PROLOGUE
On était au 20 avril 1875 : huit heures du soir venaient de sonner à l'horloge de la gare d'Orléans, le train-poste chauffait attendant le moment du départ,
Sur le quai, les voyageurs arriviient, les une, se précipitant à pas “A1pides vers les portières ouvertes, les autres, moins impatients, examinant avec soin chaque wago», dans l'espoir d’y trouver quelque coin libre.
Les hommes d'équipe allaient et venaient, traînant les chariots de bagages, préparent les lampes de nuit, graissant les roues des voitures, pendant que le conduc-
teur du train se multipliait pour répartir les voyageurs attandés dans les compartiments où l’on apercevait encore quelques places inoccupées,
Le sous-chet de gare, lui, se promenait, important et grave, surveillant tous les détails du service et allant de temps à autre prendre les ordres de son chef, dont le bureau ouvrait de plain-pied sur le quai, par une grande porte vitrée,
Peu à peu des wagons se remplirent ; la présentation des billets eut lieu ; et bientôt, sur toute la Jongueur du train, il ne resta plus ouverte qu'une seule portière à la poignée de laquelle pendait lécriteau bien connu : “Coupé réservé.”
Ce onupé était vide,
Mais les voyageurs auxquels il était destiné n'étaient pas loin sans doute, car le conducteur se tenait impassible auprès de la portière, attendant ceux qui devaient y prendre place.
Enfin, la locomotive lança deux ou trois appels stridents qui éclatèrent, répercutés par les échos sonores de la voûte; c'était le signal précurseur du départ; et aussitôt deux hommes, accompagnés par le chef de gare lui-même, se dirigèrent sans trop se presser vers le coupi réservé. 9
L'un des deux voyageurs était an homme d’une eoixantaine d’années environ, cheveux gris, barbe blanche, courbé par l’âge autant que par une longue habitude du travail. Une certaine distinction perçait sous son allure un peu pesante, et sa démarche était encore alourdie et embarrasste par un énorme sac de cuir à ; fermoir d’acier, qu’il portait sous son bras.
Celui qui le précédait avait quarante ans à peine ,et à sa tenue modeste, à ges traits vulgaires, on devinait tout de suite que l’on avait devant soi quelque agent subalterne.
Il portait, lui, deux sacs au lieu d’un, et marchait
avec des précautions extrêmes, comme s’il se fût senti surveillé,
En quelques pas, tous deux eurent franchi la distance qui les “parait du coupé; ils prirent alors chacun un coin du compartiment, placèrent les sacs enire eux et le chef de gare ayant fermé 1a portière dont la glace était baissée :
—Voilà qui est fait, monsieur Desgranges, dit-il en s'adressant au vieillard : vous n'avez pas d'autre recommandation à me fai: : ?
—Auecune, répondit le vieillard : seulement, n’oubliez pas de télégraphier à Orléans ?
—C'est parfait,
-.—Je vous .ahaite un bon voyage et j'espère qu’il n'y aura pas d'accident fâcheux.
—Je l'espère comme vous... Mais vous comprenez ! on n’est jamais sûr de rien!
Il ne put en dire davant: ze.
La locomotive venait de :e mettre en marche ; peu après, le train disparaisuit, enveloppé dans d'épais tourbillons de fumée,
A partir de ce moment, rien de pa’ ticulier ne 8e passa.
Quand on s’arrêta à Orléans, vers dix -1res quarante, on put remarquer qu’il régnait sur le quai une animation inaccoutumée.
Le nombre des gendarmes postés le long de la voie avait été évidemment augmenté, et. obéissant à une consigne rigoureuse, ils ne laissaient approcher des wagons que les voyageurs et les hommes de service.
Le commissaire du gouvernement se promenait attentif et préoccupé et le chef de gare avait, dès l’arrivée, quitté son bureau pour se porter en personne vers le compartiment réservé.
—Vous n'avez rien à me signaler ? demanda-t-il à M. Desgranges, qui avait baissé la glace du coupé.
—Rien, monsieur, répondit ce dernier, seulement, dites-moi ! à quelle heure arrive-t-on à Tours ?
—Vers une heure environ...
—Vous avez reçu des instructions suffisantes ?
—Elles sont on ne peut plus précises...
+ Vous n’avez ’adresser ?
—Alors, je puis donner Je signal ?
—Quand vous- voudrez | Les deux homme déchira l'air d’un loigna à toute va :
avoir pris quelquefois Je i ndre, soit à
Passent, prola locomotive fait entendre
fumée se tordent dans l'air, et vous vo:
disparaître,
Vous gagne ; vous vous
s votre couverture de vOya-
ge et, après avoir recommandé votre âme à Dieu, vous
demandez au sommeil d’abréger les ennuis inséparables
d’un long voyage.
Cela dure une heure, deux heures... On ne sait pas au juste... car on a perdu lexacte notion du temps.
Mais quand vous vous réveillez et que votre regard
curieux plonge x: dehors, le tableau a changé comme
par enchantement !... Vous n’avez plus autour de vous que les ténèbres épaisses ; toutes les lampes 69 sont voi'ées... le train ne dessine plus qu’une ligne noire silencieuse, piquée seulement d’un unique point lumineux ,où la vie et la lumière semblent s’être réfugiées !
C’est le wagon-poste, ou pour parler plus précisément, le bureau ambulant.
Tout le reste dort ou repose, jusqu’au moment où l’on touche enfin à l’une de ces stations où le buffet vous invite de ses grands yeux flamboyants !
(C’est ainsi que nos voyageurs arrivèrent à Tours.
Toutefois, pour rester fidèles à la vérité, nous devons dire que, cette nuit-là, par exception, le bureau ambulant ne fut pas le seul compartiment qui resta éclairé pendant le trajet d'Orléans à Tours.
A Orléans, trois voyageurs étaient montés dans un ‘ des derniers wagons et y avaient pris place.
C’étaient deux hommes et une femme.
Les deux hommes étaient jeunes, d’allure un peu vulgaire et le visage glabre.
Quant à la femme, elle était jeune aussi, mais il était fèvile de relever, dans toute sa personne, certains indiinférieure, mais plutôt d’un caractère spécial et sui generis.
Soud l’ample cache-poussière qui lenveloppait, se dessinait sa taille élégante et souple, elle était finement gantée ; son pied avait la cambrure provocante d’un pied de Parisienne et à travers le voile de tulle qui tombait de sa toque de velours, jaillissait, comme deux éclairs, le regard de ses yeux noirs, à la fois profonds et doux.
(C’est à peine si l’on distinguait ses traits, mais quand elle passa sous le bec de gaz du quai, on put remarquer son visage qui accusait manifestement le type
de la Parisienne dans la vivacité effrontée de ses lignes originelles.
À coup sûr, ce n’était pas une duchesse ; on ne pouvait s’y tromper, et elle devait évidemment sortir de quelque quartier populaire, d’où son heureuse étoile Vavait tirée !
Petite, vive, la mine éveillée, le regard assuré, elle s'enveloppait étroitement dans son cache-poussière, et la petite toque impertinente qui couronnait son opulente chevelure, ajoutait encore au charme invitant qui se dégageait de toute sa personne.
Dès qu’elle eut pénétré dans le wagon, elle alla s’accoter douillettement dans un coin, et adressant un signe à l’un des deux hommes, elle parut se disposer à dormir.
Quant aux deux hommes, ils se placèrent au milieu du compartiment, sans paraître s’occuper davantage de la jeune femme.
Ils paraissaient de fort belle humeur, et échangèrent en arrivant ,des lazzis un peu vifs qui, d’abord, parurent étonner leurs voisins ; mais comme ceux-ci virent que la jeune femme n’en témoignait aucun déplaisir, ils ne crurent pas devoir se montrer plus rigoristes et e’engagèrent, à leur tour, dans la conversation.
Cela les mena gaîment jusqu’à Tours.
Il était près d’une heure.
(Comme on approchait de la station, le plus jeune des voyageurs avait prié l’un de ses voisins de lui céder sa place, ce que ce dernier avait fait sans difficulté : il baissa alors la glace, passa la tête hors de Ja portière et comme le train warrêtait, il jeta un cri joyeux et interpella vivement son compagnon.
Le ciel était couvert ; il tombait une petite pluie fine. ;
—Ohé! Lambert... dit-il sur ce ton intraduisible que l'on n'entend guère que dans des faubourgs de Pa-
ris... viens voir un peul!... C’est donc qu’on va passer la revue de da gendarmerie! On a en mis partout !.. que c’est comme un bouquet de fleurs!... que dis-tu de ça, ma vieille!.., Le Lambert ainsi interpellé s'était penché à la portière,
—Ce Caminade! répondit-il en haussant les épaules, il sera toujours le même ; je trouve que tu parles bien légèrement de cette institution... :
—T'es bête... écoute plutôt !... j'entends un bruit de bottes... de bottes!... Quel déploiement, mes enfants. Ah! çà... le-préfet de police est donc dans le train ?
—Ca ne serait pa- À faire, répondit l’autre.
—Bon Dieu ! que de gendarmes... ah ! bien ! faut croire qu’ils ne coûtent pas cher dans le pays.
Caminade continuait d’observer les représentants de
la force publique. Il eut un geste goguenard.
—Seulement... ajouta-t-il, d’un accent traînard, il leur manque quelque chose... espécialement, par le temps qu’il fait.
—Quoi donc ? fit Lambert.
Et Caminade se mit à chauter.
“Ils n’ont pas de parapluie !
“Ca-va bien quand il fait beau, “Mais quand il tomb” de la pluie “Ils sont trempés jusqu'aux os.”
Les deux hommes se mirent à rire — mais ce ne fut pas long !
Tout à coup, leur gaîté s’éteignit, et brusquement, Lambert quitta son poste d'observation, pendant que son compagnon allait reprendre sa place.
Cependant, le même mouvement qui avait accueilli le train de Paris à son arrivée à Orléans, s'était repro-
duit à Tours. Chef de gare, commissaire spécial du Souvernement, gendarmes en grand nombre, rien n’y manquait... et le compartiment réservé avait été l’objet des mêmes attentions empressées.
M. Desgranges venait de demander un rafraîchissement, qu’un garçon du buffet s’était hâté de lui apporter,
—Au moins, vous avez dormi ? demanda le chef de gare à M. Desgranges.
—Parfaitement ! répondit ce dernier. Nous nous sommes partagé la nuit, ce brave 8arçon qui m’accompagne et moi ! Depuis Paris, il a veillé pendant que je dormais ; maintenant, je vais veiller pendant qu’il dormira. Et, ma foi! j'aime autant ça ; Car, après tout, on repose mal, quand on porte une aussi lourde responsabilité !
—Je vous crois : mais voilà plus de la moitié du chemin fait, et dans quelques heures au plus vous serez à Angoulême. Vous vous y arrêtez, je crois ?
—{Qui, ün jour seulement.
—Bon voyage, alors... Quand je vous reverrai, à votre retour... vous aurez l'esprit plus tranquille... À bientôt !
—A bientôt!... surtout télégraphiez à Paris et à Poitiers ?
—La dépêche est préparée.
M. Desgranges se rejeta dans son voin; un employé ferma la portière presque aussitôt.
Que se passait-il ?
En apparence, rien de grave ni d’inquiétant; mais en réalité, un incident capital, qui devait provoquer des conséquences terribles.
Voici ce qui était arrivé :
Au moment où le train allait se mettre en marche, un jeune homme était sorti précipitamment du buffet, et, sa couverture de voyage à la main, avait couru vers le wagon où se trouvaient Lambert et son compagnon.
Bien que la locomotive eût déjà fait quelques tours de roue, le retandataire avait ouvert la portière d’un geste résolu et se disposait à pénétrer dans le compartiment, quand le conducteur donna le signal d’arrêt, tout en se dirigeant vers l’imprudent voyageur qu’il interpella avec vivacité.
