I. Blanc-bec
i20 LA FILLE DU CAPITAINE.
— Voire excellence, agissez subomalivement
— Eh ! eh I votre opinion est très-judicieuse ; les^ actions subornatives sont admises aussi par la tactic(iie, et nous profiterons de votre conseil. On
^ pourra offrir pour la tète du cpquin soixante-dix ou même cent roubles à prendre sur les fonds secrets.
— Et alors, interrompit le directeur des doua* nés, que je sois un bélier kirghise au lieu d'être un conseiller de collège , si ces voleurs ne nous livrent leur ataman enchaîné parles pieds et les mains.
— Nous y lélléchirons et nous en parlerons encore, reprit le général. Cependant, pour tous les chSj il faut prendre aussi des mesures militaires. Messieurs, donnez vos voix dans Tordre légal. »
Toutes les opinions furent contraires à la mienne. Les assistants parlèrent à Tenvi du peu de eonflance qulnspiraient les troupes , de l'incertitude du succès , de la nécessité de la prudence „ et ainsi de suite. Tous étaient d*avis qu*il valait mieux rester derrière une forte muraille m pierre» sous la protection du canon, que de tenter la forttaAe deë armes en rase campagne. Enfin, quand toutes les opinions se furent manifestées , le génê-
1 . n y a également âans le russe un mot forgé avec le yerbe suborner^
LA l ILLt DU CaP1TA1.nl. ISI
ral secoua la cendre de sa pipe, el proiion(;a le discours suivant :
» Messieurs , je dois vous déclarer que, pour uia part, je suis entièrement de Tavis de monsieur renseigne; car celle opinion est fondée sur les préceptes de la saine tactique, qui préfère presque toujours les mouvements offensifs aux mouvements défensife. • .
11 s arrêta un inslani;, el bourra sa pipe. Je triomphais dans mon amour-propre. Je jetai un coup d'œil lier sur les employés civils, qui chuchotaient entre eux d*un air d*inquiélude et de mécontentement.
« Mais, messieurs, continua le général en làchant avec un soupir une longue houffée de tabac, je n'ose pas prendre sur moi une si grande responsabilité, quand il s*agit de la sûreté des provinces confiées à mes soins par Sa Majesté Impériale, ma gracieuse souveraine. G*esl pour cela que je me vois contraint de me ranger à Tavis de la majorité , laquelle a décidé que la prudence ainsi que la i aison veulent que nous attendions dans la ville le siège qui nous menace, et que nous repoussions les attaques de Tennemi par la force de Fartillerie, et , si la possibilité s*en fiiit voir , par des sorties bien dirigées.
Ce fut le tour des employés de me regarder d'un aur moqueur. Le conseil se sépara. Je ne pus m'empécher de déplorer la faiblesse du respectable
soldat qui » contrairement à sa propre conviction, s*était décidé à suivre ropiiiion U'igiioraiits sans expérience.
Plusieurs jours après ce fameux conseil de guerre, Pouj;aldieir, fidèle à sa promesse, s'approcha d'Orenbourg. Du haut des murailles de la ville, je pris coiuiaissaDce de l'aruiée des rebelles. Il me sembla que leur nombre avait décuplé depuis le dernier assaut dont j avais été témoin. Ils avaient aussi de l'artiJIerie enlevée dans les petites forteresses conquises par Pougatcheff. En me rappelant la décision du conseil, je prévis une longue captivité dans les murs d'Orenboui g , et j'étais prêt à pleurer de dépit*
Loin de moi rintention de décrire le siège d'Orenbourg, qui appartient à l'histoire et non à des mémoii*es de famille. Je dirai donc en peu de mots que , par suite des mauvaises dispositions de Tautorité, ce siège fut désastreux pour les habitants, qui eurent à soulïrir la faim et les privalions de tous genres. La vie à Orenbom*g devenait insupportable; chacun attendait avec angoisse la décision de la destinée. Tous se plaignaient de la disette, qui était aQ'reuse, Les habitants hnirenl par s'habituer aux bombes qui tombaient sur leurs maisons. Les assauts mêmes de PougatchefT n'excitaient plus une grande émotion. Je mourais d'ennui. Le temps passait lentement. Je ne pouvais re-
LA FiLLE DU CAPilALNE. i23
cevoir aucune lettre de Béiogorsk , car toutes les routes étaient coupées , et la séparation d*avcc Ma* rie me devenait insupportable. Mon seul passetemps consistait à faire des [)romenados niilitaircs.
