PREMIERE PARTIE
Le boulevard des Italiens et le boulevard Montmartre sont, sans contredit, les deux centres principaux de ka circulation de Peris.
En ces deux endroits d'exception, jamais la crue de la foule ne s'arrête; le flot dos passants re tarit pas, le mouvement s’y augmente d'heure en heure, et c’est là que l’on peut consulier à coup sûr le pouls de la capitale, pour déterminer la fièvre qui l’agite et la secoue !
Tous les autres quartiers sont plus ou moins tribulaires de celui-ci, et Gans leur contingent, mêlés et confoncus, on retrouve—rots l'avons dit ailleurs—et œux qui payent pour s'amuwr, ct ceux que nous payons pour nous distraire.
Il y a de tout là dedens; et bien subtil serait celui qui pourrait établir l’état civil des représentants multiples de l'étrange population que l’on rencontre à toute heure Ge jour et de nuit, sur l'asphalte de ce Bosphore parisien.
Généralement cependant, la circulation ne commence guère à devenir active que vers le milieu de la journée.
Jusqu'à midi, les encombrements de voitures y sont rares, et il faudrait y mettre bien de la mauvaise volonté pour s’y faire écraser,
Toutefois cette accalmie n’est que relative et la Cannebière elle-même se contenterait de ce mouvement tem péré pour ses jours de fête.
À partir de dix heures, on voit en effet poindre de tous les afluents, le tribut des voyageurs qui ônt passé la nuit dans les hôtels voisins :les nombreux cafés installent leurs terrasses: une population cosmopolite où s'entendent tous les idiomes et tous les dialectes, prend peu à peu possession de l’ sphalte, le va et vient s’établit et quand approche midi, la partie du boulevard, comprise entre la rue Richelieu et la rue Montmartre, s’emplit de. bourdonnements qui ont leur sonorité spéciale et au dessus desquels éclatent de temps à autre certains cris particuliers qui semblent détonner au milieu des bruits confus que l’on perçoit.
C’est la note essentielle et distincte de la capitale, ce que l’on à appelé de tout temps: les cris de Paris. Quel est le passant du boulevard qui ne les a entendus et ne s les rappelle.
Ils sont là tout au plus sept ou huit, stationnant à l'embouchure du Passage des Panoramas et du Passage Jouffroy, à l'angle houleux de la rue du Faubourg- Montmartre, calmes au milieu de la foule affairée, en apparence indifférents annonçant sur un même ton de psalmodie monotone, les produits de leur industrie.
“ Trois cents calembours pour un sou.
“L'art de rire et de s'amuser en société,
“La règle du jeu de piquet.
“La manière de traiter les femmes comme elles le méritent.
“Le crayon protège-pointe et gomme.
“ L’anneau brisé, la sûreté des clefs, ete., ete.”
Et tous ces bibelots d'ordre inférieur que fait naître Papproche du premier jour de l’an et qui continuent dêtre offerts au rabais, du ler janvier jusqu’au 31 dé
cembre, par ces industriels interlopes, que l’on désigne généralement sous le nom de camelots,
Les Camelots ! iSngulière tribu qui n’a pas encore trouvé de classification précise dans l'anthropologie parisienne, et qui est bien digne cependant d’éveiller la Curiosité de quelque romancier en quête de documents humaine.
Remarquez-les ! . quand vous passerez par hasard sur le boulevard Montmartre, à quelque heure que vous vous présentiez, vous les trouverez à la même place, débitant leur boniment de la même voix éraillée, présentant à votre convoiti e, les mêmes petits livres, ou les mêmes anneaux brisés.
Nul ne s’arrête cependant; à la fin de la journée, l'Art de rire et de s'amuser en société n’a tenté aucun client ; la pacotille apportée est restée intacte, et quand ils plient bagage, on peut affirmer que pas un sou n’est tombé dans leur sébile.
De quoi vivent-ils donc? d’où viennent-ils, le matin ! où s’en vont-ils, le soir ?
Puis un beau jour on ne les revoit plus! Un nouveau Camelot remplace le camelot disparu...
Que sont devenus ceux qui ne reviennent pas ? Mystère.
De loin en loin seulement, on apprend, par hasard, qu’ils ont été ligottés dans une rafle de nuit opérée ay faubourg Montmartre, par les agents de la sûreté, ou eucore que lassassin de la femme de Charenton exerçait dans ses moments perdus le métier de camelot !
