y eu: un long silence
Horace ne s'attendait à rien de pareil; il en resta étourdi, presque épouvanté,
En quelques secondes, mile pensées incohérentes lui traversèrent le cervean,
Laura, à cette heure, seule, attendant un amant, au risque d’être surprise par les valets qui la servaient !
Et le comte de Presles!
Que penser de cet homme, qui, pouvant prétencre à le main de Laura, s’exposait À la déshonorer, avant de devenir son époux? Je quel monde venait donc ce Cunte et quelle oeuvre ténébreuse préparait-il ?
De son côté, Caminade n’était pas moins agité que le jeune gentilhomme.
Le front penché, les sourcils contractés, il semblait en proie à un désordre violent, cherchant à rappeler un souvenir qu’il ne parvenait pas à fixer.
Il n'avait vu le comte de Presles qu’une seconde, à la clarté de la lune qui s'était instantanément voilée ; mais cette seconde avait suffi... et un mouvement plus fort que la volonté même le poussait à pénétrer à son tour dans le jardin.
I fit quelques pas vers la porte, et ce bruit rendit Horace au sentiment de la réalité. =
—Où vrs-tu? demanda-t-il avec effort.
—-Eh! vous le voyez bien, répliqua l’ex-baryton.
Tu veux les suivre ?
—Pardieu... Prétendez-vous vous arrêter en ei beau chemin ?
—Mais le comte?..
—Je ne vous fais pas linjure de croire que vous avez
peur de lui; mais si vous portez quelque intérêt à cette jeune fille, j'estime qu'il est prudent de ne pas en rester là.
—Et si l’on nous surprenait, exerçant un pareil espionnage ?
—Nous dirions que nous avons vu quelque individu suspect s’introduire dans le jardin et que nous avons vouln vérifier... S'il s'agissait de moi seul, on pourrait peut-être me faire un mauvais partj; mais M. Horace de Breuil ne sera pas pris pour un voleur.
. Nous n'avore pas de clef! objecta le jeune gèntilhomme.
Caminade cligna de l'oeil.
—Bon! répondit-il, on connaît son affaire... les amoureux sont insouciants, et j'ai remarqué qu’ils avaient laissé la porte entr'ouverte,
— Tu crois?
—Voyez plutôt...
Et Caminade allait faire quelques pas en avant, quand il s'arrêta brusquement pour prendre à son tour le bras de son compagnon.
—Qu’y a-t-il? fit Horace surpris.
—S$ilence! plus un mot, dit Caminade à voix basse, en entraînant à l'écart, j’entends quelque chose et j'ai comme un vague soupçon de ce que cela peut être...
Horace se tut, et du fond de l’ombre où ils gæ tenaïent cachés tous deux attendirent,
Ce ne fut pas long.
Au bout de deux ou trois minutes, un nouveau personnage s’avança dans la rue Payenne, venant de la rue du Parc-Royal, et marcha droit jusqu’à la porte bâtarde. ,
Cet homme savait probablement qu’elle n’était point fermée; car il se dirigea sans hésitation vers la porte, la poussa d’un geste assuré et disparut après lavoir replacée en l’état où il l'avait trouvée.
—Q este que cela signifie! murmura Horace au comble de l'étonnement; et quel est cet homme qui entre là comme chez lui?
Caminade remua la tête.
—Je m'en doute bien un peu, répondit-il,
—Tu le connais ?
—{C'te bêtise,
— Qui est-ce ?
—Lambert !
— Lui! Quels rapports peut-il exister entre le comte de Presles 4 ce misérable ?
—Faut croire qu’il y en a.
—A quel propos...
—Je me le demande!,.. Mais 1 y peut-être un moyen de l'apprendre.
—Lequel?..,
—Les chemins sont ouverts... Suivez-moi !
Horace ne fit plus d'autre onjection; il se sentait décidément intrigué par ce qu'il ve sit de voir: une curiosité fauve s'était emparée de li. et il avait hâte de faire la lumière sur toutes ces tuuebres,
Caminade “tait entré; il le suivit.
Sans s'être communiqué leurs impressions, Horace et Caminade n’avaient qu’une même préoccupation qui peæit également sur leur esprit, et dans ce qu’ils venaient de voir, un seul fait leur avait surtout paru grave.
C'était la présence, à cette heure de nuit, dus le parc de l'hôtel Pradié, d’un homme aussi suspect que Lambert.
Le comte de Presles commettait un acte assurément blâmable, et l’on pouvait considérer sa conduite comme des plus répréhensibles. Mais il était jeune, il était aimé et il aimait lui-même vraisemblablement, avec tout l’oubli, tout l’enivrement que l’on apporte à son âge dans une première passion. (C'était une action condamnable, mais qui, après tout, eût trouvé sa justification dans la jeunesse des deux amants.
Mais Lambert! Quelle raison plausible eût-il pu donner de sa présence en ces lieux?...
Avait-il done quelque relation dans la domesticité de l'hôtel? C’étaif possible... et Caminade, qui avait un faible pour lui, se rappelait que la dernière fois qu’il l'avait rencontré à Bordeaux. il avait été question entre eux d’une aventure où se trouvait mêlée une fem- ‘ me qui 'emmenait à Paris.
Toutefois, pour être franc, cette explication, tout acceptable qu’elle fût, était loin de lui suffire, et il Jui semblait bien qu’il y avait là quelque point noir, qu’il était bon d’éclaireir. ”
En réfléchissant de la sorte, chacun de son côté, les
- deux amis avancèrent à pas lents, cherchant à s’orien-
ter dans la nuit augmentée par l'ombre des grands arbres et des massifs,
Heureusement la lune se dégageait de temps à autre, et venait, par moments, les aider à se diriger.