Grâce à Pougatcheff , j'avais un assez bon cheval , avec lequel je partageais nia maigre pitance. Je sortais tous les jours hors du rempart, et j*allais tirailler contre les éclaireurs de Pougatcheff. Dans * ces espèces d'escarmouches, l'avantage restait d'ordinaire aux rebelles, qui avaient de quoi vivre abondamment « et d'excellentes montures. Notre maigre cavalerie n'était pas en état de leur tenir téle. Quelquefois notre infanterie affamée se mettait aussi en campagne ; mais la profondeur de la neige l'empêchait d'agir avec succès contre la cavalerie volante de l'ennemi. L'arlillerie tonnait vainement du haut des remparts , et , dans la campagne , elle ne pouvait avancer à cause de la faiblesse des chevaux exténués. Voilà quelle était noire façon de faire la guerre, et voilà ce que les employés d'Orenbourg appelaient prudence et prévoyance.
Un jour que nous avions réussi à dissiiier et à chasser devant nous une troupe assez nombreuse , j'atteignis un Cosaque resté en arrière , et j'allais le frapper de mon sabre turc , lorsqu'il ôta son bonnet, et s'écria :
« Bonjour Piôtr Ândréitch ; comment va votre santé t »
tu LA FILLE DU CAPITAINE.
Je reconnus notre ouriadnik. Je ne saurais dire combien je fus content de le voir.
« Bonjour, Maximitch , lui dis-je; y a-l-il lon*jtemps que tu as quitté Bélogorsk?
— 11 n'y a pas longtemps, mon petit père Piôtr Andréîtch; je n'ensuis re?enu qu'hier. J*ai une lettre pour vous.
• — Où est-elle? m*écriai-je tout transporté.
~ Avec moi , répondit llaximitch en mettant la main dans son sein. J*ai promis à Palaclika de tâcher de tous la remettre. »
Il me présenta un papier plié, et partit aussitôt au galop. Je Touvris, et lus avec agitation les lignes suivantes :
« Dieu a youIu me juiver tout à coup de mon père et de ma mère. Je n'ai plus sur la terre ni parents ni protecteurs. J*ai recours à vous, parce que je sais que tous m'avez toujours voulu du bien, et que vous êtes toujours prêt à secom^ir ceux qui souffrent. Je prie Dieu que cette lettre puisse parvenir jusqu'à vous. Maximitch m'a promis de vous la faire parvenir. Palachka a oui dire aussi à llaximitch qu'il vous voit souvent de loin dans les sorties, et que vous ne vous ménagez pas, sans penser à ceux qui prient Dieu pour vous avec des larmes. Je suis restée longtemps malade , et lors* que enfin j'ai clé guérie, Alexéï Ivanitch, qui corn-
LA FILLE DU CAPlTAili£. liii
mande ici à la place de feu mon père» a forcé le père Gui'asiui de me reuicUre eiilre ses luaius, en lui faisant peur de Pougatcbeff. Je vis sous sa garde dans notre maison. Alexéi ivaiiilcU me force à Tépouser. il dit qu*il m*a sauvé la vie en ne découvrant pas la ruse d^Akoulina Pamphilovna, quand elle m'a fait passer près des brigands pour sa nièce; mais il me serait plus facile de mourir que de de>euir la i'emme d'un liouinie coniine Chvabrîne. n me traite avec beaucoup de cruauté , et menace, si je ne change pas d'avis, si je ne consens pas à SCS propositions, de nie conduire dans le camp du bandit , où j'aurai le sort d'iilisabelii Kharloft ^ J'ai prié AleAéi Ivanilcli de uic donner quelque temps pour réfléchir, n m'a accordé trois jours; si, après. trois jours, je ne deviens pas sa femme, je n'aurai plus de ménagement a attendre. 0 mon ptee Piûtr Andréitch, vous ^s mon seul prolecteur. Déiendez-moi, pauvre liilc. Suppliez le général et tous vos chefs de nous envoyer du secours aussitôt que possible, et venez vous-même si vous le pouvez. Je reste votre oi plieline soumise. Maeis MisoNonr. »
Je manquai de devenir fou à la lecture de celte letti'e. Je m'élançai vers la ville , en doimant sans
t. Fille d'un autre commandant de forteresse, que tua Pougatcheff après lui avoir fait violence.
pitié de l'éperon à mon pauvre cheval. Pendant la course, je roulai dans ma tête mille projets pour délivrer la malheureuse fille, sans pouvoir m*arrè- 1er â aucun. Arrivé dans la ville, j'allai droit chez le g^énéral , et j'entrai en courant dans sa chambre.
11 se promenait de long en large, et fumait dans sa pipe dY'Cumc. Eii me voyant, il s arrêta; mon aspect sans doute Tavait frappé, car il m'interrogéa avec une sorte d'anxiété sur la cause de mon entrée si brusque.