Il y a donc de tout un peu dans cette tribu : des spécimens de toutes les nationalités, de toutes les provenances, charriés par les affluents sociaux qui aboutissent au grand cloaque parisien, où ils viennent comme emportés par une pente fatale, se mêler aux sinistres
-fonds de cette capitale que l’Europe nous envie!
Eléments disparates souvent opposés ,que l'intérêt
Commun de la vie ne tarde Pas à rapprocher et qui fusionnent immédiatement Pour former cœætte population de bohémiens audacieux que l’on ne rencontre guère qu’à Paris.
Le jour où nous reprenons notre récit, une année s’6tait écoulée depuis les événements racontés plus haut
Midi allait sonner.
Sur le boulevard, la circulation s’accentuait : tinée était superbe ; le soleil d'avril tamisait ses rayons à travers les branches des ma rronniers déjà couverts de
feuilles, décrivant des losinges mobile:
la ma-
fête.
À ce moment une élégante victoria, attelée d’un be] alezan plein d'allure et de feu, débouchant tout à coup de la rue Vivienne, tourna brusquement à droite et vint s'arrêter devant la façade du théâtre des Variétés.
Il y avait dans Ja voiture un jeune homme mis avec une parfaite correction.
Dès que la victoria se fut arrêtée, il se dégagea vivement de la i
tement sur le trottoir. ; C’était un grand Sarçon à la taille élancée, à la phy-
sionomie ouverte, d’une distinction rare et dont l’âge Pouvait varier entre vingt-cinq et trente ë Ses cheveux étaient abondants et noirs: l’oeil pro-
fond et doux et la fière moustache brune qui estompait s1 lèvre un peu railleuse, faisaient encore ressortir la belle pâleur saine de sa peau.
En quatre enjambées il gagna le péristile du théâtre, alla parlementer pendant quelques minutes, au guichet du bureau de ‘location ; Puis il reparut tenant à la main
—114— ® le coupon d’une loge qu’il venait de louer Pour la prochaine première, ue
Mais au moment 0@ il ge disposait à remonter dans la voiture, il s’arrêta tout à Coup, comme frappé de surprise, ou plutôt comme s’il eut hésité à croire ce qu’il voyait.
À deux pas, passait un jeune homme à peu près du même âge que lui; un peu moins grand peut-être, l’encolure plus forte, ou plus rustique, mis avec une correction relative, et portant sur la peau de son visage et de son cou, cœ hâle vigoureux bien connu des Parisiens et qui est le signe distinctif auquel se reconnaît tout de suite le campagnard ou l’étranger fraîchement débarqué dans la Capitale.
Cependant, à l'examen un peu indiscret dont il était lobjet, l'étranger avait ébauché un geste de susceptibilité blessée, et peut-être se fût-il laissé aller à quelque observation malséante,
Mais cela dura à peine le temps de l'écrire ; presque aussitôt deux cris s’élevèrent et les deux jeunes gens allèrent lun vers l’autre et se serrèrent les mains avec une effusion où il y avait une pointe d’attendrissement.
—Horace !
—René!
C’étaient deux amis de collège; ils avaient fait ensemble une partie de leurs études. Horace avait vingtsept ans, René vingt-cinq.
Depuis dix années, ils s'étaient perdus de vue, et venaient de se reconnaître après une courte hésitation.
Ce fut un véritable élan de joie sincère.
Horace, le Parisien, ne se lassait pas de regarder son ancien copain. Il l’avait beaucoup aimé autrefois ; il voulait savoir ce qu’il était devenu et quelle situation il s’était faite dans la vie.
Il le prit par le bras, et ils firent ainsi quelques pas sur le boulevard, de la rue Vivienne à la rue Mont-
iMartre, évoquant le Passé, riant et s’attendrissant aux mille souvenirs de leur enfance commune, sans prendre garde à la foule qui Passait à leurs côtés.
—Tu sortais des Variétés ? interrogea René au bout d’un instant,
—Oui, répondit Horace, je viens de retenir une loge pour les débuts d’une nouvelle étoile, dont on parle beaucoup depuis quelques jours: La Cagnotte.