Horace, jusqu'alors, n'avait fréquenté que l’hôtel. C’était la première fois qu’il pénétrait dans le parc, et quand son regard se fut familiarisé avec Pobscurité, il ne put se défendre d’un premier étonnement...
Outre l'hôtel qu’il connaissait, il remarqua, sur le côté gauche du pare, un pavillon de construction pius moderne, composé d’un rez-de-chaussée et d’un premier, étaient éclairées par une lumière doucement voilée.
Il se rapprocha ct, instinctivement, prêta l'oreille.
Mais, à ce moment, Caminade le poussa doucement du coude.
—Que veux-tu? demanda Horace à voix basse comme un souffle.
—Je viens de voir nos deux amoureux, répondit l’exbaryton.
—Où cela?
—Îs se dirigeaient vers l’hôtel et sont entrés au rez-de-chaussée; et tenez!... voici que l’une des fenétres s’éclaire!... Voyez!
Caminade disait vrai.
Après avoir franchi le seuil de la porte bâtarde, le comte de Presles et Laura s'étaient engagés sous les fourrés ombreux et avaient fait un détour pour éviter de passer près du pavillon.
Ils n’échangaient pas une parole, retenant leur souffle, étouffant le bruit de leur pas sur le sable des allées.
Enfin, ils atteignirent l’hôtel et pénétrèrent dans un
boudoir du rez-de-chaussée, donnant sur une serre dont la porte la mettait en communication avec le pavillon.
Une petite lampe brûlait sur une console en bois de rose et jetait alentour une lumière vaporeuse.
Dès qu’ils furent entrés, Laura ôta d’un geste nerveux le voile de dentelles qu’elle avait jeté sur ses cheveux, répara à la hâte le désordre de sa toilette et revint vers le comte d’un pas heurté et fébrile.
Enfin! dit-elle d’un ton mal contenu nous voici seuls... çt j'ai hâte de connaître...
—Comme vous voilà pâle et tremblante! fit observer le comte.
—Ne nous occupons pas de moi! mais de vous, interrompit vivement la jeune fille. Ce soir, quand j'ai trouvé votre billet danë ma chambre, où il avait été déposé par une main inconnue, j'ai été toute bouleversée, et je me suis sentie prise d’épouvante... Vous me disiez que vous vouliez me voir cette nuit, que vous aviez À me faire une communication qui ne pouvait, sans danger, être remise à demain, et vous devez penser avec quelle mortelle inquiétude j’4i attendu l’heure indiquée... Quand le moment fut venu, je n’ai pas pu y tenir, et j'ai voulu aller moi-même vous ouvrir.
—C’était bien imprudent.
— Qu'importe! — du jour où je vous ai aimé, Mario, vous savez bien qu'il n’y a plus rien eu que vous dans ma vie.
__Je sais cela, Laura... et je n’aurai jamais assez de reconnaissance et d’amour pour tout le bonheur que vous m’avez donné!
Eh bien, n’en parlons plus!... Vous lavez remarqué vous-même, je suis pâle, tremblante, glacée, et mon coeur est comme suspendu à vos lèvres... Que vous arrive-t-il? dites vite: seriez-vous menacé de quelque nouveau danger? quel malheur me faut-il encore redouter ?...
—Je vais partir! répondit le comte.
—Partir! répéta Laura avec un cri sourd; bientôt ?
—Demain.
—Pour longtemps ?
—Je ne sais encore.
—Mais, vous ne retournez pas au Brésil ?
—Non.
—Enfin, qui vous oblige à me quitter si brusque- . ment ?
Le comte attira la jeune fille contre sa poitrine.
—Chère Laura! dit-il d’une voix ‘nue, vous savez bien, n'est-ce pas, que je ne saurais évoir de secret pour vous!... Mais vous n'êtes pas seule ici, et la moindre imprudence. ..
—1l y a longtemps que ma mère et moi nous n’en sommes plus à nous faire des confidences.
—Aussi ne vous ai-je point parlé de madame Pradie.
Et de qui donc?
—Cette jeune fille, qui habite le pavillon contigu à l'hôtel...
—Raymonde? c’est le coeur le meilleur et le plus dévoué que je connaisse.
—Je n’y contredis pas: mais ou à tort ou à raison, ‘en observant ses allures singulières, j'ai cru deviner qu’elle cachait, elle aussi, un mystère dans sa vie! N’avez-vous pas remarqué comme elle est soucieuse souvent, et quelle intensité prend son regard quand ce regard s’adresse à moi ? %
—Quelle idée !...
—Ah! on ne se trompe pas à de pareils symptômes, et je sens bien que cette enfant me hait d’une haine implacable et froide: la plus redoutable des haines!
Laura mit sa main sur les yeux et sur les lèvres du comte,
—Taisez-vous! ne parlez pas ainsi, dit-elle, et sur-
tout voilez ce dur regard que je ne vous ai jamais vu encore !—Pauvre Raymonde... pourquoi vous en voudrait-elle à vous, qu’elle ne connaît pas?—Elle a une haine au coeur... c’est vrai... et elle ne m’en a pas fait mystère!... Haine vivace, ardente, implacable comme vous dites... Mais l’objet de cette Haine... elle l’ignore elle-même !
—Est-ce possible? fit le comte.
—Ah! vous ne vous rappelez pas, vous, Mario, cette histoire lamentable du crime qui a été commis, il y a un an, sur la ligne de Paris à Bordeaux.
—L’affaire d'Angoulême ?
