adverses, une bande grimpait sur la niche aux lapins, l'autre lui donnait l'assaut ; c'étaient des bousculades, des combats corps à corps, des cris de sauvages....

On s'échauffait si bien que nul n'entendait les brindilles sèches tapissant la moussç craquer sous un pas qui se rapprochait. Chaque combattant bondissait, saisi de surprise, et restait médusé, sa lance en arrêt, lorsqu'une voix de femme retentissait derrière le groupe.

— Oh ! les méchants garçons ! Les affreux garnements ! s'écnait-elle éplorée. Je vous y prends encore, avec vos horribles bâtons pointus, moi qui vous avais tant défendu d'y toucher !

Déjà, le petit Victor, reprenant son sang-froid, courait se jeter dans les bras de la nouvelle venue ; il l'arrêtait d'un baiser :

— Ne te fâche pas, maman.... C'est pas des bâ-

•^3CT©a- ny^

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N'icTOH Iïr(;o .ikuni: ho.m.mi |i;ii' [)t''vcria.

tons, c'est des piques.... Il faut bien que nous ayons quelque chose pour chasser les ennemis !

— Battez-vous à coups de poing-s, concédait la mère, cela, je vous le permets, mais laissez-moi ces échalas, vous entendez? Tout de suite, c'est trop dang-ereux !

Victor esquissait une moue désappointée.

— Ce sera bien moins amusant les coups de poing-^ maman : on ne pourra plus se crever les yeux !

Pourtant, les enfants s'empressaient de remettre leurs armes où ils les avaient prises, car ils savaient, par expérience, que leur mère ne plaisantait pas avec l'obéissance.

Etrang-e femme que cette comtesse Sophie Hug'o !

Fille d'un armateur de Nantes, appartenant à une famille extrêmement dévote, de pur sang- vendéen, elle trouvait moyen d'être à la fois plus voltairienne que Voltaire et plus royaliste que le roi, élevait ses fils à la bag-uette, exig-eant une soumission, une respect absolus, mais ne g-ouvernant en eux que ce qui était positif et matériel, et laissant leur intellig-ence^ leur conscience se former toutes seules, au petit bonheur....

Passionnée de romans, elle passait des journées entières en compagnie d'un volume en location et de .sa tabatière, car elle ne dédaiarnait point de priser. Mais, pour être sûre de ne pas s'eng"ag-er dans une histoire trop ennuyeuse, elle la donnait d'abord à lire à ses enfants.... Et quand le bouquiniste, effrayé de voir des ouvrages d'une philosophie très hardie ou

d'une morale fort libre entre les mains de garçons de dix ans, risquait une timide observation, elle lui fermait la bouche de cette réponse stupéfiante :

— Oh ! les livres n'ont jamais fait de mal !

Et pourtant, Victor l'adorait, cette mère que sa tendresse filiale parait de toutes les vertus. Elle remplissait son cœur, y laissant bien peu de place au père toujours absent, tantôt guerroyant au loin, tantôt g-ouvernant des provinces conquises, et que les trois petits apercevaient, au cours de rapides voyag-es en Espagne ou en Italie, dans un éblouissement de sabres, d'éperons, d'uniformes chamarrés —

Lorsque, vers douze ou treize ans, l'enfant sentit s'éveiller son désir irrésistible de « faire des vers, » sa mère fut la première à être mise dans le secret. II lui montrait ses cahiers, lui demandait des conseils, écoutait ses critiques, et ne laissait passer ni une fête, ni un anniversaire sans lui adresser une poésie ou lui dédier un « opéra-comique » (!) Ils sont intéressants, dans leur inexpérience, ces essais où transparaissent à l'avance les splendeurs futures, comme percent par instants, à travers les brouillards de l'aube, les premières flèches du soleil qui se lèvera bientôt dans tout son éclat.

« L'enfant sublime » n'était pas seul dans la famille à donner d'ambitieuses espérances. Eugène, son aîné de dix-huit mois, rimait ég-alement, il y réussissait même si bien qu'on se demandait lequel des deux frères deviendrait le favori des muses.

Gela ne les empêchait pas d'être fort unis, et de

partager sans arrière-pensée leurs premiers triomphes. Ensemble, ils prenaient part au concours des Jeux Floraux de Toulouse, qui les couronnaient l'un et l'autre. Easemble, ils rédigeaient un journal, un vrai journal imprimé par un de leurs camarades, le Conservateur littéraire. Ensemble, ils sentaient leurs jeunes cœurs se gonfler de ces deux ivresses ■délicieuses : la g-loire et l'amour !

Menant, de par la volonté maternelle, une vie très retirée, les adolescents ne fréquentaient guère que leurs amis d'enfance, ces jeunes Foucher avec lesquels ils avaient fait de si belles parties sous les ombrages des Feuillantines. Cela leur suffisait, car Mlle Adèle était devenue bien jolie....

Avec ses parents, elle habitait un vieil hôtel qui eût déjà semblé fort triste, si sa destination — c'était le Conseil de guerre — ne l'avait rendu complètement lugubre.

Presque chaque soir, le portier de cet hôtel voyait s'enfoncer sous la voûte Eugène et Victor se donnant le bras ; derrière eux venait leur mère, « son sac à la main, vêtue d'une robe de mérinos amarante que recouvrait un cachemire jaune à palmes. »

Les deux familles passaient leur veillée au coin du feu, d'une façon calme et monotone, les hommes ■avec un livre, les femmes avec leur tapisserie. Personne ne parlait d'ordinaire; on arrivait souvent au moment de se quitter sans s'être dit autre chose que bonjour et bonsoir....

Piètres distractions que ces soirées pour des gar-

1 o — lo —

rons de dix-huit à ving-t ans ! Et pourtant, Victor sentait bien que chacune d'entre elles ajoutait uiï anneau à la chaîne lég-ère qui le rapprochait de jour en jour de sa petite amie d'autrefois....

Leur idylle fut entravée par maintes vicissitudes. C'est la loi universelle ! D'abord, ils étaient tropjeunes, beaucoup trop jeunes pour song-er à s'établir. S'établir d'ailleurs, avec quoi? La littérature est un gentil passe-temps, mais non point un g-ag-ne-pain ; est-ce avec le lys d'or gagné aux Jeux Floraux que V^ictor comptait se mettre en ménage?...

Et les parents, fort alarmés, de séparer les amoureux, et les Foucher d'essayer de faire oublier à leur fille, dans les bals et les plaisirs, le roman discret ébauché sous la lampe....

Pendant ce temps, le jeune homme éprouvait une profonde douleur, la première de sa vie qui devait être labourée par tant d'épreuves : il perdit sa mère.

Lorsqu'il revint de la conduire au cimetière, il s'ég-ara dans les rues, accablé de tristesse, reprit machinalement le chemin familier parcouru tant de fois....

Les fenêtres du Conseil de g-uerre brillaient dans la nuit de mille lumières ; il s'approcha malg^ré lui, entendit une musique de fête, et, seul dans les ténèbres, il vit, à travers un carreau, une foule tourbillonnante, entraînée dans une valse joyeuse. Elle était là, elle aussi, elle dansait souriante, en robe blanche et couronnée de fleurs

Le lendemain, M^e Foucher se trouvant dans le

jardin de riiôtel, vit apparaître son ami, dont la pâleur la frappa d'une douloureuse surprise. Elle s'élança vers lui :

— Qu'y a-t-il donc?

— Ma mère est morte. Je l'ai enterrée hier.

— Est-ce possible ! Je n'en savais rien !

Ils se mirent à sang-loter ensemble, et se fiancèrent en pleurant.

Les forces du jeune homme se retrempèrent à son amour qu'il savait désormais partag-é. Plus vaillant, il recommença à écrire. Il vécut pendant un an dans une mansarde, possédant sept cents francs pour tout capital, travaillant sans relâche et ne s'accordant qu'une distraction, toujours la même : faire un tour au Luxembouro' où il pouvait apercevoir Adèle se promenant avec sa mère.

M. et M™*^ Foucher se laissèrent enfin émouvoir par sa constance ; ils lui permirent de recommencer ses visites au Conseil de guerre, mieux encore, de les accompa2:ner à Gentilly où eux et leurs enfants passaient l'été.

Les vacances furent exquises. Les promenades à deux, les srracieux marivaudages alternaient avec des occupations palpitantes, le lancement du premier volume du jeune homme, — ce cher premier volume dans lequel on met toujours une si grande partie de son cœur î

Ces Odes et poésies diverses, qui, revues et aug--

mentées, devinrent dans une édition ultérieure les Odes et ballades, remportèrent un succès remarquable, sans être éclatant.

Leurs tendances royalistes, où se retrouvait l'influence de la mère disparue, et qui devaient durer tout juste le temps de la prime jeunesse, valurent à l'auteur une pension de mille francs que Louis XVIII lui accorda sur sa cassette. Ce que le poète vit de plus beau dans cette libéralité, c'est que les Foucher, un peu rassurés quant à son avenir, lui accordèrent officiellement la main de leur fille.

Le mariage d'Adèle et de « M. Victor Hug^o, membre de l'Académie des Jeux Floraux de Toulouse, âg-é de ving-t ans, » fut béni à Saint-Sulpice, ie 12 octobre 1822.

Un incident tragique vint assombrir la noce. Depuis quelque temps, Eug-ène était taciturne, fantasque, bizarre. Pendant le dîner, il prononça des paroles incohérentes qui effrayèrent ses voisins de table ; on réussit à l'entraîner sans donner l'éveil, mais, dans la nuit, la folie se déclara. Au matin — triste réveil d'un beau rêve ! — les mariés furent appelés par un ami et accoururent bouleversés ; le malade divag-uait et ne reconnaissait plus personne. On parla, en termes voilés, de passion malheureuse ; on voulut espérer que l'excès de chag-rin était seul cause de cette crise et que la robuste constitution du jeune homme allait la surmonter ; il n'en fut rien. Le malheureux passa par des alternatives de mieux et de pire, lang-uit quinze long-ues années dans une maison

de santé, et fiait par mourir à Charenton, en pleine démence.

L'amour, la gloire!... Où étaient pour Eug-ène les promesses de l'avenir? Le sort brutal séparait les deux frères, les deux camarades si affectueusement unis, prenant tout à l'un pour tout donner à l'autre. Si, Gomme on l'a prétendu, la folie est proche parente du o-énie, l'aîné racheta douloureusement la rançon de son cadet. Mais ce n'étaient là que les premiers coups de la destinée.

Les nouveaux époux avaient à eux deux trente-sept ans. A cet àg-e, ils ne pouvaient rester long-temps sous l'impression causée par cet événement lugubre. Très épris, ils vécurent leur lune de miel dans un enchantement. Leur radieux printemps n'était que triomphes et joies. Chaque jour on les voyait, légers comme des écoliers, partir pour une escapade à la campan^-ne. Ils déjeunaient dans une de ces « guins^uettes » accortes et pimpantes, alors si nombreuses aux environs de Paris, et revenaient au crépuscule, les mains pleines de fleurs, elle toute rose sous son grand chapeau de paille, et, un peu lassée, s'appuyant davantage à son bras

Ils étaient pauvies, mais qu'importait la pauvreté dorée par le soleil qui riait aux fenêtres, la gaîté et l'espérance qui chantaient dans les cœurs?

