‹ La fille des camelots [microforme]Chapitre 6 sur 7 · TE · texte numérisé non relu

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“TL faut que je vous parle sans tarder; il y va de votre vie même! Ce soir, à dix heures, un homme vous attendra à l'angle du boulevard Poissonnière et de la rue du Faubourg-Montmartre. Cet homme vous a déjà

vu, il vous reconnaîtra dès que vous paraîtrez. Il ira à vous et vous dira ces mots : Brunette et Bricole. Alors vous le suivrez, et il vous conduira à l'endroit où je vous attendrai.

“Par grâce, monsieur René, n’hésitez pas à vous rendre à l’appel que je vous adresse, et soyez discret, car il y va, je vous le répète, de votre vie même.

“ Brunette.” “P.-S.—Bnulez cette lettre, dès que vous l'aurez lue.’

—Eh bien, qu’en dis-tu ? interrogea René après que Horace eut achevé sa lecture.

—Ma foi, répondit ce dernier, je pense que mademoiælle Brunette est une fille plus avisée encore que je ne le croyais, et elle me paraît ne l'avoir sauvé lautre jour : que pour mieux te perdre aujourd’hui.

—Quel intérêt lui supposes-tu donc ?

—{Ca, je n’en sais rien, mais après les confidences très graves que je viens de recevoir à l’instant de Caminade, j'estime qu’il ne faut pas s’emballer.

—De quelles confidences veux-tu parler ?

—Au fait, poursuivit Horace après une courte hésitation, je crois qu’il serait imprudent de te laïsser ignorer des choses qui peuvent peser sur la détermination que tu as à prendre. Ecoute done. Caminade et la Cagnotte trouvent comme toi que mademoiselle Raymonde ressemble beaucoup trop à mademoiselle Brunette, et qu’en tout cas celle-ci a des amis qui pourraient bien avoir avant peu quelques démêlés avec la justice.

—Qui a dit cela? interrompit violemment René.

Ce dernier répéta nettement ce que Caminade venait de lui dire.

René eut un regard de flamme.

—C'est odieux! balbutia-t-il la gorge serrée, et tu peux ajouter foi à de pareilles calomnies ?

—Moi, mon cher René, j'écoute et j'apprécie. Je n'ai pas pour habitude de condamner les gens sans les entendre, et mademoiselle Brunette profitera de ces heureuses dispositions naturelles ; toutefois, réfléchis un peu et, tout en accordant à la jolie enfant le bénéfice des circonstances atténuantes, il faut bien reconnaître que le milieu dans lequel elle s’est présentée à nous n’est pas fait pour lui être favorable.

—C’est vrai, dit René, mais il y a des exceptions.

—Bien peu...

—La pauvre enfant est si douce, si affectueuse.

—Sans doute... elle n’est pas responsable peut-être et c’est ce qu'on peut dire de mieux pour la justifier. mais tout de même, il faut être prudent.

—Je le serai.

—Que comptes-tu faire? :

—Ce que tu ferais à me place, j'en suis convaincu ;

je me trouverai æ soir à l’angle du boulevard Poissonnière !

—Seul ?

—Soïis tranquille... je serai armé! il ne m’arrivera rien.

—Tu es bien décidé.

—Demain, je viendrai te raconter ce qui se sera passé cette nuit !

—Allons! je n’insiste pas... C’est une imprudence! Mais, comme tu l’as dit, à ta place, j'agirais de la même façon... Seulement au nom de notre vieille amitié... tu me promets que demain, je te verrai à la première heure.

—Je le jure!

—À demain alors, et bonne chance!

René s’éloigna.

Dès qu’il eut dispa: 1, Horace se tourna vers Caminade, dont la physionomie était tout à coup devenue soucieuse et avait pris un air mécontent.

—Eh bien! d’où te vient cet air sévère ? demanda Horace en souriant.

—Vous avez eu tort de le laisser partir! répondit Caminade avec fermeté ; moi, voyez-vous, décidément, je me méfie de cette petite Brunette; et si vous voulez me le pernuettre..….

—Que veux-tu faire ?

—Ce soir, je me trouverai à l'angle du boulevard.

—Mais si l’on te reconnaît!

Caminade se redressa avec orgueil.

—Je ne sais pas, dit-il d’un ton important et prudhommesque, quel souvenir j'ai laissé de moi aux populations chez lesquelles j'ai chanté; mais si on a pu me contester quelquefois—rarement—ma réputation de baryton, il n’y a jamais eu qu’une voix sur mon talent de grime!... vous pouvez fouiller tous les théâtres de Pa-

ris, ve:s ne trouverez pas un artiste qui sache æ faire une tête comme papa !

Horace approuva du geste.

—Soit! dit-il; je m’en rapporte à toi, et je ne serai pas fâché de savoir que quelqu'un de sûr veillera, si René courait quelque danger. Au surplus, je prendrai moi-même des mesures en conséquence, et j'espère que tout se passera bien !

Comme il parlait ainsi, il s’aperçut qu’il tenait encore à la main la lettre de Brunette, que René avait oublié de lui redemander.

Il y jeta de nouveau un rapide coup d’oeil, et il se mit à la plier lentement.

Caminade l’observa d’un regard oblique.

Quand il le vit faire disparaître dans sa poche le billet plié en quatre, il se prit à sourire.

—A la bonne heure! dit-il en même temps, on ne sait pas ce qui peut arriver, et il ne faut jamais écarter les atouts.

—Que veux-tu dire? fit Horace étonné.

—Bon! on m'a pas une taie sur l’oeil, je suppose. et ces sortes d’autographes, c’est toujours bon à conserver !

— Décidément, tu te méfies de Brunette.

—11 n’y a peut-être pas de quoi!... mais patience. demain nous aurons du nouveau.

Le soir, vers dix heures, il y avait foule sur le boulevard Montmartre: c'était l’entr’acte aux Variétés; les spectateurs s'étaient répandus à droite et à gauche, les uns cherchant une place sur les terrasses éblouissantes, les autres arpentant les trottoirs en fumant une cigarette, quelques-uns même franchissant la rue Montmartre, encombrée, pour échapper à la cohue envahissante.

—Mais comment fuir la cohue!...

Elle est partout!

D'innombrables voitures sillonnent la chaussée, eou-

levant un tumulte assourdissant 5la crue des promeneurs augmente à chaque instant avec des flux et des reflux d’où s'élèvent des cris empruntés aux dialectes les plus discordants, et au-dessus de ce bruit et de ce tumulte dominent les appels gutturaux que lancent quelques camalots, sollicitant la curiosité des badauds par des titres de canards tous plus pittoresques les uns que les autres,

Il faudrait ne jamais avoir mis le pied sur l’asphalte parisien, pour ne pas avoir retenu le souvenir de ce tableau unique!

Ils sont cinq ou six au plus, et ils remplissent la rue et le boulevard des éclats de leur voix éraillée et canaille.

