La fille des camelots
Il est situé à dix kilomètres de Caen, sur la mer même, exposé aux vents du nord et de l'est, et les rafales qui y régnent fréquemment y ont rendu toute végétation soulTreteuse et malingre.
Mais, à quelque distance, un pli de terrain se creuse, sorte de coulée artificielle, où l'aspect du sol semble changer brusquement; on n'y entend que le bruit lointain de la mer qui déferle sur la falaise; le vent du nord n'y arrive qu'alTaibli et vaincu par les obstacles contre lesquels il s'est acharné en route, et la végétation y prend des tons luxuriants qui alUrment d'une manière éclatante la fécondité légendaire de cette plantureuse province.
A l'époque où commence ce récit, on remarquait, dans cette coulée ombreuse, une habitation qui affectait dans ses proportions l'allure d'un château. Elle s'élevait sur le versant qui faisait face au midi. Elle était close de tous côtés par un mur de quatre mètres de hauteur, ([ui abritait suflisamment les plantations du parc dont l'habitation était entourée, et, à la voir ainsi do loin percer de ses toits à pans coupés et du fût de ses élégantes cheminées le voile du feuillage dont elle s'enveloppait, on l'eût prise volontiers pour le nid gigantesque de quelque oiseau antédiluvienl
L'habitation avait été longtemps abandonnée et silencieuse. Mais un matin du mois de mai, les passants virent tout à coup les volets du premier étage s'ouvrir, et l'on apprit eu même temps (lue le château était loué à M. Brémonl, de Paris, qui devait y venir pas.ser l'été avec M"«= Ihémonl, sa femme, cl M"« Chrisliane, fille d'un premier lit: une enfant de quinze ans. Jus.|u'i l'âge de cinquante ans, M. Brémont avait été le plus heureux des hommes; mais, à cetUî époi|ue, il avait perdu sa première femme, et i^'avait été un coup cruel pjur le malheureux.
Yainemenl il teata de réagir contre sa propre défaillance. Deux années s'écoulèrent pour lui dans l'isolement et la tristesse, et, enfin, un jour, à bout de courage, il comprit qu'il fallait prendre un parti énergique, sous peine de succomber lui-même à son tour.
Il s'était remarié.
Et nul, peut-être, n'eût rien trouvé à reprendre à cette résolution inattendue, s'il n'avait arrêté son choix sur une enfant de dix-huit ans à peine, dont la jeunesse et la beauté pouvaient devenir un danger redoutable pour un homme de son âge.
Mais il ne voulut pas même réfléchir.
M'" Juliette Horden, une jeune Brésilienne, était exceptionnellement belle; elle avait fait à ses premiers aveux un accueil ému et réservé à la fois, qui eût troublé un cœur moins épris que le sien, et vaincu dès lors dans ses dernières hésitations, il l'avait demandée à ses parents, qui s'étaient empressés de la lui accorder.
A l'issue du mariage, les deux époux voyagèrent, comme c'est de mode, et quand M. Brémont rentra à Paris, ses amis remarquèrent qu'il avait bien vieilli. Beaucoup en rirent, quelques-uns s'en inquiétèrent.
C'est qu'il n'y avait pas que le visage de changé chez le précoce vieillard 1 Le cœur n'était pas moins las, et l'altération qui l'avait atteint était plus caractéristique encore que celle qui s'affirmait sur ses traits.
Depuis quelque temps surtout, il éprouvait des troubles singuliers : à de certaines heures, son cœur se prenait brusquement à battre avec des violences sourdes dont le caractère lui échappait.
Était-ce l'afi'aiblissement sénile qui l'envahissait? Y avait-il à cet état une raison pathologique qu'il n'eût pas voulu admettre ?
Il interrogea son médecin, qui se contenta de sourire, et il n'osa pas insister.
Alors, et comme pour se dérober aux pensées tristes qui le menaçaient, il se tourna vers sa fille.
Celle-ci l'attendait, sans le désirer trop. Elle s'était fait une habitude de la solitude dans laquelle elle vivait depuis deux ans : vaguement, elle comprenait qu'une autre allection avait remplacé dans le cœur de son père celle qu'il lui portait naguère, et, quand elle le revit, elle ne sut pas assez lui cacher que la nouvelle mère qu'il lui avait donnée ne pourrait jamais lui faire oublier celle qu'elle avait perdue.
Le raalheui'eux Brémont en reçut une impression pénible; à partir de te jour, il se produisit dans .son état une aggravation rapide et significative.
Une pâleur morbide envahit .ses joues : son regard devint atone : le docteur qui lui donnait ses soins commença à s'inquiéter de ces .symptômes.
51 élail peut-être déjà bien tard!
Toutefois, il conseilla le séjour de la campayne, Taii réconfortant de la mer, et c'est ainsi que M. Bréuiont devint locataire de la propriété dont nous avons parlé.
Ce fut par une belle après-midi du mois de mai qu'il en prit possession, en compagnie de sa femme, de sa lllle et d'un nombreux domestique.
