I.IV. 2. — PIBnilB ÏACCONK. — I.A PII.LK l>BS CAMKLOr
En I. iioncK Kr
10 LA FILLIi: DES CAMELOTS
Le jeune homme achevait à peine de parler quand une voiture de maître déboucha à l'angle de la roule et vint s'arrêter au seuil môme de la grille.
Sur le siège, il y avait un cocher et un valet de pied. Ce dernier sauta lestement à terre et salua la mèie François.
— Pardon, madame, dit-il; ce malin, quand je suis venu, vous m'avez parli^, je crois, d'un médecin qui se trouvait en ce moment à l'hôtel Saint-Pierre?
— Sans doute, mon garçon, sans doute, répondit l'hôle-sse en jetant rapidement un coup d'œil au docteur, et c'est justement monsieur, qui est là.
Le valet fit un nouveau salut plus obséquieux encore que le premier.
— En ce cas, reprit-il, je suis chargé de dire à monsieur de la part de madame, qu'elle lui serait profondément reconnaissante s'il voulait bien se rendre au plus tôt au château de Sainte-Claire.
— Est-ce que votre maître est plus mal ? fit la mère François. Le valet remua tristement la tête.
— Nous avons cru cette nuit, répondit-il, que monsieur n'irait pas jusqu'au jour; mais une crise favorable s'est produite; après une syncope dans laquelle il a failli passer, il est revenu à lui, et, depuis une heure, il paraît être entré dans une phase d'apaisement; c'est, du moins, ce que madame m'a prié de répéter à M. le docteur.
— Mais alors ?
— Seulement, madame craint de nouvelles complications; elle ne vit plu.s depuis hier, et elle a pensé que vous seriez assez bon pour venir la rassurer.
Ces dernières paroles parurent arracher le jeune homme à ses dernières hésitations.
— Soit, dit-il, soit! je ne puis me dérober à une semblable invitation sans manquer au devoir professionnel. Vous retournez au château ?
— Oui, monsieur le docteur.
— Eh bien I j'irai avec vous ; ne perdons pas de temps. Partons I
Il monta dans la voiture. Le valet en ferma la portière, et, dès qu'il eut repris sa place à côté du cocher, ils partirent dans la direction de Sainte-Glaire.
Le trajet fut franchi en moins d'un quart d'heure.
Quand ils pénétrèrent par la grille d'entrée, et que la voiture, suivant la voie sablée, alla s'arrêter au pied de la marquise qui précédait le vestibule du rez-de-chaussée, M'"" Brémonl, impatiente et émue, attendait sur le seuil de la porte.
Elle ne cherchait pas à dissimuler le trouble dont elle était agitée; à peine le jeune docteur eut-il gravi les marches du perron, qu'elle se précipita à .sa rencontre, les mains tendues.
— Ohl monsieur, monsieur, dit-elle, la voix oppressée, combien je vous remercie de vous être rendu à mon appel.
- M. Brémont est-il donc plus mal? interrogea Conrad Wormser.
- Non. L'état de M. Brémont ne s'est pas aggravé, répondit la jeune femme. Mais je suis seule ici, et je ne puis dire à quelles terreurs je suis en proie. Ah 1 prometlez-moi de ne plus me quitter.
- Je ferai tout ce qu'il me sera possible pour vous rassurer.
- Venez donc, monsieur, venez. M. Brémont repose en ce moment. Mais dès qu'il reviendra à lui...
Elle n'acheva pas.
Elle avait pris les devants. Le jeune docteur suivait sans parler. Lorsqu'ils atteignirent le palier du premier étage, au lieu d'entrer dans l'appartement où reposait le malade. M"" Brémont passa brusquement dans une pièce contiguë, qui lui servait de chambre à coucher.
Puis, quand elle en eut fermé la porte derrière elle, et qu'elle se fut assurée qu'elle s'y trouvait bien seule avec le docteur, elle poussa un cri farouche, se précipita dans les bras de ce dernier, et oubliant toute réserve dans une étreinte passionnée :
- Enfm I enfin I balbutia-t-elle, éperdue et folle. Vous I c'est bien vous t ahl j'ai cru un instant que je ne vous reverrais plus jamais I...
(Il
Cependant, M. Brémont, revenu à un calme relatif, sommeillait dans une chambre voi-sine.