Ce soir-là, deux de ces industriels de la rue se faisaient remarquer par l’entrain exceptionnel avec lequel ils excitaient la curiosité des passants,

L'un, petit, maigre, seize ans à peine, coiffé d’une casquette de soie, vêtu d’une blouse étriquée sous laquelle pointaient des épaules osseuses, appelait les clients d’une voie aiguë et dolente, en agitant ses deux mains pleines de grandes feuilles imprimées, dont un titre en grosses capitales voyantes occupait toute la partie supérieure.

—Demandez ce qui vient de paraître :

Le testament de l'impératrice Eugénie.

La mort du comte de Chambord.

Le mariage de Gambetta et de Louise Michel, ete..ete.

L'autre, plus robuste et plus grand, coiffé d’un chapeau mou qui lui couvrait les yeux, vêtu d’un paletôt usé, également armé de canards aux titres aveuglants, semblait vouloir couvrir de sa voix de baryton le malingre concurrent qui lui faisait pendant.

—Demandez ce qui vient de paraître :

Le mariage de Louise Michel et de Rochefort.

Les amours secrètés de Napoléon III.

Les mystères de la baronne d'Ange.

L'art de dompter les belles-mères, etc.

Et les canards s’enlevaient, au milieu des rires et des quolibets des badauds.

Cette lutte dura ainsi une bonne demi-heure, au bout de laquelle le plus petit des deux camelots cessa tout à coup de lancer des appels assourdissants, passa lestement sa marchandise à un camelot voisin, et se dirigea À pas rapides vers un jeune homme qui venait de déboucher par le boulevard Montmartre, et se disposait à tourner l'angle de la rue.

Ce jeune homme n’était autre que René, qui arrivaif ponctuel au rendez-vous donné.

Il n'avait pas fait dix pas que le camelot le rejoignit et le poussant légèrement du coude, lui jeta à l'oreille ces deux mots: Brunette el Bricole.

René se retourna. (

— Est-ce à moi que vous en avez? interrogea-t-il en dévisageant son étrange interlocuteur.

—A vous répondit celui-ci, si vous êtes disposé à me suivre.

—Où devez-vous me conduire ?

—AÀ deux pas; venez et vous verrez.

Et il se mit en marche.

René le suivit.

Tls descendirent de la sorte la rue Montmartre, s’engagèrent dans la rue du Croissant et continuèrent d’avancer jusqu'aux approches des dernières maisons.

Quand il eut atteint à cet endroit où la rue se rétrécit de manière à ne plus offrir au passant que la largeur d’une ruelle, le guide de René s'arrêta.

—Sommes-nous déjà arrivés ? demanda le jeune homme.

C’est ici! répondit l’autre.

Et il lui indiqua du geste une maison de fort mau-

vaise apparence, dont la porte d'entrée affectait des airs de porte cochère, et au-dessus de laquelle on lisait ces mots, que l'humidité avait légèrement émiettés :

Hôtel de Bourgogne: On loge à la nuit,

Tout œla ne payait pas de mine r! semblait fort suspect: maïs René était résolu à aller jusqu’au bout, et ce fut lui qui invita son guide à reprendre sa marche.

Mais au lieu d’obéir, ce dernier fit un geste qui commandait la prudence, et René le vit plonger, à plusieurs reprises, (les regards soupçonneux dans l'ombre des portes voisines,

—Qu’y at-il? demanda René.

—Rien... seulement, j'avais cru voir...

—Quoi donc ?

—Ta rousse!

—Qu'avez-vous à craindre d’elle ?

Le guide eut un geste de stupéfaction et étouffa un fou rire dans ses dix doigts.

Puis, jetant à la nuit un coup de sifflet retentissant, il franchit le seuil de la porte. et-enfila un long couloir sombre où régnait une humidité visqueuse, qui tomba sur les épaules de René comme un manteau de neige.

Au bout du couloir, ils trouvèrent un escalier, qu'éclairait fort imparfaitement un quinquet fumeux et dont les marches de pierre étaient ébréchées par un long usage, René les gravit un peu à tâtons, et cest ainsi qu’ils atteignirent le palier du second étage.

Deux portes donnaient sur ce palier. Le guide alla immédiatement frapper à celle de gauche.

Dix secondes s’écouièrent .… . puis on “ntendit remuer à l’intérieur.

—Qui est-là? demanda une voix rude et sonore... Est-ce toi, Filoche ?

—C’est moi! répondit le guide,

—Serais-tu seul ?

—Bricole et Brunette. …

—C’est bien !

La porte s’ouvrit et René et Filoche entrèrent dans vne sorte d’antichambre, aussi mal éclairée que l’escalier.

Cependant, l’homme qui avait ouvert, avait pris le bras de Filoche et venait de l’entraîner à l’extrémité de l’antichambre.

Puis baissant la voix:

—C'est toi qui a sifflé, tout à l’heure! dit-il, avec un éclair dans les yeux.

—Oui, répondit Filoche.

—Tu as donc vu quelque chose ?

—Peut-être bien... seulement, j'ai pas pu vérifier.

—Eh bien... retournes-y... observe et guette... et, au moindre danger, tout le monde sur le pont !... Va.

Filoche ne se fit pas répéter l’invitation ; presque aussitôt, il disparaissait, et on l’entendait dégringoler l’escalier quatre à quatre, en s’aidant de la corde graisseuse qui servait de main-courante.

Or, voici ce qui s'était passé au second étage de cet Hôtel de Bourgogne, une demi-heure environ avant l’arrivée de René et de son guide,

Dans une vaste pièce qui précédait l’antichambre, Brunette se trouvait seule avee le père Bricole,

Brunette venait d'arriver: elle portait un vêtement de faille noire, dont le Corsage ajusté et souple faisait ressortir les adorables contours de la taille de la jeune fille; un chapeau de forme originale donnait à ça physionomie un air mutin qui lui seyait à ravir, et une voilette noïre tombait de son front, dissimulant à peine le haut de son visage,

Elle s'était débarrassé de son pardessus, qu'elle avait jeté sur un meuble, et avait pris place sur un vieux fauteuil en velours d’Utrecht.

Elle était nerveuse: sa poitrine battait violemment ; de temps à autre, elle Y portait les deux mains pour en comprimer les battements.

Le père Bricole se tenait debout devant elle, «ans parler, lui donnant ainsi Je temps de reprendre possession d'elle-même,

Il y eut un court silence puis tout à coup, la jolie enfant releva vivement la tête.

—Voyons, dit-elle, d’un ton saccadé, as-tu fait ce que j’ai commandé l’autre jour?

—J’ai réuni tous nos camelots il y a deux jours, répondit le père Bricole ; ils sont tous venus dans cet h6tel où nous sommes, et depuis hier ils sont à leur poste,

filant ce Lambert, qui ne vaut pas la peine qu’il va nous donner.

—Peut-être! fit Brunette; moi, je pense autrement. Et tu n’as rien appris?

—Rien encore.

« —Ah! cependant, mon instinct ne me trompe pas... et il faudra bien que je sache...

Une ombre passa sur le front du père Bricole.

—Je ne demande pas mieux, interrompit-il: mais ce n’est pas une raison pour cesser d’être prudent.

—Que veux-tu dire ?

—N’as-tu pas donné rendez-vous à ce jeune homme ?

—René ?

—Ne l’attends-tu pas?

—C’est vrai.