Mais il se contint presque aussitôt, en examinant de plus près celui auquel il s’adressait.
C'était un grand et beau jeune homme, au visage pâle, aux cheveux noirs, à la physionomie d’une distinction rare. Il portait une longue pelisse de voyage fournée de vison et sa main aristocratique et fine était très étroitement gantée d’un gant de Suede. ’
Il s'arrêta sur l’interpellation qui lui était adressée et se tourna vers le conducteur.
—On ne monte pas ainsi dans un train en marche, dit ce dernier ; les règlements le défendent et c’est aller au-devant d’un accident.
—J’étais en retard, objecta le jeune voyageur... je n’avais pas une minute à perdre...
—Où allez-vous ?
—AÀ Bordeaux...
—Votre billet ?...
—Le voici.
HT
Le voyageur tira un billet de la poche de son gilet et le présenta à son interlocuteur.
Celui-ci y jeta un rapide coup d’oeil et fit un mouvement.
—Mais c’est un billet de première ! s’écria-t-il.
—Eh ! je le sais bien ! répondit le jeune homme : mais qu'importe ! limportant était de partir... à la première station, je chercherai um autre wagon.
—Soit ! dépêchez-vous, approuva le conducteur.
Et d’un geste impatient, il Tepoussa la portière, siffla à la locomotive et, cette fois, le train s’éloigna à toute vitesse.
Pendant ce colloque, Lambert avait tiré le petit store de serge verte qui sert de voile à la lampe de nuit et une douce obscurité régnait maintenant dans le compartiment.
déjà installé de son
: Les stations se succédèrent alors, sans aucun autre sujet de trouble : on franchit successivement Sainte- Maure, les Ormes et Châtellerault, et à deux heures vingt minutes, on entrait en gare de Poitiers.
—Poitiers !... Poitiers !... cinq minutes d'arrêt.
Le jeune voyageur sauta aussitôt sur le quai, sous prétexte d’aller à la recherche de la place à laquelle son ticket lui donnait droit, mais après avoir, pour la forme, jeté un gard rapide à l’intérieur de deux ou trois compartiments de première, il parut prendre son J parti ,alluma tranquillement un londrès et se mit à se Promener, en frappant du pied, comme s’il eût voulu se dégourdir les jambes.
Il arriva ainsi auprès du coupé réservé autour duquel s'était formé un groupe où lan parlait à voix basse, et
dont il s’approcha POur savoir ce qui s’y disait,
—Qu’y a-t-il donc ? demanda-t-il au conducteur qui se trouvait là.
-—Oh ! presque rien... répondit celui-ci, mais tout de même, c’est drôle.
—Quoi ?
—Le voyageur du coupé...
—Eh bien ?
—ÆEh bien... il s’est endormi à quelques minutes de Tours, et depuis, il ne est pas réveillé.
—Quel mal y a-t-il à cela ?
—Moi, je n’en vois pas.
—Eh ! il faut le laisser dormir, le cher homme ; vous savez où il va ?
—AÀ Angoulême,
—Eh bien, vous le réveillerez à Ruffec ou à Luxe, et il aura tout le temps de se secouer avant d'arriver à destination.
—Le chef de gare connaît donc ce voyageur ?
—Par'i! C’est M. Desgranges.
—Qu’est-ce que c’est que ça, M. Desgranges ?...
Le conducteur ne répondit pas... La cloche venait de retentir de long de la voie... les employés allaient et venaient, invitant à monter en voiture, et notre mystérieux voyageur n’eut que le temps de regagner sa place.
—Alors, vous restez en seconde ! lui dit le condw teur en fermant la portière.
—J’y suis, jy reste !... répondit le jeune homme; nous verrons à Angoulême...
—Comme vous voudrez.
L'arrêt avait été de cinq minutes.
On se remit en marche pendant que l'étranger allait s’asseoir à côté de Lambert...
Dans le wagon, chacun avait repris son sommeil interrompu, à l'exception de Caminade et de Lambert,
Ce dernier paraissait soucieux et tournait de temps
à autre ün regand inquiet vers l'inconnu qui venait de s’asseoir à sa gauche, $ Caminade ne tarda pas à larracher à sa Préoccupation.
Ce Caminade était Un grand garçon d’une trentaine d’années € age glabre, aux vêtements râ-
ivement à Marseille, Presque immédiatement ]
il était descendu ordre, pour aller -bouis obscurs de la
Le pauvre diable eût pu devenir quelque chose, peutêtre ! Mais la ; Pabsinthe...
obligeant, et chez Pas complètement oblitéré
I1 y avait longtemps qu’il connaissait Lambert. Ile s'étaient rencontrés naguère, à l’heure de l’absinthe, au café de la Chartreuse et s'étaient fréquentés d’abord assidûment, pour ne se revoir plus tard, que de loin en loin.
Lambert, lui, n'avait pas de profession ibien défiuie ; C'était un nomade, Il paraissait et disparaissait, sans qu'on ait jamais bien su où il allait ni d’où il revenait. Du reste, on ne s’en inquiétait pas, et on ne lai avait jamais adressé de questions indiscrètes à ce sujet ; dans ce monde-là, c’est le plus prudent.
Lambert ne pouvait d'ailleurs être rattaché à aucune des catégories d'artistes qui végètent sur l’asphalte du boulevard ; on savait qu'il avait tenu quelque temps lPemploi des utilités à l'étranger : à Ja Réunion, à la Havane, en Algérie ; mais cela n+ dura pas longtemps.
Depuis il avait figuré à la Porte-Saint-Martin et à PAmbigu, gagnant 75 centimes par soirée et logeant à la semaine dans quelque hôte! borgne de la Chapelle ou de la Villette.
Pour tout dire, nul n’avait encore soulevé le voile qui cachait les côtés mystérieux de son existence.
Vaguement, on soupçonnait quelque chose.
Mais quoi ?
Quelques-uns assuraient qu'on l'avait trouvé dans certains quartiers exerçant l’industrie interlope de camelot ; d’autres, allant plus loin, prétendaient qu’il pouvait bien avoir des relations occultes avec la rue de Jérusalem.
Il ne faut pas être exigeant et on ne choisit pas toujours ses relations.
1 est évident que Lambert n'aurait on ancune chance d’être accueilli dans les nobles faubourgs ; d’ailleurs, il préférait les autres !..….
Toujours est-il qu'il vivotait, tant bien que mal, et que jusqu'alors on le traitait comme un garçon ingé-
nieux, défendant ga vie à travers les plus rudes secousses, et qu'aucun de ges camarades n'eût tenté de lui reprocher ses vêtements délabrés et ses souliers un peu reculés...
Cette nuit-là, les deux amis avaient renouvelé connaissance, à Orléans, à la buvette de la gare.
1 y avait bien trois ans que Caminade n'avait vu
rt.
Il s'était montré tout heureux de la rencontre et lui avait offert un bock : seulement, au moment où ils se disposaient à causer, le sifflet du départ s'était fait entendre et ils n’avaient ea que le temps de se précipiter dans un compartiment de seconde.
La jeune femme à Ja toque de velours les y avait suivis et Lambert, qui paraissait d’ailleurs un peu préoccupé, u'y avait pas pris garde, et ne s'était même pas demandé si elle 8CCompagnait Caminade ou 6i ce n’était qu’une étrangère.
Puis les divers incidents de la route s’étaient produits et ce ne fut qu’au départ de Poitiers que Caminade put enfin entamer le chapitre des confidences.
Ca” inade était un peu bavard en voyage; de plus, il avait hâte d'apprendre comment son copain Lambert êvuit employé les trois années écoulées et par quel hasard il ge trouvait, à cette heure, dans le train de Bordeaux.
Curime il se tournait vers lui, Lambert qui exécutait le même mouvement, lui poussa légèrement le coude,
Il devint attentif,
—Un mot ! fit alors son Compagnon en ibaissant le ton.
—Qu'est-ce quil y a ? interrogea Caminade.
—La Jeune femme qui est montée en même temps que nous, à Orléans, tu la connais ? ;
— Parbleu !
—Elle est avec toi ?
—Sans doute.
—Tu veux dire une bêtise, je vois ça... 5
—Cependant, ï
—Cependant... Nous voyageons ensemble, quoi ! elle se rend à Borde :4 où elle va chanter les Judic, et comme moi4même, je vais en représentation à l’Al- Cazar... nous faisons route de conserve...
—Et c’est tout ? insista Lambert en clignant de l’oeil. ;
Caminade haussa les épaules et esquissa un sourire un peu contraint.
—Les raisins sont trop verts, répliqua-t-il d’un ton à la fois humble et naïf, La petite a d’autres visées : il n’y a rien à faire pour nous,
— Alors, mettons que je n’ai rien dit, D'où vientelle ?
—De Eldorado.
—Et comment l’appelles-tu ?
—La Cagnotte.
Lambert garda le silence. Caminade continuait de l’observer.
—Pourquoi me dis-tu tout cela ? reprit-il au bout d’un instant. ;
—Oh ! pour rien, répondit Lambert — une idée...
—Laquelle,
— C’est que tout à l'heure, quand mon voisin de gauche est entré, il m’a semblé que La Cagnotte le dévisageait avec une certaine complaisance.
—Est-ce que tu connais ce jeune gommeux ?
—Moi !
—Tu aurais pu le rencontrer dans quelque salon du . faubourg Saint-Germain.
Lambert lança un joyeux éclat de rire.
—Au fait! il n’y a pas d’offense, répliqua-t-il, et on a vu des choses plus épatantre.
—10— l —Depuis que je t’ai quitté, tu as peut-être fait for. tune ?
—Si ça m'était arrivé, je crois que je m'en serais aperçu !..,. et jusqu'à présent. …
—Que fais-tu alors ?
—Un peu de tout !
— Et où vas-tu de ce pas ?
—Je vais au Brésil.
—L'empereur t'a fait demander ?,., fit Caminade avec une forte pointe de raillerie,
—Non... pas lu. ! riposta Lambert ; Mais son ministre des Beaux-Arts |
Le train continuait d'avancer de son allure rapide, Caminade avait déjà étouffs plusieurs bâillements.
—Tu as sommeil, fit observer Lambert.
—Je ne dis pas non.
—Eh bien, ne te gêne pas !... La consigne ne défend pas de ronfler ; vas-y de ton somme, et de mon côté, j'en ferai autant ?
Caminade n’attendait pas cette invitation au s-+ meil mais il s’empressa d’en profiter, remettant ], l de la conversation à l’arrivée à Bordeaux.
(Cinq minutes plus tard, il mélait ses ronflemen : formidables à ceux des autres voyageurs.
Cependant, Lambert, quoi qu’il eût dit, s'était bien gardé de s’aoandonner au sommeil, et dès qu’il se fut assuré que nul indiscret ne pouvait lobserver, où sur- Prendre ses paroles, il 3e rapprocha doucement du jeune homme dont il venait d’être question, et se pencha à son oreille,
—Mario !.., dit-il alors, à voix basse comme un . Souffle... Ca tient-il toujours pour cette nuit ?
—Toujours, répondit, sur le même ton, celui qu’il venait d’interpeller !
—I]l est près de trois heures, répliqua Pautre; nous n’avons plus qu'une heure devant IiOus.
—{C’est plus qu’il n’en faut!
—Tes précautions sont bien prises, au moins ? —Pardieu !
—Mais ai le Desgranges se réveillait !
—J’ai mêlé, dit-il, quelques gouttes d’un puissant narcotique au rafraîchissement qu'on Jui a servi à Tours. Mais si l'événement trompait mes prévisions, s’il était possible qu'il se réveillit… sois tranquille, je sais un autre narcotique qui n’a jamais manqué son effet !