Le lit où il était couché occupait une alcôve où le jour pénétrait légèrement tamisé par les grands rideaux de mousseline qui voilaient la fenêtre ; près du lit, une sœur, sœur Véronique, appartenant à une communauté voisine, priait, le front baissé, les mains jointes, et, à côté d'elle, Clirisliane. la lille de M. Brémont, se tenait debout, attentive au moindre geste de son pèic, prête à satisfaire à tous ses caprices do malade.
Clirisliane était une bien singulière enfant I
Ce n'était pas encuio une foiiinie, mais elle avait une de ces beautés qui s'impo.sent au regard ; elle était élancée et grande; sa (aille avait la gracilité des jeunes arbustes vigoureux et sains, et ce qui était surtout remarquable dans cette jeune lllic, c'étaient ses deux yeux profonds et noirs qui s'ouvraient sous un arc d'ébène, et où passaient alternativement, avec une égale intensité, des éclairs d'acier (|ui donnaient le frisson ou les ardents eflluves d'une tendresse avide cl curieuse.
Quand Conrad Wormsor entra dans la chambre, Christiane .so retourna brusquement : on lui avait dit que c'était un médecin élran;,'or (juc M"" Brémont
LA FILLK DKS CAMELOTS
avait fait appeler, en aUendanl Vanivée de M. Dupré, docteur de Cacn, ami de la famille.
Elle l'enveloppa un moment d'un regard pi'ofond e( lui céda lenlfment la place qu'elle occupait près du Ht.
jjme Bi'émont avait paissé dans la ruelle et ne disposait à suivre l'examen du docteur, qui venait de s'approcher de l'alcôve.
M. Brémont était calme ; m:ns, sur se.s traits émacié.s et pâles, on remarquait la trace des souffrances qu'il avait .subies pendant la crise de la nuit précédente.
L'œil était encore sillonné de temps à autre de lueurs vagues ; les ailes du nez battaient par instants de frémist^ements nerveux et ses mains longues et décharnées avaient, par intermittences, de rapides crispations pendant lesquelles elles froissaient énergiquement ses draps blancs.
A la vue du docteur, son regard sembla interroger Cliristiane, comme pour lui demander quel était cet homme qu'il ne connaissait pas et ce qu'il venait faire.
Mais déjà le jeune homme lui avait pris le bias et consultait .son pouls.
Cela ne dura pas même une minute, au bout de laquelle il releva le front.
— Eh bien? interrogea des yeux M"* Brémont. Le docteur remua lentement la tête.
— La crise est finie, répondit-il en s'éloignant du lit, et M. Brémont est, en ce moment, dans un état relatif de calme et d'apaisement.
— Mais la crise peut revenir? demanda Christiane, quand le docteur se fut assez éloigné du malade pour que celui-ci ne pût l'entendre.
— Sans doute, fit le docteur.
— Et, dans ce cas, qu'y aurait-il à faire pour la conjurer? jfme Brémont venait de les rejoindre.
— Dans la prévision d'une nouvelle syncope gui pourrait survenir, répondit le docteur, vous ferez préparer une potion d'après l'ordonnance que je vais rédiger, et M. Brémont prendra une cuillerée de cette potion d'iieure en heure, jusqu'à l'arrivée de M. Dupré.
El, conduit par M™ Brémont, il passa dans une chambre contigué, où il trouva tout ce qu'il fallait pour écrire.
En un instant l'ordonnance fut prête et il la remit à Christiane, qui l'avait suivi.
— Je ne veux rien préjuger du traitement que M. Dupré croira utile de prescrire, dit-il alors, je me borne, pour le moment, à cette potion, qui laissera les choses en l'état, jusqu'à ce que le médecin que vous attendez soit arrivé. Si cependant il devait tarder et que vous eussiez besoin de mon concours, je m'empresserai do me l'cndrc à votre appel.
Et ayant salué les deux femmes, il fit mine de se retirer.
Mais, à ce momenl même, le roulement d'une voiture s'enlendil au dehors, el il s'arrêta.
— Écoutez! lit M°"= Brémont.
— C'est M. Dupré, dit Christiane: je cours a sa rencontre.
Et déjà elle gagnait la porte, quand M. Dupré parut sur le seuil
— Ah! venez! venez! monsieur, s'écria Christiane, si vous saviez comme j'avais hâte de vous voir!
Le vieux docteur baisa tendrement la jeune tille au front et lendit la main à M""° Brémont, pendant ([ue son regard étonné s'arrêtait sur le jeune homme.