Tout avait été aménagé d'avance pour rendre l'habitation confortable : le petit parc était entretenu avec soin, le jardin resplendissait de fleurs aux couleurs éclatantes, et on avait installé une serre dont les stores de jonc tamisaient doucement les rayons ardents du soleil, et où une cascade d'eau vive, tombant en pluie Une sur des plantes vivaces, entretenait la fraîcheur.
C'était un coin charmant; pendant les premiers jours, M. Brémont sembla renaître.
Ses joues se colorèrent, son œil devini plus vif: on put croire vraiment qu'il allait revenir à la santé et à la viet
Mais bien des événements se préparaient (]ui devaient fatalement changer cet état de choses rassurant.
Huit jours à peine s'étaient écoulé.s depuis l'installation; une après-midi. M. Brémont venait de quitter la serre, et, appuyé sur le bras de sa femme, il était allé s'as.seoir sur une terrasse ombragée de platanes, d'où l'on découvrait la route de Caen à Langrun&
A cette époque de l'année, il y avait encore peu de voyageurs et le spectacle était bien monotone.
Cependant, la jeune femme semblait interroger la l'oute avec plus d'intérêt qu'elle n'en méritait; il était facile de voir, à ceitains mouvements nerveux qui lui échappaient de temps à autre, que quelque chose d'anormal se passait en elle.
Il y eut alors entre les deux époux un long silence au bout duquel la jeune femme, sortant tout à coup de sa rèvei'ie, releva brusiiuement la tète et se tourna vers l'horizon.
Un bruit loinlam venait de se faire entendre, un tourbillon de pou.ssière s'était élevé à l'extrémité de la roule.
Un cavalier accourait de Caen, au galop de son cheval.
Une grande distance le .séparait encore de l'habitation; mais, à la rapidité avec laquelle il dévorait l'espace, il étail évident (ju'il ne larderait pas à l'atteindre.
M. Br'émont hau.ssa les épaules.
— Voilà un fou qui fait un métier à se lompre le^ o.s. dit-il subitomcnl intéressé.
F..a jciini! Iiîmiiie m; lèpondit pas.
Le cavalier avançail toujours, .-seulement, à mesure qu'il approchait, il ralen-
tissait l'allure de sa monture, et quand il se trouva au pied de la terrasse, il tourna bride brusquement et disparut peu après dans un sentier qui descendait vers la coulée et aboutissait au village de Sainte-Claire.
Ce fut l'affaire de quelques minutes, au bout desquelles il s'arrêta à la porte d'une auberge des plus modestes, d'où il liéla un valet de ferme, qui s'empressa d'accourir.
— Monsieur désire-t-il que je prenne soin de son cheval? demanda ce dernier, en avançant la main pour atteindre la bride de la bête.
Le cavalier protesta du geste.
— Non, mon ami, répondit-il; je désire seulement obtenir de vous un renseignement.
— Lequel?
— Yous connaissez le propriétaire de l'habitation qui est là, au haut de la côte?
— Oh! parfaitement, monsieur; quoiqu'il ne .soit arrivé que depuis peu. nous savons qu'il est de Paris et qu'il s'appelle M. Brémont.
— Il est marié?
— Oui, monsieur.
— Et il n'a pas d'enfant?
— Une fille seulement, de sa première femme.
— Cette fille n'est pas au pays?
— Faites excuse, monsieur; elle est arrivée ici avec son père et sa marâtre. Le cavalier remercia.
— C'est tout ce que je voulais, dit-il ; merci, et voici pour vous.
Puis, ayant jeté une pièce de monnaie au valet, il releva les guides, pressa les flancs de sa monture et repartit au galop.
Un quart d'heure plus tard, il arrivait à Langrune, et, cette fois, il sautait à bas de son cheval, le recommandait aux bons soins d'un palefrenier et pénétrait dans l'hôtel Saint-Pierre.
— Monsieur vient pour couchei'? demanda la mère François, la maîtresse de l'hôtel.
— Je viens pour demeurer quelque temps, répondit le jeune cavalier, et je vous serai obligé de me donner une chambre et de me faire préparer à dîner.
— Monsieur va être servi, dit riiôte.sse.
Et elle ajouta, en indiquant un registre ouvert:
— Si monsieur veut bien écrire .son nom; c'est le règlement, vous savez, nous devons l'observer.
— C'est juste, c'est juste, lit le jeune homme en souriant.
Il prit aussitôt une plume et écrivit :
Conrad Wormser Docleur-médecin de Vieiuie.
C'était un jeune homme de vingt-cinq ans au plus, grand, bien pris dans sa taille élégante et dont le visage, d'une pâleur mate, s'éclairait de deux yeux noirs aux regards intenses et profonds.
La physionomie était étrange; elle éveillait la curiosité plutôt que l'intérêt, et l'expression qui s'en dégageait provoquait bien moins la sympathie que l'étonnement.
