ÂGÉE DE 19 ANS
MARIÉS LE l5 FÉVRIER 184-'^
MORTS LE 4 SEPTEMBRE l843.
Et cette inscription :
De profundis clamavi ad te, Domine !
(J'ai crié à toi du fond de l'abîme, ô Dieu !)
A côté, une tombe exactement semblable renferme les restes du capitaine Vacquerie et de son fils.
Cette pierre blanche, toute seule, si loin des bruits, si loin du monde, attirait le père comme un aimant irrésistible ; toujours son reei'ret revenait s'y poser, toujours son cœur criait vers la pâle endormie.... Quatre ans après sa mort, il lui dit, le 3 septembre i847 ••
Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne :
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps....
Le lendemain, 4 septembre 1847, pi'osterné près d'elle, il pleure, il prie, et, de ses prières et de ses larmes, naît cette longue pièce intitulée A Villequiery œuvre si ma^-nifique de soumission chrétienne :
...Je viens à vous, Seigneur, Père auquel il faut croire;
Je vous porte, apaisé, Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire,
Que vous avez brisé ;
Je dis que le tombeau qui sur les morts se i'erme
Ouvre le firmament, Et que ce qu'ici-bas nous prenons pour le terme
Est le commencement ;
Je conviens à genoux que vous seul. Père auguste, Possédez l'infini, le réel, l'absolu ; Je conviens qu'il est bon, je conviens qu'il est juste Que mon cœur ait saigné, puisque Dieu l'a voulu !
Ah ! c'en est fait de l'emportement de sa révolte î Après le coup de foudre, après le tourbillon de nuit,
l'homme s'est ressaisi ; sa foi, chancelante un moment, s'est dég-ag-ée de l'assaut que lui livrait le désespoir ; elle a repoussé les nuages ; elle brille à nouveau, pure, éclatante, sereine. L'ang-oisse, toujours lancinante, arrache par instants au père désolé des mots que nous, mères et femmes croyantes, ne saurions admettre ; mais le sentiment d'adoration reprend bien vile le dessus ; et-il y a quelque chose de sublime dans l'humiliation de ce grand esprit qui se courbe et renonce à comprendre ce qui ne nous sera jamais expliqué ici-bas. La certitude de Victor Hug'o en l'éternité, en l'immortalité, en la réunion suprême s'affirme sur cette fosse où g^ît tout ce qu'il a aimé, avec des accents que n'a égalés nulle voix humaine. Mystérieuses dispensations de la souffrance ! qui dira combien de voyageurs désemparés, battus par la tempête, ont été guidés vers le ciel par cette étoile resplendissant au-dessus d'une tombe, dans l'humble cimetière de Villequier ?
Ce devait être une des dernières visites que le vivant ferait à la morte. Peu après, pour avoir élevé en faveur des faibles et des petits sa voix vengeresse, le tribun dut prendre la route de l'exil.
A Jersey, sur ce roc sauvage de Marine-Terrace où s'est abattu le vol puissant de l'aigle, il est entouré de tous les siens,... sauf d'une ! Celle qui manque demeure l'objet de ses pensées, l'objet de son amour ; avec des accents pénétrants, il lui parle, il la berce, il rappelle le souvenir de Charles Vacquerie :
Puisque tu fus si çrand, puisque tu fus si doux, Que de vouloir mourir, jeune homme, amant, époux,
Qu'à jamais l'aube en ta nuit brille ! Aie à jamais sur toi l'ombre de Dieu penché Sois béni sous la pierre où le voilà couché !
Dors, mon fils, auprès de ma fille!
Puis, consacrant une fois de plus, — 4 septembre i852, — Je chaste et radieux hymen consommé de l'autre côté de la tombe :
Vivez ! Aimez ! Ayez les bonheurs infinis ! Oh ! les anges pensifs, bénissants et bénis,
Savent seuls, sous les sacrés voiles.
Ce qu'il entre d'extase, et d'ombre, et de ciel bleu, Dans l'éternel baiser de deux âmes que Dieu
Tout à coup change en deux étoiles !