— Le docteur Conrad Wormser, dit M""" Brémont, qui a bien voulu se mettre à notre disposition, en attendant que vous nous veniez en aide.
Le vieux docteur salua.
— Monsieur est de Paris? demanda-t-il aussitôt.
— Non, monsieur, répondit Conrad Wormser; je suis de Vienne. Je me trouvais à Langrune, M""= Bi-émonl m'a fait appeler ce matin, et je n'ai pas cru pouvoir refuser.
— Avicz-vous déjà vu le malade, avant cette nuit ?
— Jamais.
— Étiez-vous pré.sent, pendant la crise?
— Je suis arrivé quand elle avait pris fin.
— Ce que je désire, c'est que vous me fassiez connaître le résultat de vo.*; observations.
Conrad Wormser s'inclina.
— Si vous le voulez bien, monsieur, répondit-il d'un ton modeste, j'attendrai que vous ayez constaté par vous-même l'état de M. Brémont; car alors seulement je pourrai utilement vous faire part de mes propres appréciations; n'est-ce pas votre avis?
— Cela vaudra mieux, en clïet, approuva M. Dupré; veuilloz donc, je vous prie, ne pas vous éloigner encore el m'accorder quelques minutes qui nous sufllronl, je l'espère, pour nous mettre d'accord.
Conrad Wormser fit un geste d'assenliment, et M. Dupré se dirigea aussitôt vers le malade, suivi de Christiane el de M™ Biémont.
Il 5 eul alors un momenl de silence anxieux, pendant lequel le vieux pra- Ucien examina M. Brémont avec un soin el un intérêt (lui témoignaient d'un dévouement sincèrement afTeituoux.
A .son tour, il compta les pulsations du pduls, mlorrogoa les balteim'nls du cœur, cl (|uand, après quohiues minutes, il eut achevé .son examen, il adre.ssa un grave et doux .sourire au patient et lui .serra énergi(iuement la main.
Christiane ne l'avait pas quitté des yeux
— Miin.siour Dupré? supplia-t-elle. A voix ha.s.so el les uiaiiis jointe.^
— Tout à l'heure, chère enfant, répondit le vieux médecin. M. Wormser m'attend, il faut que je m'entende avec lui: ensuite, je serai à vous.
Christiane étouffait; elle avait toutes les peines du monde à ne pas éclater en sanglots. Mais son père pouvait entendre : il fallait se garder de lui inspirer le soupçon de la gravité de son état.
Toutefois, elle montra à M. Dupré l'ordonnance que lui avait remise Conrad Wormser.
— Qu'est cela? demanda M. Dupré.
— Une potion, qu'avant votre arrivée, le docteur avait ordonnée; faut-il toujours la faire préparer?
M. Dupré jeta sur le papier qu'on lui présentait un regard rapide, et le rendit immédiatement à la jeune fille.
— Oui, mon enfant, répondit-il ; cette potion, prise selon les prescriptions indiquées, ne peut produire que d'excellents effets, et je n'aurais pas, moi-même, ordonné autre chose.
— Alors, vous croyez que mon père s'en trouvera bien?
— Je le crois.
— Et qu'il n'aura plus d'épouvantable syncope comme celle de cette nuit?
— Je l'espère.
— Mon Dieu!...
— Qu'avez-vous?
— Gomme j'ai peuri
— Silence I plus hast il pourrait vous entendre.
— Oui, vous avez raison. Je serai forte, courageuse. Allez, allez, moi je retourne auprès de lui, car, voyez-vous, maintenant, je ne veux plus le quitter.
— Pauvre enfant! balbutia le vieux médecin.
Et tournant brusquement sur lui-même, pour échapper à son propre attendrissement, il ne tarda pas à disparaître dans la chambre voisine, où Conrad Wormser l'avait déjà pi'écédé.
— Eh bien, dit ce dernier, dès qu'il se vit seul avec M. Dupré, vous venez d'examiner M. Brémonl?
— Oui, répondit le docteur.
— Et comme moi, vous avez constaté qu'il est très mail
— Très mal, très mal.
— Le maliieureux est atteint d'une aiïection du cœur manifeste.
— En effet.
— Il s'est remarié trop vieux avec une femme trop jeune.
— Je le crois.