• Votre excellence, lui dis-je, j'accours auprès de vous comme aupic^ de mon propre père. Ne repoussez pas ma demande; il y va du bonheur de toute ma vie.
— Qu'est-ce que c'est , mon père ? demanda le général stupéfait ; que puis-*je faire pour toi ? Parle.
— Voire excellence, permetlez-moi de prendre • un bataillon de soldats et un demi-cent de Cosaques pour aller balayer la forteresse de Bélogorsk. •
Le général me regarda fixement, croyant sans doute que j'avais perdu la tête, et il ne se trompait pas beaucoup.
• Gomment? comment? balayer la forteresse de Bélogorsk! dit-il entin.
— Je vous réponds du succès , repris^je avec chaleur ; laissez-moi seulement sortir.
— Non, jeune homme, dit-il en hochant la lôte. Sur une si grande distance, l'ennemi vous coupe-
LA PILLE DU CAPITAINE. Ii7
rait racîleiiient toute communication avec le prin-» cipal point stratégique» ce qui le mettrait en me* «ure de reinpoiler sur vous une victoire complète et décisive. Une communication interceptée, voyei-
vous... »
ie m'effrayai en le voyant entraîné dans des dissertations militaires, et je me hàtaî de l'inter-
roui|)re.
« La (ille du capitaine Hironeff, lui dis-je, vient
de in*6crire une lettre; elle deuiunde du secoui*s. Chvabrine la force à devenir sa femme.
— Vraiment 1 Uti 1 ce Uivabrine est un grand coquiii. S'il luc tombe sous la main , je le fais juger dans les vingt-quatre heures , et nous le fusillerons sur les glacis de la forteresse. Mais en attendant, il faut [irendre patience.
— Prendre patience i m'écriai-je hors de moi. Mais d'ici là il (cm violence à Marie.
— Oh 1 répondit le général. Mais cependant ce ne serait |)as un grand malheur pour elle. Il lui conviendrait mieux d'être la femme de Chvabrine , qid peut maintenant la protéger. Et quand nous l'aurons fusille, alors, avec Taide de Dieu, les liancés se trouveront. Les jolies petites veuves ne restent pas longtemps hUes; je veux dire qu^une veuve trouve plus facilement un mari.
— J*aimerais mieux mourir , dis-je avec fureur , ijuc de la céder à Chvabrine;
ifS LA FILLE DU CAPITAINE.
— Afi 1 bah I dil le vieillard , je comprends à pré* sent; lu es probablement amoureux de Marie Iva* novna. Alors» c'est une autre affaire. Pauvre gardon! Mais cependant il ne m'est pas possible de te donner un bataillon et cinquante Cosaques. Cette expéditicm est d^aisonnable , cit je ne puis la prendre sous ma responsabilité. »
Je baissai la tète ; le désespoir m*accablaît. Tout à. coup une idée me traversa Tesprit, et ce qu'elle fut, le lecteur le verra dans le chapitre suivant, comme disaient les vieux romanciers.
Le camp des rebelles.
Je quittai le général et m'emiuressai de retoui'ner
chez moL Savèliilch me i^eçut avec ses reii^ontraiices ordinaires.
« Quel plaisir trouves-tu, seigneur, à batailler contre des brigands ivres? Est-ce Taffaire d'un boyard f Les heures ne sont pas toujours bonnes , et tu te feras tuer pour rien» Lncore, si tu faisais la guerre aux Turcs ou aux Suédois! Mais c'est une honte de dii e à qui tu la fais. »
J'interrompis son discours :
• Combien ai-je en tout d'argent?
— Tu en as encore assez , me répondit-il d*un
air satisfait. Les coquins ont eu beau fouiller par- . tout , j*ai pu le leur souffler. »
En disant cela, il tira de sa poche une longue
bourse tricotée, toute remplie de monnaies d* argent
« bien, Savéliilch, lui dis-je; donne-moi la moitié de ce que tu as là, et parde pour toi le reste. Je pars pour la forteresse de Bélogorsk.
— 0 liion i)ère PiôU* Andréïtch, dit mon bon
menin d'une voix tremblante, est*ce que tu ne
crains pas Dieu '/ Comment veux- tu te mettre en
route maintenant que tous les passages sont cou-
pés par les voleurs K Prends du moins pitié de tes parents, si tu uas pas pitié de toi-même. Où veux-tu aller? Pourquoi? Attends un peu. Les trou- ^ pes viendront et prendront tous les biigands. Alors tu pourras aller des quatre ccMés. »
Mais ma résolution était inébranlable.