Presque tout de suite, l'attente d'un bonheur nouveau vint porter à son comble la félicité du jeune

CAs.r&rf^

Les enfants de Victor Hugo par M'"° V. Hu;^o.

couple. Tandis que le poète faisait courir sa plume, Adèle, assise tout près de lui, faisait voler son aig-uille, emplissant une corbeille de ces menus objets de layette dont chaque point, chaque nœud de ruban est le plus doux des liens qui puissent unir l'homme et la femme.

Leur premier-né, un g-arçon, venu au monde neuf mois jour pour jour après le mariag-e, — 12 juillet 1828, — ne fit ici-bas qu'un passag-e éphémère et mourut au premier anniversaire de leur bénédiction nuptiale, le 12 octobre suivant. Les jeunes gens eurent à peine le temps de le pleurer. Un an après, en juillet 1824, leur modeste appartement du 90, rue de Vaug-irard, vit paraître un nouvel hôte, une adorable petite fille que reçut un nid douillet préparé avec amour, et sur le sommeil de laquelle les parents se penchaient en extase, émerveillés de l'avoir créée si belle ! C'était vraiment « l'enfant de leur aurore » et leur « étoile du matin ! »

Ah ! celle-là, avant même sa naissance, elle avait conquis le père et la mère, elle les possédait tout entiers ! Jolie comme les amours, précoce, éveillée au possible, elle faisait leur joie, leur orgueil. Chaque matin ils couraient la prendre, l'installaient en triomphe entre eux deux, au milieu du grand lit. C'étaient alors des parties sans fin, des baisers, des gazouillements mêlés aux éclats de rire.... On ne pouvait plus s'imaginer une sortie sans elle ; ces époux de vineft ans s'habituèrent à cheminer très graves, précédés à quelques pas par une nourrice en-

rubannée portant leur petite chérie. Tout en marchant, ils la couvaient des yeux, de l'âme et du sourire, le visage rayonnant

Rien de g"racieux comme le tableau formé, dans le minuscule salon [de Vaugirard, par ce jeune père, cette jeune mère jouant avec leur mig-nonne, et, plus tard, lui apprenant à joindre ses petits doigts pour la prière devant une naïve copie de la Madone de Raphaël.

Fût-il jamais berceau plus poétique et plus charmant que celui de la fillette? Elle semblait symboliser la jeune poésie, les souffles nouveaux, les tendances puissantes, les divines aspirations du siècle \ qui, pour la postérité, serait le siècle de Victor Hug-o.\ C'était un rayon d'idéal que le ciel envoyait à la terre. Dans la pléiade d'amis, de fervents disciples qui gravitaient déjà autour de l'astre éblouissant de son père, il ne se trouva qu'une seule voix pour l'admirer, un seul cœur pour la chérir.

Petite princesse du royaume de l'harmonie et de la pensée, elle n'eut point comme marraines des fées en robe d'azur; mais trois vieillards à la tête chenue se g-roupèrent autour de sa bercelonnette voilée de mousseline ; ils se nommaient Lamennais, Chateaubriand, Rérang-er. L'auteur des Paroles d'un croyant la prit dans ses bras et la bénit; le g-rand évocateur du Génie du christianisme et le spirituel chansonnier appelèrent sur elle « la vertu, qui fait la gaîté douce, et la g'aîté, qui rend charmante la vertu ! »

Hélas ! ne semblerait-il pas qu'à la suite des trois

parrains se soit g-lissée, invisible, cette hideuse sorcière aux haillons sordides, que Victor Hug-o évoqua si souvent et qui personnifiait pour lui VAnanké des fatalistes antiques?... Celle-là, jalouse de tant de bonheur et de tant de grâces, étendit sur l'enfant sa main décharnée et jura que jamais elle n'atteindrait l'étape radieuse entre toutes : vingt ans !

La fillette avait été baptisée Léopoldine-Cécile- Marie. Le premier nom prévalut, en l'honneur de son grand-père paternel, Léopold Hugo, dont les fils s'étaient beaucoup rapprochés après la mort de leur mère.

Le général avait pris sa retraite à Blois, où il habitait la maison « blanche et carrée épanouie entre ses deux vergers » célébrée dans les Feuilles cVautornne.

On attendit tout juste que sa petite-fille eût atteint quelques mois pour la lui conduire. Le premier vovag-e de Léopoldine s'effectua par la malle-poste, au printemps de 1825.

Le vieux soldat accueillit ses visiteurs avec effusion. Le bébé eut, comme de juste, tous les honneurs de la réception. Plus d'une fois, on put voir « le héros au sourire si doux » berçant tendrement la petite créature fragile, et se promenant le long- des pommiers en fleurs qui laissaient pleuvoir sur eux la neige de leurs corolles parfumées.

Le général ne devait pas avoir la joie d'assister au développement de l'enfant : une attaque d'apoplexie foudroyante l'emportait peu de mois après.

Victor Hug-o, invité au sacre de Charles X, se résolut à confier à son père sa femme et sa fille pour se rendre à Reims. Cette séparation, — la première ! — ne devait durer que quinze jours. Mais en assistant aux larmes, aux embrassades, aux recommandations du départ, on aurait pu croire qu'elle allait être éternelle !

A Reims, le voyag-eur retrouva Lamartine dont il avait fait la connaissance d'une façon assez curieuse.

Quatre ans auparavant, au milieu du flot de louanges, d'hyperboles, de dénig-rements aussi, qui lui parvenaient au sujet des Méditations^ Lamartine avait reçu un petit journal fort obscur, le Conservateur littéraire, contenant sur son recueil un article des plus élog'ieux. Ce compte rendu était de Victor Hug"0, qui, alors âg-é de dix-huit ans, ne craig-nait pas de crier au poète de trente : « Courage, jeune homme ! » et de lui prédire une brillante carrière.

Le châtelain de Saint-Point voulut connaître son aimable critique et alla le visiter dans son g-renier.

Il ne fallut pas long-temps aux deux poètes pour se comprendre. Qu'importait la différence d'âg-e et de position, lorsqu'ils avaient entre eux tant d'idées, d'aspirations semblables ?

L'un avait ouvert la voie au romantisme, où l'autre n'allait pas tarder à le suivre et à le dépasser. Mais tous deux avaient l'âme trop haut placée pour être accessibles à cette jalousie mesquine que les succès d'autrui inspirent trop souvent aux esprits étroits et médiocres.

Ils se revirent ['réquemment, s écrivirent maintes fois, en vers ou en prose, et, à Reims, Lamartine invita son émule à aller le voir à Saint-Point.

Il sut être si pressant que le vo^ag-e en Maçonnais fut décidé séance tenante. M'"^ Hug-o devait, naturellement, rejoindre la partie. Elle allaitait encore sa fille et n'aurait pu se résoudre à la quitter; on fit donc place dans la vaste berline pour une servante et un berceau, et l'on emmena Léopoldine.

Le surlendemain du départ, après avoir couché à Mâcon, on traversa la vallée onduleuse qui encercle de toutes parts le château de Saint-Point, dont les tourelles s'effilaient à travers un épais rideau de feuillage.

Lamartine et sa jeune femme s'étaient rendus audevant des voyageurs dans la cour d'entrée. Après leur avoir souhaité la bienvenue, ils les conduisirent au salon. Dans une des fenêtres à embrasures profondes, deux des sœurs du poète, sveltes, blondes, élégantes, se tenaient auprès d'une dame d'un certain âge, à la physionomie noble et sereine, dont les beaux cheveux noirs commençaient à peine à se mêler de quelques fils d'argent. Elle se leva à l'entrée des visiteurs et s'avança vers eux, affable et souriante. C'était M™6 de Lamartine, la vraie maîtresse de ce logis sur lequel elle régnait par la tendresse, comme jadis elle avait régné sur la maison de Millv.

Elle voulut voir la petite Léopoldine, qu'on avait laissée en bas avec la servante. Elle la prit sur ses genoux, l'embrassa, lui dit mille douces choses, fit

si bien que la mig-nonne, un peu effrayée d'abord par tant de fîg-ures inconnues, se rassura et répondit par un rire joyeux au sourire maternel qui se penchait vers elle.... Minute profonde que celle qui unissait dans une caresse ces deux prédestinées, la femme au soir de la vie et l'enfant à son aurore, la mère de Lamartine et la fille de Victor Hug-o !

Le séjour à Saint-Point passa trop vite. On causa, on récita des vers, on fit de la musique, on visita les environs, tandis que Léopoldine et sa nourrice se promenaient dans le parc, en compag-nie de la fille de leur hôte, cette petite Julia qui devait mourir en Terre Sainte, et dont, bien des années après, alors que son cœur saig-n ait, lui aussi, d'une blessure ing-uérissable, JVlme Hug-o écrivait : « C'était une enfant blonde et rose, inondée de cheveux d'or; un de ces ang-es que Dieu prête aux mères pour leur faire un instant de bonheur et une vie de deuil. »

Les relations entre les poètes continuèrent plus affectueuses après cette visite, la seule qui ait mis en présence nos deux héroïnes. Ils ne cessèrent jamais de s'aimer, de se le dire, de se le prouver à l'occasion, et quand Lamartine fut nommé, en i848, ministre des affaires étrang-ères, il voulut avoir pour secrétaire un des fils de son ami.

Rentrée à Paris au mois de septembre 1826, la famille Hug-o ne tarda pas à quitter Vaug-irard pour venir habiter, rue Notre-Dame-des-Ghamps, un log-is

tranquille et silencieux qui semblait être transporté de la province clans ce coin perdu de la capitale. On V resta cinq ans, avant d'aller s'installer aux Champs- Elvsées. dans la verdure et les fleurs. C'est là que s'éveillèrent les premiers souvenirs de Léopoldine.

Il y avait un jardin, joie ineffable ! un jardin pas bien g-rand à la vérité, mais un monde pour la fillette potelée qui se roulait et trottinait sur la pelouse, enivrée de soleil et de liberté.

Extraordinairement précoce, elle avait parlé à un an ; à quatre ans, des visiteurs venus causer avec son père, — Jules Janin, Sainte-Beuve, Charles Nodier, tant d'autres encore ! — l'appelaient parfois au milieu de ses jeux.

— Mademoiselle Léopoldine, demandaient-ils, voulez-vous nous dire quelque chose?

La petite hésitait, interrogeait son père du reg-ard.

— Allons, Didine, faisait-il, l'encourageant d'un sourire^ récite- nous la Ballade des deux archers !

Alors, sans se faire prier davantage, toute simple, toute naturelle, cette miûrnonne et frêle créature commençait le funeste récit de sa voix douce et limpide. . . . Arrivée à l'endroit où il faut dire : « C'était Satan!... » l'enfant prenait un ton funèbre; la terreur était dans son geste, la pitié dans son regard ; Victor Hugo, transporté, saisissait sa fille dans ses bras et l'embrassait avec passion.