— Et depuis un an, peut-être plus, pendant qu'il voyageait, dans toutes les villes où il .s'est arrêté, sur le conseil des médecins qu'il a consultés, il a usé,
abusé même, de certaines potions arsenicales qui avaient pour effet de lui rendre momentanément une force et une énergie factices. Seulement, ce que l'on n'a pas prévu, l'arsenic ainsi absorbé s'est emmagasiné dans l'économie générale, et aujourd'hui ce malheureux est à la merci de la première syncope un peu violente; demain, cette nuit, à l'Iieure même où nous causons ici, les valvules du cœur se lèveront pour ne plus se refermer I
— C'est horrible, balbutia M. Diipré.
— Il est perdu !
M. Dupré baissa le front, et garda un moment le silence.
— Tout ce que vous venez de dire, reprit-il enfin, est l'expression de la plus exacte vérité, et vous avez évidemment bien observé et résumé la situation. Elle est grave, ainsi que vous le dites; toutefois, est-ce l'effet de l'amitié qui m'unit à ce pauvre Brémont. suis-je le jouet d'une illusion obstinée, ou me trompé-je sur les .symptômes que je viens de relever? je ne sais; mais il me semble que le danger n'est pas aussi imminent que vous le supposez, et peut-être qu'avec des soins attentifs, une surveillance de tous les instants, on parviendrait, sinon à conjurer tout à fait le danger, du moins à éloigner la crise fatale.
— Vous le croyez? fit le docteur Conrad.
— Ne le croyez-vous pas vous-même?
— J'ai bien peur que vous ne vous trompiez... Au surplus, je ne suis qu'un étranger dans le pays...
M. Dupré regarda le jeune docteur avec une .sorte d'inquiétude.
— Devez-vous donc quitter Langiune? demanda-t-il vivement.
— Dans huit jours, je serai parti.
— Mais d'ici là, ne pourriez-vous continuer vos soins à mon pauvre ami?
— Eh quoi ! vous voulez?...
— Je désire que vous ne le quittiez pas, tout au moins pendant la durée de votre séjour ici. Moi, je suis très occupé, je pourrais être empêché de revenir en temps utile, et je .serais heureux, en m'éloignant,dc savoir mon ami Hrêinont en des mains aussi habiles (jue les vôtres.
— S'il en est ainsi, répondit Conrad >Yorm.ser, j'aurais mauvaise grâce à vous refuser.
— Vous acceptez donc?
— J'accepte.
— Merci ; je partirai, de la sorte, (ont à fait rassuré, et si quelque événement survenait, il vous suflira de m'adre.sser une dépêche pour ([ue j'accoure, toute alTaiie cessante.
Les deux médecins rentrèrent alors dans la chambre à coucher. M™ Brémont et Clirislianc .s'y trouvaient encore, l'une et l'autre paraissaient fort animées.
Cliristiane accourut au-devant de M. Dupré.
— Ah! monsieur, monsieur! dit-elle en lui prenant les mains.
— Qu'y a-t-il ? demanda M. Dupré.
— Il y a, interrompit M"" Brémont, que cette enfant n'est pas raisonnable.
— A quel propos?
— Elle a passé la nuit dernière, et elle prétend veiller encore la nuit prochaine. Cependant, elle a besoin de repos; de pareilles fatigues, à son âge, ne sont pas sans danger pour sa santé.
— M"" Brémont a raison, dit M. Dupré à Christiane, pendant que le docteur Conrad approuvait du geste; il y a, d'ailleurs, une garde qui veillera avec sollicitude et il est inutile...
— Non, non, fit Christiane, je vous en prie!
— Calmez-vous.
— Me calmer! Vous voulez que je meealme, monsieur, mais c'est mon père! comprenez- vous. Je n'ai plus que lui au monde, et si, par malheur...
— Chère enfant, ne vous effrayez pas outre mesure, M. Brémont n'est pas à ce point malade.
— Ah! ne dites pas celai... Moi, on ne me trompe pas comme lui! Tout à riieure, je l'ai bien regardé, c'est effrayant. Pauvre père! en si peu de temps...
— Taisez-vous, interrompit M. Dupré; s'il vous entendait...
— Je ne veux plus le quitter. Je ne veux plus le quitter! Je vous en prie. Voyez I . . .
Et, les yeux pleins de larmes, elle alla s'agenouiller auprès de M. Dupré dont elle baisa longuement les mains glacées.
M. Dupré tourna alors vers M°" Brémont un regard attendri :
— Sa douleur est respectable, dit-il avec une extrême douceur; il ne faut pas trop contrarier la pauvre enfant. . D'ailleurs, il y a un moyen de tout concilier.