Son enfant est heureuse au séjour de l'éternelle lumière; il le croit; il le sent. Et, dans cette conviction de plus en plus absolue, il puise la paix, la résignation qu'il croyait impossibles d'abord.... Mais sa douleur, pour être adoucie, n'en demeure pas moins sourde et profonde. Pourrait-il demander la fin de sa souffrance «à cette lâcheté qu'on appelle l'oubli?... » Non. La chère disparue est là, toujours présente à ceux qui la pleurent ; elle vit dans leur solitude ; ils la voient passer, ils l'entendent errer et restent obstinément « penchés sur le cher nid de mousse emporté
dans l'orag-e avec les deux oiseaux » Comme le
poète le dira un soir à sa fidèle compag-ne :
— iO —
Mère, voilà douze ans que notre lille est morte, Et depuis, moi, le père, et vous, la femme forte. Nous n'avons pas été. Dieu le sait, un seul jour. Sans parfumer son nom de prière et d'amour....
Aussi, quel déchirement sans cesse renouvelé il éprouve de se voir cloué sur cette île lointaine, sans pouvoir jamais se rapprocher d'elle, sans retourner « dans le champ triste à côté de l'ég-lise » lui porter l'offrande accoutumée de larmes, de prières et de fleurs !
Des fleurs! il y en a sur le tombeau de Léopoldine. Et, chaque année, à la date funèbre, un ami va en cueillir une qu'il envoie à l'exilé. Victor Hug-o baise cette messagère, puis la g-arde précieusement enfermée dans une enveloppe que nul ne doit rouvrir. Mais elle, la douce envolée! En n'entendant plus le murmure de sa voix bien connue, en ne sentant plus les pleurs et les caresses qu'il posait sur sa tombe avec « un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur, » si elle allait croire que son père l'oublie, quand il se souvient si fidèlement !
Cette idée le torture! Ah! faute de mieux, ne peut-il lui composer une g-ei^be, une gerbe d'amour qui sera pour elle toute seule, dont chaque corolle, chaque brin d'herbe aura été choisi entre mille afin d'être dig-ne d'elle?...
Et, fiévreux, mû par une impulsion irrésistible, le père fouille ses tiroirs, ouvre ses manuscints. Poésies les plus douces, chansons les plus jolies, impressions d'enfance et de jeunesse, propos qui font sourire les
jeunes femmes Il rassemble d'abord tout cela,
V Autrefois épanoui. C'est V Aurore, c'est VAme en Jleurs, ce sont les Luttes et les Rêves.... Puis, voici V Aujourd'hui, écrit avec le sang- de son cœur et de ses veines, V Aujourd'hui, journal de son calvaire, qui commence par Pauca Meae (quelques mots sur la mienne), se continue En marche^ et s'achève, en des splendeurs d'Apocalypse, Au bord de V Infini — De la première page à la dernière, l'imag-e de Léopoldine apparaît, suave, ineffable, rayonnante : Léopoldine enfant, Léopoldine jeune fille, Léopoldine gracieuse épousée, Léopoldine un ange au ciel — C'est bien ainsi ; le père unit les feuillets épars, y ajoute une dédicace qui est un long sanglot d'amour — Et le 2 novembre i855, jour des morts, tandis que, sous le brouillard d'hiver, l'océan qui les sépare roule ses étendues livides, il envoie A celle qui est restée en France,
Ce livre, légion tournoyante et sans nombre, D'oiseaux blancs dans l'aurore et d'oiseaux noirs dans l'ombre, Ce vol de souvenirs fuyant à l'horizon,
ce credo de la douleur, de la foi et de l'espérance, ce monument où restera à jamais gravé le nom adoré de la jeune femme : les Contemplations.
Hélas! ce premier deuil, le plus déchirant de tous, n'était pas le seul qui dût s'abattre sur le poète; la cognée une fois mise au tronc du grand chêne n'ai-
lait plus cesser d'y faire de profondes, d'ing^uérissables blessures.
L'un après autre, Victor Hug-o dut coucher dans le cercueil tous ceux qu'il aimait, qui lui étaient devenus doublement chers en partag^eant avec lui le souvenir de sa petite morte.
C'est d'abord la mère, la pauvre mère qui n'a cessé de lang-uir depuis l'horrible matin de septembre, et qui, les yeux éteints à force d'avoir pleuré, succombe après de longues souffrances, à Bruxelles, le 27 août 1868, en exprimant le vœu suprême de reposer à côté de sa fdle.
Son désir a été exaucé. Elle dort, elle aussi, dans le cimetière de Villequier, tout près de Léopoldine et de Charles Vacquerie. Sur sa tombe, cette simple inscription résume sa vie de gloire et de misère :