—{C’est cela. Un malheureux, assassiné, et M. Desgranges, le père adoptif de Raymonde, frappé d’insensibilité depuis cette nuit fatale! voilà le souvenir qui pèse sur l'esprit de Raymonde; elle a juré de suppléer la police impuissante, et n’abandonnera sa recherche obstinée que le jour où elle aura livré le criminel à la justice.
Le comte approuva du geste.
—Cela est bien, dit-il gravement, et l’on ne peut qu’admirer un pareil dévouement: au moins, espère-telle réussir ?
—Jusqu’à présent... elle n’a rien découvert encore.
—Mais M. Desgranges peut revenir à la raison.
—Depuis quelques jours, en effet, il s’est produit dans’son état une amélioration sensible, et ei faible que soit cette lueur d'espoir, elle a suffi pour rendre un peu de confiance à Raymonde... Songez donc! Si le malheureux vieillard pouvait enfin parler! S'il pouvait dire seulement ce qu’il y avait dans ce portefeuille qu’on lui a volé... quelle lumière sur le mobile du crime!
Le comte ébaucha un sourire ironique.
—Assurément!... répondit-il. .. et je fais des voeux pour qu’il en soit ainsi!
—Ah! vous êtes bon... vous, Mario... Mon Dieu!
pourquoi faut-il que vous me quittiez encore ; quand done pourrai-je crier à tous que je vous aime?
—Sur ma vie, Laura, je vous jure qu'avant un mois, vous serez comtesse de Presles.
Et, pour la seconde fois, il prit la belle jeune fille dans ses bras et baisa longuement son front et ses yeux.
Une bizarre expression brillait maintenant dans son regard, et Laura sentit son coeur battre avec violence contre le sien.
—Si vous vouliez... murmura-t-il] à voix douce et tendre, nous ne nous quitterions pas
Laura se dégagea vivement.
—Que dites-vous ! s’écria-t-elle ; il y aurait un moyen de ne pas nous séparer... et cela dépendrait de moi...
—Oui... de vous!
—Que faut-il faire ?
—Ï1 faut avancer lépoque où vous avez coutume de vons rendre au château de Pratmeur... ;
—C’est done là que vous allez vous-même? Que ne le disiez-vous tout de suite ? Ma mère fera peut-être quelques diffiiultés; mais je déciderai facilement Raymonde à m’accompagner, et si elle hésitait, nous emmènerions M. Desgranges, dont la santé ne pourra que bien se trouver de ce déplacement.
Le comte fit un mouvement, et ses sourcils ge contractèrent.
—Qu'avez-vous? interrogea Laura surprise.
—Rien, répondit-il ; seulement, vous oubliez que je ne veux mettre que vous seule dans le secret du voyage ?
—Mais, Raymonde...
—Raymonde moins que toute autre.
—Ah! vous lui en voulez!
—Non, chère enfant... ne le Croyez pas... mais je tiens à notre bonheur, et j'ai peur de tout ce qui peut le menacer... croyez-moi! prenez garde de trop vous abandonner à cette amitié qui pourrait vous ré-
See rar
server de redoutables surprises. Je connais peu cette jeune fille, mais en raison du sentiment très vif qui vous a rapprochées, j'ai dû me préoccuper d'elle et l’observer avec attention.
—Eh bien?
—Eh bien... pour atteindre le but qu’elle poursuit, . et que j'avais pénétré avant que vous ne me l’eussiez confié, Raymonde ne reculera devant rien, et marchera droit et ferme devaut elle, dût-elle écraser votre coeur, si vous tentez jamais de lui faire obstacle,
—Ah! je vous ferai revenir de vos injustes préventions.
Un amer sourire releva la lèvre du jeune comte.
—Je ne demande pas mieux, répondit-il; mais jusqu’à ce que vous ayez accompli ce miracle, ne vous livrez pas davantage à cette amie pleine d’énigmes... surtout ne lui livrez pas ceux qui vous aiment et dont le seul bonheur est d’être aimés de vous.
Laura baissa les yeux; à ces paroles, prononcées d’un ton résclu, un frisson avait couru sur ses épaules.
Cependant, en voyant le jeune comte se disposer à s'éloigner, elle revint instantanément à elle-même.
—Alors, vous partez! dit-elle avec effort.
—Je vais vous attendre, répondit le comte.
Et il faisait déjà quelques pas vers la porte, quand il échangea un rapide regard avec la jeune fille.
— Vous avez entendu ?, fit-il en même temps: on a marché dans la serre.
—En effet, balbutia Laura.
—Cette serre communique avre le pavillon.
—QOui..….
—I1 y a quelqu'un, R!
- —Raymonde, sans doute.
—Eïle nous espionne.
—Quelle affreuse pensée vous vient!
— Cependant.
1 cette if qui elle et
ursu it, eussiez rchera
coeur,
préven-
nte.
is jnsous limes. ..
+ dont
es d’un es.
poser à
-—Non, non, je la connais; je réponds d'elle! Si vous le voulez... je vais ouvrir. :
—C'est inutile, je me retire; mais n’oubliez pas la recommandation que je vous ai faite et songez que vous tenez entre vos mains mon bonheur, qui sera bientôt le vôtre.
Et ayant ainsi parlé, il marcha vers la porte qui donnait sur le parc. Laura écouta un moment le bruit de ses pas; puis, quand elle n’entendit plus rien ,elle s’6lança vers la porte de la serre qu’elle ouvrit.
Elle ne s’était point trompée.
Raymonde était là, debout et fort pâle, sur le seuil.
—Toi! toi, à cette heure! fit Laura avec explosion. Que fais-tu 1à? Réponds! mais réponds donc!