« Il est trop tard pour rélléchir, dis-je au viedlard, je dois partir, je ne puis pas ne pas partir. Ne te chagrine pas, Savéliitcli, Dieu est plein de miséricorde; nous nous reverrons peut-ôlre. Je te recommande bien de n'avoir aucune honte de dépenser mon argent, ne fais pas l'avare; achète tout ce qui t*est nécessaire, même en payant les choses trois fois leur valeur. Je te fais cadeau de cel argent, si je ne reviens pas dans trois jours..*
iaO LA FJILLE DU CAPITAINE.
' — Que !(Us4u là/ seigneur % interrcMnpU Savé* liitcli ; yue je te laisse aller seui l Mais ne. pense pas même à m'en prier. Si tu as; i^solu de partir^ j'irai avcc^LolyJùl ceà pied;, mais, je ne t'abandonnerai pas. Que je reste sans toi blotti derrière une muraille de pierre ! mais j'aurais donc perdu l^esprit. Fais ce que lu voudras , seigneur ; niais je ne te quitte pas. »» •
Je savais bien qu'il n'y avait pas à disputer contre Savéliitch , et je lui permis de se préparer pour le déparié Au bout d'une demi-rbeure, j'étais en selle sur mon cheval, et Savéliitch sur une rosse maigre et boiteuse , qu'un habitant de la ville lui avait donnée poui* rien , n'ayant plus de quoi la nourrir. Nous gagnï^ines les portes de la ville; les sentinelles, nous laissèrent passer, et nous sortuues» enlin d'Orenhourg.
Il commençait à faire nuit. La route que j'avais à suivre passait cLeY£^at la bourgade de Berd, repaire de PougalchefT. Cette route était encombrée et ca<chée par la neige ; mais . à travers la steppe se voyaient* des traces de chevaux chaque jour» renouvelées. J'allais au grand trot. Savéliitch avait peine à me suivre , jet jxie criait à clique instant :
n Pas si vite , seigneur ; au nom du ciel ! pas si vite, lia maudite rosse jie peut pas rattraper ton diable à longues jambes. Pourquoi le hàles-tu de la sorte î fc-st-ce que nous allons à un festin? Nous
sommes plutôt sous le marteau de la hache. Piôtr Aadreitch 1 mon père Piôtr AndréUcli ! 0 Seigneur Dieu! cet enfant de boyard périra pour rien. »
Bientdi nous vîmes étinceler les feux de Berd.* ^uus approchâmes des profonds ravins qui servaient de forliflcations naturelles à la bourgade. Savéliiteb, sans rester pourtant en arrière , . n'inleiioiiipait pas ses supplications lainenlables. JVspérais passer heureusement devant la place ennemie, lorsque j*aperçus tout à coup dans l*obseuriié cinq paysans armés de gros bfttons. C'était une garde avancée du camp de Pougatchefl. Un nous cria : « Qui vive? »» Ne s.h liant pas le mol d'ordre, jt voulais passer devant eux sans répondre ; mais ils m'enluurèreul à i'inslant nK iiic, et l'un d'eux saisit mon cheval par la bride. Je tirai mon sabre, et frappai le paysan sui* la tète. Son l>onnet lui sauva la vie; cependant il chancela et lâcha la bride. Les autres s'eflrayèrent et se jetèrent de côté. Proiitant deleurfrajcur, je piquai des deux et partis au galop* ^ L'obscurité de la nuit , qui s'assombrissait , aurait pu me sauver de toute encombre, loi'sque» regardant en arrière, je* vis que Savéliitch n'était plus avec moi. Le pauvre vieillard» avec son che« val boiteux; n'avait pu se débarrasser des brigands. Qu'avais-je à faire V Après avoir attendu quelques instants, et certain qu'on l'avait arrêté, je tournai mon cheval pour aller à son secours.
En approchant du ravin, j'entendis de loin des cris confus et la voix de mon Savéliitch. Hâtant le pas j3 me trouvai bientôt à portée des paysans de la ^iivde avancée qui nVavait arrêté quelques minutes auparavant. Savéliitch était au milieu d'eux. Us avaient fait descendre le pauvre vieillai^d de sa rosse, et se préparaient à le garrotter. Ma vue les remplit de joie, ils se jetèrent sur moi avec de grands cris , et dans un instant je fus à bas de mon cheval. L*un d*eux , leur chef, à ce qu'il parait , me déclara qu'ils allaient nous conduire de» vant le czar. « Et notre père, ajouta-t-il, ordonnera s*il faut vous pendre à l'heure même , ou si Ton doit attendre la lumière de Dieu. Je ne fis aucune résistance. Savéliitch imita mon exemple , et les sentinelles nous emmenèrent en triomphe.