Et en parlant de la sorte, le jeune homme tira à moitié de sa poche un poignard dont la lame brilla un moment à la lueur des rayons qui filtraient à travers la serge verte,
Lambert approuva d’un geste silencieux.
—Tout va bien ! dit-il Peu après... As-tu besoin de moi ?
—Je n’ai besoin de personne, répondit son interlocuteur.
—Alors, que faut-il que je fasse ?
—Tu continueras ta route, et tu iras m’attendre à Bordeaux, pour ce qui est convenu.
Le colloque finit sur ces mots.
Lambert ne fit plus d'autre objeetion ; il se consolida confortablement dans la place quil occupait, et finalement ayant fermé les yeux, il ne tarda pas à méler ses ronflements à ceux de ses voisins,
Mario était resté un moment plongé dans une sorte de rêverie sombre.
On eût dit aw’il était devenu tout à coup indifférent à tout ce qui se passait autour de lui et que sa pensée s’était portée vers un autre objet qui l’absorbait | entièrement.
Ses sourcils s’étaient contractés ; un pli profond avait creusé son front... ses ongles se crispaient sur sa poitrine violemment soulevée.
—%9—, À un moment, Cependant, il tête.
tressaillit et releva la
: Ruffec ! Ruffec !
; il faisait un froid vif, aucun escendu, si ce n’est Mario, l’ami de
dormante 5 comme un € reposer.
a locomotive semblait heval qui sent de loin
Or, pendant que ces faits se Passaient, la gare d’Angoulême s’animait d’un mouvement inaccoutumé de curieux.
Comme à Orléans, comme à Tours et à Poitiers, un nombreux personnel s’agitait sous les becs de gaz, au milieu (des hommes d'équipe affairés et munis de lanternes à larges réflecteurs.
Le départ de Luxe, la dernière station, venait d’être signalé, et tout Je monde était sur pied.
Au chef de gare, au Commissaire spécial, au commandant de la gendarmerie, était venu se joindre le secrétaire général de la succursale de la Banque de France, et. tous, également préoccupés, tournaient à chaque instant leurs regards vers le point de l’horizon où allaient apparaître les feux fouges du train montant de Paris.
Il était en retard de dix minutes au moins; mais il n’y avait rien là qui pût inquiéter, puisqu'on venait d'être avisé que de trajet s'était effectué de Paris à Luxe, sans aucun incident fâcheux.
Toutefois le secrétaire général de la succursale ne pourrait se défendre d’une sorte d'inquiétude, à la pensée que M. Desgranges était dans le train et que la moindre catastrophe pouvait engager tant de responsabilités.
—Ïl me semble que nous sommes en retard, dit-il, en se rapprochant du chef de gare.
—De dix minutes au plus, répondit ce dernier.
—H— —Et il ne s'est rien passé de particulier durant le trajec ?
—Absolument rien, On ma télégraphié de Tours et de Poitiers; et au départ de Ruffec, un avis m'a été également expédié,
—Vous savez que M. Desgranges esi dans Je train?
—On m'en a prévenu hier,
—Et vous n’ignorez pas de quelle mission il est char- ?
Le chef de gare fit un —C’est une lourde responsabilits répliqua-t-il, et je
Tance n'ait pas
2 moyen pour la transmission de valeurs aussi considérables, .
—Quel danger VOYEZ-Vous à ce que ces transmissions s’effectuent de cette. façon ?.., —Eh ! on ne sait :
— Toutes les Précautions sont prises.
—Sans doute !
et si audacieux que vous le de telles mesures, oserait concevoir À jet ?... 11 faudrait qu’il fût frappé de folie !. —Vous avez raison, et pourtant. ne —Quoi donc?
—Six millions! Avouez que c’est bien tentant, —Oui, six millions, en effet ; dans le Compartiment réservé du train qui va s’arrêter là... tout à l’heure il y aura six millions, en beaux billets de la B France !...
Le chef de gare ne répondit pas.
On venait de Vappeler dans on
bureau et il avait quitté de secrétaire général,
À la conversation de ces deux personnages, nous n’ajouterons que quelques mots qui nous semblent nécessaires pour bien faire comprendre au lecteur le véritable caractère de la mission dont M. Desgranges était chargé.
Elle était des plus simples et en même temps des plus délicates,
Tout le monde connaît la grande institution de crédit qui s’appelle la Banque de France, et nous n’avons
- pas dintention de faire ici l'historique de sa fondation, non plus que d'entrer dans le détail de ses opérations multiples.
Mais pour l'intelligence de ce qui va suivre, il est indispensable de faire connaître un des côtés assez intéressants de son fonctionnement.
Dans le but d'aider au développement de l'influence et de l’autorité de ladite institution, on a créé, dans les principaux centres, des succursales chargées de décupler son action, en étendant peu à peu le cercle originairement restreint de ses opérations. (Ce sont là, si Von peut s’exprimer ainsi, autant de canaux d’irrigation financière qui alimentent à Ja grande source commune, et finissent pas répandre sur le pays tout entier, les bienfaits profitables du crédit moderne.
Ces succursales sont en relation constante avec la Banque-mère. C’est entre ces divers établissements un échange continu Je valeurs ou d’argent munnayé, et il arrive assez fréquemment que les succursales venant à manquer de numéraire ou de billets, la Banque de Paris leur en a fait Parvenir par un de ses agents, dans les conditions que nous avons décrites.
Ce sont, la plupart du temps, des envois dont le chiffre atteint des Proportions énormes, et l’on comprend sans peine dôut l'intérêt qui s’y rattache,
Les agents que l’on choisit à cet effet sont toujours des homïnes exceptionnels qui ont donné de nombreux
gages de probité ; et, de fait, il n’y a pas encore d’exemple où l’on ait eu à suspecter lour fidélipé.
Dans le cas particulier que nous relatons, l’administration centrale devait se croire en toute sécurité,
vingt ans les fonctions de ca
d’une vertu longuement éprouvée, et souvent on lui avait confié des missions analogues, dont il s'était acquitté à la satisfaction de tous.
De bonne heure, il était resbé veuf sans enfant, et n'avait jamais cherché à se remarier. Le seul ami qu’on lui connût était son frère Antoine Desgranges : ce frère était mort depuis longtemps, et le vieux caissier avait reporté sur une enfant du nom de Raymonde, jolie créature de quinze ans à peine, toute sa tendresse de vieillard, bien las et bien attristé de la vie !...
Si même, il avait accepté avec tant d’empressoment de se rendre à Angoulême, et de là, à Bordeaux, pour porter, à ces deux succursales, les six millions de billets de banque qu’elles avaient demandés, c’est qu’il devait trouver, dans la première de ces villes, la petite Raymoi de, qui y demeurait chez une famille amie.
C’était pour lui une douce joie de penser que pendant le court séjour qu’il ferait à Angoulême il pourrait l’embrasser et se régaler de son frane et gai sourire.
Il y avait plusieurs mois qu'il ne l’avait vue et t! comptait bien la ramener à son retour, si toutefois la belle enfant y consentait.
Mais, sur ce point, il était bien tranquille ! car il savait que Raymonde avait le coeur aïmant et tendre et qu’elle l’aimait presque autant qu’il l’aimait lui-même.
C'était, au surplus, une enfant bizarre, dont le caractère avait des singularité qui, plus d’une fois, avaient étonné le vieillard.
Elle était fantasque, troublante même, dans sa mobilité qui échappait à toute observation.
Parfois, on l’entendait s'épanouir en des rires sonores, et son visage laissait voir alors la gaîté radieuse de sa nature expansive ; mais parfois aussi, sans cause apparente, tout d’un Coup, son front se voilait de mélancolie, son regard prenait une expression de rêverie profonde, et instantanément elle semblait refermer son coeur et devenir insensible à tout ce qui se passait autour d’elle.
Le vieux caissier l'avait quelquefois questionnée à ce sujet, mais l'enfant se gardait bien de répondre et nul n'avait pu jusqu'alors pénétrer le secret de ses tristesses passagères.
Pour tout dire, d'ailleurs, il faut ajouter que M. Desgranges s'arrétait le plus souvent de lui-même, au moment de pousser trop loin ses questions.
Après tout, Raymonde n’était pas #1 fille ! Elle ne lui tenait par aucun lien de parenté, et il ne se sentait pas le courage de la troubler ni de l'attrister par ses investigations indiscrètes.
Un jour, elle s'était présentée à Ini, dans des circonstances étranges que nous ferons connaître plus tard, et depuis ce jour, sans que rien fût venu justifier cet intérêt subit, M. Desgranges Pavait gardée près de Jui, et l'entourait de soins et de tendresses, comme s’il se fût agi de sa propre fille,
Quelle était donc la cause mystérieuse d: cette affection que lui témoignait l'excellent vieillard? On se l'était demandé plus d’une fois, mais aucune indiscrétion n'avait été commise sur ce point, et finalement, on avait fini par accepter le fait accompli.
C':pendant, le mouvement de Ja gare d'Angoulême s'était accentué et on commençait à s’inquiéter d’un retard que rien ne justifiait.
Ce: "d était maintenant de près d’une demi-heure,
Le secrétaire général se promenait d’un pas agité sur le quai, et tous regards plongeaient dans la nuit sombre, troublés d’appréhension.
out à coup un Soupir de soulagement souleva toutes les poitrines et des employés coururent à l’
Dans le lointain, ‘un Coup de sifflet s'était fait en tendre,
C'était le train de Paris qui
Enfin !
Bientôt, à lextrémité de l’horizon noir, un point lumineux rayonna : la voie s’éclaira d’une traînée de rouges lueurs, et l’on sentit
annonçait son arrivée.
es.
Mais, chose étrange, et qui tout d’abord impressionna vivement les spectateurs, bien que tous les voyageure descendus des Wagons ouverts se fussent déjà répandus sur le quai de coupé resta obstinément fermé, glaces levées et stores baissés.
Le chef de gare ct le secrétaire général échangèrent un regard glacé
—Qu’est-ce à dire? fit ce dernier avec un frisson. involontaire. À
—C’est bien là, cependant, le coupé réservé que doit occupé M. Desgranges.
—Peut-être s’est-il endormi !
—Mais l’homme qui l'accompagne !
Le chef de gare fit ai e à un homme d’ Passait et lui ordonna d'ouvrir le coupé.
L'homme s’empressa d’obéir : et c’est en vain qu’il essaya d’attirer à lui la portière.
équipe qui
Cktait pourtant un gaillard particulièrement ro+ buste ; mais la portière résista à tous ses efforts. —Eh bien ! brisez la glace, ordonna le secrétaire gé-
Et l'employé &e disposait } exécuter le nouvel ordre qui lui était donné, quand, tout à coup, il se baissa avec un cri, pour se relever aussitôt, terrifié et pâle.
—Qu'y at-il ? interrogea-t-on autour de Jui.
—Voyez, monsieur, répondit l’homme.
Et d’un doigt frémissant, il indiqua les marches par lesquelles on accédait au compartiment.
De ces marches de larges gouttes de sang tombaient qui avaient déjà rougi le bord du quai.
Un cri d’horreur s’éleva.
Les malheureux ! balbutia le chef de gare ; voyons, voyons, vite ! qu’on prévienne un médecin !. .. et surtout, hâtons-nous d'ouvrir cette portière.
La sinistre nouvelle s'était :
Les gendarmes eurent beaucoup de peine à en dégager les abords.
oite, c’est-àards se portèrent d’abond, Desgranges, étend horrible blessure d’où doigts s'étaient tordus
épaule, et chose effrayante, ses Yeux grands ouverts regardaient fixement dans le vide. j
T1 y eut une hésitation panmi les spectateurs ; instinctivement, plusieurs reculèrent.