Raymonde, muette et glacée, s'était avancée de « uelques pas; elle semblait sous l’influence de quelque sentiment violent qu’elle avait peine à contenir, et dès qu’elle fut entrée dans le boudoir, elle se laissa tomber sur un fauteuil où elle resta quelques secondes, les deux mains à ses tempes et ;’oeil atone.
. Laura se mordait les lèvres en frenpant le parquet d’un pied impatient.
—Tu ne veux donc pas répondre? insista-t-elle d’un ton presque impérieux.
Raymonde écarta ses beaux cheveux blonds qui r’étaient embrouillés sur son front.
—Je vais m’expl'quer, dit-elle enfin, mais laissemoi Ün moment reprendre possession de moi-même. Tout à l'heure, je me trouvais dans le pavillon, auprès de M. Desgranges, lorsque je crus entendre du bruit. dans le parc; alors, machinalement, j'ai jeté un regard” au dehors, et jai aperçu de la lumière dans ce boudoir. Or, comme je savais qu'aucune autre personne que toi ne pouvait y avoir pénétré, craignant que tu ne fusses indisposée, je n’ai pas hésité.
— De sorte, acheva Laura, d’une voix acérée... de sorte que tu as vu.
—Je n’ai rien vu, | réplique Raymonde, mais, j’ai en-
tendu...
— Quoi ?
—Tu n'étais pas seule!
—Et tu as reconnu la personne qui se trouvait ici. avec moi ?
Raymonde s’efforçait de rester calme, mais il était facile de remarquer qu’elle faisait d’énergiques efforts pour se contenir.
—Qui... répondit-lle... je l’ai reconnue!
—Le comte de Presles ? interrompit Laura, avec une intonation de défi.
Raymonde remua lentement la tête pendant qu’une ombre glissait sur son front.
—Autrefois... il s'appelait Mario!... reprit-elle aussitôt d’un accent profond... &où vient qu’il s’appelle aujourd’hui le comte de Presles ?
—Eh! qu'importe !
—Pourquoi surtout au lieu de s’envelopzer ainsi de mystère, ne te demande-i-il pas loyalement À !. mère ?
—I1 attend!
—Quoi ?
—Dans un mois toute contrainte aura cessé,
—Et d'ici là, tu ne crains pas de t'exposer à être surprise par quelque valet indisceret? Ah! celui-là, certes, est un étrange fiancé qui n’hésite pas à t’entrafner dans une aventure où tu peux trouver la honte et le déshonneur! Tu n’as donc pas pensé à cela, toi, que j'ai connue naguère si réservée et si fière!... Mais comment cet homme a-t-il pu te changer à ce point?
Laura serra nerveusement les mains de Raymonde,
—Tais-toi! tais-toi! dit-elle, la gorge étranglée par les sanglots; ne me parle pas ainsi; tu vois bien que je suis sans volonté... ne m’accable pas, je suis si malheureuse, déjà !
—Pourquoi ?...
—Ï] va partir!
—Que dis-tu ? le comte quitte Paris ?
—Oui.
—Bientôt?
—Demain.
—Et où va-t-il?
A cette question si simple Laura frémit et baissa les yeux.
—Mais... je ne sais... balbutia-t-lle interdite; il ne me l’a pas dit... et d’ailleurs...
Raymonde l’arrêta d’un geste presque brutal, et son regand eut un éclair intense, *
—Tu mens! dit-elle d’un ton plein d'autorité... ah! tu mens! tu sais où il va, et tu veux me le cacher.
—Raymonde. .…
—Fst-ce vrai?
—Mon Dieu ne me presse pas.
—S$ur le bord de quel abîme t’4 donc entraînée cet homme, quelle terrible fascination exerce-t-il sur toi, pour que tu repousses ainsi ta meilleure et ta plus sincère amie!
—Par pitié... par grâce... je t’en-eonjure!
Raymonde demeura un moment comme absorbée dans quelque sombre pensée...
Chose singulière! ce qu’elle venait d'apprendre l’avait fortement émue; et c’est très sincèrement qu’elle s‘effrayait de la situation imprudente où son amie se trouvait engagée... Mais un autre sentiment bien plus puissant dominait en même temp- son esprit, et on eût pu croire que ce n’était pas de l'intérêt seul de Laura, qu’elle avait souci.
Elle reprit peu après, et cette fois, en dépit du trouble qu’elle éprouvait, Laura sentit que sa voix devenait cncore plus acérée et elle surprit même sous sa paupière, comme une lueur farouche qu’elle ne lui connaissait pas!
—Ainsi, dit Raymonde, tu es bien résolue! Tu refuses de répondre à ma questiou!..… Eh bien, je n’insisterai pas davantige!—Mais ce que tu essayes de me
cacher, j'ai le droit de le deviner... et tes réticences, tes hésitations m'éclairent suffisamment.
—Que veux-tu dire? interrogea Laura inquiète,
—Je veux dire ‘ee je sais où le comte se rend... et tu n’ôseras pas mer que le but de son voyage mystérieux ne soit le château de Pratmeur—J'ai deviné, n'est-ce pas ?
—Mais tu sais donc ?
—Rien encore. Seulement, avant huit jours, je n'aurai plus rien à apprendre; car, demain, moi aussi, je partirai pour Pratmeur, et s’il ne te l’a pas confié, je pourrai te dire ce qu’il est allé faire au château.
En parlant ainsi, Raymonde enveloppait Laura d’un long regard plein d’effluves, sous lequel la pauvre enfant baissait les yeux avec une sorte d’épouvante superstitieuse.