Nous traversâmes le ravin pour entrer dans la bourgade. Toutes les maisons de paysans étaient éclairées. On entendait partout des cris et du tcipage. Je rencontrai une foule de gens dans la rue, mais personne ne lit attention à nous et ne reconnut en moi un oflicier d'Orenbourg. On nous conduisit à une isbd qui faisait l'angle de deux raes. Près de la porte se trouvaient quelques tonneaux de vin et deux pièces de canon. - Voilà le palais , dit Tun des paysans; nous allons vous annoncer. • Il entra dans Yisbâ. Je jetai un coup d'œil sur Savéliitch; le vieillard faisait des signes de
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LA FILLE DU CAPiTAl^iE. 133
croix en innnnoltanl ses prières. Nous alleudiiiies longtemps. Ëntin le paysan reparut et me dit : « Viens» notre père a ojiiouné de iuiie entier l*oUicîer.
J'entrai dans ïiêbâ^ ou dan# le palais, comme Tappeliiit le paysan. Elle èlail éclairée par deux chandelles en suiff et les nmrs étaient tendus de papier d'or. Uu resle, lous les meubles, les bancs, la table , le petit pot à laver les main» suspendu à une corde, Tessuie-main accroché à un clou, la fourche à enfourner dressée dans un coin , le rajon en bois chargé de poLs en ierre , tout était comme dans une uMtie ùbd. PuugaUhell se tenait assis sous les saintes images, en cafelan rouge et en haut bonnet, la main sur la hanche. Autour de lui . étaient rangés plusieurs de ses piiiicipaux chefs avec une expression forcée de somnission et de respect. On voyait bien que la nouvehe de Tarrivée d'un oQicief d-'Orenbourg avait éveillé une grande curiosité chez les rebelles , et qu'ils s'étaient préparés à me recevoir avec pompe. Pougalclieil' me reconnut au premier coup d*œil. Sa feinte gravité disparut tout à coup.
« Ah! c'est voire seigneurie! me dit -il avec vivacité. Gomment te portes-tu? pourquoi Dieu t'amène-t-il ici? «•
Je répondis que je m'étais mis en voyage pour mes propres affaires, et que ses gens m'avaient arrêté.
' « Et pour quelles affaires? » demanda-ML
Je ne savais que répondre. Pougatcheff, s'imaginant que je ne voulais pas m'expliquer devant témoins , fil signe à ses camarades de sortir. Tous obéirent, à Texception de deux qui ne bougèrent pas de leur place. « Parle hardiment devant eux , dit Pougatcheff, ne leur cachet rien. »
Jt^ jetai un regard de travers sur ces deux confidents de Tusurpateur. L*un .d'eux » petit vieillard chétif et courbé, avec une maigre barbe grise, n'athM rien de remarquable qu'un large ruban bleu , passé en sautoir sur son caiétan de gros drap gris. Mais je n oublierai jamais son compagnon. Il était de haute taille , de puissante carrure , et semblait avoir quarante-cinq ans. Une épaisse barbe rousse, des yeux gris et perçants, un nez sans narines et des marques de fer rouge sur le front et sur les joues donnaient à son large visage couturé de petite vérole une étrange et indéfinissable expression. Il avait une chemise rouge , une robe kirghise et de larges pantalons cosaques. Le premier, comme je le sus plus tard, était le caporal déserteur Béloborodoff. L'autre , Athanase Sokoloff, surnommé Khlopoucha^ , était un criminel condamné aux mines de Sibérie , d'où il s était évadé trois fois. Malgré les sentiments qui m'agitaient alors sans par-
1. Nom d'un célèbre bandit du siècle précédent, qui a lutté longtemps contre les troupes impériales
LA FILLE 1)L CAHTALNE.
tage , celle sociélé où j'étais jeté d*uiie iiiauièi e si inaltendne ' iSt sur moi une profonde impression. Maib l^ougalclicir me rappela bleu vite à axoi-iiièine par ses questions.
« Parle ; pour quelles all'aire» as-tu quiUé Oren-
Une idée singulière me vint à l'esprit, ii me sembla que la Providence, eu iii'ameuaul une seconde fois devant Pouf^atchefT, me donnait par là l'occasion d'exécuter mon projet. Je me décidai à la saiet sans réfléchir iongleinps au parti que je prenais, je répondis à Potigatcbeff :
J'allais à la forteresse de Bélogorsk pour y dé* livrer une orpheline qu'on opprime. »
Les yeux de Pougalcheil s'allumèreut»
* Qui de nies gens oserait otîenser une orpheline? s'écria-t-il. Ëùt-il un front de sept pieds^ il n'é» chapperait pas à ma sentence. Parle, quel est le coupable ?