— Oh ! disait-il, que tu me fais là de beaux vers î Comme il l'aimait, sa petite adorée! Comme il en

était fier! Quels tendres accents il prenait pour parler d'elle :

Oui, ce front, ce sourire et cette fraîche joue, C'est bien l'enfant qui pleure et joue....

Nous pouvons retrouver, une à une, toutes les mélodies qui bercèrent l'enfance de la petite Léopoldine. Elle était présente à chaque pensée, à chaque labeur de son père. Partout où il allait, il l'emportait ou l'emmenait avec lui. C'était sa plus chère, parmi les têtes blondes qui étaient venues, d'année en année, ag-randir le cercle de famille : deux g-arçons, Charles et François-Victor, et, en i83o, Adèle, qu'on appelait Dédé pour éviter les confusions.

Quatre enfants ! quatre trésors pour le père et la mère, que leur âge faisait plutôt les aînés que les parents de leurs filles et de leurs fils ! Et pourtant, comme ils prenaient leur rôle en conscience !

La jeune femme nourrissait ses bébés, l'un après l'autre, et montrait à lire aux aînés alors que les cadets tétaient encore.

L'homme écrivait du matin au soir, souvent du soir au matin, disputant le terrain pied à pied à la pauvreté, contre laquelle il dut se défendre long-temps encore avant d'en triompher définitivement. Certain jour, il n'y avait plus à la maison qu'un billet de cinquante francs pour toute fortune !

La vie était donc difficile, mais douce encore plus.

Les âmes des enfants s'épanouissaient, joyeuses, confiantes, sous un rayonnement d'infinie bonté.

Parfois, leur père quittait ses manuscrits pour se coucher de tout son long sur le tapis. Il laissait les bambins grimper sur lui, riant, bég-ayant, se bousculant, lui tirant les cheveux, le tourmentant tout à leur aise.

D'autres jours, ils écrivaient à la même table, eux, des alphabets et des jambages, lui les Orientales ou les Feuilles d'automne. Il s'interrompait pour admirer une page terminée sans pâtés ni ratures, montrer aux petits à confectionner des cocottes, des voitures, des bateaux en papier, ou pour leur faire, avec un bout d'allumette noircie, des dessins fantastiques qui les émerveillaient.

Le soir, Léopoldine, en sa qualité d'aînée, s'approchait càlinement :

— Viens, petit père, implorait-elle ; raconte-nous une histoire, dis !

Gomment résister à la prière de tous ces jeux noirs ou bleus qui se levaient vers lui ? « Petit père » répondait d'un sourire ; c'étaient alors des cris, des sauts de joie; en triomphe, on apportait la grande chaise où il s'installait, un enfant sur chacun de ses genoux, un autre blotti à ses pieds; Léopoldine restait debout, un bras passé autour du cou du narrateur, sa jolie tête fine appuyée sur son épaule. Ils formaient un tableau charmant, ainsi enlacés ! Le conteur connaissait à merveille l'art de captiver son auditoire. Quelles fusées de rires accueillaient les mésaventures toujours imprévues « d'affreux géants très bêtes, vaincus par des nains pleins d'esprit! »

Dans un coin d'ombre, le grand'père maternel, M. Foucher, l'ancien greffier du Conseil de g-uerre, un excellent homme qui avait toujours sa place réservée au foyer, quittait par instants son livre des yeux pour contempler ses petits-enfants. Song-euse, jVIme Hug-o écoutait leur joyeux tumulte. Les exclamations de terreur et de ravissement alternaient avec les : « Encore, petit père, encore ! » Et les : « Et puis alors? » palpitants d'intérêt.

Docile, petit père continuait l'odyssée. Il ne savait rien leur refuser, à ses doux tyrans !

Jamais il ne se fâchait, pas même — quelle suprême abnég-ation ! — quand les étourdis avaient pris un de ses précieux papiers pour en faire une envolée de papillons.

S'ils étaient malades, il se relayait à leur chevet avec leur mère, elle le jour, lui la nuit. Lorsque le petit Charles eut le choléra, il ne le quitta pas une minute, et ce furent ses soins qui l'arrachèrent à la mort.

Mais sa tendresse ne s'arrêtait pas à ses propres enfants; elle s'étendait aux enfants des autres, à l'enfance tout entière.

L'amour de l'enfant chez Victor Hugo ! C'est là, peut-être, le plus beau et le plus touchant côté de son génie.

Ce sentiment lui a inspiré ses pag-es les meilleures ; il remplit son œuvre, prose et poésie, l'illuminant d'une fraîche clarté d'aube, apportant au milieu des conflits déchirants, des cas de conscience qui nous re-

muent si profondément, un pur rayon d'innocence et d'ignorance

Qui donc, comme le maître, a su nous peindre les extases divines de la maternité? Qui, mieux que lui^ nous en a montré les douleurs poig'nantes? Qui a trouvé les cris, les folles révoltes de ces pères, de ces mères défendant leurs petits? Qui a élevé une voix aussi ardente que la sienne en faveur de l'enfance sans pain, sans jouets ou sans baisers?...

0 vous, les quatre chérubins dont les chants, mêlés de g-azouillements d'oiseaux, montaient, le matin, jusqu'à la fenêtre de « petit père, » soyez bénis pour le g-rand courant d'amour que vous avez fait naître \ Soyez bénis pour la douceur toute nouvelle qui remplit nos cœurs, rayonne dans nos yeux, nos caresses, nos sourires, quand nous nous penchons sur un petit enfant après avoir lu Victor Hugo !

Comme ces preux chevaliers des anciens jours dont il se plaisait à célébrer les exploits, le jeune écrivain aurait pu prendre pour devise : « Doux au petit, rude au fort ! » Ce tendre avait un tempérament de lutteur, d'athlète. Bientôt, le cadre trop étroit de ses livres ne lui suffît plus. Il se lança au théâtre.

Dès lors, c'en était fait de la tranquillité du logis, de l'intimité de la famille. Une vie de combats incessants commença.

Quand, après vingt jours d'un labeur de titan,

l'écrivain avait monté, de toutes pièces, une de ces prestig-ieuses trag"édies pour lesquelles il n'est pas assez d'admiration aujourd'hui, il se heurtait à des hostilités qui eussent brisé comme verre un moins puissant que lui.

Ce qu'avait éparg-né une interdiction nette et tranchante, la censure le sapait sournoisement. Les directeurs, effrayés des audaces du dramaturge, rivalisaient de mauvaise volonté avec acteurs et actrices charg"és d'interpréter les rôles.

La « première » arrivée, c'était le tour du public. Du lever au baisser du rideau, huées, sifflets, ricanements se déchaînaient. Les compte rendus, les parodies où le g-rotesque le disputait à l'odieux, achevaient

l'œuvre de destruction commencée Ah! Victor

Hug"o a pu dire, plus tard, dans les strophes si douloureuses adressées à sa petite morte :

J'ai fait ce que j'ai pu. J'ai servi, j'ai veilJé, Et j'ai vu bien souvent qu'on riait de ma peine. Je rne suis étonné d'être un objet de haine, Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaillé. ..

Une seule fois, l'opposition désarma devant Lucrèce Borgia (i833). Au lieu des bourrasques auxquelles on était habitué, on eut des ovations frénétiques. Léopoldine, âg-ée de neuf ans, qui assistait à la représentation dans la log-e de sa mère, vit une jonchée de fleurs s'abattre sur la scène. Les chevaux du fiacre où l'auteur était monté à la sortie avec sa femme et sa fille furent dételés; le poète dut revenir

à pied chez lui, escorté jusqu'au bout par les cris d'enthousiasme de la foule en délire. Pour la première fois, Léopoldine, à demi effrayée, à demi g-risée par toutes ces clameurs, comprit que son père était un grand homme, et en sentit son cœur d'enfant se g-onfler d'un org-ueil ing-énu !

Mais ce triomphe n'eut pas de lendemain ; l'opposition reprit ses droits, les cabales recommencèrent de plus belle.

Souvent, au milieu de la nuit, la fillette se réveillait dans son lit blanc, étonnée, en ouvrant les yeux, de voir la lampe encore allumée, et sa mère veillant anxieuse et aux ag-uets — Lorsqu'un pas bien connu retentissait dans le vestibule, Adèle s'élançait au devant de son mari, qui rentrait escorté de deux ou trois amis, ses g-ardes-du-corps fidèles.

— Toi, enfin ! s'écriait-elle dans un g-rand soupir de délivrance. Dieu soit loué ! J'ai tremblé toute la soirée, j'avais si g-rand peur après cette horrible lettre de menaces que nous avons encore reçue tantôt ! Comment la représentation s'est-elle passée ? Est-on allé jusqu'à la fin?

Elle aurait presque désiré qu'il lui répondît : « Non, » tellement cette vie d'inquiétudes, d'émotions violentes lui semblait pénible.

Cette douce et charmante femme était douée d'une sensibilité très vive, qui se reflète surtout dans les lettres intimes adressées à sa tante, M™^ Asseline. De nature paisible et réservée, elle possédait un remarquable talent pour le dessin et se fût estimée idéale-

ment heureuse, si elle avait pu mener une discrète existence bourgeoise entre son mari et ses enfants, avec ses crayons comme distraction favorite.

C'est bien ainsi que nous l'a montrée Victor Hugo ; il lui a fait une large place dans son œuvre ; il en parle avec respect, avec émotion ; mais une fois passé le cycle enchanté des fiançailles et de la lune de miel, il semble plutôt voir en elle la vigilante gardienne du foyer, la mère dévouée de ses enfants :

Ne vous effrayez pas, douce mère inquiète, Dont la bonté partout dans la maison s'émiette....

Regardez : les enfants se sont assis en rond. Leur mère est à côté, leur mère au jeune front, Qu'on prend pour une sœur aînée....

Dans les magnifiques strophes de cette Prière pour tous qui chante au fond de nos mémoires, il a tracé pour Léopoldine un portrait attendri de cette mère « bonne, simple et fidèle, au cœur limpide et au front satisfait, » qui « prend patiemment la vie, » ignorant « ces misères du monde où notre âme se mêle : faux plaisirs, vanités, remords, soucis rongeurs » aussi bien que « les mauvaises pensées qui passent dans l'esprit comme l'ombre sur l'eau »

Et pourtant, ces faux plaisirs, ces vanités du monde, Mme Hugo dut forcément les connaître, les effleurer. Comme jadis sur l'escarpolette, elle se sentait entraînée plus haut, plus haut encore. Il lui fallut tenir dignement son rôle de compagne d'homme illustre, refaire point par point son éducation, et, chose plus

difficile, sa mentalité de petite pensionnaire, affronter du même visag-e souriant les délractions passionnées, les adulations plus foug-ueuses encore, les critiques,

les calomnies, les trahisons

Elle accepta tout, elle s'assimila tout avec un tact merveilleux, soutenue, portée par l'amour fervent, le véritable culte qu'elle ressentait pour son mari, qu'elle lui g-arda jusqu'à son dernier souffle. Elle passa, belle et fière, dans son sillage de g"loire, s'oubliant elle-même pour ne vivre qu'en lui, s'employant de toutes ses forces à ajouter à ses triomphes, recevant les hommes célèbres qui fréquentaient chez eux dans un rayonnement de grâce, d'intellig-ence et de jeunesse....