—I] va venir ici?

—Je l'espère.

Le père Bricole remua la tête en grommelant quelques mots inarticulés.

La main de Brunette eut une contraction nerveuse.

—Tu es mécontent, dit-elle, tu as peur que ce jeune homme ne commette quelque indiscrétion.

—Moi! repartit le vieillard, je n'ai peur de rien et on le sait bien... mais ce que je redoute, ce sont les dangers auxquels tu t’exposes toi-même, en agissant comme tu le fais!

Brunette fit un mouvement.

—Qu’ai-je donc à craindre? dit-elle d’un accent troublé.

—Tout!... Tu n’ignores pas, n’est-il pas vrai, que je te suis dévoué comme un chien; et que le jour où il te faudra ma vie, tu pourra: la demander avec l’assurance que tu me trouveras prêt à te la donner. Mais si je suis indifférent à ce qui me concerne, il n’en est pas de même pour ce qui te touche.

—Crois-tu que René d'Harville...

—M. d'Harville n’est pas dangereux !... mais il est jeune, communicatif. amoureux... Son ami, M. Horace, un fin celui-là, l’a présenté l’autre soir chez madame Pradié, et je n'ai pas besoin de te dire qu’à la moindre imprudence chevaleresque de sa part, il pourrait bien ne jamais revoir les bords de la Garonne.

Le jeune fille frissonna.

—Tu as raison, balbutia-t-elle en pâlissant.

Le vieillard secoua la tête d’un air paterne.

—Et puis, poursuivit-il: nous vivone dans un monde où l'on est bien sonpçonneux… . parmi ces camelots qui nous entourent, il y en a de bons, mais il y en a de mauvais aussi! Sous le couvert du métier qu'ils exercent ostensiblement, combien n'en avons-nous pas vu qui disparaissent tout à coup pour faire un tour à la Nouvelle! Si ceux-là se dontaient du but que nous poursuivons, si un jour quelqu'un venait leur révéler que le père Bricole a été autrefois un des plus fins limiers de la police, ah! ce serait terrible, et nons y resterions toi et moi!

Et quand je parle ainsi, continua le vieux, après un court silence, ce n’est pas certes pour moi, qui ai si peu de temps à vivre, mais pour toi, qui est jeune et jolie et qui sera aimée comme tu mérites de l’être.

Voilà ce qu’il ne faut pas oublier, vois-tu, et si tu veux atteindre ton but, c’est surtout de prudence que tu dois faire preuve!

La jeune fille remercia d’un geste attendri et demeu- Ta un moment pensive,

Puis, elle reprit peu après:

—Tu es un sage, dit-elle, et je ne saurai jamais assez reconnaître les services que tu m’as rendus.

—Qui parle de cela ?

—Moi! qui veux que tu saches combien je taime ct t’estime.

—Je le sais et cela me suffit, répondit le vieillard.

—C'est possible, continua Brunette, mais cela ne me

hd

suffit pas, à moi! Crois-tu que je puisse jamais oublier comment tu m’as recueillie un soir d’hiver, au coin d’une rue où je scrais morte de faim et de frcid, si Dieu ne t’avait envoyé sur mon chemin?... Toi, cependant, tu as eu pitié de la pauvre abandonnée; ta m'as amenée ici, sans me demander d'où je venais, ni par quelle bizarre circonstance je me trouvais là!...

Quand tu voulus m’interroger, je refusai de répondre. Quoique toute jeune, je portais en moi ua secret wimible que je voulais garder pour mri seule; et en dépit de ma discrétion qui pouvait à bon droit & paraitre suspecte, tu pris souci de mon enfance; et depuis il ne s’est pas passé un jour sans que tu m’aies entourée de sollicitude et de tendresse.

—S’il y a un mérite à ce que j’ai fait, repartit le père Bricole, il revient moins à moi qu’à mes camarades, qui tont pour ainsi dire adoptée... Si bien que depuis ils ne t’appellent que la Fille des C'amelots!

Brunette eut un doux sourire à ces mots, et sa main alla serrer celle du père Bricole.

—La fille des camelots! répétat-elle; oui, c’est mon nom, il m’est cher! car c’est à lui que je dois d’avoir pu poursuivre le but que je nr’étais proposé, et le jour où je l'aurai atteint, je jure bien qu'aucun de vous n’aura à se plaindre de ma générosité.

Le vieux camelot protesta du geste. <

—Pour ce qui est de ça, minute! interrompit-il vivement ; et quand viendra le moment de régler nos comptes, c’est encore moi qui devrai du retour !

—Tu veux te moquer? fit Brunette.

—Eh! non, mille fois non, continua le père Bricole, car, s’il y a eu sauvetage, c’est du mien qu’il faut parler! Avant de t'avoir rencontrée, est-ce que je n'étais .pas le plus mauvais garnement qui battit le pavé de Paris? j'avais fait tous les métiers, et j'étais sur une pente au bout de laquelle il y a le bagne et pis que cela

encore... Ne pâlis pas! (C'est la vérité, et elle ne me fait plus peur aujourd’hui... Voilà ce que j'étais et ce que je serais devenu... si, une nuit, je n'avais pas rencontré sur ma route une jolie enfant, bien mignonne, bien caressante, dont le doux regard a suffi pour éclairer ma conscience et m'y faire voir ce qu'il s'y préparait de terrible... Ces chosee-là, vois-tu, petite, on vivrait cent ans qu'on se les rappellerait toujours... C'est comme si on avait vu le triangle de l’échafaud au-deseus de sa tête, —on en garde le frisson toute sa vie!

—QOui, oui, je comprends, balbutia Brunette interdite; mais cela me glace; parlons d’autre chose, veuxtu ?

—Je veux bien,

—Tu sais que j'attends René ?

—Dois-je rester ici, pendant votre entretien ?

—Non; tu te tiendras dans l’antichambre, et dès que je lui aurai parlé, je te dirai ce que tu devras faire.

Le père Bricole fit quelques pas comme pour & retirer; mais il se ravisa.

—Un mot encore, fit-il, d’un ton bref.… Ne me disais-tu pas hier que M. Desgranges allait mieux ?... Comment se trouvait-il aujourd’hui ?

A cette question, la petite Brunette eut un éclair dans les yeux.

—Mon Dieu! balbutia-t-elle. pourvu que œ ne soit pas encore une illusion... J'ai eu tant de cruelles déceptions, depuis le fatal événement. Bien souvent, j'ai constaté dans son état certaines améliorations qui me rendaient folle de joie. J'ai cru que Dieu avait enfin entendu ma prière, et qu’il allait lui rendre la raison. Vain espoir—et au moment où je croyais qu’il allait parler, je le voyais retomber dans & torpeur et dans son abattement.

—Cependant...

—Oui, depuis quelques jours, je me suis reprise à

espérer ; il me semble que l'oeil est moins troublé, et de temps en temps, je sens sa main presser la mienne, et hier j'ai surpris une larme sur sa joue creuse et pâle.

—L’est un symptôme, cela.

—Ce soir même, au moment où j'allais le quitter, sa lèvre a essayé de sourire et il m’a enveloppée d’un regard si intelligent et si doux que j'en ai été toute bouleversée.