Maïs ce ne fut là qu’une défaillance Passagère ; presque aussitôt deux hommes se Précipitèrent et allèrent Prendre dans leurs bras Je Corps inanimé et sanglant pour le transporter sur le quai. Un brancard improvisé ly attendait auprès duquel se tenait le médecin accouru en toute hâte.
Ce dernier s'était nant l’état de sa blessure et consultant son pouls.
—Eh bien ? interrogea anxieusement le chet de gare.
Le docteur remua Ja tête.
—Tous nos soins ne le ramèneront pas à Ja vie,
—Que dites-vous ? Eh quoi?...
—Ce malheureux est mort !
Il y eut un court silence, immédiatement interrompu Par un long murmure qui venait de s'élever autour du coupé
Le docteur s’empressa de ce côté, où une seconde victime pouvait avoir besoin de son ministère, et pénétra à l’intérieur, vivement sollicité par le secrétaire général de la Banque et le commissaire spécial du gouverne-
ment.
I restait à s'occuper de M. Desgranges, et personne ne doutait qu’il n’eût subi
Seulement, peut-être n’avait-il Pas été mortellement frappé, comme celui-ci, et dans ce Cas, l’intérêt de tous exigeait qu’on lui portât de prompts secours.
Il importait, en effet, d'obtenir des éclaircissements sur ce crime effroyable, et M. Desgranges ne dût-il revenir à la vie que quelques minutes, i] fallait en profiter pour Jui arracher certains indices qui pussent mettre la justice sur la piste des assassins.
Aussi, dès que le docteur eut escaladé les marches du coupé, une poussée 8°
, et chaun Teémarqua alors le désordre inoui qui régnait dans le compartiment où le crime s’était accompli.
Il y avait du Sang partout! sur les coussins, sur le
tapis, jusque sur les glaces !
terre gisaient les trois sacs éventrés, violemment spoliés d’une partie de leur contenu, et de toutes parts
—#— des billets de banque froissés, lacérés, maculés de taches
rouges.
C'était là, à n’en pas douter, le mobile du crime!
Les assassins savaient la somme énorme qu’accom- Pagnaient les deux agents de la Banque, et ils n’avaient Pas reculé devant un assassinat pour se l'appropricr !
Cependant, on avait repoussé le cercle des curieux, et les ‘Personnages autorisés se tenaient seuls mainte- nant aux abords du Compartiment, attendant le résultat de l’examen effectué par le docteur, ni Ce ne fut pas long.
Au bout d’un instani, dre de la portière,
—Et M. Desgranges ? demandérent
— 1 vit! répondit le docteur.
— 1 est blessé ?
— Non.
—Mais Pourquoi cette immobilité, ce silence ?
—Je vous ledirai dans un instant è
ressé, que deux hommes monte
il présenta Ja tête, dans Je ca-
plusieurs vx.
allons au plus nt près de moi : ils
une des salles d’attente, pendant que l’on y Préparera iv se le déposer,
servation, et en quelques minutes, le corps de M. Desgranges fut transporté avec précaution dans une des salles actuellement dé-
Une fois cet ordre exécuté, on laissa le docteur s’oc-
Cuper du malheureux employé de la Banque, auprès
| duquel restèrent seulement les aides dont il avait besoin.
Le secrétaire général de la succursale n'avait pas
quitté Je coupé réservé et il s’empressait d'y rétablir un peu d'ordre,
Nous avons dit que le
8 Sacs avaient 6t£ éventrés et
8poliés, mais il importait de savoir quelle somme man-
quait au dépôt confié à M, Desgranges.
On recueillit avec soin les billets de banque répandus de tous côtés, mais il ne fut pas facile de déterminer, dans le prennier moment, de quelle importance était Je vol commis,
Aussi, on laissa Je secrétaire de la Banque se livrer aux premières constatations et on s’empressa de relever tous les indices qui pouvaient servir à la justice pour établir ultérieurement de quelle façon Je crime avait été accompli,
Le commandant de gendarmerie, Je police d'Angoulême avaient, chacun de mencé une enquête Sommaire, et déjà, Conlés sur plusieurs points importants
Ainsi, il semblait acquis tout d’abord, que affaire à un seu] assassin.
Au moment où il avait pénétré dans le coupé, M. Desgranges, Préalablement endormi par un narcotique très puissant, n'était plus qu’un corps inerte, incapable de se défendre ou d'appeler à l’aide.
Quant à son Compagnon, deux Suppositions également graves se présentaient,
Ou bien, Je malheweux, Surpris par la brusque irruption de l’assassin, s'était Vu frappé avant de se re- Connaître et de pouvoir opposer quelque nésisance ou, Ce qui parut plus vraisemblable, —;] avait été corrom- PU par le voleur lui-même, auquel il avait ouvert la portière, et qui l'avait assassiné, pour se débarrasser d'un complice dangereux.
Le crime avait été commis pendant la marche du train, et l'assassin avait dû, après le Coup fait, se jeter sur la voie, au risque de se tuer en tombant !
Le champ des conjectures était vaste. -. ais pour des hommes habitués aux choses judiciaires, il ne sem-
commissaire de son côté, comils s'étaient ae-
l’on avait
blait pas douteux que des faits ne se fussent passés de la sorte,
Restait à interroger les Yoyageurs et les employés, et à apprendre d'eux, s'ils n'avaient pas à révéler quelques particularités intéressantes
Par précaution, on avait défendu aux voyageurs de descendre de wagon, et l’on n'avait accordé la libre pratique qu'à ceux qui s'arrêtaient à Angoulême.
Ceux-ci étaient Ja plupart connus ; ils déclinèrent leurs noms et qualités ,et on leur permit de s'éloigner, à la condition qu'ils auraient à se présenter devant le commissaire, à première réquisition,
Du reste, ils déclarèrent qu’ils n'avaient rien vu; et ne pouvaient fournir aucun renseignement,
Comme on devait s’y attendre, il en fut de même des autres voyageurs,
Depuis Ruffec, tout le train dormait, nul ne se souvenait de rien,
Seulement, dans le Wagon occupé par Lambert et Caminade, quelque chose de particulier re prsa.
Lambert et les autres avaient répondu négativement à toutes les questions qui leur étaient adressées, et le commissaire allait se retirer, quand il avisa dans un coin une espèce de Paysan, mal mis, qui dormait profondément, la tête renversée et la bouche ouverte.
T1 le secoua, et le dormeur se réveilla en sursaut,
—Ah! là! hé! quoi qu'y a? grommela-t-il, en écarquillant les yeux.
—Réveillez-vons, insista le commissaire,
—C’est-y donc que nous sommes arrivés ?
—Où allez-vous ?
—C’est mon billet que vous voulez voir ?
— Voyons... répondez... Où allez-vous ?
—Pardi! c’est pas malin... je vais à Bordeaux. —Et d’où venez-vous ?
—De Tours... arce que chez nous on fait Je commerce des pruneaux, et que, pour lors
—Enfin, vous dormiez. ..
— Comme un sourd.” Ca c'est mille, Nous sommes tous comme Pour s'endormir, c'est tout 4 se 1éveiller, c’est une autre
une infimmité de fa- ‘a, de père en fils...
@ suit fait... Mis pour
paire de manches, —Comment vous appelez-vous ?
—Margaine, Jean- Louis.
—Et d'où êtes-vous ?
Paysan eut un fin sourire. 2
—Sauf votre respect, répliqua-t-il d'un ton n c'est pas pour dire; mais tout de même rieux comme un commissaire, .
Et il allait Poursuivre sur le même ton, quand la Parole se glaça sur ses lèvres.
Il venait d’apercevo ventre du magistrat,
Il se dress et, d'un geste vif e bonnet,
arquois, » Vous êtes cu-
ir l’écharpe qui ceignait l'énorme
& prompt, il ôta son
Ah! faites CXCUSC... balbutiaeteil, VU... diable! on prévient les gens...
que je parlais à l'autorité,
—Donc, vous êtes...
—De Sainte-Foy (Gironde), Jes et on peut s'informer dans le connus.
je n'avais pas et si j'avais su
in-Louis Margaine, as, les Margaine sont Pa; £
— Répondez! Vous avez pris Je train, —Oui, mon bon monsieur, sur Je coup —Et vous vous êtes endormi tout de —S$i je disais Ça. je mentirais, parce On avait fait un peu la noce, (Ca n’est pas encore défendu, et pour lors, on avait pris café et Pousse-caf4 rincette et surrincette. Si bien que jusqu’à Poitiers, je n'ai pas Pu fermer oeil,
à Tours ?
de minuit, suite,
que, voyez-vous,
—Et après Poitiers, n’avez-vous rien remarqué d’extraordinaire ? j
Le paysan regarda le commissaire dun air ébahi.
—Tiens!... voilà qui est drole, par exemple! balbutia-t-il.
—Quoi donc... fit le magistrat.
—Vous avez mis tout de suite dans le rond.
—Expliquez-vous!..….
Le ipaysan parut rassembler ses souvenirs sur lesquels flottait encore une ombre vague,
—Pour Lors, v’là ce que c’est, dit-il. Nous venions de quitter Poitiers, et je commençais à sentir ma tête bien lourde... quand il m'a semblé que la portière s’ouyrait tout doucement.
—Quelle portière ?
— Celle-ci donc... et j'ai vu passer comme une ombre chinoise qui se penchait au dehors.
—C'était un voyageur... de ce compartiment ?
—Faut croire.
—Vous l’avez vu ?
—Pour ce qui est de ça! j'en jurerais bien... mais je ne paricrais pas!
—Et après ?
—Après?.., C’est tout !... moi, j'étais parti... il n’y avait plus personne... et je crois bien à c’te heure... que c’est un cauchemar! parce que le café... et la surrincette, surtout ! ;
Le commissaire coupa court aux nouvelles confidences du paysan loquace, et descendit après avoir pris note des réponses qu’il venait de recueillir,
—Le mystère commence à s'éclairer, dit-il à l’officier de gendarmerie qui l’accompagnait, (C’est évidemment de ce compartiment que l'assassin est parti, et nuos n'avons plus qu’à interroger le conducteur qui, de son côté, aura peut-être de précieuses indications à nous donner.
Le magistrat ne se trompait pas: car le conducteur devait complé : de Ja façon la plus intéressante, les renseignement, déià acquis.
IL rappe: qu'à Poitirs un voyageur en retard avait, au momeri n départ pris place dans un wagon de seconde, bin oil fût porteur d’un billet de première, et, chose excellente à retenir, c’est qu’il était précisément monté dans Je compartiment d’où le paysan interrogé avait vu descendre quelqu'un pendant le trajet.
—Et vous n'avez rien vu vous-même? demanda le Commissaire au conducteur.
—Rien, monsieur, jusqu'à Ruffec.
—Ah! ah! Et là?
—TLà, après le départ, il m'a semblé voir quelqu'un se glisser le long des Wagons, et je me disposais à quitter mon poste d'observation quand je remarquai que nous touchions à une descente, ct mon devoir, qui était de veiller au frein, m’obligea à rester à ma place.
—C’est fâcheux.
—Pouvais-je faire autrement ?
— Non, sans doute... -» mais c’est fâcheux, je le répète... car il n’est pas douteux que votre apparition, à ce moment, eût fait échouer le plan de lassassin.…
Enfin, continuez. Combien à duré la descente dont vous parlez ?
—Un quart d'heure à peu près.
—Qu'avez-vous fait ensuite ?
—Je suis descendu... et J'ai parcouru le train des deux côtés, à Pextérieur,
—Et vous n’avez rien remarqué d’insolite.
—Tout dormait.
—Mais le coupé réservé ?
Les stores étaient baissés ; les rideaux aussi ; on ne voyait rien!
—Le coup était déjà fait.
—Probabiement.