— Ghvabriue, répondis-je; il tient en esclavage la même jeune Hile que tu as vue chez la femme du prêtre, et il veut la contraindre à devenir sa femme.
— Je Tais lui donner une leçon , à Chvabrine ,
s'écria PougatchelT d'un air farouche. 11 apprendra ce que c'est que de faire chez moi à sa tête et d'opprimer mon peuple. Je le ferai pendre.
— Ordoime-moi de dire un mot, interrompit
i36 LA FILLE DU CAPITAINE.
Khlopoucha d'une voix enrouée. Tu f es trop hâté de donner à Chvabrine le commandement de la forteresse , et maintenant tu te hâtes trop de le pendre. Tu as déjà offensé les Cosaques en leur imposant un gentiiliomme pour chet ; ne va donc pas offenser à présent les gentilshommes én les suppliciant à la première accusation.
— 11 n'y a ni à les combler de grâces ni à les prendre en pitié, dit à son tour le petit vieillard au ruban bleu ; il n'y a pas de mal de faire iiendre Chvabrine; mais il n'y aurait pas de mal de bien questionner monsieur l'oflicier. Pourquoi a-t-il daigné nous rendre visite? S'il ne te reconnaît pas pour czar, il n*a pas à te demander justice ; et s'il te reconnaît, pourquoi est-il resté jusqu'à présent h Orenbourg au milieu de tes ennemis? N'ordonnerais-tu pas de le faire conduire au greffe, et d'y allumer un peu de feu'? 11 me semble que sa grâce nous est envoyée par les généraux d'Oren* bourg. »
La logique du vieux scélérat me sembla plausible à moi-môme. Un frisson involontciire me parcourut tout le corps, quand je me rappelai en quelles mains je me trouvais. Pougatcbeil aperçut mon ti'ouble.
« Eh ! eh ! votre seigneurie, dit-il en clignant de
. Pour kl torture.
LA FILLE DU GAPiTAIISË. i37
rœil; il me semble que mon feld-maréchal a raison. Qu'en penses-tu? •
Le persillage de Pougalclielï me rendit ma résolution. Je lui répondis avec calme que j'étais en sa puissance, et qu'il pouvait faire de moi ce qu'il voulait.
•* Bien, dit Pougatcheff; dis-moi maintenant dans quel état est votre ville?
— Grâce à Dieu, ré[)ondis-je , tout y est en bon ordre.
— En bon ordre! répéta Pougatchefl , et le peuple y meurt de faim. »
L'usurpateur disait la vérité; mais, d après le devoir que m'imposait mon serment, je rassurai que c'était un faux bruit, et que la place d*Oreubourg était sulïisamment approvisionnée.
«Tu vois, s'écria le petit vieillard, qu'il te ti'ompe avec impudence. Tous les fuyards déclarent unanimement que la famine et la peste sont à Orenbourg, qu'on y mange de la charogne, et encore comme un mets d'honneur. Et sa grâce nous assure que tout est en abondance. Si tu veux pendre Chvabrine , fais pendre au même gibet ce jeune garçon, pour qu'ils n'aient rien à se reprocher. »
Les paroles du niaudil vieillard semblaient avoir ébranlé Pougatcheff. Par bonheur Khlopoucha se mit à contredire son camarade.
i38 LA FILLE DU CAPITAINË.
1 uàs-loi , Nâoumitch , lui dît-il , tu ne peuses <]u*à pendre et à étrangler. Il te ya bien de faire le héros. A te voir,on ne sait où ton àme se tient ; lu regardes déjà dans la fosse, et tu veux faire mourir les autres. Est-ce que tu n*as pas assez de sang sur la conscience ?
— Mais quel saint es^tu toi-même? repartit Béloborodoff; d'où te vient cette pitié?
Sans doute, répondit Khlopoucha, moi aussi je suis un pécheur, et cefte main.... (il ferma son poing osseux, et retroussant sa manche, il montra son bras velu), et cette main est coupable d'avoir vei^é du sang chrétien. Mais j'ai tué mon ennemi, et non pas mon hôte, sur le yi and chemin libre et dans le bois obscur, mais non à la maison et derrière le poêle , avec la hache et la massue, et non pas avec des commérages de vieille femme. »
Le vieillard détourna la tète, et grommela entre ses dents : « Narines arrachées !»
— Que murmures-tu Uk^. vieux hibou? reprit Khlopoucha; je t'en donnerai des narines arnichées; attends un peu , ton temps viendra aussi.- J'espère en Dieu que tu flaireras aussi les pincettes un jour, et jusque-là prends garde que je ne t'arrache ta vilaine barbiche.
