Pierre m
9i LA FILLE DU CAPITAINE.
sauver tous ceux qui étaient chers à mon cœur. On m'avait déjà conduit sous le gibet. « Ne crains rien , ne crains rien , » me disaient les assassins » peul-èlre pour me donner du courage. Tout à coup un cri se fit entendre : « Arrêtez , maudits. »
Les bourreaux s'arrêtèrent. Je regarde... Savé* bitch était étendu aux pieds de Pougatcheff. « 0 ipon propre père , lui disait mon pauvre menin , . ' qu'as-tu besoin de la mort de cet enfant de seigneur fliaisse-!e libre, on f en donnera une bonne rançon ; mais pour l'exemple et pour £ûre peur aux autres , ordonne qu'on nie pende, moi, vieillard. >•
Pougatcheff fit un signe ; on me délia aussitôt. «Notre père te pardonne, »> me disaient-ils. Dans ce moment, je ne puis dire que j'étais trèsheureux de ma délivrance , mais je ne puis dire non plus que je la regrettais. Mes sens étaient trop troublés. On m'amena de nouveau devant l'usurpateur et l'on me fit agenouiller à ses pieds. Pougatcheff me tendit sa main musculeuse : « Baise la main , baise la main , » criait-on autour de moi. Mais j'aurais préféré le plus atroce supplice à un si infâme avilissement.
« Mon père Piôtr Andréitch , me soufflait Savéliitch , qui se tenait derrière moi et me poussait du coude , ne fais pas l'obstiné ; qu'est-ce que cela te coûte I Crache et baise la main du bri.... Baiselui la main. *>
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Je oe bougeai pas. Pougatchell relira sa maiu el dit en souriant : « Sa seigneurie est, à ce qu'il parait, toute stupide de joie; relevez-le. » On me releva, et je restai en liberté. Je regardai alors la continuation de l'infâme comédie. ,
Les habitants commencèrent à prêter le serment. Us approchaient Tun après Tautre, baisaient la croix et saluaient l'usurpateur. Puis vint le lour des soldats de la garnison : le tailleur de la coiupagnie , armé de ses grands ciseaux émoussés , leur coupait les queues. Us secouaient la téte et approchaient les lèvres de la main de Pougalcheff; celui-ci letur déclara qu'ils étaient pardonnés et reçus dans ses troupes. Tout cela dura près de trois heures. Enfin Pougalcheff se leva de son fouteuil et descendit le perron , suivi par les chefs. On lui amena un cheval blanc richement liarnaché. Deux Cosaques le prirent par les bras et l'aidèrent à se mettre en selle. 11 annonça au père Garasim qu'il dînerait chez lui. En ce moment retentit un déchirant cri de femme. Quelques brigands traînaient sur le perron Vassilissa légorovna , échevelée et demi-nue. L'un d'eux s'était déjà vêtu de son manlelet; les autres emportaient les matelas, les coffres, le linge, les services à thé et toutesT sortes d'objets. « 0 mes pères , criait la pauvre vieille , laissez-moi, de grâce; mes pères, mes pères, menez-moi à Ivan Kouzmitch. »
Soudain elle aperçut le gibet et reconnut son mari. « Scélérats, s*écria-t-elie hors d'eUe^mème , qu'en avez-vous fait? 0 ma lumière, Ivan Kouzmltdi, hardi cxeur de soldat; ni les baïonnettes prussiennes ne t'ont touché, ni les balles turques; et tu as péri devant un vil cpndamné fuyard.
— Faites taire la vieille sorcière, .» dit Pougatcheff.
Un jeune Cosaque la frappa de son sabre sur la tête, et elle tomba morte au bas des degrés du perron. Pougalcheff partit ; tout le peuple se jeta sur* ses pas.
La visite ioatteadue.
La place se trouva vide. Je me tenais au même endroit, ne pouvant rassembler mes idées trouvées par tant d'émotions terribles*
Mon incertitude sur le sort de Marie Ivanovna me tourmentait plus que toute autre chose* « Où estelle? qu'est-elle devenue? a-t-eile eu le temps de se cacher? sa retraite est-elle sûre?» Rempli *de ces pensées «accablantes, J*entrai dans la maison du commandant. Tout y était vide. Les chaises, les tables, les armoires étaient brûlées, la vaisselle en pièces. Un affreux désordre régnait par-
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tout. Je montai rapidement le petit escalier qui conduisait à la chambre de Marie Ivanovua, où j'allais entrer pour la première fois de ma vie. Son lit était bouleversé, Tannoire ouverte et déva* Usée. Une lampe brûlait encore devant le iivott vide également. On n'avait pas emporté non plus un petit miroir accroché entre la porte et la fenêtre. Qu*était devenue rhôtesse de cette simple et virginale i ellule? liu^ idée lenilJe me traversait l'esprit. J'imaginai Marie dans les mains des brigands. Mon cœur se serra ; je fondis en larmes et prononçai à haute voix le nom de mon amante.
Kn ce moment, un léger bruit se lit entendre, et Palachka, toute pâle, sortit de derrière l'armoire.
• Ahl Piôtr Andréïtch, dit-elle en joignant les mains, quelle journée! quelles horreurs!
~ Marie Ivanovna ? demandai-je avec impatience ; que £ait Marie Ivanovna ?