—En quel endroit précis a dû se passer ce que vous racontez.
—Entre Luxe et Saint-Amani-3e-Boixe.
—Eifiu, comment SUpposez-vous que l’assassin s’est échappé ?
—En se jetant sur la voie.
—Mais il 8e serait tué!
—Deux heures au delà, c'était certain... mais, je le répète, il y a toujours un ralentissement dans !a marche, à vingt minutes de Saint-Armand, et là, il n’y à presque pas de danger.
Le commissaire songeait. Quand le conucteur eut fini, il releva son front soucieux.
—$Soit! dit-il... tout cela est possible, et je vous remercie... Un dernier mot : Ce voyageur, vous l’avez vu ?
—Oui, monsieur le commisseire.
—Je veux dire que si vous le revoyiez, vous le reconnaîtriez.
—Je n’oserais laffirmer. .. La nuit était épaisse. j'étais pressé, et le col de son pardessus cachait ses traits.
—Cependant, vous pouvez nous dire.
— Tout ce que je me rappelle, c’est qu’il était mis avec une certaine élégance; qu’il est grand, élancé, avec deux yeux noirs très vifs et très brillants.
Le commissaire de police referma son carnet de notes.
—Allons, il faut se contenter de cela, dit-il ; et après tout, pour une première enquête, il n’y a pas trop à se plaindre. Vous allez continuer votre route jusqu’à Bordeaux. Surveillez bien d’ici là les voyageurs que Vous accompagnez; deux gendarmes vont prendre place dans le coupé de M. Desgranges, et ils recevront l’ordre de vous obéir, pour le cas où vous auriez besoin de leur aide.
Et se tournant vers ]
—Maintenant, commandant, ajouta-
ce que le docteur pense de l'etat de M.
Mais comme ils se
ils virent venir à eux le secrétaire de la Banque.
Ils ‘s’arrêtèrent stupéfaits, devant l'expression insolite répandue sur ses traits.
€ Commandant de gendarmerie :
t-il, allons voir
Desgranges.
dirigeaient vers les salles d'attente,
Une satisfaction manifeste éclairait son visage er un sourire enjoué relevait un coin de sa lèvre.
—Qu’y at-il? interrogea le commissaire étonné.
—Une chose invraisembiable, renversante et de nature à dérouter toutes les suppositions, répondit le secrétaire de la Banque. Figurez-vous que je viens de vérifier le contenu des trois cas qu'accompagnait M. Desgranges. ds
—Eh bien ?
—Eh bien, il n’y manque pas même un billet de cent francs.
—Que dites-vous ?
—Rien qui ne soit de la plus rigoureuse exactitude.
—Eh quoi! les six millions sont intacts ?
—{Comme au départ de Paris.
—Vous en êtes sûr ?
—Je viens d’en aviser la Banque de France.
Le commissaire eut un geste de stupéfaction.
—Mais alors, reprit-il aussitôt, le vol n’est donc pas le mobile du crime?
—C’est probable.
—Dites que c’est certain.
—Peut-être... car on peut encore supposer que le voleur a été dérangé dans la perpétration de son crime, et qu’une fois l'assassinat commis, il s’est vu obligé de fuir précipitamment.
—C'est possible... vous avez raison... et pour-
tant... il y a là un mystère qu’il nous faut éclaicir À tout prix.
—Je le pense comme vous... mais dans la situation, je ne vois qu’une Personne qui puisse nous fournir les éclaircissements que vous désirez.
—M. Desgranges ?
— Précisément,
—Eh bien, ne tardons pas davantage, et hâtons-nous de nous rendre auprès de lui.
Cette fois, ils gagnèrent d’un pas résolu la pièce dans laquelle on avait déposé le malheureux caissier.
De ce côté, une scène bizarre autant qu’inattendue allait se passer,
Le docteur avait d’abord procédé avec beaucoup de cheenspection à l'examen de M. Desgranges. Il l'avait débirrassé de son pardessus, avait ouvert la chemise qui couvrait sa poitrine, et s'était assuré qu’il n’avait été l’objet d'aucune tentative 4 assassinat et ne portait aucune trace de blessure.
Mais, quoi qu’il eût pu faire, il n’était pas parvenu à l’arracher au lourd sommeil dans lequel il était plongé.
Il en était là encore, lorsque le chef de gare pénétra dans la salle, suivi du commissaire, du secrétaire de la succursale qui accompagnaient plusieurs personnes accourues du dehors à la nouvelle de l'événement.
On fit cere' autour du médecin, attendant qu’il se prononçât.
Ce dernier poursuivait son examen, attentif et soucieux, cherchant évidemment à démêler la vérité dans le cas singulier qui lui était soumis.
—Le malheureux aurait-il été empoisonné ? questionna l’un des témoins de cette scène.
Le docteur fit un geste négatit.
—Nullement fépondit-il... la bouche est sèche,
l’oeil concave, et nous ne constatons pas la moindre dilatation de la pupille.
—À quelle cause attribuer alors une inertie aussi prolongée? Il y a longtemps qu’il doit être dans cet état.
—Trois heures, au moins.
—Ï devait être déjà inerte, quand le crime a été commis.
— Très certainement, et c’est ce qui l’a sauvé. L’assassin, le voyant immobile et insensible, n’a pas cru devoir commettre un meurtre inutile. Qui sait même si ce n’est pas lui qui l’a mis dans cet état pour se débarrasser d’un témoin. indiscret ?
—Enfin, que concluez-vous, docteur ?
—Je conclus, messieurs qu’il s’agit ici de emploi d’un narcotique puissant, un des alcaloïdes de l’opium, quelque chose comme la teinture thébaïque.
— Est-ce un narcotique dangereux ?
—Non.
—Enfin, crovez-vous que le malheureux reprenne bientôt ses sens ?
—Dans quelques instants.
Le docteur reposa doucement le bras de M. Desgranges, et se tourna vers un des hommes qui le servaient.
—Mon ami, lui dit-il, le buffet reste ouvert toute la nuit, veuillez vous y rendre à l’instant, et demander une tasse de café très fort... très fort... vous entendez.
—Oui, monsieur.
—Alllez ! et hâtez-vous de revenir.
L’homme s’éloigna, et peu après il acrourut apportant ce qu’on demandait.
Il y eut un redoublement de curiosité et d'intérêt.
Le docteur s’empara de la tasse qu’apportait l’homme «d'équipe, en prit une cuillerée à bouche, et l’approcha des lèvres du patient,
Tous se penchèrent avidement.
Mais le résultat ne se produisit pas immédiatement et l’on dut renouveler Ja dose.
Cette fois, on vit le malheureux tressaillir, et ses doigts se crisper.
—Ïl revient à lui! fit un des assistants.
—Oui, répondit le docteur, mais il avait ingurgité une forte dose de teinture thébaïque, et nous aurons quelque peine à le remettre sur pied; toutefois, nous allons faire le nécessaire.
De nouveau, il versa une abondante cuillerée de café entre les lèvres du vieillard.
Et alors, il y eut mieux qu’un tressaillement et une crispation.
Le corps tout entier se mit, pour ainsi dire, à trépider à plusieurs reprises, une rougeur presque imperceptible colora les joues, et les paupières se prirent à battre avec torce,
Puis un soupir souleva sa poitrine et on vit ses Jèvres remuer,
—1l va parler! dirent plusieurs voix.
—Pas encore, fit le docteur. mais cela ne tardera probablement pas! Seulement, ne Prononçons plus une parole... Jaissonsde tout à lui-même, et attendons qu'il nous interroge.
Un silence profond s'établit ; à partir de c: m ment, on n'entendit plus que le souffle contenu de dix poitrines ardemment soulevées. À
Le vieillard revenait à Jui.
Les mouvements auxquels il s’abandonnait, quoique hésitants encore, prenaient une souplesse significative ; à voir ses gestes, certaines de ses attitudes, on comprenait qu’il rentrait dans la vie réelle et see yr1x avaient déjà, par instants, des lueurs d'intelligence et de vivacité,
Bientôt, du reste, il ne resta plus aucun doute sur
ce point, car on le vit se dresser sur son séant et promener un regard étonné autour de la salle, pour le reporter sur le groupe des personnes qui l’entouraient.
Parmi ces personnes, il y en avait quelques-unes qu’il connaissait, entre autres, le secrétaire général de la succursale, et il ne fut pas étonné de le voir près de lui.
Mais lui-même! Pourquoi se trouvait-il allongé sur ce lit improvisé; pourquoi surtout, tous ces yeux avides et inquiets qui l’observaient ?
Il serra ses tempes de ses deux mains... et comme si, sous cette pression énergique, des idées noyvelles eussent tout à coup jailli de son cerveau, son oeil s’ouvrit tout grand, et un grondement sourd gontla sa poitrine,
— Où suis-je? Que s'est-il passé?... demanda-t-il en se tournant anxieux vers le secrétaire général.
—On vous expliquera cela, répondit ce dernier avec douceur; il faut d’abord que vous repreniez tout à fait vos sens.
—Maïs... pourquoi suis-je ici ?
—Nous vous le dirons.
—Nous sommes done à Angoulême ?
—Oui, cher monsieur.
Cette fois, le vieillard jeta un cri terrible.
—Et les six millions! les six millions? balbutia-t-il
“en labourant son crâne de ses dix doigts.
Le docteur lui prit la main avec autorité.
—Calmez-vous, monsieur Desgranges, dit-il d’un ton affectueux, et ne vous tourmentez pas ainsi.
—Mais, je veux savoir...
—On vous dira tout! seulement... vous êtes faible encore, et il ne faut rien précipiter!... prenez donc
. quelques gouttes de ce cordial... et dès que vous serez tout à fait remis et que vous pourrez nous entendre.
—Ah! donnez! donnez!
1] saisit avec force le flacon qu’on lui présentait, en but avidement une gorgée, et le rendant aussitôt au docteur :
—Et maintenant, ajouta-t-il d'une voix vibrante, parlez! parlez! apprenez-moi... Voyons, il y a donc eu un accident... un déraillement... une collision...
—Pis que ecla.
— Quoi done ?
—Un meurtre.
—Que dites-vous ?
—Votre compagnon.
—Beauchamp !
— 11 a été trouvé assassiné à vos côtés, à l’arrivée à Angoulême, pendant que vous-même...
—Moi!
—Plongé dans un sommeil de plomb, provoqué par Vabsorption d’un narcotique, vous n’étiez plus qu’un corps insensible et inerte!
M. Desgranges ne répondit pas tout de suite; il réfléchissait.
Toute sa lucidité d’esprit avait reparu; il écoutait, comprenait et cherchait à maîtriser son émotion pour ne pas se laisser détourner.
—Ainsi, reprit-il peu après, un homme a pénétré dans le coupé, a assassiné le malheureux Beauchamp et alors, il a volé le dépôt qui n’était confié.
—Non, cher monsieur, répondit le secrétaire, le dépôt est intact.
—Mais le meurtrier, il est arrêté ?
—11 a disparu.
—Est-ce possible, eh quoi ! s introduire dans un coupé, où l’on savait trouver au moins Beauchamp, qui est robuste, et parvenir à s'échapper! avouez que c’est bien invraisemblable.
—À moins, ajouta le secrétaire général, qu’il ne se fût assuré d'avance la complicité de Beauchamp qu’il
aura frappé ensuite par surprise, pour se défendre d’un témoin redoutable,
M. Desgranges baissa le front.
—Qui sait!.}.. peut-être... balbutia-t-il, aujourd'hui on n’est plus sûr de personne,
—Dans cette catastrophe, sur laquelle la lumière ne tardera pas à se faire, il Y a au moins une chose dont nous devons nous féliciter. … C’est que vous ayez échappé à une mort certaine, — $; vous n’aviez pas été endormi...
—On m'aurait assassiné !