— Lequel /
— Qu'elle couche dans la chambre contiguë; elle .sera là près de sou père et pourra s'endormir sans crainte, puisque, au moindre événement, elle serait immédiatement prévenue. Y consentez-vous?
— Je ferai ce que vous ordonnerez.
— A la bonne heure. Au surplus, elle est très fatiguée, uinsi que vous le disiez, et je ne doute pas qu'elle ne s'endorme ce soir pour ne se réveiller (|ue dejiiain matin:
— Vous nous quitii;/ donc, monsieur?
— Je le regrette.
— Nous vous revoirons demain "
m™» Bremont venait de tirer un flacon de son sein. (P. 20.)
— Je l'espère. Mais, en mon absence, M. Wormser m'a promis de ne pas vous abandonner, et vous pouvez vous confiera lui.
Sur ces mois, le vieux docteur donna un dernier regard au malade, et il s'éloigna avec Conrad Wormser, qui l'accompagna jusqu'à son coupé.
Au moment où M. Dupré remontait en voilure, le jeune docteur montra le ciel, où de lourds nuages s'amoncelaient.
LIV. 3. — PIKHIII! ZACCONF — UA riLLS DBS CAMILOTS. — ÉD. J. IlOUKF ET C'«. LIT. 3
— Voilà des nuages qui ne promettent rien de bon, dit-il en remuant la tête.
— C'est un orage pour cette nuit, répartit M. Duprô.
— Dieu veuille qu'il n'en résulte pas quelques nouveaux troubles chez notre malade.
M. Dupré fronça les sourcils.
— Oui, peut-être, dit-il d'un air sombre.
Et il allait ajouter quelques mots encore; mais le cocher avait touché le cheval du bout de son fouet, et la voiture était partie au grand trot.
La nuit était venue, nuit sombre et sans étoiles; une pluie chaude avait commencé à tomber peu après le départ de M. Dupré; puis, le veut s'était mis à souffler avec violence, et l'on entendait au loin le bruit imposant de la mer, dont l#g lames venaient déferler sur les brisants de la côte.
C'était sinistre.
Au château, on avait fermé tous les volets, en prévision de la tourmente, et chacun s'était retiré dans sa chambre, anxieux et préoccupé.
A dix heures, tout dormait ou paraissait dormir.
Dans la chambre de M. Brémont, sœur Véronique veillait, assise non loin du lit. La jeune femme s'était retirée de bonne heure, après s'être assurée que M. Brémont s'était assoupi. Quant à Christiane, elle avait fini par se mettre au lit, se promettant bien de ne pas se laisser surprendre par le sommeil.
Elle avait peur !
De quoi ? Elle n'eût pu le dire.
Mais elle comprenait vaguement que la mort planait sur cette demeure; elle n'avait pu voir sans frisson la pâleur livide répandue sur les traits de son père; son regard, où passaient parfois les affres de la mort; ses doigts, qui semblaient s'accrocher à ses draps fripés, comme pour s'y retenir. Par un don de seconde vue, d'étranges pensées lui venaient, et elle en arrivait à se dire qu'il y avait là quelque chose comme une énigme mystérieuse et fatale dont elle ne pouvait deviner le mot terrible !
Et son cœur, par instants, se prenait à battre jusqu'à faire éclater sa poitrine, et des éclairs sillonnaient son regard, menaçant de l'aveugler.
Elle l'avait dit au vieux docteur : elle était seule au monde, sans ami, sans appui, seule, entre les mains d'une marâtre, dont elle sentait la haine rôder incessamment autour d'elle !
Et son père allait mourir! Et le malheureux vieillard partirait avec l'affreuse pensée qu'il laisserait son enfant à la merci de cette femme qui ne l'avait jamais
aimé lui-même !
La tête dans la main, le coude appuyé sur son oreiller, elle regardait dans la nuit, écoutant le déchaînement des éléments dont le désordre répondait si bien à la tourmente qui était dans son propre cœur.
Cela dura ainsi une heure au moins, au bout de laquelle la pauvre enfant se sentit comme vaincue parla fatigue. Elle se laissa enfin gagner par le sommeil ; sa tête roula doucement sur l'oreiller, ses yeux se fermèrent d'eux-mêmes, et elle s'endormit.
De longues heures s'écoulèrent alors...