Il avait surtout au coin de la lèvre un certain pli railleur et sceptique qui vous mettait tout de suite en défiance, et bien que l'on se sentît à première vue en présence d'une nature d'exception évidemment supérieure, on ne parvenait que difficilement à en démêler le caractère dominant.
Pendant la première semaine de son séjour à Langrune, Conrad Wormser ne fit rien qui ne fût parfaitement correct : il vivait sans mystère comme sans tapage. Levé avec l'aube, il montait immédiatement à cheval et s'en allait explorer les environs, prenant tantôt la direction de Lion-sur-Mer, tantôt celle de Saint-Aubin ; quand il revenait, trois heures plus tard, c'était presque invariablement par la route de Caen.
Dans l'après-midi, il frétait une petite baniue de pêcheur et gagnait le large avec deux marins expérimentés, qui, au retour, ne tarissaient pas d'éloges sur leur compagnon.
Enfin, le soir, vers sept heures, il partait à pied, et, le cigare aux lèvres, disparaissait pour ne revenir le plus souvent que fort avant dans la nuit.
Cependant, le mois de juin était venu.
Les villas des environs commençaient à se peupler; une animation rel;\live s'établissait peu à peu sur la côte, et les voitures publiques n'arrivaient plus à vide à l'hôtel Saint-Pierre.
C'était vraiment l'été!
Conrad Wormser. lui. semblait rester insensible ou indifférent à ce spectacle des transformations de la nature, et il continuait la vio (lu'il menait depuis son
arrivée.
Mais un matin, comme il descendait dans la cour, il vit la mère François en conversation animée avec un paysan des environs.
Dès (lu'elie l'eul aperçu, elle alla à lui. le visage bonlcver.sé.
— Ahl c'est vous, monsieur Conrad, dit-elle... est-ce que vous n'avez rien entendu, cette nuit?
— Cette nuit? répéta le jeune homme, en ébauchant un geste d'étonnement ; ma foi, je m'étais couché un peu tard et je ne me suis réveillé (jue ce matin : que s'est-il donc passé?
— 0ht peu de chose en réalité... mais, tout de même, quand on est surpris comme ça, dans son sommeil... Figurez-vous que, vers une heure, j'ai entendu la cloche de la grille faire un tintamarre de tous les diables, si bien (jue j'ai sauté à bas de mon lit, croyant que le feu était à la maison.
— Qu'était-ce?...
— Quand je suis descendue, Jean, le palefrenier, et Guillaume, le chef de cuisine, m'avaient devancée, et je les trouvai parlant et gesticulant à travers la grille avec un valet du château de Sainte-Claire. On l'avait envoyé chercher a« médecin à la iiâte, et comme il ne connaissait pas Langrune, il avait cru devoir s'informer au premier hôlel qu'il avait rencontré.
— Il y a donc quehiu'un de malade à Sainte-Glaire? La mère François prit un air mystérieux.
— M. Brémont, répondit-elle à voix basse.
— On m'a dit, en effet, qu'il était soulîrant, fit le jeune homme; depuis que je suis à Langrune, j'ai quehiuefois passé près de son habitation, et de loin je l'ai aperçu, sur sa (errasse, avec sa femme.
— Oui, une.jeune et jolie femme, n'est-ce pas? compléta la mère Franç»i« en clignant de l'œil.
Il y eut un instant de silence.
La mère François avait mis un doigt sur ses lèvres pendant qu'un soupir saulevail sa poitrine opulente.
— Hum! continua-L-elle, d'un ton quelque peu sentencieux, vous qui êtes docteur, monsieur Conrad, vous devez en savoir long là-dessus; mais moi, qui ne suis pas instruite, j'ai toujours entendu dire qu'il y a temps pour tout, et qu'à un trop vieux coq, il ne faut pas de trop jeunes poules.
Le jeune homme ne releva pas le propos. Il réfléchissait. Quelques secondes après, il releva le front.
— N'a-l-on pas songé., au moins, à faire venir un médecin de Gaen? denianda-t-il.
— C'est probable, répondit la mère François, mais, si j'étais à la place de M°"» Brémont...
— Que feriez-vous?
— Ma foi ! je ne l'ai pas mâché au valet à ([ui j'ai parlé. Jo lui ai dit qu'il y avait à l'hôtel un méde(;iu célèbre, de l'étranger; que je n'étais pas autorisée à le |)i(i|io.s(!ri (juo j'ignorais si ça lui conviendrait d'ôtro appelé auprès du
Kuliul CQliul Li>ilbulia-l (.'Ile, oi>( uluc cl lollc. (l'ago H)
malade, mais que si M"'» Brémonl le désirait, je vous en parlerais, el que j'étais l)ien siiic d'avance <|uo vous ne refuseriez pas de vous rendre près d'elle I Est-ce que j'ai mal fait de dire ra?
— Je vous approuve absolumcnl, au contraire, madame Framjois, répondit le jeune docteur en souriant, mais il m'est interdit do faire une déuiarciie dont on pourrait prendre ombrage... et j'attendrai (pic M"'" Hrcnionl maiiifcsle ellem/'me le désir de mo voir.