Elle joignit les mains, ct la voix brisée, le corps défaillant :
—Non' non! tu ne feras pas cela! supplia-t-elle; Raymonde, je te le demande en grâce, au nom de notre amitié. Je ten conjure! c’est ma vie, mon bonheur qui sont en jeu, et si le comte se doutait...
Raymonde linterrompit par un ricanement sec et strident.
—Je ne n'étais donc pas trompée! interrompit-elle, en repoussant la malheureuse enfant qui cherchait à s'attacher à elle, comme si elle eût craint qu’elle ne se dérobât... il ne veut pas que je sache! il t’a défendu de me faire la confidence de ses projets... il avait peur, n’est-ce pas, il avait peur?
Laura regarda Raymonde avec stupeur: elle était profondément troublée, écoutait presque sans comprendre, et ne retenait de ce qu’elle entendait, que les mots qui frappaient le plus durement sur son coeur.
—Quelle pensée est * ‘, tienne! balbutia-elle en proie à un abattement ‘4. nom. Voilà maintenant
que tu me parles avec colère. Je ne t'ai jamais vue ainsi, mon Dieu! c’est donc vrai alors, ce qu’il me disait tout à l'heure. C'est donc possible, que tu haïsses celui que j'aime!
—1l t'a dit cela ?
—Je n'y voulais pas croire.
—1l a cherché à éveiller ta défiance! Mon amitié pour toi l’effraie; il veut nous séparer.
—Jamais! jamais!
—Ah! prends garde... prends garde... car tu apprendras peut-être trop tard, à quel misérable amour tu avais suspendu ton coeur!...
Laura prit sa tête dans ses deux mains, et fouîlla âprertent ses beaux cheveux qui se dénouèrent et allèrent inonder ses épaules.
—Par grâce... ne parle plus... écoute-moil! «ce elle éperdue et la poitrine gonflée, tu ne sais pus le mal que tu me fais en ce moment... et tu dor *. raison au comte, car ton amitié est cruelle et m : rture à plaisir... tiens! regarde... me voici sans fo e... je ne peux plus!... que veux-tu que je dise; vo, ns! Je l'aime... voilà tout! je ne sais pas autre chose, moi! Comment cela est-il arrivé... c’est à peine si je m’en souviens, Nous étions à Trouville, ma mère et moi ; il est venu et je lai aimé... tout de suite, avant d’avoir demandé qui il était. Je savais qu’il s’appelait Mario, et c’est tout. Puis, il est parti, et quand il est revenu, il portait le titre de comte de Presles. Qu’estce que cela me faisait—c’était l’idéal si longtemps rêvé, et je n’ai pas même cherché à me défendre contre cette séduction qui me vrenait par tous les sens, —<et tu veux que je le laisse calomnier, lui, si aimant, si chevaleresque! Oh! ne l'espère pas, car tant qu’un battement soulèvera mon coeur, ce coeur lui appartiendra tout entier.
Et elle se laissa retomber sur le divan, accablée, à
bout de forces... cachant sa tête dans ses deux mains
crispées.
Raymonde se sentit touchée; elle vint s'asseoir doucement à ses côtés.
— Pauvre amie, dit-il alors de sa voix la plus tendre ; tu l’aimes... et te voilà toute troublée de mes paroles: il ne faut pas m’en vouloir, à moi, qui voudrais te voir heureuse ; seulement, tu n'as pas réfléchi... tu t'es laiæé surprendre sans chercher à te reconnaître, est-il donc possible que tu aies oublié, en un jour, les traditions d'honneur et de loyauté dans lesquelles tu as été élevée... je te connais bien, moi... et je suis certaine que... s’il t’était prouvé...
—Quoi! quoi! interrompit vivement Laura.
—Si tu apprenais tout à coup que l’homme que tu aimes,
—Le comte ?
—Oui... que le comte est indigne de ton amour.
—Lui! lui! Mario... mon Dieu! vous l’entendez.
—Enfin... si cela était... insista Raymonde, que ferais-tu ?
Laura se dressa, l'oeil plein d’éclaii:, avec un mouvement hautain du front, par lequel elle semblait vouloir défier son amie.
—J'ignore et je ne veux pas chercher, dit-elle d’une voix saccadée mais ferme, à quel motif tu obéis et quel intérêt tu crois servir, en apportant ici une aussi abominable calomnie... Mais il me semble qu’en ce moment, tu t’exagères singulièrement les privilèges de l’emnitié. .. et, pour ce qui me touche, du moins, je ne permettrei pas que tu t’égares plus longtemps. J’aime le comte de Presles. Je la’i distingué parmi tous ceux qui m'ont fait l’honneur de demander ma main!... Mon amour m’impose le devoir de le protéger et de le défendre, et je veux que l’on sache bien que je n’y fail-
lirai pas, dussé-je perdre, par cette attitude, les affections auxquelles je tiens le plus.
Raymonde fit un mouvement et porta ses deux mains à sa poitrine, comme si une vive douleur l’eût frappée au coeur.
— Ainsi, voilà ton dernier mot, dit-elle d’un ton pénétrant; nous allons nous quitter sur ces froides paroles ?
— N'est-ce pas toi qui l’auras voulu ?
—Nous allons nous séparer ?
—QOui..…. -
—Pour toujours ?
—Peut-être !
—Et tu t'éloigneras sans une larme, sans un regret, memportant pas même un souvenir attendri de notre longue amitié!
Laura gardait le silence.
Le front baissé, les bras ballants le long du corps, elle semblait frappée d’insensibilité, :
Seulement à chaque pas que Raymonde faisait en se dirigeant vers la porte de la serre, on voyait un frisson secouer ses épaules demi-nues et sa poitrine se soulever avec effort.