Puis, brusquement, elle se dressa, effarée et droite, écarta par un geste rapide ses cheveux qui s'étaient embrouillés sur son front, et prêta l'oreille.
Le vent avait redoublé d'intensité; on l'entendait maintenant s'acharner sur la toiture, avec des sifflements de serpents monstrueux; les volets grinçaient dans leurs -onds; les cloisons craquaient comme à bord d'un navire emporté par la tempête,°et l'habitation elle-même avait, par moments, des trépidations menaçantes.
L'enfant, affolée, prit sa tête dans ses mains. Quelle heure était-il?
Elle ne le savait pas.
La veilleuse qui brûlait dans la chambre de M. Brémont envoyait quelques douteux rayons à travers la porte vitrée. Cela la rassura un peu.
Et alors, s'étant penchée, elle se laissa glisser hors de son Ut, et, pieds, nus, elle marcha vers la porte, dont elle souleva un coin du rideau. Tout était calme de l'autre côté.
Sœur Véronique dormait, insonsciente du danger et de l'ouragan. Christiane ne s'y arrôUpas.
C'est vers l'alcôve que son regard s'était dirigé, et il y restait comme retenu par un intérêt poignant et supérieur.
Que se passait-il là?
Son père reposait sans doute.
Elle se sentit prise d'un impérieux désir de le voir, de l'embrasser pendant son sommeil.
Machinalement, sa main se posa sur la serrure de la porte; mais, au moment d'en tourner le bouton de cristal, ello colla ses deux mains à ses lèvres pour étouffer un cri.
Ce qu'elle venait de voir l'avait pour ainsi dire pélriliée.
Au fond de l'alcôve, dans la pénombre vacillante, une porte s'était ouverte, et la blanche silhouette d'un fantôme lui était apparue.
Elle comprima sa poitrine de ses deux mains.
Ce fantôme, c'était M°" Brémont!
Que venait-elle faire, à cette heure, par cette effroyable tempête? Pourquoi pénétrait-elle par cette porte dans la chambre de M. Brémont?
Elle retint son souffle, son regard devint ardent : elle attendit.
Le fantôme avait fait quelques pas, avec mille précautions cauteleuses, et marchait vers le lit, les sourcils contractés, l'œil brouillé de lueurs troubles.
Enfin, il s'arrêta.
Christiane continuait de regarder, en proie au plus violent désordre, se demandant avec épouvante si elle n'était pas le jouet de quelque horrible cauchemar.
Bientôt, pourtant, elle n'y tint plus. M°" Brémont venait de tirer un flacon de son sein, et elle l'approchait des lèvres de son époux.
Alors, Christiane oublia toute prudence, et, se dressant avec une énergie farouche, elle allait se précipiter dans la chambre, quand le ciel parut venir à son aide!
Un craquement effroyable se fit entendre, sous la violence suprême du cyclone; le tonnerre éclata au-dessus de l'habitation même, l'ébranlant jusque dans sa base. A cette secousse inattendue, le flacon s'échappa des mains de M"' Brémont.
En même temps, la sœur s'éveillait en sursaut, la veilleuse s'éteignit et Christiane, prise d'un tremblement nerveux, se laissa tomber à genoux.
Presque aussitôt, du reste, il se produisit une sorte d'accalmie.
C'avait été le dernier effort de l'ouragan, et pendant quelques minutes Christiane n'entendit plus rien si ce n'est le bruit monotone et lent des prières marmottées par la sœur.
Elle releva la tête et, peu à peu, appelant à elle tout son courage, elle se dressa le long de la porte vitrée, et plongea son regard frémissant dans la chambre.
Sœur Véronique avait rallumé la veilleuse. 11 n'y avait plus personne dans l'alcôve, M. Brémont ne s'était pas réveillé.
Christiane put croire un instant que c'était une hallucination.
Mais le flacon'! elle avait vu le flacon.
Qu'était-il devenu?
Elle se mordit les lèvres jusqu'au sang.
— Ah! je saurai! balbutia-t-elle ; il faudra que je sache.
Et lentement, le front courbé, les bras en croix sur la poitrine, elle voulut regagner son lit.
Mais elle avait trop présumé de ses forces, ses jambes falotaient, un voile s'étendit sur ses yeux, et elle s'affaissa inanimée sur le parquet.
Deux heures sonnaient.
Quand elle revint à elle, les premiers rayons du soleil incendiaient sa fenêtre.