—Et l'administration aurait perdu un de ses meilleurs et de ses plus fidèles agents !
—Ah! plût au ciel que j'eusse trouvé la mort, moi aussi! répondit-il sur un ton mélancolique; car c’est finir douloureusement sa carrière que de voir son nom mêlé à une au: ténébreuse aventure.
—Mais il n’y à rien là qui puisse vous atteindre.
—Sans doute, je ne dis pas; mais cest affreux, tout de même, et plus j'y songe...
Le vieillard n’acheva pas.
Il s'était dressé brusquement de toute sa hauteur, et ses deux mains s’attachaient comme affolées à sa poitrine demi-nue,
Tout le monde se regarda avec stupeur.
—Mon Dieu! balbutia M, Desgranges.
—Qu’avez-vous?... Répondez!
Le vieillard entendait-il? C’est douteux.
Son regard parcourait la salle, plein de trouble et d’effarement et un frisson violent secouait ses épaules, comme en un accès de delirium tremens.
—Qu'avez-vous? répéta-t-on autour de lui.
I] garda le silence ; mais, tout à coup, s’arrachant de son lit, il sauta à terre, et haletant, effaré, en proie à un désordre inouï, il se précipita vers un divan sur
lequel :e docteur avait quelques instants auparavant déposé son pardessus.
Puis, à la surprise générale, on le vit plonger sa main frémissante dans chacune des poches de son vêtement.
—kRien! rien! murmurait-il, tout en poursuivant sa recherche obstinée et farouche! Ah! jo comprends tout maintenant. ‘Tout! mon Dieu... c’est donc possible...
—Monsieur Desgranges, voulut dire le docteur.
—lLaissez-moi si vous saviez.
— Quoi ?
—Dans ce vêtement... là... tenez...
—Eh bien.
—Îl y avait un portefeuille.
—-Achevez.
L'infortuné vicillard eut un ricanement sardonique.
— Ah! ce n'est pas des millions qu'il s'agissait, s'écria-t-il; qu'importait cela... les millions... Allons donc... On n’assassine plus pour si peu... Non! non! c’est le portefeuille... Et rien! plus rien!
Alentour, chacun se demandait s’il ne venait pas d'être subitement frappe de folie. On cherchait à comprendre.
Le docteur revint à la charge.
—Mais qu'y avait-il donc?... insista-t-il.
—Ce qu'il y avait, repartit le vicillard. Dans ce portefeuille! Monsieur il y avait!... chère et malheureuse Raymonde !... C’est atroce. — Ah! Dieu est bien cruel d’avoir réservé cette terrible épreuve à ma vieillesse.
Et après avoir fouillé une dernière fois la poche vide de son pardessus... il alla tomber évanoui sur le divan!...
Cependant le train avait quitté la gare d'Angoulême, et continuait sa route sur Bordeaux.
IL fallait rattraper le temps perdu par le sanglant incident, et la locomotive soufflait, lançant, comme affolée, des sifflements stridents qui se répercutaient vingt fois dans la campagne que l’on traversait.
Le jour commençait à poinñdre.
Dans cette saison, le soleil se lève de bonne heure; déjà une lueur orangée teignait les horizons lointains.
Dans les wagons, on ne dormait plus.
Ce qui venait de se passer tenait chacun éveillé; les conversations allaient leur train, animées ct vives, et l’on s’abandonnait à mille commentaires,
Le compartiment où se trouvait Caminade en compagnie de la Cagnotte et de Lambert, était plus spécialement agité,
Et c'était naturel.
Le commissaire n’avait pas dissimulé son impression : chaque voyageur était resté convaincu, comme lui, que l'assassin avait dû passer dans ce compartiment.
Rien que cette pensée suffisait à donner le frisson.
La Cagnotte surtout avait toutes les peines du monde à se remettre; C'aminade ne parvenait pas à la rassu- TTL
Lambert, lui, se contentait de hausser les épaules.
—Eh bien, de quoi! disait-il d’un ton brusque; fauty donc se dévisser pour si peu. Ces choses-là, ça arrive tous les jours, et je me rappelle encore que l’année
dernière, un soir que je figurais à l’Amb'com, on est venu arrêter un de nos camarades qui était soupçonné d’avoir assassiné une vicille revendeuse de la rue du Temple.
—(C'ascar... fit Caminade, en approuvant du geste,
—Cascar! précisément, dit Lambert, — tu l'as connu, toi, — il a été longtemps à Constantine, dans la troupe de Duruflé... un grand maigre, qui, depuis dix ans, était toujours sur le point de remercier son boulanger. Eh bien, il trouvait encore le temps de chouriner les autres, — Ah bien! s'il fallait faire attention à tout ça.
—Mais celui-ci avait l'air très chie, fit observer la Cagnotte: au moins, autant que j'ai pu le voir.
Lambert eut un clignement d'oeil significatif.
—Ah! quant à vous, répliqua-t-il, vous vous y connaissez mieux que nous autres,
—Qu'est-ce que vous voulez dire? interrogea vivement la Cagnotte.
—Rien du tout... sinon, que jai bien vu que vous
reluquiez.
—Moi!
—Et après! il n’y a pas de mal à cela.
La Cagnotte eut un geste dédaigneux.
Je l'ai si peu vu, répondit-elle, que si je le rencontrais je ne le reconnaîtrais certainement pas.
Et comme elle prononcait ces mots, elle aperçut dans le coin opposé à celui qu'elle occupait la tête du paysan de Sainte-Foy (Gironde), qui l’écoutait, en l'approuvant de la tête.
—Pour ce qui est de ça, ma belle demoiselle, dit-il d’un air narquois, ça sera heureux pour lui... et peutêtre aussi pour vous.
Et il se laissa rouler dans l'angle du wagon.
La conversation s'arrêta sur ces mots.
On dévorait l’espace, brûlant les stations ; la campa-
gne s’éclairait sous les rayons de l’aube naissante, et le mouvement et la vie renaissaient maintenant de toutes parts.
A sept heures trente minutes, on entra enfin en gare de Bordeaux.
Aucun nouvel incident ne s'était produit durant le dernier trajet; mais à l’arrivée, les Voyageurs ne tardèrent pas à s’apercevoir que des mesures exceptionnelles avaient été prises, et chacun deux dut répondre aux questions qui leur furent adressées par le commissaire délégué à cet effet.
L’interrogatoire fut d’ailleurs tout à fait sommaire, et ne parut avoir d'autre objet que de relever l'identité des personnes interrogées.
Ce soin rempli, on les laissa libres, sous cette réserve toutefois, comme à Angoulême, qu’elles eussent à ge tenir prêtes à répondre À la première réquisition de la justice.
Il ne fut fait d’exception que pour les voyageurs qui devaient quitter Bordeaux, et continuer sur Cette ou Bayonne, ou encore s’embarquer sur quelque paquebot en partance.
T1 y avait précisément un steamer de la Compagnie des Messageries, qui partait à quelques jours de là, pour le Brésil, et ceux qui devaient y prendre Passage furent soumis immédiatement à un interrogatoire particulier.
Lambert était au nombre de ces derniers, et ses réponses furent des plus nettes et des plus précises,
—Ainsi vous allez au Brésil ? demanda le commissaise en le dévisageant avec attention.
—Oui, monsieur, répondit Lambert... et j'ose dire que jy suis impatiemment attendu.
—Vous êtes artiste ?
—C’est cela... les Premiers rôles en tous genres ; au besoin, les comiques... en tous genres, également,
—Vous avez votre engagement ?
—Le voici.
Le commissaire jeta un coup d’oeil sur le document qui lui était remis.
—Cest bien! dit-il aussitôt, vous êtes en règle... mais avant de vous laisser aller, je désire savoir si vous n’avez rien à dire sur le crime qui a été commis pendant la marche du train, entre Ruffec et Angoulême.
Lambert fit un geste douteux.
—Ah! dame! monsieur le commissaire, répondit-il, vous comprenez, la nuit, on dort... et la pensée de ce qui se passait ne pouvait nous venir.
—-Cependant, on a licu de croire que l'assassin est un jeune homme qui se serait un moment réfugié dans votre compartiment.
—C’est ce qu’on m’a dit.
—Vous vous rappelez ce jeune homme?
—Imparfaitement... bien imparfaitement, monsieur le commissaire!.., Je crois qu’il était jeune, mais je n’en suis pas sûr. Il me semble qu'il était brun... on ne m'avait pas prévenu... et je n’ai pas eu idée de prendre son signalement.
— Alors, c’est tout ce que vous avez à dire.
—Je ne vois pas autre chose.
—Soit! Si d’ici demain, j'avais besoin de vous interroger de nouveau, je vous trouverais à bord du paquebot qui doit vous emmener. Vous pouvez vous retirer.
Lambert salua et gagna la sortie.
Il y rencontra Caminade et la Cagnotte qui se disposaient à s'éloigner.
—Eh bien! eh bien! dit-il avec enjouement ; est-ce qu’on part comme ça les uns sons les autres ?
—C’est que nous avons hâte de nous reposer.
—Où descendez-vous ?
—AÀ l'Hôtel de Guienne.
—Mazette! vous vous mette: Lien, vous autres.
—Tu ne viens pas avec nous?
—Pas pour cette fois.—Je vais me loger sur le quai, près du bateau qui doit m’emmener.
—De sorte que nous ne te reverrons qu’à ton retour.
—AÀ mon retour du Brésil, comme tu dis... et ça peut être long.
—A la grâce de Dieu alors! Bon voyage et bonne chance.
—Je tenverrai les journaux où on parlera de mes débuts.
Les deux amis se saluèrent et chacun tira de son côté,
Caminade et la Cagnotte se dirigèrent vers l'Hôtel de Guienne, marchant l’un à côté de l’autre, un peu Préoccupés et taciturnes.
Une même pensée pesait également sur leur esprit à tous deux, et le front de la jeune fille se creusait de temps à autre d’un pli soucieux. :
Au bout d’un instant, celle releva vivement la tête, et regarda son Compagnon bien dans les yeux.
Caminade se laissa faire.
—Est-ce que tu le connais bien, celui-là? demandat-elle alors, dun ton presque impérieux, en désignant Lambert qui allait disparaître.
Caminade fit une moue équivoque.
—Oh! tu sais, répondit-il... Je le connais, sans le connaître... On se rencontre de loin en loin; on s'offre un bock, en s’appelant ma vieille; mais ça ne tire pas à conséquence.
—Que fait-il ?
—Il fait ce qu’il peut... comme les autres.
—L'as-tu jamais vu jouer ?
—Pour ce qui est de ça, jamais !
—De quoi vit-il donc?
Caminade eut un mouvement d’épaules qui voulait dire que cela lui était fort égal...
LA
—S'il fallait répondre à des questions pareilles, répliqua-t-il, il y en a bigrement que ça gênerait dans les entournures. ‘Mais on n’est pas si exigeant dans notre métier, et l’on a raison; tu sauras ça un jour, ma pauvre fille!... Tu as du talent, et tu es jolie; avec ça, et le reste, une femme se tire toujours d'affaire... Malheureusement, il n’en est pas de même pour les hommes!... et je te réponds qu’il faut souvent avoir l'honnêteté profondément chevillée dans le coeur pour ne pas verser dans quelque trou d’où on ne se relève plus... J’ai vu ça de près, vois-tu, moi, qui te park, — et quand jy pense quelquefois... pas souvent, par exemple... eh bien, j'en ai encore le frisson...
La Cagnotte prit la main de l’humble cabotin, et la lui serra avec effusion.
—Au moins, toi, tu es honnête, dit-elle en même temps, ou du moins tu en as l’air, ce qui est déjà quelque chose, tandis que ce Lambert...
(Caminade secoua le front avec belle humeur.