—La Cagnotte! fit René, drôle de nom. Qu'est-ce que c’est que ça ?
Son compagnon eut un geste énigmatique.
—On ne peut savoir, répliqua-t-il.
; on lui accorde du talent, mais il faut voir. Elle vient de Eldorado, où nous sommes allés l’applaudir quelquefois,
—Elle est, jolie ?
—Elle est charmante surtout ; bonne fille, fantasque à ses heures, Paraissant et disparaissant à des épo-
elle revient ni d’où elle est allée.
—Diable! fit René; tu en Païies avec enthousiasme.
—Je ne m'en cache pas; et lorsque tu l’auras vue. D
—Tu me présenteras ?
—Quand tu voudras, elle habite, rue de VElysée, un diéilœux petit hôtel.
— Qu'elle doit peut-être à ta générosité ?
—Nullement,
—Cependant.….,
—Oui, oui, c’est le cas de placer un cependant! la question a été posée bien souvent entre mes amis de elub
et moi, sans que nous ÿ ayons trouvé une réponse satiefaisante, :
Ils passaient en ce moment devant la terrasse du café j des Variétés, et, à son, grand étonnement, René vit un | des consommateurs se lever de la table où il prenait un
bock, et saluer Horace avec l'intention bien manifeste de souligner son Mouvement,
Horace l'aperçut et Jui €nvoya un geste amical de la main,
C'était un grand diable de trente à trente-cinq ans, au visage glabre, aux vêtements râpés, qui présentait dans toute sa Personne le type indélébile du cabotin de province, ”
Horace remarqua l’étonnement de René et se prit à sourire,
—Ah! ah! dit-il dun accœnt de belle humeur; cela te surprend, n'est-ce pas, de me voir d'aussi belles connaissances ?
—Quel est donc ce Personnage ? interrogea René,
—Un cabotin—sans ouvrage,
—Tu le connais ?
—Si je connais Caminade! mais tout le monde Je Connaît—demande plutôt au café de la Chartreuse ou à la Cascade et tu verras,
—1l a du talent ?
—Pas du tout.
—Et tu le salues ?
Horace jeta un joyeux éclat de rire,
—C'est un ami de la Cagnotte, répondit-il ; ot quand on investit une place, il n’est pas défendu ger des intelligences.
—Alors, tu aimes cette fille ?
—J’en ai quelque vague appréhension.
—Et tu fréquentes M. Caminade ?
—{Ca me coûte un louis de temps en temps—mais c'est de l'argent mieux placé que sur les 5 P.c.; et puis, c’est un {YPe—très bon diable, pas fier, comme tu vois, et avec ça, des qualités qui ont résisté à ses vices!
Horace allait Poursuivre, quand i] s’arrêta et se prit à consulter sa montre.
—Mais jy songe! s’écria-t-il: nous sommes là tous
de s’y ména-
les deux à bavarder et j'oublie que je meurs de faim, Voyons, où allaistu quand je t'ai rencontré ?
—J’allais devant moi, un peu à l'aventure,
— As-tu déjeuné ?
—Non! je cherchais précisément qu ique restaurant où mon appétit de provincial pât trouver à ge satisfaire,
—%h bien! ne cherche plus! Brébant est à deux pas, je vais envoyer ma victoria qui viendra me reprendre dans deux heures, et d'ici là, nous aurops le temps de nous faire toutes nos confidences, Est-ce dit
—J’accepte,
—A la bonne heure,
Horace alla donner ses Ordres à son cocher, et il peu
venait à pas rapides vers René qui l'attendait sur le trottoir, quand il faillit donner dans on homme d'allure vulgaire qui, le bras tendu, présentait aux Passants un de ces produits spéciaux dont nous parlions plus haut.
—Demandez l'anneau brisé! la sûreté des clefs! cin- Quante centimes,
A la poussée d'Horace, l'industriel en plein vent fit quelques pas en arrière, et s’inclina devant le jeune homme, x
—Ah! ah! c’est vous, père Bricole! fit œ dernier, Eh bien! le commerce va-t-il aujourd’hui ?
—Peuh ! fit celui qu'on interpellait de la sorte, c’est la morte saison, monsieur Horace; mais tout de même, on boulotte.
—Allons! tant mieux, bonne chance,
—Merci, et À vous pareillement,
Et Horace alla reprendre le bras de René qui l’attendait.