—Et le docteur que pense-t-il de cela?

—Le docteur n'ose encore se prononcer. Mais il m’assure que si cet état se prolonge, si l'amélioration s’accentue, d’iei la fin de la semaine, il n’est pas douteux qu’il ne revienne à la raison. Ah! si cela était possible!

—Pourquoi pas ?

—Je ne sais... j'ai peur! Songe donc, si nous pouvions apprendre enfin ce qu’il y avait dans ce portefeuille qu’il portait sur lui, au moment du meurtre!

—L’assassin passerait un mauvais quart d’heure, c’est sûr.

—D'ailleurs, j'ai un autre espoir!... Si le mieux se continue, le docteur permettra qu'on le transporte à Trémel... une fois là... près du château de Pratmeur qui sait si la lumière ne se fera pas dans son esprit... et alors! alors!...

Brunette pressa son front de sa main frémissante, et elle se prit à songer...

Tout à coup, elle se dressa, l’oeil ardent et l’oreille tendue,

Un signal venait de retentir au dehors.

—Qu’est-ce que cela dit Bricole, en fronçant le sour-

—Filoche, sans doute, répondit Brunette, qui nous annonce son arrivée,

Bricole remua la tête.

—Possible... dit-il... mais ce n’est pas le signal

qui était convenu, et s’il nous prévient, c'est qu'il a aperçu quelque chose de louche,

—Eh bien!.., vas voir et tu viendras me dire,

Le pére Bricole se Précipita dans l'antichambn. «1 il se disposait à ouvrir, quand trois coups furent fiinpés à da porte,

C'était Filoche, accompagné de René, et nous avons raconté plus haut ce qui s'était passé, l’ordre que Bricole avait donné au jeune camelot,

Pendant que ce dernier dégringolait l'escalier, René pénétrait dans la chambre où l’attendrit Brunette

Dès que René se trouva seul en présence de la jolie enfant, il éprouva un embarras inattendu, en remarquant que Brunette n’était ni moins émue ni moins troublée que lui.

11 était venu avec la ferme volonté de Pinterroger : il ne pouvait douter que cette étrange jeune fille n’eût pénétré une partie du mystère de sa vie, et il était bien résolu à ne pas la quitter sans avoir exigé et obtenu d’elle une confidence qui l’intéressait si profondément.

Mais en la voyant si pâle, les yeux baissés, le sein gonflé, une sorte de pitié le prit tout à coup, et tous ses projets s’évanouirent à l’idée de l'espèce de v'lence qu’il méditait !...

Et puis, quoi qu’il fit, il ne pouvait se dégager entièrement de la sympathie qu’elle lui avait inspirée dès le premier moment ; quand il la revit, et qu’il constata de nouveay à quel point elle ressemblait À Raymonde, il ne parvint pas à les distinguer l’une de l’autre et les confondit toutes deux dans le même sentiment de respect chevaleresque qu’il nourrissait pour l’amie de Laura |

Après quelques secondes d’hésitation et de silence, il se rapprocha done de Brunette et lui tendit la main.

—Vous m'avez adressé un appel auquel je ne pouvais pas me déroher, dit-il d’une voix douce et ferme; vous voyez que je nai pas hésité.

Brunette serra la main qu’il lui offrait.

—Je vous en remercie, répondit-elle d’une voix en-

core un peu tremblante, quoiqu’elle &æ fût déjà remise ; j'ignore quand j'aurais pu venir, et les choses que j'ai à vous dire sont trop graves, pour que je n’aie pas cru devoir les confier à un intermédiaire indifférent, qui eût pu devenir dangereux.

—De quoi s'agit-il? interrogea René.

—De vous... rien que de vous, dit Brunette.

—D'où vient donc l'intérêt que vous me portez ?

—Pourquoi vous arrêter à rechercher la source d’un sentimept qui vous est profitable ?

—Cependant.….

—Serait-ce que vous éprouveriez certaine répugnance

me devoir quelque service ?

—Ne pensez pas cela.

—Alors, je ne vois pas...

—René eut un geste décidé et s’assit brusquement auprès de la jolie fille.

—Vous avez raison, dit-il, et je ne veux plus faire d'autre objection; d’ailleurs, pourquoi le cacherais-je ? dès l'heure où je vous ai vue, je me suis senti attiré vers vous par quelque chose d’inattendu et de supérieur, On ne raisonne pas avec de pareils entraînements. .… et je n’entends pas m’en défendre davantage, Parlez done, mon enfant; dites-moi ce que vous avez à me demander, et croyez d’avance que je serai heureux de faire quelque chose qui puisse vous être agréable,

Brunette eut un sourire d’une inexprimable m'élancolie,

—Ce qui me sera agréable, à moi, répondit-elle, ce sera d’être assurée que vous suivrez le conseil que jai à vous donner, sans chercher à deviner le but que je veux atteindre et auquel ,depuis longtemps déjà, j'ai voué toute ma vie.

—Encore une fois, parlez, insista René que toutes ces réticences commençaient à intriguer vivement.

—Et vous aurez confiance? poursuivit Brunette.

—Je vous le jure!

—+-Vous m’obéirez avec une soumission aveugle ?

—Aveugle !

—QOui, monsieur René... et si vous faites cela, je vous promets que quelqu'un que vous aimez, dit-on, s’en montrera reconnaissante,

—Raymonde! fit le jeune homme avec un cri.

—Oui, Raymonde.

—Ah! si cest d'elle qu'il s'agit, dites, que faut-il

je suis prêt !

Brunette parut se recueillir un moment, puis, peu après, elle reprit; et sa voix emprunta dès lors des intonations tantôt douces et tamtôt graves, comme ai elle eût parlé d’un rêve lointain qu’elle évoquait :

— 11 y a eñ Bretagne, dit-elle, sur de bord de la mer, un vieux château féodal, qui, après avoir appartenu à une famille de gentilshommes, est devenu la propriété de madame de Pradié.

—Le château de Pratmeur! fit René — je le connais.

——Et vous connaissez aussi sans doute, à deux kilomètres à peine du manoir, ur pauvre petit bourg, formé par l’agglomération d'une trentaine de cabanes, et que l’on nomme...

—Trémel?... le bourg de Trémel! interrompit le jeune homme en pressant sa poitrine de ses deux mains... Quel souvenir vous évoquez là!... Sainte oasis où j'ai passé les premières années de ma vie!... Ah! quoique je n’y sois pas retourné depuis, je n’ai rien oublié de cette époque lointaine, et aujourd’hui je pourrais dire encore les noms de presque tous les habitants: Jossie, Durumain, Bricquin

—Et Guillaumin! ajouta Brunette avec un frais sourire.

—Oui... oui... Guillaumin surtout! le brave marin, l’intrépide pilote... C’est lui, le digne homme,

qui a pris soin de mon enfance; et plus d’une fois, depuis, j'ai cru sentir la rude étreinte dont ses doigts calleux broyaieni mes mains d'enfant.

Et pendant quelques secondes il demeura comme absorbé par les souvenirs qui l’assaillaient en foule.