Paul Meurice devait dire un jour sur sa tombe :

« Elle était la femme de l'bomme le plus g-rand

qui soit, et, par le cœur, elle se haussait à ce g-énie.

Elle l'égalait presque à force de le comprendre.... »

Quel hommage aurait pu valoir celui-là?

Parmi les partisans enthousiastes qui se rangèrent dès la première heure sous la bannière du jeune maître, se trouvait un aimable et vénérable vieillard, M. Bertin, directeur du Journal des Débats.

Les relations devinrent bientôt si étroites que, pendant nombre d'années, la famille Hugo passa les automnes dans la maison de campagne du journaliste, située dans la vallée de la Bièvre, en Seine-et- Oise.

Madame Victor Hugo aux temps des réceptions de la Place Royale.

Une fois aux Roches, on oubliait les fièvres, les ag-itations de Paris.

Cette demeure, élégante et hospitalière, abritait une famille distinguée qui se plaisait à réunir autour d'elle une élite d'artistes et de lettrés. Tout y contribuait au charme de l'esprit ou au plaisir des yeux. Les salons « tendus de damas écarlate » ouvraient sur un parc ombragé par des chênes séculaires, plein de gazons veloutés où serpentaient des sources au murmure monotone et doux. Partout des fleurs à profusion, des roses surtout, des roses de mille couleurs, de mille parfums, formant des massifs, des corbeilles odorantes, enguirlandant les balustrades de la terrasse, courbant leurs arches flexibles au-dessus des sentiers

Les Roches, ce furent les Feuillantines des enfants de Victor Hug^o. Des Feuillantines moins échevelées, moins toufl'ues, de plus noble allure que les autres, mais combien propices, elles aussi, à de joyeuses parties !

Frères et sœurs, choyés de leurs hôtes, comblés de caresses et de friandises, passaient leurs journées en pleine liberté. Ils couraient, chantaient, s'appelaient parmi les fleurs, admiraient les paons faisant la roue sur les pelouses, allaient à la laiterie boire du lait mousseux dans des jattes blanches, émiettaient du pain aux cygnes qui voguaient majestueusement sur l'étang

Mais leur plus grand bonheur leur venait de ces kiosques rustiques, perdus dans le feuillage, où l'on

pouvait si bien se réfug-ier pour échapper à des ennemis sanguinaires ou atterrir après un dramatique naufrag^e pour y vivre en Robinsons !

Le g-ros Chariot et Toto (François-Victor) partaient, armés jusqu'aux dents, à la poursuite d'un g-ibier fantastique, tig-res, lions, panthères représentés par les faînes et les glands qui g-onflaient leurs carniers au retour. Les fillettes se charg-eaient d'accommoder des rôtis succulents dans leur petit ménag-e en porcelaine peinte. Il n'était pas rare que douze ou quinze poupées fussent invitées au festin !

D'autres jours, on avait un convive encore plus fêté, petit père, qui quittait sa chambre et ses manuscrits pour descendre jouer sous les g-rands arbres. Combien de fois un éditeur, venu jusqu'aux Roches pour relancer Victor Hugo, le trouva g-ravement assis sous un berceau de chèvrefeuille, faisant la dînette avec ses enfants, une petite assiette à fleurs et un minuscule couvert d'étain en équilibre sur un g-enou !

De gracieuses jeunes femmes, parentes ou amies des Bertin, se mêlaient fréquemment, elles aussi, aux rondes et aux ébats joyeux des quatre camarades, entre autres la fille de la maison, cette M^'^^ Louise que le génie avait effleurée de son aile de flamme. Supérieurement instruite, poète, musicienne, capable de discuter avec Victor Hugo les questions les plus vertigineuses de la destinée humaine, elle n'en conservait pas moins tout l'entrain, toute la gaîté de ses beaux vingt ans ; les bambins adoraient leur « Grande amie, » qui était pour eux une jeune tante, presque

une seconde maman. Il fallait les voir groupés autour d'elle, écoutant de toutes leurs oreilles les histoires passionnantes qu'elle leur racontait et qu'ils essayaient de redire à leur mère, quand celle-ci les déshabillait pour les mettre au lit !

Mlle Bertin avait — comme tous ceux qui pénétraient dans l'intimité de la famille, — un faible pour la douce et tendre petite Léopoldine. Souvent, bien souvent, l'enfant, lasse de ses jeux, s'endormit dans les bras, sur le cœur de la jeune fille, bercée par les mélodies que celle-ci lui fredonnait tout bas.

Il vint à l'esprit de Grande amie d'enseig-ner à la mignonne les éléments de la musique. Léopoldine, merveilleusement douée, fit sous sa direction des progrès surprenants. Elle n'eut bientôt pas de plus grand bonheur que d'apprendre en cachette, chaque année, des sonates inédites pour la fête de son père. Aux soirs d'été, il lui fallait faire preuve de son talent. Les hôtes des Roches se groupaient sur la terrasse, écoutant, par les portes-fenêtres ouvertes, les accords mélodieux qui leur arrivaient du salon....

Ah ! que de souvenirs devaient s'éveiller dans la mémoire du poète, alors qu'il demandait à M^'^ Louise :

O vous l'âme profonde ! O vous la sainte lyre ! Vous souvient-il des temps d'extases et de délire,

Et des jeux triomphants, Et du soir qui tombait des collines prochaines ? Vous souvient-il des jours? Vous souvient-il des chênes?

Et des petits enfants?

Les petits enfants!... Peu à peu, comme les bou-^'^ tons de rose s'épanouissent au soleil, ils se développaient, devenaient des caractères, des personnalités, chacun avec ses qualités et ses défauts, chacun avec son charme.

Chariot, l'aîné des garçons, était un robuste g-amin plein de vivacité et de pétulance, aux g-ros poing-s toujours prêts à cogner à tort et à travers. François- Victor, son cadet, semblait le mentor de la bande, tant sa nature était réfléchie ; que de beaux rêves d'avenir le père échafaudait sur cette tête blonde, le voyant « si petit, si grave et si pensif! »

Quant à Didine et Dédé, les inséparables, elles possédaient, a écrit leur cousin Alfred Asseline, « la grâce, le battement d'ailes des oiselets qu'un rien effarouche. » L'aînée, « pâle, et pourtant rose, petite, avec de grands cheveux, » avait un visage à l'ovale allongé, aux traits d'une exquise délicatesse ; ses magnifiques veux bleus, frangés de longs cils noirs qui les rendaient plus profonds, s'ouvraient à la vie avec une expression candide qui attirait tous les cœurs; en vérité, « le ciel mettait dans sa prunelle ce regard qui jamais ne ment ! » A côté de sa fine grande sœur, Dédé, blonde comme les blés, fraîche comme une églantine, était toute en rondeurs et en fossettes....

Mme Hugo ne se lassait pas de crayonner ses enfants, ses filles surtout, dans toutes les poses imaginables. Ses portraits, qu'admiraient en connaissance de cause les artistes habitués des Roches, figurent

aujourd'hui parmi les souvenirs d'un prix inestimable rassemblés dans la Maison de Victor Hug-o.

Qui pourrait contempler sans émotion ces gracieuses esquisses, tout ce qui reste ici-bas de tant de beauté enfantine, de tendresse maternelle, de jeunes vies effacées comme un pas sur le sable, d'espoirs irréalisés?

Léopoldine, songeuse déjà par moments, autant qu'une petite femme, s'occupait de Dédé avec un sérieux attendrissant. Elle avait une façon de lui dire : « Sois bien sa^e ! » qui arrêtait net les colères naissantes, les espiègleries de la mutine. C'est elle, après sa mère, qui lui apprit à lire. Le soir, penchées toutes deux sur la Bible de famille, elles suivaient de leurs doi^-ts menus le texte sacré, Adèle épelant, Léopoldine expliquant, et puisant, l'une et l'autre, dans le livre de Dieu des impressions ineffaçables.

Chaque matin, tandis que les garçons et Dédé s'ébattaient parmi les roses, Léopoldine montait faire visite à son père dans sa chambre. Elle lui disait en entrant, avec une petite mine grave et pénétrée :

— J'ai laissé les enfants en bas.

Elle se posait sur le bord de son lit, sur le coin de son bureau, jasait, riait, prenait sa plume, ouvrait ses livres, traçait une arabesque sur une page commencée, puis soudain s'envolait légère.... Et, d'avoir eu près de lui un moment sa joyeuse alouette, le poète se sentait du courage pour jusqu'au soir 1

Que de fois, sur la feuille blanche qu'elle avait froissée insoucieuse, son nom revenait s'inscrire !

L'amour de son père se transformait avec elle. Aux joies qu'il éprouvait jadis à célébrer ses premiers pas, ses premiers sourires, ses premiers gazouillements, avaient succédé de sages avertissements dont il l'entourait, semblant d'avance vouloir la préserver d'un danger invisible : « Veille sur toi!... Garde ton cœur !... Méfie-toi des enivrements du monde !...

O ma fille ! Ame heureuse, O lac de pureté !

Dans la vallée ombreuse, Reste où ton Dieu te creuse Un nid plus abrité 1 »

Puis, c'étaient des conseils dictés par l'expérience et la tendresse : « Sois humble ! Sois pure ! Sois douce ! Sois bonne, surtout !... » Oh ! la bonté ! Il ne cessait de la lui montrer comme l'idéal à atteindre, le but suprême, la vertu qui « contient toutes les choses, » celle qui rachète les pires errements, qui explique les plus troublants mystères....

La bonté ! Mais elle était mieux que l'œuvre, mieux que la vie — l'essence même, l'esprit et l'âme de Victor Hug-o. N'a-t-il pas écrit :

J'aime l'araignée et j'aime l'ortie.

Parce qu'on les hait,

N'a-t-il pas dévoilé des infinis de compassion pour tout ce qu'on repousse ou qu'on martyrise, l'âne, le crapaud, les pauvres êtres disgraciés dont personne, avant lui, n'avait su traduire la plainte ? Et ce n'est pas seulement dans ses livres qu'il a pris la défense des

Triboulet, des Quasimodo, des Gwynplaine, qu'il a prêché le relèvement des Fantine, plaidé la cause des Claude Gueux, des Jean Valjean. Apôtre infatig"able de toutes les pitiés, champion passionné de toutes les justices, il n'a pas, au cours de sa longue carrière, rencontré un seul déshérité sans lui venir en aide, un seul opprimé sans lui tendre la main.

Aussi quelle douceur il éprouvait en voyant les mêmes sentiments croître dans le cœur de sa petite bien-aimée et rapporter déjà une riche moisson ! Léopoldine, sensible au point de fondre en larmes devant un oiseau blessé, empêchait toujours ses frères de faire du mal aux fleurs et aux bêtes. Dans ses promenades, elle cherchait sans cesse des pauvres à qui elle courait remettre une aumône avec un radieux sourire. Sa mère se plaisait à raconter comment, pendant les émeutes de i83o, alors que les Parisiens bloqués entrevoyaient toutes les horreurs de la famine, la fillette, alors âg-ée de six ans, avait jeté par la fenêtre un énorme morceau de pain à un insurg"é dont la mine hâve et défaite l'avait émue de pitié ! ^j-^^""^ Ainsi, le poète sentait se refléter en sa fille le meil- \ leur de lui-même. Déjà leurs âmes se comprenaient, se répondaient, se complétaient au point de n'en plus former qu'une à elles deux.