—Ah! à, dit celui-ci, il fant avouer que tu as de singulières relations.
—Tu trouves ? répondit Horace.
—Qu’est-ce encore que celui-ci ?
—Celuici, repritil bientôt d’un ton un peu soucieux, c’est une autre affaire, On l'appelle le père Bricole. Je ne sais au. juste à quel métier i] s’adonne ; mais pour le moment, comme tu vois, il exerce celui de camelot.
—D'où le connais-tu ?
—Je te raconterai cela une autre fois C'est un être mystérieux, qui poursuit je ne sais quel but. 1] ma longtemps intrigué; je n’aime pas les énigmes, j'ai voulu savoir qui il était.
—Et qu'as-tu appris ?
—Rien... Toutefois le dernier mot n’est pas dit... et il faudra bien... Mais Voyons, en voilà assez sur ce sujet, traversons le boulevard et entrons chez Brébant.
Les deux amis s’éloignèrent ; mais ils n’avaient point encore atteint le trottoir Opposé lorsque un coup de sifflet strident et prolongé retentit et que le père Bricole, Famassant brusquement ses anneau brisés, disparaissait avec la rapidité de l'éclair dans la direction de la rue Vivienne.
; Sous le nom de Margaine, de Sainte-Foy ( Gironde),
Cependant un quart d’heure après, les deux amis autre, dans un charmant Cabinet du restaurant Brébant dont les fenêtres donnaient sur le boulevard,
Pendant quelques minutes, ils n’échangèrent plus que de rares paroles, et Horace vit bien que son ancien copain ne l’avait pas trompé en lui parlant de son appétit de provincial,
Mais quand il put croire que sa faim commençait à s'apaiser, et qu'il se trouvait disposé à lécouter, il reprit la parole, et les deux amis engagèrent une conversation qui ne Manqua ni d'intérêt, ni même d'esprit,
—Ainsi, avait dit René, tu habites Paris depuis que tu es sorti du collège ?
—Depuis deux ans seulement, avait répondu Horace ; je passe généralement cinq mois à Ja Campagne : l’été à Trouville, l'automne en Bretagne, où je chasse avec quelques voisins.
—Tu dois être lancé ?
—Je le suis trop, c’est éreintant ; et quand vient la saison du repos, je m’éloigne avec une joie qui n’a dgale que celle que j’éprouve à revenir,
—Tu es un boulevardier, comme vous dites ici.
.—Corps et âme! Ah! c'est qu'aussi je ne connais Pas au monde une ville qui soit comparable à Pari: Regarde done là, sous tes Yeux! Astu jamais rêvé un pareil kadéidoscope ? C’est le monde entier qui passe à tes pieds, spectacle toujours nouveau qui tient en réserve des surprises pour toutes Jes curiosités, des satisfactions pour tons les appétits,
— Enthousiaste !
—Nest-ce pas de mon âge ?
— Tu as vingt-sept ans ?
—Depuis quelques jours.
—Et tü n’as pas encore songé à te marier ?
—Pourquoi faire ?
—Belle réponse !
—Je n'en fais pas d’autres À ceux ou celles qui ont tenté de me Précipiter dans cette aventure,
—Ah! ah! fit René en riant, tu vois bien, on t'a déjà visé.
—Plusieurs fois.
—Et tu résistes.
-—J’ai perr des femmes mariées.
— Cest une habituje à prendre.
—Je ne dis pas non.
—Enfin, que te propose-t-on ?
—Une surtout.
—Comment l’'appelle-t-on ?
—Mademoiselle Laura Pradié.
René fit un mowvement.
—Ah! vraiment, dit-il avec vivacité.
—Tu la connais? repartit Horace.
—Jen ai entendu parler à Bordeaux : on Ja dit charinante.
—£t on n’a pas tort !—Dix-huit ans à peine, une chevelure opulente qu'elle ne doit qu'à la nature: des yeux dun bleu noir où passent parfois des éclairs d’une intensité sombre; des dents saines, des mains de raæ, et des pieds... comme en n'en voit que trop rarement dans les salons parisiens !
—Diable! il me paraît que tu as fait une étude complète.
—Je ne m'en défends pas.
—Et tu t'es laissé séduire ?