Tout à coup, il releva le front et regarda Brunette avec une sorte de stupeur.

—Mais vous-même, dit-il, vous avez donc habité ce pays! d’où vient?...

— Moi, répondit Brunette, j'ai vécu quelques années à Trémel et quand j'y suis arrivée, il y avait déjà quelques années que vous en étiez parti: mais on y gardait votre souvenir; souvent, à la veillée, par les nuits d’hiver, quand par hasard votre nom était prononcé, le vieux pilote prenait des airs sombres, et il nous racontait sur vous des histoires, comme je n’en avais jamais entendu. Dans le commencement, cependant, le trouble que j'en éprouvai ne fut pas bien profond, mais peu à peu ces récits s'emparèrent de mon esprit; ma jeune imagination s'exalta et bientôt je ne pus plus penser à autre chose.

—Que vous disait done Guillaumin ? interrogea René.

—Des choses vagues et mystérieuses... 11 y avait longtemps qu'il habitait le pays: pour ainsi dire, il ne l'avait jamais quitté: il connaissait tous ceux qui, depuis soixante ans, avaient passé par Trémel et surtout les différents propriétaires qui s'étaient succédé au château de Pratmeur. On pouvait penser même qu'il avait vécu au château, car il en parlait comme s’il leût connu jusque dans ses moindres recoins. Il disait —Mais seulement quand il avait bu un peu plus que de raison—il disait qu'il s'était accompli là des drames terribles; qu'il y avait des souterrains que nul n'avait jamais visités et que même il existait certain caveau où lon découvrirait quelque jour des trésors à rendre ri-

che tous les pêcheurs, depuis Trémel jusqu'à Perros- Guirec!

—Et c'est tout! dit René, avec un pli ironique à la lèvre.

Il y eut un court silence.

—Je vous ai dit, n'est-ce pas, reprit Brunette peu après, que ces récits où les auditeurs ne cherchaient que le merveilleux, avaient éveillé en moi une curiosité ardente: et certaines réticences du vieux Guillaumin m'ayant amené à supposer qu'il ne disait pas tout ce qu’il savait, je voulus tout apprendre ! et voici ce qui advint: Une nuit, nous étions restés seuls tous les deux, auprès du foyer éteint: Guillaumin fumait sa pipe ;,le dos appuyé contre la cheminée, le front baissé, le regard comme rivé au sol. Il y eut un long silence, à la suite duquel, enhardie et résolue, je me levai doucement, et vins m'asseoir auprès de lui... Il ne m’avait pas entendue, et quand je lui pris la main, je le vis secouer la tête comme au sortir d’un rêve.

—Ah! ah! c'est toi! petiote, me dit-il de sa bonne grosse voix... les autres sont partis... pourquoi n’astu pas fait comme eux... il y a beau temps que tu devrais être couchée !

Je le regandai avec mes yeux les plus doux.

Le brave homme m’aimait beaucoup, et je savais comment le prendre.

—Je suis restée, lui dis-je, parce que j'aime à vous entendre raconter vos histoires.

—Oh! c’est assez pour aujourd’hui, répliqua-t-il ; demain nous aurons le temps de recommencer.

Demain, je veux bien : mais avant, il y a une chose jui mintrigue et que je voudrais savoir.

<4{juelle chose ?

Vavezvous pas dit qu'il existe au château de FPratmeur cerlaine cachette où l’on a enfoui un trésor ? —Sans

; Got

—Eh bien, puisque vous savez cela, pourquoi n’en avez-vous pas fait part à M. Pradié qui est aujourd'hui propriétaire du château,

A cette question que je lui adressais sams y mettre la moindre intention suspecte le vieux marin se dressa de toute sa hauteur, et m'enveloppa d’un regard défiant.

—Qu'est-ce que cela te fait. que je dise ce secret à M. Pradié? répliqua-t-il en promenant un regard Soupsonneux autour de la salle. Est-ce que quelqu'un t'a parlé de ça... ou est-ce de toi-même que tu y as pensé ?

— C’est de moiimême.

—Bien vrai!

—Aussi vrai que vous êtes le meilleur des hommes, et que je vous aime comme j'aurais aimé mon père.

Le bon vieux n’attira contre sa poitrine et m’embrassa longuement sur le front.

Puis, il reprit de sa voix lente:

—Ton observation est sensée, et ceux qui, comme toi, ignorent le passé peuvent se laisser surprendre au même étonnement et concevoir la même défiance: les autres, je m'en moque, ainsi que d’un vieux chalut défoncé... Mais toi, c’est différent !... et je ne veux pas que dans ta jeune tête il puisse entrer le moindre souci à ee sujet. Ecoute donc; retiens bien ce que je vais te dire et promets-moi surtout de ne jamais, tant que je vivrai, révéler à personne les paroles que tu vas entendre.

—Ah! je vous le jure.

—Eh bien!... apprends qu’en effet il y a dans les soutérrains du château une cachette où se trouvent renfermées, non un trésor, mais des titres authentiques, qui Y ont été déposés par un des derniers propriétaires, pour servir, un jour, à faire rendre à un

malheureux enfant abandonné l’héritage et le nom de son père.

—Et cet enfant! vous savez qui il est?

—Oui!

— Pourquoi ne lui révélez-vous pas, à lui, un secret si important ?

—Parce que l’on m'a fait jurer de me taire.

—Et vous êtes seul à connaître l'existence de la cachette ?

—Seul, je ne crois pas ; mais ce qui est certain, c’est qu'il n'existe qu'un homme à qui la même confidence ait pu être faite.

—Cet homme est à T'rémel ?

— 1 habite Paris et c’est lui qui est chargé de veiller sur l'éducation de l’enfant, jusqu’au jour où la vérité tout entière pourra lui être confiée.

Sur ces dernières paroles de Brunette, René ne put retenir un vif mouvement d'intérêt; mais il se contint presque aussitôt.

—Est-ce là tout ce que vous a dit le vieux Guillaumin? demanda-t-il.

—C'est du moins tout ce qu’il me raconta cette nuit-là.

—Et depuis?

—Depuis, il se montra plus réservé qu’il ne l'avait jamais été, et je crois que je n’en aurais jamais appris plus long, si, à quelque temps de Jà, le malheureux n’avait succombé aux dures fatigues du métier qu’il exerçait depuis tant d’années.

—Il est mort!

—Et c'est à son heure dernière, qu’il me dit appeler près de lui, et compléta sa première confidence.

—Alors... il vous a appris...

Brunette secoua lentement le front.

—Des choses si graves, répondit-elle,- qu’à partir de ce jour, je n’eus plus qu’une pensée, quitter Trémel,

aller à Paris, et mettre à profit le secret que je tenais des lèvres du mourant.

—Et vous avez mis votre projet à exécution ?

— Quelques mois plus tard.

—Seule ?

—Toute seule...

—Et comment... par quel concours de circonstances, vous trouvé-je auojurd’hui mêlée à ces hommes dont le contact ne peut être que dangereux ?...

—Détrompez-vous.

—Ce sont des misérables.

—Pas tors ,il y en a de bons.

—Ah! nmporte! vous avez dû être bien malheureuse,

—Je l'ai été quelquefois.