— Messieurs les généraux, dit Pougatclieff avec dignité, finissez vos querelles. Ce ne serait pas un grand malheur si tous les chiens galeux d'O-
LA FlLLl:; DU CAP1TA1N£« 139
renbourg frétillaient des jaiubes sous la même traverse; mais ce serait un malheur si nos bons chiens à nous se mordaient entre eux. «
Khlopoucha et BéloborodolT ne dirent mot, et échangèrent un sombre regard. Je sentis la néces-^ sité de changer le sujet de l'entretien , qui pouvait se terminer pour moi d'une fort désagréable façon. Me tournant vers PougatcheQ, je lui dis d'un air souriant : « AIi! j'avais oublié de (e remercier pour ton cheval et ton toulaup. Sans toi je ne serais pas arrivé jusqu'à la ville, car je serais mort de froid pendant le trajet. »
Ma ruse réussit. PougalchefI* se mit de bonne humeur. « La beauté de la dclle, c'est le paye^ ment, me dit-il avec son habituel clignement d'œil. Conte-moi maintenant riiistoire ; qu'as-tu à faire avec celte jeune fille que Chvabrine persécute? n'aurait-elle pas accroché ton jeune cœur, eb ?
. — Elle est ma fiancée, l épondis-je à Pougatchetf en m'apercevant du changraient favorable qui s'opérait en lui , et ne voyant aucun risque à lui dire la vérité.
' ' Ta fiancée ! s'écria Pougatclieff ; pourquoi ne nie His-tu pas dit^plus tôt? Nous te marierons, et nous nous en donnerons à les noces. »
Puis, se tournant vers Béloborodofl' : « Ecoute, feld-maréchal » lui dit-il ; nous sommes d*ancièns amis, sa seigneurie et moi ; mettons*nous à sou*
per. Demaiji nous verrons ce qu'il faut faire de lui ; le matin est plus sage que le soir. ^
J'aurais refusé de bon cœur Thonneur qui m'était proposé; mais je ne pouvais m'en défendre. Deux jeunes filles cosaques, enfants du maître de Yisbâj couvrirent la table d'une nappe b'anche, apportèrent du pain, de la soupe ai^ poisson et des brocs de vin et de bière. Je me trouvais ainsi pour la seconde fois à la table de Pougatcheff et de ses terribles compagnons.
L'orgie dont je devins le témoin involontaire continua jusque bien avant dans la nuit. Ëutin Fivresse finit par triompher des convives. Pougalcheff s'endormit sur sa place, et ses compagnons se levèrent en me faisant signe de le laisser. Je sortis avec eux. Sur Tordre de Khlopoucha, la sentinelle me conduisit au greffe , oti je trouvai Savèliitcli, et Ton me laissa seul avec lui sous clef. Mou inenin était si étonné de tout ce qu'il voyait et de tout ce qui se passait autour de lui, qu'il ne me lit pas la moindre question. Il se coucha dans l'obscuiité, et je l'entendis longtemps gémir et se plaindre. Enfui il se mit à ronfler, et moi, je m'abandonnai à des réflexions qui ne me lais&rent pas fermer l'œil un instant de la nuit.
Le lendemain matin on vint m'appeler de la part de^Pougatchcir. Je me rendis chez lui. Devant sa porte se tenait une kibiika attelée de U ois chevaux
tatars. La foule encombrait la rue. PougatchetT,
que je reiuonlrai dans l'antichambre, était vêtu d*un habit de voyafre, d'rnir pdisse et d'un bonnet kirgUises. Ses convives de lu veille Tentouraient , et avaient pris un air de soumission qui conlnislait fort avec ce que j'avais vu le soir précédent. Pougat* cheff jne dit gaiement bonjour, et m'ordonna de m*asseoir à ses côtés dans la kibitka.
Nous primes place.
« A la forteresse de Bclo^DPsk, » dit PoudrâtchefT au robuste cocher tatar qui, debout, diri-
geait raltelaj^e.
Mon cœur battit violemment. Les chevaux s'élancèrent, la clochette tinta, là kibitka vola sur la neige.
« Arrôle! arrùte! » s'écria une voix que je ne connaissais que trop ; et je vis Savéliitch qui courait à notre rencontre. l'oiigalcIieH lit arrêter.
« 0 mon père Piôtr Andréitch , criait mon me • nin, ne m'abandonne pas dans nies vieilles années au milieu de ces scél.,..
— Ah! vieux hibou, dit Pougatcheff, Dieu nous lait encore rencontrer. Voyons , assieds-toi sur le devant.