— Allons! allons! interrompit-il gaiement, à quoi bon s'occuper de lui plus longtemps... il me semble que nous avons d’autres chats à fouetter, et c’est surtout à nos directeurs qu’il s’agit de songer.
Ils s'étaient remis en route; tout en marchant, Caminade poursuivait son idée.
—Ah !les directeurs... soupira-t-il: en voilà des êtres qui sont nés coiffés… Ils font ce qu’ils veulent !.. Point de public à affronter; pas de débuts, rien que des recettes à encaisser... et ils vont comme ça tout le temps, jusqu’à...
—Jusqu’à la faillite! acheva la Cagnotte.
Caminade se prit à rire.
— Au fait lil y a encore ça, dit-il, mais ce sont les actionnaires qui paient... et il n’y a pas d’offense... Moi, vois-tu, la Cagnotte... j'étais né pour être directeur... et si jamais... qui sait!
—Toi! interrompit la Cagnotte avec une petite moue qui lui seyait à ravir, tu aurais pu devenir quelque chose; c’est ce que lo i voulu travailler, e travail qu’on arrive. mencé pourtant! On ma assuré grands succès à Toulouse et à Mars cru que ça continuerait 4 comme ça, toujours... tu as
labsinthe, que sais-je, si bien t ratée et q bocks et
contes, dit-il sur un ton
avisée, toi, et je te souhaite d'arriver à la réputation ‘% à la fortune sans être obligée de prendre le chemin tit traverse,
La Cagnotte eut un éclair dans les yeux.
—Pour ce qui est de Sa, dit-elle tu peux être calme, car tu supposes bien que ce ne sont pas les occasions qui ont manqué jusqu’à présent,
—Je te crois.
+ je n’en sais rien enco- 8 choses-là...
€ Cadeau*,aura pris le oeur avec le reste.
çois l'Hôtel de Guienne. Nous bres, secouer Ja poussière du Yoyage, et en déjeunant, nous verrons à nous retourner; ça te va-t-il ? —J’adopte le Programme, approuva Caminade.
La journée se Passa en courses de toutes sortes: Caminade battit les quatre coins de la ville, et, quand il
rentra le soir pour souper, il avait fait une ample provision de cancans qui interessèrent vivement sa camarade.
A Bordeaux, depuis le matin, on ne parlait que de lPévénement de la nuit; et on s’arracha littéralement Caminade, pour obtenir de lui des détails sur le crime commis.
Ce fut à qui lui offrirait des absinthes + aes grogs, pour le faire jaser.
Lui, se laissa faire; et même, il accepta à dîner d’un ancien copain qui avait connu également Lambert.
L'événement était diversement commenté, et ce qui excitait surtout la curiosité, cétait la somme énorme qu’accompagnait la malheureuse victime.
Six millions! l’assassin avait piétiné sur six millions et n’avait pas gardé le moindre billet de mille!
C'était là le point mystérieux de l'affaire. Pour tout dire, on trouvait cela tout à fait invraisemblable ; si le vol n’avait pas été le mobile du crime, quelle autre cause attribuer à cet odieux attentat.
On se perdait en conjectures, et finalement on s’attendait à quelque foudroyante révélation.
On se disputa les journaux du soir, et Caminade eut l'attention d’en apporter quelques-uns à la Cagnotte.
En réalité, il n’y trouva rien de nouveau. :
Seulement il vit que son nom et celui de sa camarade étaient plusieurs fois cités, parmi les voyageurs qui se trouvaient dans le train arrivé le matin.
M. Caminade et la Cagnotte, artistes de Paris, qui venaient en représentation Bordeaux.
C'était une réclame, et l’humble baryton en éprouva une douce satisfaction.
Même, il est probable qu’il ne vit pas autre chose.
Que lui importait le reste?
Pourtant il Y avait dans le journal certains rensei- &nements qui avaient bien leu: importance.
En premier lieu, on y disait que depuis la catastropre, M. Desgranges n'ava:t Pas repris ses sens, en dépit des soins éclairés dont on l’entourait.
muet, l’oeil effaré, c gement d’esprit. paroles incohérentes, et u celui de Raymonde ,re lèvres.
Les m Paraissaient lun d’eux, de la Fa-
que le malheureux était per-
audacieux criminel, et espérer qu’il ne tarderait corps.
Ces espérances ne se réalisèrent pas.
Plusieurs jours s'écoulèrent et, malgré toute l’activité déployée, on ne. Parvint pas à mettre la main sur le mystérieux assissin.
Qu'était-il devenu ? Où avait-il passé?
Bien malin eût été celui qui eût pu le dire.
C'était une énigme, comme celle de Jud ou de Walder!
Toutefois, un fait bizarre, qui frappa tout le monde, se dégagea des constatations acquises.
Comme on le pense bien, les investigations s'étaient portées sur les lieux où l’on Supposait avec raison que le crime avait pu être commis.
Entre Luxe et Saint-Amand-de-Boixe, le pays fut
exploré avec la plus scrupuleuse attention, et l’on y rechercha âprement les traces de l’assassin,
Si, comme on le croyait, celui-ci s'ätait jeté sur la voie, le meurtre une fois accompli, on devait retrouver l’empreinte de ses pas sur le sol.
Et chose invraisemblable.., sur tout le parcours exploré, on ne releva aucun vestige de pied humain.
C'était inexplicable, et l’on en conclut que ce misérable avait poursuivi sa route jusqu’à Bordeaux, où il se tenait caché.
On se mit en quête; on avait retenu le nom de tous les voyageurs que le train avait amenés jusqu’à la capitale de la Guienne et les investigations continuèrent plus actives.
Caminade, la Cagnotte et les autres furent interrogés à nouveau, mais leurs réponses naturellement confuses n’aidèrent que médiocrement la justice, et ils ne purent que répéter leurs premières déclarations.
Deux voyageurs seuls manquèrent à l'appel.
Le premier fut Lambert; mais celui-là, on acquit, chez les courtiers maritimes, la preuve qu’il s’était enlsqué 1e surlendemain de l'événement sur un paquebot allant au Brésil, et l’on ne s’en préoccupa point autrement.
Il devait être loin déjà, et d’ailleurs on avai, ses précédentes dépositions.
Mais il n’en était pas de même du second
Margaine (Jean-Louis), de Saint-Foy (Gironde).
On fouilla Bordeaux sans le retrouver, et quand on se rendit à Sainte-Foy, on apprit avec surprise qu’il x”y avait jamais habité et que l’on n’y connaissait même aucune famille de ce nom.
‘était grave! et à partir de c: momeal, c’est sur ce personnage, évidemment suspect, que se portère.i tous les efforts de la police.
Efforts infructueux, car, après quinze j‘u:s de re-
cherches Opiniâtres, il fallut recon
naître que Jean- Louis Margaine n'était pas à Bordeaux!
Nous avons à peine besoin de dire avec quelle curiosité la Cagnotte et Caminads lisaient les journaux qui tenaient le public au Courant de la suite donnée à l'affaire,
Les deux camarades avaient débuté chacun de son. côté; les applaudissements ne Jeur avaient aa manqué à l’un et à l'autre, et Caminade avait retrouvé là comme un regain de jeunesse et de talent,
Presque tous les soirs, comme il finissait de bonne heure, il venait prendre la Cagnotte à l'établissement où elle chantait et, vers onze heures, ils rentraient ensemble à l'Hôtel de Guienne à pied et en se communiquant
—Eh bien! eh bien! f prend ?
—Là! là! regarde! répondit la Cagnotte à voix rapide et basse, en indiquant un coin sombre dans l’angle d’une maison qu’ils longeaient.
—1l y a là un homme?
—Qui.
—Et tu as peur?
—Non... non.. seulement...
j'ai cru reconnaître.
—Qui ça?
—Ton ami, Lambert!
Caminade haussa les épaules.
—Ah bien! répliqua-t-il, si tu vois Lambert à te heure, il faut que tu aies l’oeil américain. Il y a longtemps qu’il a fui comme une ombre, et à c’moment ;l
au premier moment,
fait peut-être son entrée dans la capitale du Brésil, où l’empereur l'attend à souper.
—Tu blagues.
—Il y a de quoi!
—Eh bien... moi, je te dis...
Æt en parlant de la sorte .la Cagnotte abandonna le bras de Caminade, et marcha d'un pas résolu, suivie de près par son compagnon, vers l'angle du mur où se
tenait l’homme qu’elle venait d’apercevoir.
Ce dernier ne se dissimula pas davantage, et se dégagea de l’ombre,
Deux cris partirent en même temps.
La Cagnotte ne s'était pas trompée!... Lambert était devant eux.
Caminade eut un geste effaré.
—Parbleu ! dit-il, partagé entre mille sentiments divers; pour une rencontre, en voilà une qui peut compter, Ah! Gà, tu n’es donc pas parti?
Lambert ébaucha un geste mystérieux et fit quelques Pas À l'écart en entraînant Caminade, de plus en plus surpris.
—Plus bas! dit-il, plas bas! Ne vas-tu pas ameuter tout le quartier, F
— Cependant, insista Caminade,
—— Cependant, repartit Lambert, le lieu n'est pas convenable pour une confidence... je t’expliquerai tout,
—Mais les rapports de pelice ont annoncé tor. lépart.
—ÎTls se sont trompés.
—Pourquoi es-tu. resté ?
Lambert mit un doigt sur ses lèvres,
—Chut! il y a une femme dans l'affaire ! réponditil d’une voix émue.
—Une femmet
—Une jolie enfant, qui s’est toqnée, à première vue, et qui m’a offert nn engagement bien préférable à celui qui m’attendait a Brésil.
—Mais on a constaté ta présence à bord du paquebot, au moment da départ... Comment se fait-i1?...
— C’est simple comme bonjour! dit Lambert. Moi, n'est-ce pas, j'avais des raisons majeures pour ne plus méloigner et ja’i fait profiter du bénéfice de mon pas-
e ns s
sage, qui était payé d'avance, un pauvre diable dont j'avais fait la connaissance, et qui n’a pas été fâché de la bonne aubaine,
—Une substitution !
—Comprends-tu ?
[y cut un court silence! Caminade seutait quelque chose de louche dans les paroles de son camarade, mais il n'osait creuser trop profon l‘ment l'impression bizarre qu’elles lui causaient.
-—Et alors ,reprit-il peu après, tu vas rester à Bordeaux ?
—Pas si bête, répondit Lambert.
— Où vaé-tu ?
—À Paris.
—Tout seul ?
— Elle est partie hier... j? vais la rejoindre.
Caminade remua la tête.
—Allons, dit-il, je ne veux pas te faire manquer le train, et je te laisse... mais tout de même, vois-tu. tout cela ne me semble pas très catholique.
—Que crois-tu donc? fit Lambert,
—Rien ! nous n'avons pas le temps... mais. . .-lorsque nous nous reverrons à Paris...
—Tu reviens bientôt ?
—Dans une huitaine.
—1l paraît que tu as eu un succès boeuf à ton beuglant.
Caminade eut un haut-le-corps timidement orgueilleux.
—Oui, oui... répondit-il, sur un ton qu’il cherchait à contenir dans les bornes de la modestie... on n’est pas encore vidé, et on leur a fait voir comment on interprète la vraie musique.
—Cela ne m'étonne pas... moi, qui tai si souvent applaudif Mais il n’est que temps que je m’évanouisse; la locomotive n’attend pas, et il me reste à peine
dix minutes... Au revoir donc! tous mes compliments, et à bientôt,
Sur ces mots, il serra la main de Caminade, et dis- Parut rapidement dans la direction de la gare.
Caminade alla rejoindre la Cagnotte qui attendait
à quelques pas.
—Eh bien! fit-elle dès qu'il fut à :a portée, avais-je raison ?