L'amour du père pour l'enfant s'exprimait souvent par des idées touchantes au possible.

A dix ans, Léopoldine portait un petit costume roug^c à pois noirs pointillés de jaune qui lui allait à ravir ; elle g^randit ; la robe devint trop courte et il

fallut s'en séparer ; mais Victor Hiig-o ne put se résig-ner à la perdre tout entière. Il en demanda un échantillon, le mit dans un cadre et le conserva précieusement, après avoir écrit en dessous : Robe de Didine, 1834. Un jour, il devait ajouter ces deux vers, — ce sang-lot déchirant d'un cœur qui se brise :

Oh ! la belle petite robe

Qu'elle avait, vous rappelez-vous ?

Fourqueux, i836 ! Une g-rande étape, une date mémorable dans la vie de Léopoldine !

Cette année-là, Victor Hugo loua, de mai à octobre, une modeste maison de campag-ne dans le pittoresque villag-e situé à la lisière des bois de [Marly et de Saint-Germain. Toute la famille s'y réunit, y compris le g-rand'père, qui se transforma en maître d'école pour que ses petits-enfants ne perdissent pas trop le bénéfice de leurs leçons de Paris.

On travailla beaucoup, on se promena davantag-e. On avait découvert une petite calèche d'enfant qu'on louait, attelée d'un âne ; on y plaçait les trois benjamins ; les grandes personnes, Léopoldine comprise, avaient chacune leur monture à longues oreilles. Et en route pour la forêt !

On emportait parfois de quoi déjeuner sur la mousse. Le cousin Alfred et des amis, Théophile Gautier, Alexandre Dumas, Auguste de Châtillon, prenaient part à ces joyeux pique-nique, Châtillon, un peintre de talent, tout jeune encore, d'une gaîté

débordante, taquinait les petites filles, faisait des niches aux g-arçons, retrouvait un semblant de g-ravité pour peindre un portrait de Victor Hug"o tenant son fils cadet entre ses g-enoux, qui obtint au Salon une médaille d'or.

Léopoldine, elle, était pensive, même au milieu des plus folles parties. C'est qu'un g-rand jour approchait pour elle, celui de sa première communion !

]\jme Hug-o, très pieuse, avait voulu que ses enfants soient élevés dans la relig-ion catholique. Son mari n'y avait mis aucune opposition, car, bien qu'il ne se rattachât à aucune confession établie, il n'en était pas moins un « libre-croyant » ardent, plein de ferveur et d'enthousiasme. Son œuvre entière est un miroir, miroir humain, sans doute, et, comme tout ce qui est des hommes, entaché de plus d'une ombre, mais où se reflète et rayonne la g-loire de Dieu. Quel sentiment d'adoration lui inspirent les merveilles de la nature ! Quelle foi haute, pure, sereine que la sienne, et comme il a bien su comprendre ces trois mots sur lesquels toute la relig-ion chrétienne se fonde et s'appuie : « Dieu est amour ! »

C'est peut-être, là encore, les doux ang-es que le ciel lui avait envoyés qui l'ont rapproché du Père — Pendant le séjour à Fourqueux, il s'absenta pour aller faire un tour en Bretag-ne et en Normandie. Il écrivait à M'"^ Hug-o :

« Dis à Didine et à Dédé que j'ai pensé aujourd'hui à elles, dans la chapelle de Notre-Dame-de-la- Délivrande. Il y avait de pauvres femmes de marins

— i3 — qui priaient à g-enoux pour leurs maris risqués sur la mer. J'ai prié aussi, moi, à la vérité sans m'ag-enouiller, sans joindre les mains, avec l'org-ueil bête de notre temps, mais du plus profond du cœur. J'ai prié pour nos pauvres chers petits enfants embarqués vers l'avenir que nul de nous ne connaît — »

Ce même été, les soirs où il faisait clair de lune, il emmenait sa fille aînée se promener sur la grande route, jusqu'à la ligne onduleuse des bois endormis. La lampe éclairant la maison solitaire les suivait à travers les ténèbres d'un long regard ami. Tout se recueillait dans la nuit ; des parfums d'herbes fauchées passaient par bouffées enivrantes ; quelquefois un rossignol, perdu dans les sombres ramures, entonnait son hymne éblouissant

Dans des moments semblables, la terre devenait, aux yeux de Victor Hugo, une immense cathédrale qui avait pour piliers les arbres, pour chantre l'oiseau invisible, pour encens les fenaisons, pour voûte le ciel criblé d'étoiles, pour hostie le globe pâle montant lentement à l'horizon

Il cheminait, le cœur débordant d'idéal, tenant dans sa main paisible la petite main de sa fille, parlant avec elle des splendeurs de l'au-delà. Lui montrant les mondes scintillant par myriades au-dessus de leurs têtes, il lui répétait, dans un langage enfantin, bien à sa portée, la leçon sublime qu'il s'efforçait avant

utes choses, de graver dans son cœ.ur, et que, pendant son absence, il lui avait rappelée en ces termes, ne lui écrivant de Boulogne :

« Toute la journée, j'ai visité des ég-lises et des musées, le soir j'ai regardé le ciel, et j'ai pensé une fois de plus à toi en revoyant cette mag-nifique constellation, le Chariot de Dieu, que je t'ai appris à distinguer parmi les étoiles.

» Vois, mon enfant, combien Dieu est grand, et combien nous sommes petits ! Où nous mettons des points d'encre, il met des soleils ; ce sont les lettres qu'il écrit ; le ciel est son livre. Je bénirai Dieu si tu es toujours capable de le lire, et j'espère que tu le pourras. »

Ainsi, l'année passa pour Léopoldine dans une atmosphère de ferveur religieuse qui devait laisser sur elle une empreinte profonde.

Lors de la fête du saint sacrement, — cette si jolie coutume de la vieille France, — elle suivit la procession avec sa petite sœur, toutes deux vêtues de blanc, ceinturées de bleu et portant une corbeille remplie de fleurs qu'elles effeuillaient sur la route.

Le jour de l'Assomption, elle tint l'orgue de l'église du village pendant toute la durée du service, et fit l'admiration générale par son talent si sûr et le sentiment qu'elle mettait dans son jeu.

Enfin, en septembre, eut lieu la cérémonie longuement préparée.

Pauvre chère petite communiante ! qu'elle était adorable de recueillement et de grâce touchante^, on revenant de l'autel ! Son père devait l'avoir devant les yeux, lorsqu'il évoqua son blanc fantôme de la Prière : « C'était un front de viersre avec des mains

d'enfant » Aug-uste de Châtillon fit son portrait

dans les long-s voiles de mousseline qu'elle portait ce jour-là ; ce tableau ne quitta jamais le chevet du lit de sa mère.

Au retour de l'ég-lise, Léopoldine s'accouda à la barrière du jardin. Son reg-ard, plein de rêve et d'extase, sembla suivre longtemps une vision merveilleuse, par delà les frondaisons de la forêt qu'elle verrait désormais si peu, oh ! si peu de fois, se dorer au soleil déclinant de ce fatal mois de septembre !

Six années de plus,... six années qui ont fui rapides, insaisissables, comme le flot qui passe et ne reviendra pas !

Depuis 1882, la famille de Victor Hug-o habite, en ville, un appartement au second étag-e de la maison portant le N^ 6 de la place Royale, — aujourd'hui place des Vosges.

Rien de plus curieux que ce recoin de la capitale. Avec ses maisons de pierres et de briques, ses toits d'ardoises inclinés, et surtout les arcades voûtées du rez-de-chaussée unissant tous les logis par un promenoir couvert, on dirait une vieille estampe du dixseptième siècle oubliée dans un coin du Paris moderne.

Si pittoresque par le caractère archaïque de sa construction, cette place est encore plus intéressante par les souvenirs qui s'y rattachent. C'était jadis le

rendez-vous de tous les grands seigneurs et de tous les beaux esprits. M"i<^ de Sévig-né y naquit. Le cardinal de Richelieu l'habita. Drapés de longs manteaux que retroussait leur rapière conquérante, coiffés de feutres empanachés, Rohan, Guéménée, Condé, Turenne l'arpentèrent maintes fois....

Toutes ces mémoires ont pâli, toutes ces fig-ures semblent se fondre, imprécises, dans les lointains du passé. Un seul nom s'évoque à la pensée de qui traverse la place des Vosg-es : celui de Victor Hugo !

C'est que, dans le vieil et romanesque hôtel de Guéménée, que le poète habita seize ans, et où ses fervents admirateurs ont rassemblé ses reliques*, il vécut la période de son existence la plus g-lorieuse peut-être, la plus heureuse à coup sûr. Les détracteurs d'autrefois s'étaient effacés dans son ombre ; les ennemis que la politique lui valut plus tard n'avaient pas encore fait leur apparition. Reconnu, salué, non seulement comme le premier poète de France, mais encore comme un des trois ou quatre poètes de l'humanité, il s'était placé au niveau d'Homère, de Dante, de Shakespeare. Cet homme, qui n'atteignait pas encore quarante ans, avait écrit les Orientales, les

1 La « maison de Victor Hug'O » constitue un magnifique musée offert à la ville de Paris par les petits-enfants du poète et par son fidèle ami Paul Meurice. Grâce à l'amabilité du conservateur actuel, M. Louis Koch, et par autorisation spéciale de M. l'inspecteur des beaux-arts, nous avons pu y faire prendre les photographies des portraits et tableaux qui accompagnent cette étude.

Feuilles d'automne, les Chants du crépuscule, les Voix intérieures, les Rayons et les Ombres, Notre- Dame-de-Paris ; il avait fait jouer Hernani, Le Roi s'amuse, Lucrèce Rorgia, Marie Tudor, Ange lo, Ruy RI as.

Glorifié par tous, il voyait se réunir chez lui une élite intellectuelle. Les plus puissants, les plus illustres tenaient à honneur de lui être présentés. Charles Nodier, Alfred de Vig-ny, Alexandre Dumas, Lamartine, Sainte-Beuve, Prosper Mérimée, Balzac, David d'Ang-ers, Théophile Gautier comptaient parmi ses intimes. Des centaines, des milliers d'amis, connus ou inconnus, lui étaient dévoués jusqu'à la mort. La belle jeunesse romantique de l'époque l'acclamait pour son chef, son héros, son demi-dieu. Et, comme pour rendre sa gloire plus éclatante par un délicieux contraste, un frais bouton de rose blanche s'entr'ouvrait parmi ses lauriers ; il avait près de lui une fig-ure toute de g'râce, de candeur, de pureté ang-élique : sa fille !