Elle se releva, glacée et frissonnante.
Elle avait presque oublié les événements de la nuit; mais, peu à peu, la mémoire lui revint, et elle finit par se rappeler.
Et parmi tous ces souvenirs qu'elle évoquait, il y en avait un devant lequel tous les autres s'effaçaient.
Le flacon !
Elle ne pouvait l'oublier ; elle le voyait encore s'échapper des mains de M"" Brémont.
Il avait dû rouler dans l'alcôve.
Son parti fut vite pris.
Elle s'habilla à la hâte, fiévreusement, et, peu après, elle passait dans la chambre à coucher.
Tout d'abord, elle alla à M. Brémont, dont elle baisa pieusement les mains ; la sœur essaya de la rassurer et lui raconta la tempête de la nuit.
En réalité, elle n'avait rien^-u ; seulement, M. Brémont avait été fort agité à partir de deux heures, et Christiane remarqua que le lit était défait; elle en profita pour s'insinuer dans l'alcôve, sous prétexte de remettre les couvertures en état, mais, au vrai, pour se livrer à une première recherche du flacon.
Dès les premiers pas qu'elle fit, un frisson mordit ses chairs.
Elle venait de remarquer la porte par laquelle M"" Brémont s'était introduite la nuit précédente.
Ce n'était donc pas un rêve.
Elle chercha, courbée, ardente, l'œil plein d'une âpre curiosité, fouillant tous les coins obscurs et ne rencontrant nulle part l'objet désiré.
Rien! — M°" Brémont avait dû l'emporter!
Elle en était là et se disposait à se retirer, quand la porte de la chambre s'ouvrit.
C'était M""" Brémont, M°" Brémont pâle, les traits tirés par l'insomnie, le front anxieux et sombre.
Son premier regard alla droit à l'enfant interdite, comme si elle l'eût visée avec la balle d'un revolver.
— Christiane, dit-elle d'un accent mordant, que faites-vous là? Christiane baissa les yeux.
— Mais, vous le voyez, madame, répondit-elle, d'une voix contenue; mon
père, a eu, païaît-il une nuit fort agitée; il s'était découvert , j'ai voulu remettre toutes choses en état.
— Eh bienl c'est fait, maintenant! répliqua M°" Brémont; sortez de là et venez vous asseoir de ce côté.
Christiane ne crut pas devoir résister davantage et vint docilement prendre place auprès de la sœur.
Depuis quelques secondes une nouvelle pensée lui était venue, qui s'emparait de son esprit avec une souveraine autorité.
En voyant M"" Brémont se présenter, l'attitude anxieuse, les sourcils contractés par l'inquiétude et l'impatience, elle s'était dit que quelque chose d'anormal se passait en elle et que la cause de son trouble venait peut-être de ce qu'elle n'avait pas retrouvé le flacon égaré ?
Qu'y avait-il donc dans ce flacon, pour qu'elle tînt tant à le reprendre? et pourquoi paraissait-elle craindre qu'il ne tombât en des mains autres que les siennes?
Mille idées lui passèrent à la fois par le cerveau, lui inspirant des résolutions bizarres dont elle s'effraya presque elle-même.
Mais que pouvait-elle faire?
A qui se confier dans son isolement?
Quoique M. Dupré eût paru témoigner beaucoup d'estime au docteur Conrad, elle ne se sentait disposée à avoir en ce dernier qu'une confiance limitée, et, dans l'état d'abandon où elle se trouvait, elle se demandait amèrement ce qui allait advenir.
Heureusement, à ce moment, une femme de chambre vint prévenir M"* Brémont que le docteur venait d'arriver.
— C'est bien ! fit la jeune femme ; je vais au-devant de lui ; il est certaines choses qu'il n'est pas bon de dire devant M. Brémont.
Et elle sortit.
Mais elle avait à peine passé le seuil de la chambre, que Christiane se rapprochait de la sœuretlui prenait vivement les deux mains.
— Qu'avez-vous, ma chère enfant? dit sœur Véronique, surprise de ce mouvement.
— Écoutez, écoutez-moi, répondit Christiane à voix basse en l'entraînant à l'écart : mon père est bien mal, n'est-ce pas?
— Ne vous effrayez pas ainsi.
— Non, non, je le vois, je le sens! et on me refuse de rester près de lui et de lui donner mes soins.
— C est par intérêt pour vous.