Enfin elle n’y tint plus, et comme Raymonde posait déjà la main sur la serrure. elle poussa un cri déchirant et courut se jeter dans ses bras.
—Non! reste, je le veux, dit-elle à travers ses sanglots; Raymonde! ma Raymonde aimée; et que deviendrai-je, si tu m’abandonnes? D’ailleurs est-ce qu’il faut faire attention aux propos d’une folle ; j'étais folle tout à l'heure. Tu l'as bien vu!... aussi pourquoi me parler comme tu l’as fait?
— Alors tu ne veux pas être éclairée ?
—Eh bien... c’est cela! laisse-moi à mon ignorance... puisque je suis heureuse ainsi, — je sais qu’il maimel... que pourrais-tu m’apprendre de plus...
corps,
| en se frisson soule-
posait déchi-
S ean- 1e dee qu’il s folle loi me
norans qu’il lus...
je ne veux savoir rien autre chose... tu comprends cela; et désormais nous écarterons ce sujet irritant.
— Pourtant. . . si quelque révélation inattendue...
—Non! non! ce n’est pas vrai... C’est impossible. Et puis... qu’importe!...
—Que dis-tu ?
—Mais je l’aime!... te dis-je... je l'aime, comme je n’ai jamais aimé personne au monde. Mon coeur, ma vie, mon être tout entier est suspendu à cet amour... et si jamais, Ô blasphème! il pouvait m'être prouvé que le comte en est indigne, ma résolution ne serait pas douteuse... et c’est dans la mort que j'irais chercher l’oubli d’une aussi effroyable déception.
En parlant de la sorte, la malheureuse enfant alla cacher sa tête éperdue dans la poitrine de Raymonde.
Celle-ci garda le silence, pendant que Laura sanglotai! entre ses bras; elle ne savait plus quelle contenance prendre, et se tenait émue jusqu’au fond du coeur.
Toutefois, elle se disposait à poursuivre et à tenter de ramener le calme dâns son esprit, quand un fait inattendu vini tout à coup l’arracher à la défaillance dont cle se sentait prise elle-même.
Un bruit de pas précipités venait de se faire entendre dans la serre; presque aussitôt, la porte s'était ouverte avec fracas et Yvonne, la vieille Bretonne qui servait Raymonde et l’aïdait dans les soins qu’elle prodiguait à M. Desgranges, parut sur le seuil, le visage bouleversé, les cheveux en désordre, le regard épouvanté.
Dès qu’elle eut aperçu Raymonde, elle courut à ee agitant ses mains, comme affolée.
—Mademoiïselle ! mademoiselle ! cria-t-elle, venez tout de suite ! M. Desgranges se meurt!
Raymonde s'était levée pâlissante et épouvantée,
—M. Desgranges mourant! balbutia-telle, est-ce possible !
—Venez! venez! insista la vieille servante ; tenez, entendez-vous ?
On entendait, en-effet, la voix du vieillard qui appelait à lui.
Raymonde se précipita vers la serre, monta les degrés de l’escalier qui menait au pavillon et arriva, en quelques secondes, dans la chambre qu’occupait l’excaissier de la Banque.
Laura et Yvonne la suivaient de près.
Toutefois, chemin faisant, elle avait donné l’ordre . d’envoyer chercher le médecin ui demeurait rue Culture-Sainte-Catherine, c’est-à-dire à deux pas.
Et dès qu’elle eut pris ce soin, elle marcha d’un pas rapide vers le lit.
La crise avait perdu de son intensité ; le vieillard était relativement plus calme : mais une trépidation nerveuse agitait encore de temps en temps ses bras raidis, et son regard inquiet et effaré s’attachait avec une fixité farouche à la porte qui communiquait avec la chambre de la bonne.
Raymonde voulut lui prendre la main.
—Cher père, c'est moi! dit-elle de sa voix la plus douce... Raymonde... votre Raymonde que vous aimez tant.
Le vieillard n’écoutait pas; son oeil grand ouvert ne
quittait plus la porte. Il repoussa violemment la jeune fille et étendit le bras, par un geste terrifié.
—Là! c’est par là qu’il a disparu, dit-il d’une voix forte.
—Qui cela? demanda Raymonde.
—Le fantôme!
—Vous l'avez vu?
—Oui! oui!
—C’est peut-être un rêve, une hallucination ?
+ —Ah! tu ne me crois pas. Un rêve, dis-tu... mais je Jai vu, là, comme je te vois, le misérable !
—Vous étiez donc seul ?
—Yvonne était allée dans ta chambre, avant de sæ retirer, pour te demander si tu n’avais pas besoin de ses services. J’étais seul, j'allais m’assoupir, quand, par cette porte, un homme est entré.
—Quel homme ?
—Je ne le connais pas.
—Et que vous at-il fait ?
Le vieillard eut un frisson, et une lueur traversa son regard.
— [1 s’est avancé à pas lents, ave: précaution, à travers la chambre, répondit-il d’une voix saccadée; puis 8 étant approché et me croyant endormi, il a tiré un flacon de sa poche # a versé quelques gouttes dans cœ verre.
—Celui-ci? interrogea Raymonde, en prenant le verre, et le passant à Laura qui alla le placer sur la cheminée. ;
—Oui, œlui-ci... moi, j'étais glacé, et come fasciné, je voulais appeler, et ma voix s’étranglait dans ma gorge, mais à un suprême effort que je tentai, il a disparu.
—Par cette porte ?