Quelle adolescence privilégiée que celle de Léopoldine ! Nul don de l'esprit ou du cœur ne lui avaient été refusés. Mig^nonne comme une statuette de Saxe, bonne autant que jolie, intellig-ente, fêtée par une phalang-e d'artistes et de penseurs qui l'avaient vue g-randir, dont elle était un peu la fille, elle n'en conservait pas moins la modestie qui formait, sans qu elle s'en doutât, sa plus belle parure. « Ses parents et ses proches avaient pour enchantement sa grâce, et pour fête, son sourire ; elle était comme une

fleur de joie épanouie dans la maison. Depuis le berceau toutes les tendresses l'environnaient. Elle avait grandi heureuse, et, recevant du bonheur, elle en donnait; aimée, elle aimait i.... »

Au retour des cours où la jeune fille se rendait avec Dédé, les quatre enfants se retrouvaient sur le larg-e balcon en fer forgé — disparu depuis, — qui courait tout le long- de la façade. Là, ils faisaient d'interminables parties, ils lisaient, étudiaient, et le soir, en vrais petits Parisiens, s'amusaient à compter les lumières de la place s'allumant une à une. Derrière eux, dans le grand salon à la haute cheminée, aux chaises et aux fauteuils Louis XV, les habitués commençaient à se grouper. Bientôt on réclamait les frères et sœurs, puis on faisait appel aux talents de Léopoldine.

Lyre aux exquises mélodies, l'adolescente donnait une vie à la musique, une âme à la poésie. Nul n'interprétait comme elle les chefs-d'œuvre de son père. Les amis qui, autrefois, écoutaient avec attendrissement le bébé naïf récitant la Ballade des deux archers, restaient silencieux et recueillis devant la frêle jeune fille se détachant en ombre blanche sur l'étendard multicolore rapporté de la casbah du dey d'Alg-er, tendu contre la muraille.

La voix, le visag-e, le g-este, le reg-ard de Léopoldine, tout en elle vibrait et palpitait avec les vers.

Quand, dans la Fiancée du limbalier^ elle était arrivée aux derniers mots, qu'elle avait dit, pâle et

* Victor Hu^o.

Léopoldine en 1843 par M""- V. Hugo.

défaillante, les mains étendues : « Les timbaliers étaient passés, » on oubliait d'applaudir ; un frisson g-lacial avait couru sur l'assistance ; des femmes sang-lotaient ; les hommes avaient sans honte des larmes dans les yeux....

C'est à cette époque, — Léopoldine avait dix-huit ans, Adèle en comptait douze, — qu'en séjour à la Terrasse, près d'Enghien, leur père cisela en les contemplant ces dix vers — œuvre d'art que nul orfèvre ne saurait égaler :

Dans le frais clair-obscur du soir charmant qui tonibe,

Pareilles, l'une au cygne et l'autre à la colombe,

Belles, et toutes deux joyeuses, ô douceur !

Voyez, la grande sœur et la petite sœur

Sont assises au seuil du jardin, et sur elles

Un bouquet d'œillets blancs aux longues tiges frêles.

Dans une urne de marbre agité par le vent.

Se penche et les regarde, immobile et vivant.

Et frissonne dans l'ombre, et semble au bord du vase

Un vol de papillons arrêté dans l'extase.

Plus que jamais, l'enfant était l'inspiratrice, la muse de son père. Mais, de plus, elle était devenue son amie. Ils avaient ensemble de longues conversations où l'écrivain reposait et détendait son esprit, tout en formant et élevant celui de sa fille ; toujours, il lui prêchait la bienveillance, l'indulgence sereine. Il lui disait:

Quand, près de toi, quelqu'un pleure en rêvant. Laisse pleurer sans en chercher la cause. Pleurer est doux, pleurer est bon souvent ;

Toute larme, enfant,

Lave quelque chose !

Dans une de ces heures de tristesse et de désillusion qui traversent les existences les plus belles, il attirait tendrement sa fille sur son cœur pour lui murmurer tout bas les mots bénis de résig-nation, de confiance : « 0 mon enfant ! tu vois, je me soumets... » et pour l'emmener faire, une fois de plus, « le tour des misères du monde » :

Vois : de leur sort, tous les hommes sont las ; Pour être heureux, à tous — destin morose ! — Tout a manqué; tout, c'est-à-dire, hélas 1 Peu de chose.

Après lui avoir dévoilé la souffrance universelle, il lui montrait le seul talisman qui puisse en diminuer la charge écrasante : l'universelle pitié. Il trouvait pour l'y exhorter ces paroles sublimes — écho fidèle, qu'il y songeât ou non, de la voix divine entendue il y a vingt siècles sur les rives de la mer de Tibériade :

Cette loi sainte, il faut s'y conformer, Et la voicij toute âme y peut atteindre : Ne rien haïr, mon enfant ; tout aimer. Ou tout plaindre I

0 les doux entretiens où s'épanchaient ainsi leurs deux cœurs ! Ces causeries intimes, sous la lampe, auprès des manuscrits épars, faisaient le bonheur du poète. Il éprouvait une joie ineffable à sentir qu'il était tout pour sa fille, comme elle était tout pour lui....

Tout? Pauvre père ! Le moment approche déjà où,

à côté de l'amour filial, un autre sentiment, plus radieux encore, va se g-lisser en Léopoldine

Un jour, un adolescent de dix-sept ans, Aug"uste Vacquerie, qui faisait ses études au coUèg-e Charlemag-ne, voisin de la place Royale, se présenta à l'hôtel de Guéménée. Reçu avec cette bonne grâce affable et souriante que Victor Hug-o témoig-nait à tous ses visiteurs, il amena, bientôt après, un camarade de son âg-e, Paul Meurice, dont l'amitié et le dévouement pour le maître n'ont pris fin qu'avec sa vie, il y a quelques mois. Il fit plus : il voulut que ses nouveaux amis connussent sa famille.

Les Vacquerie, gens aimables et distingués, originaires de cette Normandie où les Hugo avaient villégiaturé plus d'une fois, habitaient en hiver Le Havre, en été une campagne de plaisance située au bord de la Seine, dont le nom, ignoré jusque-là, est devenu depuis tristement célèbre : Villequier....

On se visita de part et d'autre. Léopoldine fit la connaissance du frère aîné du collég-ien, un charmant jeune homme de vingt-six ans, Charles Vacquerie

Depuis cette première rencontre, la jeune fille, rêveuse et palpitante, a de subites rougeurs, des sourires inexpliqués, des éclats de joie sans cause suivis de longs abattements tout aussi mystérieux. Le soir, lorsque les invités commencent à affluer dans le grand salon Louis XV, elle est distraite, préoccupée ; chaque fois que la porte s'ouvre, elle tressaille, se

tourne, anxieuse, vers les nouveaux venus Quand,

enfin, elle l'a vu entrer, lui, le seul, l'unique, celui

auquel son cœur s'est déjà donné sans retour, un rayon céleste illumine son visag-e ; ses yeux, ses lèvres, son front candide, tout en elle trahit son bonheur.... Peu à peu, ils trouvent moyen de se rapprocher, de s'isoler, même au milieu de tout ce monde, en échang'eant un reg^ard où leurs deux âmes ont communié....

Le père aime trop bien son enfant pour vouloir l'aimer seul. Lui qui a chanté tant de fraîches idylles entre des êtres jeunes et beaux, il assiste, song-eur, à l'éclosion adorable et tremblante de celle qui se déoule tout près de lui

Le i5 février i843, une foule amie emplissait l'église Saint-Paul, ornée à profusion de fleurs et de plantes vertes, ruisselante de lumières, où était célébr le mariage de Charles Vacquerie et de Léopoldine Hugo.

Mère heureuse et émue, grand'père cherchant en vain à cacher sa joyeuse fierté, petits frères, sœurette élevés à la dignité de garçons et de demoiselle d'honneur. Grande amie entourée des habitants des Roches, illustres familiers de la place Royale, gracieux essaim des compagnes de cours, tous ceux que la jeune fille avait connus et aimés assistaient à la consécration de son beau rêve. Son père enveloppait d'un regard de tendresse infinie la silhouette ennuagée de mousseline, agenouillée sur son prie-Dieu de velours ; et, tandis qu'une voix de solo s'élevait, emplissant d'harmonie la voûte profonde, il crayonnait, rapide, cette bénédiction suprême :

Aime celui qui t'aime, et sois heureuse en lui. Adieu ! Sois son trésor, ô toi qui fus le nôtre ! Va, mon enfant chéri, d'une famille à l'autre, Emporte le bonheur et laisse-nous l'ennui.

Ici l'on te retient, là-bas on te désire. Fille, épouse, ange, enfant, fais ton double devoir. Donne-nous un regret, donne-leur un espoir. Sors avec une larme ! Entre avec un sourire !

Sept mois après....

Ils ont passé, ces sept mois, dans l'enchantement d'un song-e.

Mai a paré les pommiers de Normandie d'une profusion de bouquets roses que Charles Vacquerie détachait en riant pour en eng-uirlander la robe de sa jeune femme.

Juin a rempli d'ombre ensoleillée, de chansons et de murmures les sentiers sous bois où il faisait si bon s'ég-arer à deux.

L'été a ramené le vol blanc des mouettes dans l'azur, et celui des barques aux voiles lég-ères g-lissant sur les flots confondus de la Seine et de l'Océan.

Maintenant, tout est fêtes et allég-resse dans la belle province Normande. Le roi Louis-Philippe, entouré de sa cour, s'est rendu au château d'Eu pour y recevoir une souveraine aux ving-t-quatre ans en fleurs. Sa Majesté Victoria d'Ang-leterre.

La ville du Havre a org-anisé, à cette occasion, une série de réjouissances qui ont attiré quantité de visi-

teurs cosmopolites. Les Parisiens, journalistes et littérateurs, sont k'g-ion. Chacun vient à Villequier saluer, clans sa nouvelle demeure, celle qui est restée pour tous ses amis Léopoldine Hugo.

Dans cette élée^ante villa Vacquerie pleine de soleil et de lumière, elle apparaît souriante, heureuse, au milieu d'un g-rand cercle de famille qui l'entoure d'ég-ards et de tendresse : sa belle-mère, Mi^e veuve Vacquerie, et les trois enfants de celle-ci : Charles, le nouveau marié, M"'e Lefèvre, jeune femme à peine plus âg-ée que Léopoldine, Auguste, le lycéen de Charlemag-ne ; leur petit cousin Arthur, un bambin de onze ans; leur oncle, le capitaine Pierre Vac- ([uerie, un vieux loup de mer qui a navig-ué pendant cinquante ans sous toutes les latitudes, et dont les récits mouvementés font la joie et la terreur des veillées

Le père voyage en ce moment dans les Pyrénées. O deuil ! Comment, comment nulle voix prophétique ne s'est-elle élevée, quand il serrait sa fille sur son cœur, pour lui crier de rester, de veiller sur elle, de la couvrir de son corps, de la sauver ou de mourir aussi? Comment n'a-t-il pas compris que son « au revoir » était un « adieu » éternel, et que la douce petite main qui agitait gaîment une dentelle flottante allait bientôt s'abandonner, pâle et g"lacée, sur Fivoire d'un crucifix?...