—Cela serait fait depuis lomgtemps, si je n'aimais ailleurs.
—ÆEh ! il fallait le dire tout de suite. Je comprends.
—Tu ne comprends rien du tout.
—Cependant.
—Tu la connaîtras.
—Une grande dame?
—Non.
—Une petite bourgeoise ?
—Pes davantage.
—Qu’est-ce donc alors ?
—Eh! le sais-je moi-même! une vrai Parisienne, la femme d'exception que l’on cherche toujours, ct que l’on ne rencontre jamais!
—Serait-ce la Cagnotte, par hasard? Enterrompit René.
Horace ne répondit pas; il resta quelques secondes le coude sur la table, le front dans ses mains, le regard plongeant vaguement dans ln foule qui cireulait sur le boulevard.
Mais presque aussitôt il secoua le front avec force et se tourna vers son ami.
— Allons, allons, reprit-il un peu brusquement, c’est assez parier de moi; j'exerce singulièrement les devoirs de l’hospitalité. Ce que je fais, ce que je rêve, cela importe peu pour le moment, puisque nous aurons le temps d'y revenir. Ce qui est bien plus intéressant, c'est toi :
J'ai hâte d'apprendre ce que tu es devenu et par quel
heureux hasard je t'ai rencontré aujourd'hui en face des Variétés... Depuis quand estu à Paris ?
—Depuis œ matin, répondit René.
—Où étais-tu avant ?
—A Bordeaux.
—Qu'y fais-tu ?
— Rien.
—Et à Paris, que comptes-tu faire ?
—Je ne sais pas.
—Diable! voilà qui est bien vague... es-tu riche, au moins ?
—Pas du tout!
—C'est plus grave, parce que. aujourd'hui, la pauvreté c'est une pauvre recommandation, et ce n’est guère que dans les romans que l’on s'intéresse aux gentilhommes pauvres.
—Bah! ça ne me fait pas peur.
—Moi non plus,—pour les autres, —mais pour moi... Br... rien que d'y penser...
René &æ prit à rire.
—Eh! bien, my pensons plus! répliqua+-il avec enjouement.
—Au fait, tu as raison, poursuivit Horace, d'ailleurs, après tout, on ne sait Pas; il faut toujours compter sur le hasard. Tu es jeune, beau 8arçon, intelligent, tu rencontreras, quelque jour, une belle et riche héritière.
—Je n’en cherche pas.
—{C’est une chance de
Pour la seconde fois, de ia lèvre de René.
—Non, mon ami, répondit-i], car si je n’en cherche Pas, c’est que je suis amoureux.
ART ar! toi aussi! fit Horace avec un haut-lecorps ; et ta belle est à Paris ?
—Non, à Bordeaux.
—Qui est-elle ? .
—Je l’ignore.
—Mais ses parents ?
—Je ne les CONnaïs pas.
—Au moins tu lui as parlé ?
—J'amais.
—Mais son nom ! tu Connais son nom ?
—Je sais qu'elle s’appelle Raymonde, et c'est tout !
Horace se rejeta vivement en arrière, enveloppant son interlocuteur d’un regard où il y avait un voile d’'imquiétude.
—0Oh! oh! baubutia-t-il avec une légère pointe de raillerie: mais c’est un Cas pathologique des plus intéressants. Enfin. qu’espères-tu ?
—Rien, répondit René.
—Et en attendant. que fais-tu ?
—Je Paime.
plus pour en trouver.
un franc sourire releva Le coin
.… Horace serra la main de son ami avec une compassion ironique.
—Soit ! soit, dit-il. Je n’insiste plus ; on n’aime pas toujours où l’on veut, et jen suis moi-même un lamentable exemple. Laisse-to; done aller à ta destinée ; je suis un peu fataliste, et ce n’est Pas moi qui t'empêcherai de te casser le cou, si C’est écrit. Seulement, avant de passer à un autre sujet, je ne veux te demander qu’un renseignement.
—Lequel ?
—Ce sera le dernier. Si ma mémoire ne me fait pas défaut, il me semble qu’à Fontanes, on disait que tu devais être riche.
—C’est vrai, alors.
—De sorte que cette fortune...
—Ï1 n’y faut plus penser! J’ai paraît-il une douzaine de mille livres de rente, et avec ça...