—Oui... là! là! il faut que l’on fouille le pavillon. il doit y être encore... ah! le misérable. C’est lui, toujours lui; il craimt que je revienne à la vie, que je puisse
enfin parler! Raymonde! ma pauvre Raymonde... ne me quitte pas... tu vois bien que j'ai peur! Il faut l’atteindre. .. le livrer à la.
Il n'en put dire davantage, et retomba inerte sur son lit.
—Pauvre homme! murmura Laura fortement im- .
Fressionnée. C’est une hallucination.
—Qui sait? fit Raymonde.
—Tu crois donc aux fantômes.
—Non! mais le malheureux avait toute sa raison, tout à l’heure... 11 y a long temps que je ne l'avais vu ainsi!... d’ailleurs, on peut toujours vérifier. .
Et inconsciemment, elle fit quelques pas dans la direction du chemin que le fantômie avait dû prendre pour fuir.
Ce ne fut pas long. =
le premier moment, la recherche à laquelle elle se livra, ne parut, il est vrai, devoir amener aucun résultat. Mais dès qu’elle eût pénétré dans la chambre de la bonne, elle étouffa un eri de stupeur et se baissa vivement vers le parquet.
Il y avait là des empreintes toutvs fraîches d’un pied d’homme,
Le vieillard avait done dit vrai. Un maifaiteur s’était introduit dans sa chambre, avec des intentions qui ne pouvaient être que criminelles.
Au surplus, il était facile de s’en a&urer; le verre était encore sur la cheminée et l’analyse de son conteuu devait lever bientôt tous les doutes.
Justement, comme Raymonde revenait vers M. Desgranges le médecin qu’elle avait envoyé chercher montait l'escalier du pavillon.
Elle courut à lui.
—Ah! venez, docteur, dit-elle, si vous saviez.
— Qu'est-il survenu? demanda le méd in; est-ce que M. Desgranges ?...
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En quelques mots, la jeune fille mit le docteur au couract de la situation; lui raconta ce qu’elle avait vu, et alla prendre le verre, dont elle le piin d'analyser le cuntenu.
Pendant qu’elle parlait, le médeci1 avait examiné l'état de M. Desgranges, qui maintenant, paraissait retomber dans une atonie complète...
—[La crise est passée... dit-il, quand Raymonde eut achevé; et je ne pense pas que l’incident puisse avoir des conséquences... Mais ce que vous venez de me conter mérite qu'on s’y arrête, et nous allons voir tout de suite...
En même temps, il prit le verre, s’éloigna de quelques pas, ordonnant de le laisser tout entier à son examen.
Cela dura à peine quelques minutes, pendant lesquelles Raymor.de et Laura attendaient anxieuses.
Puis, quand ie docteur eut fini, il revint vers les deux jeunes filles, le front soucieux et l'attitude grave.
—Eh bien? interrogea Raymonde.
— Il ne peut subsister l'ombre d’un doute.
—Ainsi, ce que l’on a versé dans cette potion ?
—Ce sont quelques gouttes d’un poison des plus subtile.
—De sorte que si M. Desgranges l’avait prise...
—I1 serait mort foudroyé!
Raymonde frissonna.
—Oh ! l'abominable crime! balbutia-t-elle ; et ne pouvoir connaître...
—N'avez-vous pas quelque soupçon, objecta le docteur... qui donc peut en vouloir à ce cher et excellent homnie ?
Raymonde serra ses tempes de ses deux raains.
—Ah!... il faut savoir, répliqua-t-elle, d’un ton
c’est assez souffrir; et il y a trop longtemps “we cette situation dure...
—L} me semble qu'il serait prudent d’informer la justice,
— Raymonde eut un geste énergique.
—Non! non! dit-elle; la justice a été impuissante jusqu’aujourd’hui; et c’est autrement qu’il faut agir.
voulez-vous faire ?
Raymonde allait répor4re : elle s’arrêta et ec tourna presque effrayée vers le lit.
M. Desgranges venait de Prononcer son nom à voix basse, et il s'était dressé sur son séant.
Elle s’approcha, suivie du docteur et de Laura; mais le vicillard fronça les sourcils, pendant que sa lèvre se pinçait avec une sorte de colère mal contenue.
—Non !non! dit-il, Raymonde ! c’est à elle seule que je veux parler.
On s’écarta avec soumission, pour ne pas l’irriter, et quand il se vit avec la jeune fille :
—Approche, plus près, reprit-il; personne ne nous entend ?
—Non, mon bon père, répondit Raymonde. Qu'avezvous à me dire ?
—1l faut partir.
—Partir! et où voulez-vous aller ?... à
—AÀ Pratmeur.
—Que dites-vous ?
—Je le veux.
—Mais le trajet cst bien long.
—Qu’imporie! je suis mieux... je pourrai supporter le voyage.
—Cependant.
— 11 le faut, te dis-je. =
—Mais que voulez-vous aller faire au château de Pratmeur ?
—Chut! tais-toi.. Ah! Pourquoi ai-je oublié ei longtemps... j'avais comme un voile sur l'esprit !...Mais
maintenant... nous irons... \Dieu me donnera La .
force qui me manque... et puis, tu seras là, toi! tu me soutiendras. .. songe donc... pauvre chère fille.... tu ne sais pas... le souterrain... là-bas... le, le...
Il n’acheva pas... sa voi: faiblissait... une pâleur mâûte se répandait sur ss joues... une sorte de râle s’engageait dans sa gorge.
—Mon père!... reposez-vous! supplia Raymonde.
—Oui, je veux bien... mais nous partirons.
—Quand vous voudrez.
—Demain !
—Demain, soit! mais d’ici là...
—Pauvre enfant... C? est un devoir eacré…. et René!... le comte!