—Et vous n'avez jamais cherché à sortir de cette situation ?

—Je n’en sortirai que le jour où j'aurai accompli la mission que je me suis imposée.

René prit la main de la jolie fille.

—Pauvre chère enfant, dit-il d’un ton ému; vous ne pouvez comprendre à quel point je me sens attendri de tout ce que vous venez de me dire. Vous m’aviez inspiré un sincère intérêt avant de vous connaître; et maintenant, il me semble qu’il y à un lien sacré entre vous et moi. ÆEh bien... soyez franche jusqu’au bout. Ne me cachez rien de votre situation, et si je puis quelque chose pour vous rendre à la vie régulière et heureuse, croyez que je m’y emploierai avec le plus complet dévouement... Je ne suis pas riche, mais je suis seul au monde... et le jour où vous aurez à réclamer de moi un service, quel qu’il soit, je vous assure que vous me trouverez prêt à vous le rendre!

Brunette enveloppa son interlocuteur d’un long regard voilé de larmes.

—Merci, dit-elle, je n’ai besoin de rien et je conti-

nuerai de vivre comme j'ai vécu jusqu’à ce jour; mais je retiens votre offre généreuse et quoi qu’il arrive, je aurai garde de l'oublier: d’ailleurs, j'en ai assez dit sur ce sujet et c’est d’autres choses que nous avons à nous occuper.

—Qu'y a-ilencore? interrogea René.

—1l me reste un point important à éclairer, une dernière confidence à faire.

— Laquelle ?

—Je vous ai parlé d'u" homme qui était chargé de veiller sur l'éducation de l'enfant auquel doivent légitimement revenir les ti.res cachés au château de Prat- {| meur, Mais je ne vous ai pas fait connaître le nom que 1112 porte cet homme.

M: —Quel intérêt cette communication peut-elle avoir pour moi?

—Vous le comprendrez mieux, quand vous saurez que cet homme était employé à la Banque de France... et qu’il s’appelle... Desgranges !

René se leva effaré,

—Desgranges! répéta-t-. en portant ses deux mains à son front. Est-ce possible! Desgranges !le malheureux qui a été dépouillé de papiers mystérieux, pendant qu'un audacieux meuriridr assassinait l’homme qui laccompagnait !

—Cest cela même.

—Et ces papiers... Guillaumin vous a-t-il dit quel intérêt s’y attachait ?

—Ï1 n’a pu le dire, maïs j'ai deviné.

— Vous!

—M. Desgranges portait sur lui des documents précieux qui devaient indiquer à l’héritier l'endroit où il trouverait les titres, sans lesquels la fortune et le rang qui dui appartiennent seront à jamais perdus pour lui.

— 1] y a donc un homme qui savait M. Desgranges porteur d’un pareil dépôt?

—{C'’est certain.

—Et pour se l’approprier et le détruire, cet homme aa pas reculé devant un crime.

—Vous le voyez.

—Ah! il faut rechercher ce misérable ; il faut le découvrir le livrer à la justice!

—C’est la mission que je me suis imposée, et rien ne m'arrêtera tant que je ne l’aurai pas accomplie.

René se tut, il était violemment ému; mille pensées assiégeaient son esprit; il se promena un moment à travers la chambre, agité, fiévreux sans prononcer une parole.

Enfin il revint vers la jeune fille et, de nouveau, il allait reprendre la conversation interrompue quand un incident se produisit,

— Ah! il faut que je vous revoie, dit-il avec un geste heurté.

Brunette mit un doigt sur ses lèvres.

—Nous nous reverrons, répondit-elle, en baissant la voix; mais écoutez! n'entendez-vous pas, au-dessous de nons, un bruit de voix animées ?

—Qu’importe fit René, encore tout bouleversé de ce qu’il venait d'entendre,

Brunette s'était précipitée vers la porte: Bricole était entré. ù

Il avait les sourcils contractés ot les poings serrés. Il jeta un mauvais regard à René.

— Voyons! qu'es-tu?... qu'est-il arrivé? demanda Brunette d’un ton plein de trouble.

—La Rousse! fit Bricole.

—On nous a donc trahis.?

—Peut-être. .. et je crois connaître celui qui a fait le coup.

—Mais si la police est là... elle va venir ici... et il ne faut pas qu’elle my trouve... que faire?

—Tu vas filer.

—Avec René... mais toi...

—Oh! moi, tu sais, ça ne m’effraie pas, et je causerai avec eux, Ne perds pas de temps, hâtez-vous de vous éloigner tous les deux.

Brunette ne fit pas d'autre objection, et elle alla prendre la main de René.

—Venez! dit-elle d’un ion presque impérieux.

René la regarda avec surprise.

—Vous courez donc quelque danger? demanda-t-il vivement.

—Non... ce n’est rien... répondit Brunette. —C’est que, si cela était, il faudrait le dire.

—AÀ quoi bon?

— Ah ! tout mon sang, ma vie même, s’il le faut, pour vous défendre ! ‘

Brunette eut un sourire mélancolique.

—Un tel sacrifice serait inutile, et toute résistance serait dangereuse, répliqua-t-elle; n'hésitez donc pas à ane suivre, et quand nous pourrons nous revoir, j’espère que M. Desgranges sera lui-même en état de vor recevoir et de vous parler.

Puis, prenant les devants, elle s’éloigna d'un pa rapide, entraînant René à sa suite,

L'hôtel borgne avait son entrée principale par la rue du Croissant; mais il avait une sortir eur la rue Saint- Joseph.

C’est de ce côté, que les deux jeunes gens se dirigèrent.

Bricole les accompagna pendant quelques secondes ; mais dès qu’il les put croire à l'abri de toute poursuite, il revint sur ses pas et rentra précipitamment dans la chambre,

Il y retrouva Filoche,

Filoche s'était assis près de la fenêtre et regardait dans la rue étroite et sombr

Il se retourna vers Bricole.

—Eh bien! fit ce dernier... Est-ce fini?

—Pas plus de Rousse que dans mon oeil.

—Et nos amis.

—Evanouis.

—T'ous ?

—Tous! et c’est pas dommage, car, par exception, ce soir, la société était bien choisie. M. Macé aurait fait un joli coup de filet.

—Sais-tu à qui nous devons cette alerte ?

Filoche haussa les épaules.

—Oh ! il n’est pas besoin de se dévisser pour déchif-

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frer le rébus, répondit-il de sa voix traînarde de Gavroche; c’est M. Horace et son ami Caminade.

—Je men doutais! fit Bricole; ils commencent à devenir gônants et il faudra aviser. Mais, voyons! estce tout ce que tu as à me dire?

Au lieu de répondre, Filoche alla fermer la porte, que Bricole avait, par mégarde, laissée entr’ouverte.

—Moi! je n'aime pas les courants d'air, dit-il en revenant vers le vieux camelot, et il serait pas bon que ce que j'ai à vous conter aille &e loger dans l'oreille d’un autre.

—Tu deviens mystérieux, fit le père Bricole d’un

ton enjoué.

—Voilà la chose: L'autre jour, vous nous avez priés de filer le nommé Lambert.

