ADÈLE
femme
de
Victor Hugo.
Puis vient le tour des fils, les amis, les compagnons d'œuvre et les compagnons d'armes de leur père, qu'ils ont voulu suivre sur la terre étrangère au moment où s'épanouissaient pour tous deux les belles espérances de la vingtième année.... Ames nobles, vibrantes, éprises d'idéal, ils ont passé cette longue période de transition et d'attente à tracer chacun son sillon, sont rentrés en France pour voir les horreurs de la guerre et de la Commune, et, après dix-huit
ans d'exil, cent trente et un jours de siège, sont morts à quelques mois l'un de l'autre, dans toute la plénitude de leur force et de leur talent.
Charles, l'aîné, marié à Bruxelles, père de deux bébés qu'il chérissait, a été foudroyé en fiacre par une congestion, à Bordeaux, en 1871.
Son frère, le doux, le pensif, l'austère et souriant François-Victor, le traducteur de Shakespeare, s'était fiancé aux îles anglaises avec une jeune fille, Emily de Putron, que l'implacable phtisie est venue lui enlever quelques jours avant la date fixée pour leur mariage. Lui-même, après une maladie qui l'a tenu alité seize mois, s'est endormi paisible, la main dans la main de son père, le 26 décembre 1873.
Des quatre enfants couvés avec tant d'anxieuse sollicitude, il ne restait que la dernière née, Dédé, l'inséparable de sa grande sœur, la « petite colombe » du jardin des Roches
Elle seule survit. Elle a aujourd'hui soixante-seize ans. Elle vieillit sans souffrances, inconsciente, presque heureuse. L'héritage du génie est parfois trop
lourd à porter Comme son oncle Eugène, à la
suite d'une déception amoureuse, la pauvre créature a perdu la raison. Mais c'est une démence inoffensive et tranquille. Elle vit à l'écart dans une maison de santé, confiée aux soins d'une dame de compagnie. Elle quitte parfois sa retraite pour de brèves visites à Paris, des «matinées» aux féeries du Chàtelet, où se complaît son imagination enfantine. Il y a quelques années, lors des fêtes du centenaire, elle assistait
dans une log-e à la représentation triomphale des Bnrgraves. Elle écoatait. reg-ardait, souriait vaguement, sans comprendre. En face de ces deuils cruels, en face de cette navrante déchéance, l'insoluble question se pose dans nos âmes attristées : — Vaut-il mieux que le jour soit trop long- ou trop court?...
Ainsi la destinée s'acharna, implacable, sur le malheureux père, le meurtrissant sans relâche et sans pitié.... Mais à tant de profondes douleurs ne devait plus se mêler ni amertume, ni révolte ; espérant contre toute espérance, croyant et aimant malgré tout, Victor Hugo continua sa route terrestre
...toujours plus adouci, Debout, mais incliné du côté du mystère.
Il n'était pas seul, cependant, dans sa dernière
étape Suprême compensation de la Providence
amie, rayon venu d'en haut pour lui rappeler les absents, il vit grandir auprès de lui ses petits-enfants, les orphelins de son fils, Georges et Jeanne, sur lesquels il reporta ses infinis de tendresse et qui ensoleillèrent la fin de sa vie, jusqu'au jour béni de la réunion qu'il attendait, qu'il appelait, qu'il entrevoyait d'avance, lorsqu'il écrivait à ses envolés :
« Un jour, bientôt peut-èti^e, l'heure qui a sonné pour les enfants sonnera pour le père. On le mettra entre quatre planches, il sera ce quelqu'un d'inconnu qu'on appelle un mort, et on le conduira à la grande ouverture sombre. Là est le seuil impossible à deviner. Celui qui arrive y est attendu par ceux qui sont arri-
vés. Alors pour cette âme les disparus reparaissent, emplissent l'horizon ignoré, se pressent, rayonnants, dans une profondeur de nuée et d'aurore, appellent doucement le nouveau venu et se penchent sur sa face
éblouie avec ce bon sourire qu'on a dans les étoiles
Ainsi s'en ira le travailleur charg-é d'années, suivi jusqu'au bord du tombeau par des yeux mouillés peut-être et par de graves fronts découverts, et en même temps reçu avec joie dans la clarté éternelle ; et, si vous n'êtes pas du deuil ici-bas, vous serez làhaut de la fête, ô mesbien-aimés ! »
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