— Tout à l'heure encore, le médecin va venir, et on ne me permettra pas de rester. '
— N'est-ce pas convenable?
— Soit! soit! Mais, je vous en conjure, ne repoussez pas ma prière et promettez-moi...
— Quoi? ; .
— Je veux tout savoir... ne me cachez rien! Par grâce, écoutez tout "ce qui se dira, retenez tout ce qu'ils feront... tout! vous entendez bien, les moindres paroles, les moindres gestes, afin que vous puissiez me les répéter, et que je sache ainsi toute la vérité : dites que vous le ferez !
La sœur remua doucement la tôte.
— Vous êtes une enfant courageuse, répondit-elle, et, pour vous calmer, je vous le promets...
— Ah ! merci ! merci 1
Pendant ce rapide colloque, M"' Brémont était allée au-devant du docteur, et ce dernier fut frappé de l'altération de ses traits.
— Juliette, fit-il, tout à coup inquiet, que se passe-t-il?
— Une chose effrayante !
— Parle, parle !
— Cette nuit, je suis entrée là; j'avais le flacon entre les mains, et au moment de l'approcher de ses lèvres...
— Eh bien 1
— Il m'a échappé et a probablement roulé dans l'alcôve. — , Mais il est retrouvé?
Non! je l'ai cherché... et rien! rien! comprends-tu?
— Ce serait grave.
— Ah! je suis maudite!
— Silence!
— Mais le flacon?
— Laisse-moi faire! il faut éloigner Christiane; moi-même, je chercherai. Hâtons-nous !
Et ils entrèrent aussitôt dans la cliarabre. La sœur el Christiane avaient disparu.
Ils étaient seuls.
Le docteur ne perdit pas de temps, et immédiatement il passa dans l'alcôve, suivi de M"" Brémont.
Le flacon ! à tout prix, il ne fallait pas qu'il tombât en des mains étrangères.
Us se mirent à chercher.
Cela dura quelques minutes, pendant lesquelles ils n'eurent plus d'autre
pensée.
La respiration du malade était devenue plus oppressée ; sa gorge s'obstruait
d'une façon sinistre : par moments, on entendait des sifflements de râle.
Mais ils s'occupaient bien de cela ! et poursuivaient leur recherche obstinée, profitant de ce que nul ne pouvait les voir.
C'était effrayant.
Tout à coup, cependant, ils se prirent à tressaillir et se levèrent d'un même mouvement, l'œil hagard, les joues livides.
M. Brémont venait de se dresser sur son séant et les observait le regard terrifié :
— Que faites-vous là? balbutia-t-il, la lèvre torve, et avec un geste menaçant.
Les deux criminels se turent, effarés et la sueur au front.
Le silence fut de courte durée.
Presque aussitôt, ils sortirent de l'alcôve et rentrèrent dans la chambre, au moment où Christiane, attirée par la voix de son père, revenait elle-même avec sœur Véronique.
M"°' Brémont était à bout de forces ; elle se laissa tomber sur une chaise, accablée et défaillante.
Le docteur alla à elle avec intérêt.
— Du courage, dit-il d'un ton plein de sollicitude, ne vous abandonnez pas de la sorte.
— Mais ce flacon? répliqua-t-elle d'une voix sourde, presque à sou oreille.
— Nous le retrouverons.
— Ahl.... jamais... maintenant, j'en suis sûre.
— Que croyez- vous donc?
— C'est elle!
— Qui cela?
— Christiane.
— Quelle idée!
— C'est elle! c'est elle! vous dis-je.
— Plus bas.
— Et si elle se doute... nous sommes perdus.
— Non ! non ! Regardez !
M. Brémont venait de proférer une plainte douloureuse; ses mains décharnées s'étaient mises à battre follement le vide, et sa poitrine se soulevait avec violence comme si l'air lui eût manqué tout à coup.
— Qu'est-ce donc? interrogea M"" Brémont.
Chrisliaiic su prcLiiita sur lui, éperdue, affolée. (P. 28.)
— Le râle! rcpondil le docteur; silence!
Mais déjà Cliristianc .s'était précipitée vers sœur Véronique.
— Vile! à l'instant! dit-elle, une dépêche à M. Dupré... qu'il vienne! Mon Dieu... pourvu qu'il arrive à temps!
La sœur s'empressa d'obéir.
' Aucun des témoins de cette scène ne s'était trompé sur la gravité de la