Cette fois, il n’en put dire plus long; il laissa retomber ses bras, et lui-même s’affaissa sans voix sur le lit.
Nous avons laissé Horace et Caminade au moment où ce dernier avait aperçu le comte de Presle et Laura se dirigeant vers le rez-de-chaussée de l'hôtel ; et ils avaient constaté que, peu après leur disparition, l’une des fenêtres du boudoir s’était éclairée.
Il n’y avait rien à demander de plus, et Horace ne put s’empêcher de savoir gré à mademoiselle Pradié du bon avis qu’elle lui avait donné la dernière fois qu’ils avaient dansé ensemble. Laura aimait le comte de Presle, et après tout, il ne se sentait pas disposé à lui en faire un crime. (C'était affaire à elle, en somme, et du moment que son nom n’était pas en jeu, il ne lui ‘ appartenait pas de trouver mauvais qu’elle en voulut choisir un autre que le sien.
Toutefois, la présence du comte dans le parc de l’hôtel, à cette heure de nuit, bien et dûment justifiée, il restait encore un autre point à éclaircir, et c’est de ce côté que l'attention de Caminade s'était particulièrement portée.
Lambert !
Que faisait-il là?... Pour quelle oeuvre ténébreuse
s’était-il introduit dans le pare, et de quel côté avait-il disparu ?
Caminade écoutait et regardait, mais l’obecurité était complète, et il n’entendait plus rien.
Il resta ainsi, anxieux et perplexe, et par une sorte d’instinctive intuition, c’est le pavillon qui était devenu son principal objectif. ;
Il se mit à parcourir le pare, et quand il eut bien battu les divers sentiers, il revint vers le pavillon et s’urrêta à quelque distance,
Au premier étage, une lumière brillait, mais il ignorait qui demeurait là.
Il attendit... Horace, à côté de lui, ne soufflait mot.
Une bonne demi-heure s’écoula de la sorte, et le jeune gentilhomme commençait à s’impatienter quand la porte du rez“ chaussée s'ouvrit, et qu'un homme en sortit.
—Cest le comte! fit Horace.
—Laissons-le passer, répondit Caminade... Ce n’est pas lui qui nous intéresse: moi, c’est Lambert que j'attends.
Le comte passa et se dirigea aussitôt du côté de la rue Payenne.
—Et d’un! fit Caminade; l’autre ne va pas tarder... Seulement, je crois qu’il serait plus adroit d’aller attendre plus loin.
—Pourquoi cela ?
—J’ai mon idée! je crois qu'elle est bonne... et tenez! écoutez!
—J’entends remuer dans le pavillon.
—I1 n’est que temps... Ce doit être Lambert... Dépêchons! surtout, séparons-nous!... Il ne faut pas qu’il nous voie ensemble. ... ça le ferait loucher. Venez! venez!
Et ils gagnèrent la rue Payenne.
Il n’était que temps, comme l’avait dit Caminade ; à peine eurent-ils disparu que des pas précipités se firent
entendre et qu’un homme, sortant du pavillon, traversa le pare et se rua vers la porte.
C'était Lambert.
Il avait marché sans regarder en arrière, et dès qu'il se trouva dans la rue il tourna à droite après une courte hésitation, et fila vers la rue du Parc-Royal,
Alentour, tout était désert et silencieux. Cependant, Lambert n'était pas complètement rassuré.
Sa poitrine se soulevait avec force; de vagues lueurs passaient dans son regard; ou eût dit que, de temps à autre, ses jdmbes flageolaient sous lui.
Il se raidit contre cette défaillance passagère : secoua énergiquement la tête, et frappa le sol d’un pied irrité.
Mais la réaction dura peu.
Comme il arrivait à l’angle de la rue Payenne et de la rue du Pare-Royal, il s'arrêta brusquement et se prit à frissonner dans tout son être.
Il y avait là devant lui un homme adossé au mur, et qui semblait l’attendre.
Il eut presque peur et tira un revolver de sa poche.
Mais au moment où il allait peut-être faire feu, une voix s’éleva, qui se mit à chanter sur le mode ironique :
Tiens ! voilà Mathieu Comment vas-tu ma vieille ?
Tiens! voilà Mathieu Comment vas-tu mon vieux ?
—Uaminade! balbutia Lambert, en reprenant subitement son sang-froid.
—Et qui donc? repartit l’ex-baryton, d’un accent de bonne humeur.
—Que fais-tu ici ?
—Je sons de Beaumarchais.
—Est-ce que tu y serais engagé ?
—Ne blaguons pas Bibi!... il y e mieux que cœæla;
il est question de le transformer en théâtre d’o % et j'en serai directeur.
—Mazette ! tu te mets bien,
—Mais toi-même, repartit Caminade, que fais-tu par ici ?
—Moi ?
—Tout à l’heure, je passais rue Payenne... et jé t'ai vu.
—Vraiment !
—Tu sortais du n° 6.
—Tais-toi!... Silence! fit Lambert.
Et, prenant un air discret :
—Ï1 y a une femme dans l'affaire, dit-il en baissant le ton. :
—Ah! ah! je te reconnais bien là.
Les femmes! les femmes! il n’y à que ça...
Tant que la terre tournera
—Plus bas! te dis-je!
—C'est juste.
—Je te conterai cela.
—Où vastu finir ta soirée?
—Au caboulot du boulevard du Temple.
—Eh bien! je t’accompagne, et en route sous causerons. :
Et en parlant ainsi, Caminade passa son bras sous celui de Lambert, et ils allèrent prendre la rue de Turenne.
(Suite au prochain numéro).