Il est parti ! Il est parti sans un pressentiment, sans détourner la tête ! Mais la mère est ici ! Plus jeune, plus belle que jamais, dans tout l'éclat de ses

trente-sept ans, elle forme un admirable contraste avec la o;râce frêle et délicate de Léopoldine. Bonne et dévouée comme toujours, elle se plaît à parer sa fille pour la rendre encore plus jolie ; puis elle lui laisse faire aux visiteurs les honneurs de sa ville adoptive, car vraiment le Havre a élu la jeune femme pour son enfant ! Elle est de toutes les réceptions, de toutes les réjouissances, et semble, tant on la comble d'honneurs, présider à ces fêtes de la beauté, de la poésie et de la jeunesse !

Le dimanche 3 septembre, — un magnifique dimanche d'été, qui finit dans les splendeurs de l'automne, — M°^e Vacquerie reçut une lettre de l'absent ; il lui écrivait :

« Avant peu. tu auras ton père. Donc, continue de rire et de te bien porter. Rayonne, mon enfant, tu es dans l'àg-e.... Ecris-moi maintenant à La Rochelle, poste restante. »

Après avoir lu cette missive, et pour demander à Dieu d'accorder un heureux retour au voyag-eur, Léopoldine, fidèle aux pieuses habitudes prises dans son enfance, alla avec sa mère, dans la petite ég-lise du Havre, « entendre la messe à deux genoux. »

L'après-midi eurent lieu des régates sur l'océan et l'estuaire du fleuve, miroir éblouissant inondé par les feux du soleil. La barque des Vacquerie, la barque fatale, que Léopoldine avait pavoisée elle-même et que montaient les jeunes gens de la villa, glissait, rapide, au milieu de la flotille aux oriflammes multicolores. C'était à qui, dans ce joyeux tournoi, domp-

terait l'onde de la main la plus sûre. On n'entendait que les bruits de la lutte, les hourras triomphants des rameurs. Sur la plag-e, dans les tribunes décorées, se pressait la foule des spectateurs. M^e Charles Vacquerie, g-racieuse et vêtue à ravir, se promenait escortée de sa famille. Plusieurs des hôtes du château d'Eu étaient venus assister aux joutes nautiques, entre autres la duchesse d'Orléans et la princesse de Joinville ; si bien que tous s'inclinaient au passag-e, rendant le même hommage à la fille du poète et à la fille du roi !

« Voyez cependant, » raconte Jules Janin, « la prescience des mères ! Ce soir-là — le dernier soir, — poussée par un instinct merveilleux, M"'^ Victor Hug"o, voyant sa fille à la douce clarté d'une lampe à demi voilée, et la trouvant si belle, en ce moment, dans sa robe blanche, prit ses crayons, et, d'une main habile, traça le portrait de cette enfant qu'elle ne devait plus revoir ! »

Le lendemain, 4 septembre i843, — peut-on écrire cette date autrement qu'en frémissant? — le capitaine avait projeté d'aller, avec son petit g-arçon, faire avant le déjeuner une promenade en barque, à Caudebec, situé en amont de la Seine, à quatre kilomètres de là.

Charles Vacquerie voulut accompag-ner son oncle ; Léopoldine désirait reposer encore, et laissa son mari s'éloig-ner ; puis, comme elle l'aimait de toutes les forces de son cœur, le voyant attristé de son refus, elle le rappela en lui disant :

— Je vais avec toi ; attends une minute !

Ils descendent sur la berg-e.... Le jour naissant colore l'orient de toutes les g-ammes des roses. Sur l'azur profond flottent de longs nuages irisés, légers comme des voiles de gaze, dont chacun berce une clarté. Le jardin s'éveille, plein de gazouillements de nids, de branches palpitantes ; des perles de rosée scintillent sur les fleurs entr 'ouvertes ; une fois de plus, le ciel, qui sait la vanité de toutes choses, baig-ne l'aurore de ses pleurs !

On part, laissant derrière soi la villa endormie, aux persiennes closes.... Une brise fraîche ride légèrement la surface du fleuve, vaste à cet endroit autant qu'un lac; elle gonfle la voile de l'embarcation , vibre dans les cordages, caresse le front de la jeune femme assise à la poupe. Des goélands, qui descendent vers le large, passent en longs coups d'ailes ; sur les rives lointaines, les plaines déroulent à perte de vue leurs étendues onduleuses ; haut, bien haut, on entend le chant triomphal des alouettes planer dans les limpidités immenses de l'éther —

On arrive ; on fait à Caudebec un séjour d'une heure; le capitaine, voyant des boulets ronds empilés sur le quai, a l'idée d'en prendre quelques-uns pour lester son canot ; Charles Vacquerie rencontre un ami, jeune clerc de notaire, qu'il invite à déjeuner à la villa, et qui s'embarque avec eux pour retourner à Villequier....

On repart.... Mais on a beau voguer sans heurt, sans secousse sur l'onde moirée, le nouveau passager

semble soucieux ; il ne prend aucune part à la conversation vive et alerte du jeune couple, laisse sans réponse les questions du petit Arthur, ne relève point les boutades de Pierre Yacquerie ; si bien que celui-ci finit par s'apercevoir de sa préoccupation.

— Morbleu ! mon g-arçon, fait-il jovialement, quelle mine lug^ubre ! Qu'avez-vous donc qui vous chiffonne ?

— Mais... rien, capitaine, balbutie le jeune homme déconcerté.

Puis, comme md par une impulsion irrésistible :

— Ou plutôt si.... Je vous l'avoue, je ne suis guère

habitué à vojag-er sur l'eau Cette barque est si

lég'ère ! Croyez-vous que nous y soyons en sûreté?

Le capitaine part d'un éclat de rire formidable.

— En sûreté ! Ah ! ah ! ah ! Mon cher, c'est à moi que vous demandez chose pareille? En sûreté? Hein, qu'en dites-vous, les petits? Mais nous ne courons pas plus de risques qu'un enfant dans les bras de sa mère ! Que voulez-vous qu'il nous arrive par un temps pareil ? Je connais le bâtiment, allez ! J'en réponds comme de ma vie ! Et puis, d'ailleurs, en cas de naufrag-e, je suis encore capable de vous sauver tous, j'imag-ine! Vous entendez, les autres? Vous êtes témoins. Si on chavire, n'ayez pas peur, je vous repêche en deux temps, trois mouvements, sans que vous ayez eu seulement le temps de dire ouf!

— Bien, mon oncle, réplique Charles Vacquerie en riant, tandis que Léopoldine tourne vers le vieux marin son visage radieux pour répondre :

— Oh ! capitaine, nous avons confiance !

— Je n'ai jamais peur avec toi, papa, ajouta le petit Arthur.

Cette unanimité ne tranquillisa point le jeune homme ; il s'excusa de son mieux, mais demanda à être débarqué au plus vite ; il fallut le contenter ; on atterrit pour lui laisser mettre pied à terre, après quoi le capitaine donna un coup de barre énergique.

— Terrien ! marmotta-t-il entre ses dents, avec un coup d'œil de dédain suprême vers la silhouette qui s'éloig-nait rapidement sur la berg-e. Un clerc de notaire, peuh ! Ça n'a pas le cœur marin, et ça parle de dang-ers pour ne pas avoir l'air d'une femmelette ! Des dang-ers ici, allons donc ! Avec un vieux pilote comme votre serviteur Pierre-Prosper Vacquerie ! Tenez ! Je me rappelle cette tornade, aux Antilles, où, sans me vanter....

Léopoldine souriait, vaguement heureuse, entendant comme dans un rêve le récit extraordinaire raconté tant de fois. Son ombrelle ouverte au soleil auréolait sa tête charmante ; svelte dans sa simple robe de toile rose, un bouquet de fleurs au corsag-e, elle semblait l'imag-e même du printemps. Elle s'était penchée légèrement, un peu pour se mirer dans l'eau, un peu pour y tremper ses doig-ts et s'amuser à

fendre le courant d'un long- sillag-e Son mari la

reg-ardait, le cœur en fête. Plus un souffle, plus un bruit ; une impression de paix infinie, d'ineffable béatitude s'emparait des promeneurs

— Ah ! s'écria tout à coup le petit g-arçon, voilà la maison ! Et quelqu'un à la fenêtre !

— C'est ta sœur, Charles, dit Léopoldine en abritant ses yeux de sa main pour mieux voir.

En effet, c'était M'"^ Lefèvre qui, reconnaissant les arrivants, leur adressait un sig-ne de bienvenue

Soudain, elle reste pétrifiée d'épouvante; un cri d'horreur lui échappe, se confond avec les quatre cris d'agonie qui ont retenti au loin....

Venu du vallon, un coup de vent s'est abattu subitement sur la voile,... la barque penche,... les boulets embarqués à Caudebec roulent tous du même côté,... en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, tout sombre, tout s'abîme et tout meurt !

Seul, Charles Vacquerie est revenu à la surface ; il se débat, il appelle, il plonge, il cherche sa jeune femme, il la retrouve, il veut la sauver, il pouvait

la sauver Mais, avec la force aveugle des noyés,

elle s'est cramponnée à la barque et rien n'a pu l'en détacher. Alors, se voyant impuissant, sentant tomber sur eux la nuit effroyable, il n'a plus songé qu'à la garder dans ses bras !

Quand on est arrivé, les flots s'étaient refermés sur leur proie. On n'a retrouvé qu'un grand silence, une grande misère et quatre cadavres.

On découvrit d'abord le capitaine, que la voile avait enroulé, paralysant ses mouvements ; puis les jeunes gens se tenant encore enlacés ! Etait-ce ainsi qu'on devait revoir l'adorable Léopoldine? Corps sans âme, lumière éteinte, enveloppe vide de tout ce qui

avait fait son charme et sa joie ici-bas ! « Gloire, jeunesse, org-ueil, biens que la tombe emporte, » qu'une rafale, un concours de circonstances stupides ont suffi pour anéantir !

La pauvre enfant ! Comme l'héroïne du Revenant, sa sœur tragique,

EUe eut tous les bonheurs que Dieu donne ou permet ; On l'avait mariée à l'homme qu'elle aimait....

Et un souffle avait passé. ... De cette jeune vie pleine de joie, de tendresse, de sève et d'ardente espérance, il ne restait sur terre qu'une forme glacée, qui bientôt allait disparaître à son tour !

Non. non, ce n'était pas possible! Son souvenir devait lui survivre à jamais, et, quand tous les siens seraient [partis la rejoindre, il se trouverait toujours des cœurs pour la chérir, des yeux pour la pleurer !

0 miracle de l'amour et du génie 1 La fille de Victor Hugo est restée vivante parmi nous, malgré sa fin prématurée. Ici-bas comme au-delà, en entrant dans la mort, elle allait entrer dans l'immortalité.

Il n'est pas, dans la langue humaine, de mots qui pourraient peindre le désespoir des deux mères, — celle de Léopoldine, celle de Charles Yacquerie, — en voyant rapporter les corps inanimés de leurs enfants, rigides sous les plis de leurs suaires, et que des pêcheurs, hommes rudes pourtant, habitués à tant de drames, déposèrent en pleurant au seuil de la villa.