— La demoiselle est en vie, lépondit Palachka* elle est cachée chez AkouUna Pamphilovna.
— Chez la femme du pope ! m'écriai-je avec terreur. Grand Dieu! Pougatcheff est là! »
Je me précipitai hors de la chambre , je descendis eu deux sauts dans la rue, et, tout éperdu, me mis à courir vers la maison du pope. Elle retentissait de chansons, de cris et d'éclats de rire.
I. Petite armoire plate et vitrée où ron enfenne les saiiitef images, et qui forme un autel domestique.
Pougatchefi y Limait table avec ses compagnons» Palachka m'avait suivi. Je renvoyhi appelér «n cachette Âkoulijm Pamphilovna. Un moment après , la femme du pope sortit dans Tantichambre , un flhccm' tide à la main.
- m Au nom du ciel , où est Marie ivanovna ï demandai-je avec une agitation inexprimable.
— Elle est couchée , ma petite colombe , répon^ dit la fennne du pope, sur mon lit, derrière la cioîBon* Ah! Piôtr Andréïteh, un malheur était bien près d ai river. Mais , grâce à Dieu , tout s'est heureusement passé. Le scélérat s'était à peine assis à table , que la pauvrette se mit à gémir. Je me sentis mourir de peur. 11 Tentendit : « Qui
« estrce qui gémit chez toi, vieille? *• Je saluai le brigand jusqu'à terre ; <(Ma nièce, czar; elle est « malade et alitée il y a plus d'une semaine.— Et ta « nièce est jeune?— Ëlle est jeune, czar.— Voyons» « vieille, montre-moi ta nièce. >> Je sentis le cœur me manquer; mais que pouvais-je feire? « Port « bien , czar ; mais la iilie n*aura pas la force de se « lever et de venir- devant ta grâce. — Ce n'est rien^ « vieille; j'irai moi-même la voh\ *• Ët, le croirastu? le maudit est allé derrière la cloison. 11 tira le rideau, la regarda de ses yeux d'épervier, et rien de. plus; Dieu nous vint en aide. Croiras-tu que nous étions déjà préparés , moi et le père , à une mort de martyrs ï Par bonheur, la petite colombe
ae Fa pas reconnu. 0 Seigneur Dieu! quelles fêtes nous arrivent 1 Pauvre Ivan Kouzmitch, qui l'aurait cmï Et Vassilissa légorovna, et ivaa Ignatiitch! Pourquoi celui-là? El vous, comment vou:» a-t-on épargné? El que direz-vous de Chvabrinet d'Alexéï Ivanitcli? Il s'est coupé les cheveux en rondt et le voilà qui banitM>cbe avec et», il est adioit, on doit en convenir. Et quand j*ai parlé de ma nièce malade, croiras-tu qu'il ni*a jeté un jcgard comme s*il eût voulu me percer de son oouteau? Cependant il ne nous a pas trahis. Grâces lui soient rendues , au moins pour cela ! «•
En ce moment relenliieiU à la lois les cris avinés des convives et la voix du père Garasim. Les convives demandaient du vin, et le pope appelait sa
femme.
« Retournez à la maison, Piôtr Andréïtch, me dit-elle tout en émoi. J'ai autie chose à faire qu'à jaser avec vous. 11 vous arrivera malheur si vous leur tombez maintenant sous la main« Adieu, Piôtr Andréitch; ce qui sera sera; peut-être que Dieu daignera ne pas nous abandonner. ?
- . La Xemme du pope renti*a diez elle ; un peu tranquillisé, je retournai chez moi. En traversant ta place, je vis plusieurs Bachkirs qui se pressaient autour du gibet pour arracher les hottes aux pendus. Je retins avec peine l'explosion de ma colère , dont je sentais toute TinutUité. Les iirigands pai-
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couraient la forleresse et pUlaient les maisons des officiers. Ou entendait parioul les cris des rebelles dans leurs orgies. Je rentrai à la maison. SavélUteh me rencontra sur le seuil. « Grâce à Dieu , s'écriat-il en me voyant, je croyais que les scélérats t'avaient saia de nouveau. Ah! mon père Piôtr Andréitch. le croiras- turics brigands nous ont tout pris : les habits, le liuge, les eftets. la vaisselle; ils n'ont rien laissé. Mais qu'importe? Grâces soient rendues à Dieu de ce qu'ils ne t'ont pas du moins ôté la vie! Biais as-tu reconnu, maître , leur ataman • î
— Non, je ne l'ai pas rccontm; qui donc est-UÎ
— Comment, mon petit père ! tu as déjà oublié l'ivrogne qui t'a escroqué le toulovp , le jour du chasse-ncigc. un touloup de peau de lièvre, et tout neuf. Et lui, le coquin, a rompu toutes les coutures en l'endossant. »
Je tombai de mon haut. La ressemblance de Pougatcheir et de mon guide était fiappante en effet. Je fmis par me persuader que* Pougatcheff et lui ^ent bien le môme homme , et je compris alors la grâce qu'il m'avait faite. Je ne pus assez admirer l'étrange Uaison des événements. Un louloup d'enfent, donné à un vagabond, me sauvait de la corde, et un ivrogne qui courait les cabarets assiégeait des forteresses et ébranlait i'empire.