" in effet.

—Eh bien! c’est ce que J'ai fait.

—Tu sais quelque chose ?

—Ah! dame... on fait ce qu’on peut, n'est-ce pas ? Maïs tout de même, je crois que j’ai un indice.

—Sur Lambert ? ”

—#Sur qui done? et si je ne vous ai rien dit, c’est que, jusqu’à hier, ce n’était pas mûr...

—Enfin! enfin!

—Donc, je l'avais déjà emboîté deux fois, et deux fois, je l'avais perdu en route... peut-être, qu’il n’y mettait pas de malice et qu’il avait des raisons pour ne pas se laisser accompagner; toujours est-il, qu’il s’$ clipsait toujours au moment où je my attendais le moins, sans qu’il me fût possible de dire ni par où, ni comment. Mais hier...

—Hier ?

—J’ai serré mon jeu... Je l'ai pris au sortir de la Chartreuse, entre onze heures et minuit; il ma mené comme ça jusqu’à la Bastille: le temps était superbe; il n’y avait pas à se plaindre: alors il a pris la rue

Saint-Antoine, et j'ai bien senti tout de suite que nous brûlions ; il devenait plus méfiant et s’arrêtait tous les cent pas, pour regarder à droite et à gauche, sans avoir l'air... Ca dura comme ça un bon quart d'heure, après quoi il enfila deux ou trois mauvaises petites ruelles pour finir par entrer dans la rue Payenne.

Bricole fit un mouvement.

—Rue Payenne, répéta-il... C’est bien rue Payenne? tu en es sûr?

—Tiens! est-ce qu'on ne connaît plus son Marais, à présent ?

—Continue.

—Pour lors, nous avons fait une petite halte; lui, longeant les maisons de droite; moi, m'enfonçant dans les portes de gauche. Si bien, qu’au bout de cent pas environ, je le vis s'arrêter pour fouiller ses poches; et je vous réponds, patron, qu’il fallait avoir de bons yeux Parce qu’il faisait noir comme dans un four.

—Après ? après ?

—Après? eh bien! il amena une clef, l’introduisit äans la serrure d’une petite porte, ouvrant dans un mur assez élevé qui donne sur un jardin, en face du numéro 5, et dès qu’il l’eut ouverte, il disparut, sans méme prendre la peine de me saluer.

Bricole garda un moment le silence.

Il réfléchissait.

—Et, c’est tout? demanda-t-il bientôt.

—C'est tout, où à peu près, répondit Gavroche, en étouffant un petit rire ironique.

—J’espère, patron, reprit-il, que vous ne me faites pas injure de croire que je suis mé d'hier. .. Une fois l'observation faite, l'important était d'en tirer profit et j'ai aussitôt manoeuvré en conséquence.

—Qu'as-tu fait?

—Tiens donc! j'ai pris l'empreinte de la serrure... Ca, ce n’est jamais à négliger... Ca peut toujours ser-

vir.., On ne sait pas... Enfin, je l’ai prise et, dans la journée, un habile serrurier de mes amis m'offrait une clef semblable à celle que possède le susdit Lambert.

—Tu as cette clef?

—[La voici, répondit Filoche, en présentant à Bricale une grosse clef toute neuve, dont ce dernier s’empara.

—Oui! dit-il en même temps, tu as raison, ça peut servir. Mais tu te rappelleras bien au moins, l'hôtel sur le jardin duquel ouvre cette porte.

—-Oh! quant à ça! repartit le gavroche, pour prévenir toute erreur ou omission, je suis retourné rue Payenne.

—Ah! ah!

—J’avais retenu mes marques comme disent les marins, il ne m'a pas été difficile de reconnaître le jardin, et d'apprendre que Phôtel dont il dépend, appartient à une cecrtaine madame Pradié.

Bricole ne fut pas maître de lui, et laissa échapper un cri de surprise.

—Madame Pradié, répéta-t-il, stupéfait... oh! oh! voilà que ça se corse! tu ne te trompes pas au moins ? l'hôtel est bien situé vers le milieu de la rue, avec une grande porte cochère, et un vieux heurtoir sur le battant de gauche.

—Vous y êtes... approuva Filoche... et quand vous voudrez, nous pourrons vérifier tout À notre aise.

Bricole eut un éclair dans les veux.

—Cest ce que nous allons faire à l'instant même!

répliqua:t-il... Viens! suis-moi! et cette fois, mon ami, tu peux te vanter d’avoir reniflé eur une vraie piste,

Pendant que ceci se passait, un rapide colloque, non moins intéressant, s’engageait dans la rue entre deux

personnages dont il vient d'être question: Horace et Caminade.

Ce dernier, selon les instructions d'Horace s'était porté, au commencement de la soirée, à l'angle du boulevard et de la rue Montmartre et admirablement grimé en camelot, il avait, tout en criant ses canards, surveillé attentivement les faits et westes de son concurrent Filouhe,

Dès qu'il avait vu celui-ci quitter la place pour s’éloigner avec René, il s'était empressé de plier bagage, et les avait suivis jusqu’à l'Hôtel de Bourgogne.

Une fois là, il avait attendu une bonne demi-heure, pendant laquelle il avait vu rôder certains personnages d’allures suspectes, sur le compte desquels il ne se trompa point longtemps.

C’étaient, à n'en pas douter, des agents de la sûreté, envoyés là pour quelque oeuvre nocturne.

Ils allaient, venaient, lançant des regards inquiets à Vex-bärvton, flairant quelque confrère irrégulier et sétonnant de ne pas le reconnaître.

Caminade, 1] se laissait faire et continuait d’arpenter philosopuiquement la rue.

Horace Jui avait commandé de l’attengye en cet endroit, et fidèle à la consigne, il attendait.

Tout à coup. cependant. un mouvement s’opéra parmi les agents de la sûreté: trois ou quatre d’entre eux se précipitèrent vers la porte de l’hâtel et disparurent dans le couloir par lequel on y accédait.

Et alors, il entendit un murmure confus de voix effarés, de jurons énergiques, de portes fermées avec violence... quelque chose qui ressemblait à une bouseulade ; puis le silence succéda brusquement au brouhaha; les fenêtres, naguère éclairées, s’éteignirent, et un calme profond remplaça le tumulte passager.

Caminade plongeait <-— r © © : la profondeur

sombre du couloir, curieux et impatient de voir ce qui alait en sortir.

Il n’en sortit rien!

Seulement, au bout de quelques minutes, et comme il

allait se retirer un peu désappointé, il sentit une main qui le touchait à l'épaule.

C'était Horace.

—Eh bien, interrogea le jeune gentilhomune ; les astu vus?

—Je n'ai rien vu du tout, répondit Caminade.

—Cependant, la police dont j'avais sollicité le concours, a dû envoyer ici quelques agents.

—Je les ai bien reconnus!

— Alors ils ont pénétré dans l'hôtel ?

—Parfaitement.

—Et à cette heure... Brunette et son ami Bricole...

Caminade eut un geste d’ironique compassion :

—Je ne voudrais pr vous être désagréable, monsieur Horace, interrompit-, mais ce n’est pas vous, que j'appellerai jamais à remplacer M. Claude.