—Je le crains, répondit C'aminade un peu soucieux. —1l est resté ?
—Pour une femme.
—Allons donc! tu crois ça!
—Dame!
—N::, non, je te répète que tout c et, si je m’écoutais.
--Que ferais-tu ?
—J’irais à l'instant même prévenir la police,
Caminade fit un soubresaut.
—Deviens-tu folle, dit-il avec une sorte de frisson. Te voilà comme j'étais quand j'avais vingt ans, toujours prêt à protéger les faibles ou les humbles et à me dévouer pour tout ce qui me paraissait généreux et juste. A ce métier-là, on n’attrape jamais rien de bon. J’ai répandu, à tort et à travers, mon amitié et mon argent et je n’ai pas même recueilli un centime de reconnaissance,
Méfie-toi donc, la Cagnotte, et, avant que l’expérience ne te vienne, tâche de profiter de l’expérience des anciens. Après tout, qu'est-ce que ça nous fait, à toi et à moi, que ses agissements soient plus où moins suspects ? est-ce que ça nous regarde ? et on ne t’a pas encore chargé de la police de la République? I1 y a des bonshommes exprès pour cette besogne-là et il faut les laisser opérer seuls. Ah! ben! on a déjà assez de mal à se tirer de leurs pattes, sans aller leg mêler avec celles des autres. Moi, c’est mon avis et, dans ton intérêt,
ela est suspect,
pour le présent et pour l’avenir, je souhaite que ce soit aussi le tien.
La Cagnotte était devenue pensive,
—Tu as probablement raison, dit-elle au bout d’un instant; mais, je ne sais pourquoi, cette aventure m’a toute troublée... et ce Lambert...
—N'Y pensons plus. Lambert deviendra ce qu’il pourra, après tout, Malgré les apparences, je m’obstine à croire qu’il ny a peut-être pas là de quoi fouetter un chat. Ce n’est pas le premier venu, lui non plus. C’est un bon zigue, il a du goût... et, pas plus tard que tout à l'heure, il me complimentait sur mes succès de l’Alcazar.
La Cagnotte ne releva pas le propos, mais un sourire d’indulgente ironie vint plisser le coin de sa lèvre.
Ts avaient repris le chemin de l'Hôtel de Guienne; quand ils arrivèrent, ils avaient oublié et Lambert et les événements mystérieux auxquels ils s'étaient trouvés mêlés.
Au surplus, la Cagnotte avait bien d’autres préoccupations en tête. Ses succès, très réels à Bordeaux, avaient déterminé son engagement pour Paris, dans un théâtre de genre, où elle était appelée à jouer les Granier et les Théo. L'avenir s’ouvrait donc décidément devant elle, et ce n’est Pas sans une sérieuse émotion, qu’elle songeait an bruit qui, peut-être, allait entourer ses débuts.
Les dix jours qu’elle avait encore à passer à Bordeaux, s’écoulèrent très rapidement, et c’est avec une sorte de fièvre, qu’un soir, elle gagna la gare, où elle allait prendre le train qui devait la ramener à Paris. © Caminade l’accompagnait, mais la Cagnotte n’y prenait pas garde, et il était évident qu’une pensée inquiète pesait sur son esprit, et lui communiquait une impapatience inaccoutumée.
Etait-ce seulement la pensée de ses débuts prochains
dans la capitale, qui la troublait ainsi, et son coeur ne trouvait-il pas dans ce retour à Paris, quelque raison secrète de satisfaction plus douce.
La Cagnotte était restée sage jusqu'alors; elle n’avait eu d'autre souci que son avenir; arriver à la réputation, monter sur un vrai théâtre, recueillir les applaudissements enthousiastes d’un public éclairé et délicat, c'était toute son ambition! Elle se préoccupait de son talent, bien peu de sa beauté.
Et pourtant elle était jolie, charmante surtout, de cette grâce spirituelle et vive de la Parisienne. On le lui avait dit souvent, et cela lui avait fait plaisir. Et peut-être que, dans le concert de voix qui avaient murmuré déjà de douces paroles à son orcille, il en était une qui l'avait plus particulièrement touchée.
Qui sait?
En tout cas, si cela était, elle n’en avait rien dit à personne, et si son coeur métait pas resté sourd, à coup sûr il était resté muet.
Le train partit de Bordeaux à son heure ordinaire, c’est-à-dire à six heures ct demie du soir.
La Cagnotte et C'aminade avaient pris place dans le même compartiment et, pendant les premières heures, ils se tinrent silencieux, chacun dans le coin qu’il avait choisi.
Seulement, au moment de monter en wagon, la Cagnotte s'était tournée vers son compagnon et d’une voix émue :
—Cest égal, avait-clle dit avee un léger frisson, ça me fera quelque chose de repasser par Angoulême.
—Bah! fit Caminade, si on faisait attention à ces choses-là, on ne voyagerait jamais.
—Ca, c’est vrai... mais... tout de même.
Le train était en marche. ils se turent: et les stations se mirent à défiler sous leure yeux avec une rapidité vertigineuse.
En deux heures, on eut franchi la distance qui sépare Bordeaux d'Angoulême.
—Quoi qu’il en eût dit, Caminade ne fut pas maître d’un vif mouvement de curiosité, en entendant le conducteur du train annoncer,
Angoulême! cing minutes d'arrêt!
IL sauta sur la voie et la Cagnotte en fit autant, poussée par le même sentiment.
—Eh bien, te voilà aussi curieux que moi, fit la jeune femme avec un sourire.
—Tu as raison, répondit Caminade..… et c'est bête comme tout... car ce qu’il y a à voir?
—On ne sait pas.
—Je vais toujours rouler une cigarette.
—Attends. fit la Cagnotte, avec un geste impérieux.
—Quoi donc ?
—kRegarde.
—Où ça?
—Tà, devant nous... ce voyageur qui donne le bras à une jeune fille... he le reconnais-tu pas ?..….
—Et où veux-tu que je l’aie vu ?
—1ci, il y a un mois. Ah! je le reconnais bien moi! C’est M. Desgranges.
—Le caissier!
—Tais-toi! et cette enfant qui t'accompagne, c’est probablement Raymonde, la jeune fille qu’il a adoptée et dont les journaux ont tant parlé... tu te rappelles ?
—Parbleu !
(M. Desgranges — c'était bien Jui — avançait d’un pas lent et pénible vers le coupé où il devait prendre place avec Raymonde ; il était pâle, amaigri, fallottant, et son regard atone, presque hébété, regardait à droite et à gauche, sans rien voir.
Devant lui, à quelques pas, marchait le chef de gare
et derrière, une bonne du Pays qui portait quelques paquets à la main.
—Où allons-nous ? demanda M. Desgranges, qui s’arrêta un moment, à bout de forces.
—Nous retournons à Paris, répondit Raymonde
d'une voix donce et tendre, comme elle eût parlé à un enfant.
—Nous étions si bien ici !
—Nous serons mieux là-bas,
—C’est que j'ai Peur d'aller en chemin de fer.
—Puisque je suis avec Vous, vous n’âvez rien à craindre. Et puis, vous mavez promis d’être bien sage ?
—Oui, oui... tu es un ange, toi! Tu as les billets de banque ,jau moins ?
—Ne craignez rien... ‘ils sont en sûreté.
Le vieillard mit un doigt sur ses lèvres.
—Et surtout, dit-il à voix basse, tout en promenant un regard soupçonneux autour de lui... surtout, réveille-moi si je m'endormais ?..,
Raymonde ne répondit pas... mais elle reprit sa marche vers Je compartiment réservé.
Une fois là, deux hommes d'équipe prirent M. Desgranges chacun par un bras et se mirent en devoir de le hisser dans Je coupé, pendant que Raymonde échangeait quelques mots avec la bonne qui l'avait suivie.
—Pauvre homme! fit Ja Cagnotte, un peu pâle, le cerveau a été atteint, il est en enfance.
—Une idée fixe, quoi! ajouta Caminade ; moi, ça me fait mal! Viens-tu ?
Æt il prit la Cagnotte par le bras, pour l’entraîner vers le compartiment qu'ils occupaient.
Mais alors, il se Passa une chose étrange qui jeta Caminade dans une stupéfaction profonde.
De pâle qu’elle était, la Cagnotte était devenue livi-
+. ses deux yeux bleus lançaient des éclairs inten-
ses; sa poitrine se soulevait avec une violence désordonnée,
—Ah! çà, qu'est-ce qui la prend ? interrogea C'aminade, cherchant à deviner la cause de ce changement subit.
Maïs la Cagnotte ne bougéait pas; immobile et muette, elle continuait à regarder, comme si elle eût douté de la réalité de ce qu'elle voyait.
(Caminade n’en revenait pas.
— Décidément, insista-t-il, faut wigner ça, ma fille ; si tu déménages comme le caissier, tu feras bien de laisser ton adresse,
Et il allait se répandre en un sonore éclat de rire quand, tout à coup, une ombre passa sur son front,
À quelques pas de Jui, il Y avait un homme qui se tenait debout, sous ln lumière d’un bee de gaz, et il n'eut pas plus tôt arrêté son regard sur cet homme. qu'à son tour, il se prit à tressaillir et pâlit.
—Ah! ah! tu le reconnais celui-là, dit la Cagnotte.
—Mais c’est lui! sécria Caminade ,au comble de la surprise. .
—Jean-Louis Margaine, n est-ce pas ?
—Oui.
—Celui que l’on a cherché partout et qu’on n’a trouvé nulle part,
—J’ai bien envie de dire deux mots au gendarme.
—Attends !
— Quoi donc ?
—Attends, te dis-je, car voilà qui est plus drôle encore que ce que nous venons de voir,
Caminade se tint coi et regarda.
Et ce qu’il vit alors valait bien, en effet, la peine d’être remarqué.
Pendant que l’on aidait M. Desgranges à prendre place dans le coupé, Raymonde s’était un moment éloignée pour se rapprocher de eJan-Louis Margaine et
échangeait avec lui quelques paroles à voix rapide et basse,
—Eh bien, que dis-tu de cela ? fit la Cagnotte, d’un ton sec ct nerveux.
Ma foi, c’est à donner sa langue aux chiens! dit Caminade... que peuvent-ils avoir à se dire?...
La Cagnotte ne répondit pas; la cloche du départ venait de retentir; il fallait regagner son compartiment au plus vite.
Caminade la suigit à regret — manifestement dépité de ne pouvoir en apprendre plus long.
Du reste, le colloque engagé entre Raymonde et le mystérieux personnage avait duré une minute à peine.
La jeune fille était allée à lui, dès qu’elle l'avait aperçu, et l'oeil ardent, la poitrine gonflée, elle s'était penchée à son oreille,
—As-tu appris quelque chose ? interrogea-t-elle alors dune voix oppressée et haletante.
—Rien! je ne sais rien! répondit l'inconnu.
— Pas le moindre indice ?
—Aucun,
Raymonde se tut un moment, et ses deux bras comprimèrent sa poitrine qui battait avec violence.
—Et lui! lui! dit-elle tout à coup comme en un sanglot.
L’inconnu eut un geste rapide.
—Silence! interrompit-il brusquement, on peut nous voir... en voilà assez... adieu !
Raymonde se mordit les lèvres jusqu’au sang.
—Quand te reverrai-je ? demanda-t-elle encore. *
—Dans quelques jours, à Paris.
-—ÆEt tu me promets?
—Je promets de tenir engagement sacré que jai pris!... et s’il me faut te donner ma vie... tu sais que je n’hésiterai pas.
Raymonde baissa la tête, adresa un dernier geste
d'adieu à l'étrange
personnage, et, les yeux pleins de larmes, elle se dirig
ea vers le coupé où on l’attendait.
train repartait pour Paris.
Un instant plus tard, le
Fin d prologue.