— Merci, czar, merci, mon propre père, répondit Savéliitch en prenant place; que Dieu te donne cent années de vie pour avoir rassuré un pauvre vieillard! Je prierai Dieu toute ma vie pour toi, et ne parlerai Jamais du ioutaup de lièvre. »
Ce touloup de lièvre pouvait à la fin fâcher sérieusement Poiigalcbeff. Mais l'usurpateur n'entendit pas ou affecta de ne pas entendre cette mention déplacée. Les chevaux se remirent au galop. Le peuple s'arrêtait dans la rue, et chacun nous saluait en se cuuibaul jusqu'à la ceinlure. Pougatcheff distribuait des signes de tète à droite et à gauche. £n un instant nous sortîmes de la bourgade et prîmes notre course sur un chemin bien frayé.
On peut aisément se Jigurer ce que je ressentais. Dans quelques heures je devais revoir celle que j'avais crue perdue à jamais pour moi. Je me représentais le moment de notre réunion; mais aussi je pensais à l'homme dans les mains duquel se trouvait ma destinée, et qu'un étrange concom's de circonstances attachait à moi par un lien mystérieux. Je me rappelais la cruauté brusque et les habiludes sanguinaires de celui qui se portait le défenseur de mon amante. Pougatcheff ne savait pas qu'elle fût la fille du capitaine Alironoff ; Ghvabrine , poussé à bout , était capable de tout lui révéler, et Pougatchetï pouvait apprendre la vérité par d'autres voies. Alors, que devenait Marie If A cette idée un frisson subit parcourait mon corps, et mes cheveux se dressaient sur ma tète.
Tout à coup Pougatcheft interrompit mes rêve-
LA FILLE DU CAPITAINE. I4<i
ries : « A quoi, votre seigneurie, dit-il, daigties-tu penser? -
— Couunent veui£4u que je ne pense pasï répondis-je; je suis un officier, un genlillioinme ; hier eneore je te faisais la guerre, et maintenant je voyage avec toi, dans la nu nic voiture, et tout le bonheur de ma TÎe dépend de toi.
— Quoi donc ! dit Fougaicheff , as^tu peur '( »
Je répondis qu'ayant drjà reçu de lui grâce de la rie, j^espérais, non-seulement en sa bienTeiilance , niais encore en son aide.
« Et tu as raison, devant Dieu tu as raison, reprit Tusurpateur. Tu as vu que mes gaillards te regardaient de travers; encore aujourd'hui, le petit vieui voulait me prouver à toute force que tii es un espion et qu*il lallail le meUre à la torture , puis te pendre. Mais je n'\ ai pas consenti, ijoutat-il en baissant la voix de peur que Savéliilch et le Talar ne l'entendissent , parce que Je nie suis souvenu de ton verre de vin et de ton tomloup. Tu vois bien que je ne suis pas un buveur de sang , comme le préfend ta eonfrérie. «•
Me rappelant la prise de la Ibrteresse de Bélogorsk, je ne crus pas devoir le cuulretlire, et ne répondis mot.
H Que dit-on de moi à Orenbourg? demanda Pougatchelf après un court silence,
— Mais on dit que tu u*es pas facile à mater. 11
faut en convenir, tu nous as donné de la besogne, w
Le visage de Tusui^patcur exprima la satisfaction de Famour-propre. • Oui, me dit-il d'un air glorieux , je suis un grand guerrier. Connaît-on chez vous, à Orenbourg, la bataille d'Iouzeïefl'*? Quarante généraux ont été tués , quatre armées faites prisonnières. Crois-tu que le roi de Prusse soit de ma force? »•
La fantaronnade du brigand me sembla passa* bleiuenl drôle. « Qu'en penses-tu loi-môme? lui dis-je; pourrais-tu battre Frédéric?
— Fédor Fédorovilcli'? et pourquoi pas? Je bats bien vos généraux, et vos généraux l'ont battu. Jusqu'à présent mes armes ont été beureuses. Attends, attends, tu en verras bien d'aulres quand je marcherai sur Moscou.
— Et tu comptes marcher bur Moscou? »
L'usurpateur se mit à réfléchir; puis il dit à
demi-voix : «< Dieu sait.... ma rue est étroite.... j'ai peu de volonté.... mes garçons ne m'obéis^sent
pas.... ce soi]Lt des pillards.... il me faut dresser Toreille.... au premier revcjs ils Sîiuveront leurs cous avec ma tète.
— Ëh bien! dis-je à Pougatcbeff, ne vaudrait- il pas mieux les abandonner toi-même avant qu*il
1. Légère escarmouche où l'avaDtage était resté à Ponf>atcheff.