Au Havre, à Paris, aux Roches, partout où la jeune fille avait grandi, où la jeune femme avait passé, la consternation causée par la catastrophe de Villequier fut immense. M'^^ Bertin en resta inconsolable. Chacun des intimes de la place Royale crut avoir perdu son enfant !

Et le père, le malheureux père, qui, tel Lamartine quatorze ans plus tôt — étrang-e et fatale coïncidence ! — revenait joyeux, confiant, tranquille, voyant déjà le sourire lumineux, entendant l'exclamation ravie dont sa bien-aimée allait l'accueillir!

Ainsi qu'il le lui avait écrit, il venait d'arriver à La Rochelle. Gomme tous les étrang-ers, il alla jeter un coup d'œil sur l'entrée du port, unique au monde ; les trois tours de Saint-Nicolas, de la Chaîne et de la Lanterne, sentinelles de g-ranit regardant la mer, étaient déjà revêtues d'ombre ; le soleil s'abaissait dans les flots, ensang-lantait le ciel et l'onde, teig-nait de pourpre les voilures des navires sillonnant la rade ; là-bas, au-dessus des îles lointaines, flottaient lentement les vapeurs du soir Il y avait quelque chose

de menaçant et de terrible dans ce couchant roug-e et fumeux !

Oppressé soudain sans savoir pourquoi, étreint d'une tristesse insurmontable, Victor Hug"o remonta vers la ville, demanda un bock à la terrasse d'un café, déplia néglig-emment un journal qui se trouvait à sa portée

Alors, les consommateurs attablés entendirent un cri qui devait les hanter jusqu'à leur dernière heure.

Le voyageur, broyant à pleines mains la feuille ouverte, s'était levé d'un bond, et, bousculant tout le monde au passag-e, il s'élançait dehors, enfilait les rues, fuyait vers les remparts où il se perdit dans le crépuscule grandissant....

Voilà comment il venait d'apprendre que sa fille était morte.

Il passa la nuit à arpenter la falaise. Le surlendemain, ayant brûlé toutes les étapes, hagard, désespéré, mais essayant de douter encore, il arrivait à la villa Vacquerie.

0 douleur, douleur, douleur !... Abîme de deuil et de misère !

L'infortuné! Pendant de longs jours, il est comme fou ; il ne peut pas, il ne veut pas croire que ce malheur épouvantable soit posssible ; il se révolte, il se dresse terrible, il jette un blasphème à la face de Dieu.... Ah! Dieu! Ce Dieu d'amour en lequel il croyait, à qui il avait amené cette jeune âme, est-ce qu'il a pu lui voler sa fille, commettre ce crime sans nom?...

Puis, soudain, son emportement s'apaise Il lève

la tête, un éclair joyeux illumine son visage : « Ecoutez ! C'est elle ! Je l'entends qui rit dans sa chambre ! Tenez, voilà le bruit de sa main sur la clef ! Vous voyez bien qu'elle n'est pas morte ! Mon enfant, ma fille ! Ah ! viens, viens vite, je t'attends ! »

Mais il a beau ouvrir les bras tout grands, dans

un élan désespéré de tendresse Le vide, rien que

le vide ! Alors, s'éveillant brusquement, reprenant

Un coin du cimetière de Villequier par J. Adeline,

conscience des choses, il s'abat, éclate eu sanglots déchirants

Par deg-rés, il tomba dans une morne torpeur dont ses amis s'effrayèrent ; on l'arracha à Villequier ; on voulut lui faire reprendre intérêt à son travail, à son œuvre inachevée, à la vie. S'adressantà son généreux altruisme, on lui montra, « en dehors de son propre martyre, » tout ce qui souffrait, pleurait, chancelait dans l'ombre, et qu'il pouvait encore o^uider de son flambeau

A cet appel qui monte vers lui, le père en deuil répond par un : « A quoi bon? » plein de navrante amertume :

Il est temps que je me repose, Je suis terrassé par le sort ; Xe me parlez pas d'autre chose, Oue des ténèbres où l'on dort !

L'humble enfant que Dieu m'a ravie, Rien qu'en m'aimant savait m'aider ; C'était le bonheur de ma vie De voir ses yeux me regarder !

Si ce Dieu n'a pas voulu clore L'œuvre qu'il me fit commencer.

S'il veut que je travaille encore.

Il n'avait qu'à me la laisser !

Privilège suprême de ceux qu'a touchés la divine étincelle ! Là où le commun des hommes ne trouverait que des gémissements et des larmes, le poète a dos chants pour exhaler sa douleur.

Le nom de sa fille, évoqué ainsi, rouvre devant lui des perspectives infinies. Désormais, sa lyre, muette depuis de longs mois, va résonner à nouveau ; et jamais elle n'aura trouvé d'accents aussi poig-nants, d'harmonies aussi pénétrantes que depuis qu'elle a une corde brisée !

C'est pour son envolée, rien que pour elle, que le père veut écrire. Vivante, elle l'inspirait ; morte, elle lui sug'g'ère de ces mots, de ces cris où tous les cœurs meurtris retrouveront un écho de leur propre souffrance. r Souvenirs d'enfance, retours nostalgiques vers l'heureux passé évanoui, élans d'amour, de pitié, d'amertume, cris de révolte contre l'aveugle et impassible destinée.... Tout cela sort à flots de l'âme du poète, se presse sous sa plume, se transforme en ^strophes où vibre et pleure l'éternelle blessure !

Tantôt il s'adresse à ses frères en épreuve, les pèlerins de la voie douloureuse :

Vous tous à qui Dieu prit votre chère espérance, Pères, mères, dont l'âme a souffert ma souffrance, Tout ce que j'éprouvais, l'avcz-vous éprouvé? Je voulais me briser le front sur le pavé....

Tantôt il se reporte aux joies sans nombre qu'il n'a pas assez savourées, qu'il n'a bien comprises qu'après les avoir perdues :

...Elle me consultait sur tout à tous moments. Oh ! que de soirs d'hiver radieux et charmants. Passés à raisonner langue, histoire et grammaire, Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère Tout près, quelques amis causant au coin du feu ! J'appelais cette vie être content de peu /...

Avec une persistance déchirante, la souriante fio'ure des premiers jours, la fillette adorée de jadis, passe et repasse dans sa mémoire :

O souvenirs ! Printemps ! Aurore !

Doux rayon triste et réchauffant !...

Quand elle était petite encore, Que sa sœur était toute enfant....

Connaissez-vous sur la colline

Qui joint Montlignon à Saint-Leu,

Une terrasse qui s'incline

Entre un bois sombre et le ciel bleu?

C'est là que nous vivions. — Pénètre, Mon cœur, dans ce passé charmant ! — Je l'entendais sous ma fenêtre, Jouer le matin doucement.

Elle courait dans la rosée Sans bruit, de peur de m 'éveiller ; Moi, je n'ouvrais pas ma croisée De peur de la faire envoler —

Il revit ensuite la visite quotidienne de sa petite fée :

Elle avait pris ce pli, dans son àgc enfantin.

De venir dans ma chambre un peu chaque matin ;

Je l'attendais ainsi qu'un rayon qu'on espère ;

Elle entrait, et disait : — Bonjour, mon petit père!...

Il dit comment, « à travers ses songes sans nombre, » il écoutait son parler joyeux, ses rires, ses reparties naïves :

Nous jouiions toute la journée ;

O jeux charmants ! chers entretiens !

V^oici maintenant le groupe inoubliable des deux petites sœurs inclinées sous l'abat-jour, confondant les tresses brunes avec les boucles blondes :

Le soir, elle prenait ma Bible, Pour y faire épeler sa sœur ; Et, comme une lampe paisible.

Elle éclairait ce jeune cœur.

Sur le saint livre que j'admire, Leurs yeux purs venaient se fixer ; Livre où l'une apprenait à lire.

Où l'autre apprenait à penser !

Sur l'enfant, qui n'eût pas lu seule.

Elle pencbait son front charmant, Et l'on aurait dit une aïeule.

Tant elle parlait doucement !...

Oh ! sa fille, sa petite fille ! . . . Il ne peut en détourner sa pensée ; il la revoit à toute minute, croit encore tenir sa main, se promener avec elle par les soirs constellés d'étoiles :

Quand la lune claire et sereine Brillait aux cieux, dans ces beaux mois, Comme nous allions dans la plaine !

Comme nous courions dans les bois !

Puis, vers la lumière isolée, Etoilant le log'is obscur, Nous revenions par la vallée.

En tournant le coin du vieux mur;

Nous revenions, cœurs pleins de tlamme, En parlant des splendeurs du ciel ; Je composais cette jeune âme Comme l'abeille fait son miel,

Doux an«e aux candides pensées,

Elle était gaie en arrivant

Toutes ces choses sont passées Comme l'ombre et comme le vent !

Après avoir peint sa bien-aimée s'ébattant, joveuse, dans le jardin des Roches, il en veut aux choses d'être restées immuablement les mêmes, à la brise de souffler aussi douce, il s'indig-ne que les roses puissent refleurir encore, dans une joie « faite de tant d'oubli ! »

Avez-vous bien le cœur, ô roses ! de renaître, Dans le même bosquet, sous la même fenêtre?...

D'autres fois, c'est la jeune femme, la jeune femme heureuse, rayonnante, au bras de son mari tendrement énamouré, qui s'évoque pour le malheureux père :

...O chers êtres absents, on ne vous verra plus Marcher au vert penchant des coteaux chevelus.

Disant tout bas de douces choses !

Dans le mois des chansons, des nids et des lilas. Vous n'irez plus semant des sourires, hélas ! Vous n'irez plus cueillant des roses !

Villequier, Caudebec et tous ces frais vallons. Ne vous entendront plus vous écrier : « Allons !

Le vent est bon, la Seine est belle ! » Comme ces lieux charmants vont être pleins d'ennui ! Les hardis t^oëlands ne diront plus : « C'est lui ! »

Les fleurs ne diront plus : « C'est elle ! »

Qui donc pourrait les lire sans en être remué jusqu'au fond de son être, ces chants de douleur qui, d'abord, portent presque tous le nom, la date du fatal

anniversaire : Villequier, 4 septembre i844, — Villequier, 4 septembre i845, — Villequier, 4 septembre 1 84G ?

C'est que, dès le retour du mois des larmes, Victor Hug-o s'évade ; il quitte tout ce qui le connaît ; « seul, sans voir, sans penser, sans parler, » laissant pleurer à la maison « la mère et la sœur orphelines, » il retourne faire le sombre, le douloureux pèlerinag-e auprès de son enfant !

L'ég-lise de Villequier, d'un beau style simple et g'rave du quinzième siècle, veille sur le champ de l'éternel repos ; le tombeau de Léopoldine est au centre d'une g-rande concession de famille composée de plusieurs sépultures distinctes. Les vivants n'ont pas séparé ce que la mort avait réuni ; les jeunes mariés ont été ensevelis dans une seule bière, sous une seule croix. Sur le marbre on lit :

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