—Que veux-tu dire ?

—Je veux dire, que, contrairement à ce que vous supposez, Bricole et mademoiselle Brunette doivent être loin, s’ils courent toujours.

Et comme Horace le regardait, hésitant à comprendre.

—Voyez-vous, poursuivit Caminade... (Ces choseslà sont élémentaires, et si je m’étonne de quelque chose, c’est que la police se soit laissé refaire aussi facilement; à moins qu’il n’y ait un mystère là-dessous, et que le nommé Bricole... Enfin!... c’est à sonder et nous y songerons.

—Explique-toi !

—Bon! il n’est pas besoin de tant d'explications: la maison a deux issues, parbleu ! Pune donnant sur la rue

du Croissant et l'autre sur la rue Saint-Joseph, comme qui dirait la sortie des artistes! comprenez-vous ?

—À merveille.

—De sorte que pendant que les agents énétraient par ce côté, les camelots s’évanouissaient par l’autre.

—C’est vraisemblable, et dès lors nous n’a ons plus rien à faire ici,

—{'est mon avis. PA

—£En ce cas, nous allons nous séparer. Û

Caminade releva Je front.

—Quant à ça, répliqua-t-il, c'est une autre paire de manches; il est onze heures à peine, et si votre nuit n’est pas retenue...

—Je suis libre.

—Eh bien, accordez-la-moi... et je vous promets que Vous ne vous repentirez pas de m'avoir accompagné.

—Où veux-tu me conduire?

Caminade eut un sourire.

—Nous ne scmmes plus au temps de la Tour de Nesle!... poursuivit-il, et je ne vous demanderai pas de vous Jaisser bander les Yeux... mais je puis vous assurer que je vous ferai voir des choses dont vous ne vous doutez pas, tout Parisien que vous êtes,

—Tu m'intrigues.

— 1 n’y a pas de mal à cela.

—Donc, tu me conduis?. ne

—Rue Payenne, derrière l’hôtel de madame Pradié.

Horace fit un soubresaut et recula de deux pas.

—Madame Pradié... balbutia-t.ii Tu aa bien prononcé Je nom de madame Pradié!

— Parbleu !

—Mais qui t’a dit?

—Venez, et je vous conterai la chose. Ca vous vat-il?

—Partors! fit Horace d’un ton résolu.

Ils s’éloignèrent.

Quand ils eurent atteint la rue du Caire, prenant ainsi la direction du Marais, Caminade alluma un cigare qu'Horace venait de lui offrir, et après avoir lancé queiçues houffées de fumée dans i'air vif de la nuit,

1 conversation.

fusque-là ils avaient gardé le silence, marchant sans

échanger une parole, mais également impatients, Horace d'apprendre et Caminade de parler. * —Je vais vous expliquer ça, dit ce dernier; c’est la Cagnotte qui m’a fait la confidence, et comme elle ne m'a pas recommandé de ne pas vous le raconter, et qu’elle a du reste un grand faible pour vous...

—Tu crois! interrompit Horace.

—Ca, c'est encore une chose qu’il faudra creuser... parce que, avec ces drôles de femmes, on n’est jamais sûr de rien. Mais ne nous laise ns pas détourner... Done, c’est la Cagnotte! je l’ai vue ce matin... elle est très préoceupée. (C’est dans quelques jours qu’elle débute, et il s’agit pour elle d’une grosse partie... Cependant, malgré le tintoin que ça lui donne, il y a une

chose qui ne la quitte pas, qui l’obsède et qui souvent l'empêche de dommir.

—Qu'est-ce done ?

— L'affaire d'Angoulême.

—En quoi cela peut-il l’intéresser ?

—Est-ce qu'on sait! La Cagnotte a été fort impressionnée... Elle est convaincue que l'assassin a passé cette nuit-là, par le compartiment que nous occupions ; elle se rappelle, ou croit se rappeler, les traits du meurtrier et je vous ai dit déjà qu'à ses veux Lambert, vous savez, Mon ami Tambert, n’est pas pur de toute complicité dans l'affaire.

—Tout cela est possible: mais, quel rapport avec l'hôtel de madame Pradié ?

— Nous y arrivons: il paraît, on le lui a assuré du moins, que ce misérable Lambert a 4té vn depuis quelque temps, à plusieurs reprises, rôdant rue Payenne, “et l’on ajoute même qu'il s’introduit, vers minuit, dans le jardin dépendant de l'hôtel.

—Que va-t-il faire là ?

—Je n’en sais rien, et s’il n’y avait que moi, ça me serait fort indifférent : mais il n’en est pas ainsi de la Cagnotte,

—Elle veut savoir?

— Une femme, c’est curieux, et puis il y a...

—Quoi encore ?

—Mademoiselle Pradié n'est-elle pas courtisée par un jeune homme.

—Le comte de Presle... c’est vrai.

—Eh bien! le comte de Presles, la Cagnotte l’a entrevu quelques minutes seulement, un soir, dans une avant-scène de la Renaissance... et ça l’a frappée.

—Pourquoi ? ‘

—Eh! parce qu’elle trouve qu’il ressemble au jeune voyageur de notre compartiment.

—Lassassin ?

—Lui-même...

Horace ne put s’en:pêcher de sourire.

—Quelle folie! répliqua-t-il. La pauvre enfant est impressionnable, comme tu dis: l’émotion qu'elle a éprouvée la reprend chaque fois qu’elle pense à cette effroyable aventure... il faut qu’elle se raisonne.

—C’est ce que je lui ai dit,

—J'irai le lui répéter moi-même: je lui raconterai ce que nous aurons vu cette Luit... et j'espère que je parviendrai à la calmer.

—Je l'espère aussi.

—Eh bien! pressons le pas, mon ami, et puisque nous avons un but défini à notre expédition nocturne, ne négligeons rien pour en tirer profit.

Ils avaient continué de marcher, tout en causant; maintenant, ils approchaient de la rue Payenne,.

Minuit sonnait à l’église Saint-Paul,

La nuit était sombre ; à peine, de temps en temps, la lune se dégageait-elle des nuages noirs, pour ajouter le doux éclat de ses rayons, à la lumière insuffisante, que les becs de gaz répandaient dans la rue.

Horace et Caminade avancèrent jusqu’à la hauteur du No 5, et une fois là, s’arrêtèrent pour se concerter.

Ils n’en eurens pas le temps.

Car en ce moment un bruit de pas se fit entenu.. à lextrémité de la rue, et peu après ils virent un homme se diriger vers le mur qui fermait le jardin de l’hôtel et dans lequel s’ouvrit une porte bâtarde qui leur faisait face.

Horace et Caminade se rejetèrent dans l’ombre.

L'homme passa,

Puis, traversant la rue d’un pas délibéré, il alla frapper à la porte bâtarde trois coups également espacés.

C'était un signal. Presque aussitôt, la porte s’ouvrit et une femme apparut sur le seuil,

Horace serra le bras de Camirade à le: broyer.

La lune venait de se dégager et éclairat en plein corps le jeune homme et la jeune femme,

C'était m demoiselle Laura Pradié et M. je comte de Presles!

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