—Avec ça, on meurt de faim! Mais ne nous appesantissons pas sur ces détails pénibles: car, quelque jour, j'espère bien.
René s'était tu, pendant qu'un voile de mélancolie estompait la pure sérénité de son front.
I reprit après :
—Tu viens de toucher là, dit-il, au côté douloureux de ma vie, et je me croirais ingrat, si en présence de la sincère amitié que tu me témoignes, je ne te faisais pas ma confidence tout entière.—Moi, mon cher Horace, je n'ai jamais connu ni mon père, ni ma mère. Il ya évidemment une honte où un crime sur mon berceau. et bien qu’on ne m’ait jamais entièrement abandonné, ma jeunesse s’est écoulée dans le plus triste et le plus cruel isolement. Elevé en Bretagne par de braves gens qui exploitaient une des plus modestes fermes du Fimistère, j'ai vécu là jusqu’au jour où l’on ma mis à Fontanes ;et c’est seulement le jour où je sortis du col-
lège, que cette pension de douze mille francs me fut constituée.
—Et tu l'as reçue régulièrement ?
——Læ premier jour de chaque année,
—A ta place, j'aurais au moins cherché à savoir quel mystérieux Personnage était chargé de me servir cette pension.
—Cest ce que j'ai fait; mais tout ce que j'ai pu apprendre c'est qu’elle me venait de la Banque de France.
—Voilà un renseignement qui laisse à désirer. Et, depuis? Continue.
—Depuis, poursuivit René, j'ai voyagé un peu partout, espérant toujours quelque révélation, lorsque, un jour, à Bordeaux, il Y a deux ans, un avis me parvint qui m’annonçait que mon père venait de mourir et que désormais je restais seul au monde,
— Et c'est tout ? fit Horace,
—Non.
—Qu’y a-t-il encore ? Va toujours. C’est très intéressant.
René passa sa main rapide sur son front, sa poitrine
se souleva avec effort, et il reprit après un court silence :
—Ce fut un coup cruel, dit-il; quoique j'eusse vécu jusqu'alors avec Ja pensée de mon complet isolement, un espoir ‘obstiné survivait à mon découragement, et j'attendais! mais à partir de ce jour, je vis bien, que tout était fini et qu’il fallait accepter avec résignation le triste sort qui m'était réservé. Je fis donc appel à toute mon énergie, et j'étais résolu à aller chercher au loin dans les voyages et les aventures, un bonheur sur lequel je ne pouvais plus compter en France, quand un incidènt survint qui changea tout à Coup ma situation, et déchira d’une lueur inattendue, les ténèbres qui n’enveloppaient.
— Qu'est-ce done ?
—À lavis que j'avais reçu de la mort de mon père, &æ trouvait jointe une lettre scellée de cachets noirs, que l’on me recommandait de ouvrir que le jour où j'aurais atteint ma vingt-cinquième année. Or, je suis né, paraît-il, le 5 avril 1851, et il y à quatre jours que tombait la date prescrite.
—Alors, tu as ouvert ?
—Oui.
—Qu’y avait-il dans cette lettre ?
—Deux lignes seulement.
—Enf. ,, que disaient ces lignes ?
Pour toute réponse, René tendit à Horace un pli, en- Cadré de noir, qu’il venait de tirer de sa poche.
—Lis toi-même, dit-il d’un ton ému.
Et Horace lut ce qui suit :
“Rendez-vous sur le champ à Paris, et présentezvous à M. Descranges, caissier à la Banque de France, Il a à vous faire une communication des plus importantes.”
—C'était clair et précis, ajouta René: j'ai done quitté Bordeaux hier, et voilà comment je suis depuis, ce matin, à Paris.
Horace ne répondit pas tout de suite,
Il songeait.
Mais ce ne fut pas long, ot presque aussitôt, il releva les yeux sur son interlocuteur,
—Tu n'es pas allé à la Banque ? interrogea-t-il vivement.
—Pas encore, répondit René : mais tout à l’heure je te quitterai, et j'irai demander M. Desgranges,
—Eh bien, c’est inutile.
—Comment cela ?
Horace eut un froncement soucieux des sourcils.
—Tu ignores donc, répliqua-t-il, que ce malheureux s'est trouvé mêlé, il y a un an, à une tentative d’assassinat dont il a failli être victime dans le train de Paris