Nom donné à Frédéric le Grand par les soldats russes
LA FILLE DU CAPITAINE. 1 kô
Tie soil troi) Uird, et avoir recours à la clémence de riropératrice? »
Pougatchell sounl amèrement : « Non, dit-i]» le temps du repentir est passé; on ne me fera |)as grftce ; je continuerai comme j*ai commencé. Qui sait?... Peut-èlie!... Griclika Otrépieir a bien élc czar à Moscou.
Mais sais-tu comment il a lini ï On Ta jeté par une fenêtre, on Ta massacré, on Ta brûlé, on a cliargé un canon de sa cendre ei on i'a dispersée à tous les vents. »»
Le Tatar se mit à fredonner une chanson plaintive; Savéliitch, tout endormi, vacillait de coté et d'autre. Notre kibitha i^lissail rapidement sur le cliemin d'iiiver.... Tout à coup j'aperçus un petit village bien connu de mes yeux, avec une palissade et un clocher sur la rive escarpée du la!k. Un quart d'heuie après , nous entrions dans la forteresse de Bélogorsk.
xu.
L'orpheline.
Lia kibitka s'arrêta devant le perron de la maison ilu commandant. Les habilauls avaient reconnu la clochette de l'attelage de Pougatcheff et étaient aiccourus en foule. Chvabrine vint à la rencontre
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de Tusurpateur ; il était vêtu en Cosaque et avait
laissé croître sa barbe. Le traître aida Pouga'cheff à sortir de voiture, en expriiiiaiit , par des paroles obséquieuses , son zèle et sa joie. A ma vue ii se troubla; mais se reiuellant bientôt : ^ Tu es^avec nous? dit-il; ce devrait être depuis longtemps. »
Je détournai la tète sans lui répondre.
Mon cœur se serra quand nous entrâmes dans la petite cbambre que je connaissais si bien, où se
voyait encore , contre le mur, le diplôme du défunt commandant, comme une triste épitaphe. Pougatclieff s assit sui' ce même sola où maintes fois Ivan Kuuzmilch s'était assoupi au bruit des gronderies de sa femme. Ghvabrine apporta lui-même de Teau-de-vie à son chef. Pougatcbetï en but un verre , et lui dit en me désignant : « Ofifres-en un autre k sa seigneurie. »
Chvabi ine s'approcha de moi avec son plateau ; je me détournai pour la seconde fois. 11 me seni* blaiL hors de lui-môme. Avec sa finesse ordinaire, il avait deviné sans doute que Fbugatcheff n'était pas content de lui. Il le regardait avec frayeur et moi avec méfiance. Pougatcheflf lui fit quelques questions sur Tétai de la forteresse, sur ce qu'on disait des troupes de Fimpératrice et sur d'autres sujets pareils. Puis , tout à coup, et d'une manière inattendue :
«Dis-moi, mon frère, demanda-i-il , quelle est
cette jeune fille que tu tiens sous ta garde? Montre^
Chvabrine devint pàle coiiuiic un inorl. Czar, dit-il d*une voix tremblante, czar...* elle n*est pas sous nia garde, eUe est au lit dans sa chaujijie.
— Mène-moi chez elle, » dit Tusurpateur en se levant.
Il était iiuiiossiblc d'iasitei". Clivahrinc conduisit Pougatcheff dans la chambre de Marie Ivauovna. Je les suivis.
Ghvabrine s'arrêta dans Tescalier : « Czar, dit-il, vous pouvez exiger de moi ce qu'il vous plaira; mais ne permettez pas qu'un étranger entre dans la chambre de ma femme.
— Tu es marié! ju écriai -je, prêt à le déchirer.
— Silence! interrompil Pougatcheff, c'est mon aflhire. Et ter, continua-t-il en se tournant vers Chvabrine , ne fais pas l'important. Qu'elle soit ta femme ou non, j'amène qui je veux chez elle.
Votre seigneurie , suis-moi. »
A la |}orte de la chauibre Chvabrine s'arrêta de nouveau et dit d'une voix entrecoupée : « Czar, je vous préviens qu'elle a la fièvre, et depuis trois, jours elle ne cesse de délirer.
— Ouvre , »• dit PougatchefT.
Chvabrine se mit à fouiller dans ses poches et finit par dire qu'il avait oublié la clef. Pougatclieff
poussa la porte du pied ; la serrure céda » la porte s'ouvrit et nous entrâmes.
Je jetai un rapide coup d'œil dans la chambre et faillis m'évanouir. Sur le plancher, et dans un grossier vêtement de paysanne , Marie était assise , pàle, maigre, les cheveux épars. Devant elle se trouvait une cruche d'eau recouverte d'un morceau de pain. A ma vue elle frémit et poussa mi cri perçant. Je ne saurais dire ce que j'éprouvai. ...
Pougatcheff regarda Chvabrine de travers, et lui dît' avec un amer sourire : « Ton hôpital est en ordre! n . -
Puis, s'approchanl de Marie : « Dis-moi, ma petite colombe, pourquoi ton mari te punit-il ainsi?
— Mon mari! reprit-elle; il nest pas mon mari;jamais je ne serai sa femme. Je suis résolue à mourir plutôt, el je mourrai si Ton ne me délivre pas. »
Pougatcheff lança un regard ftirieux sur Chvabrine : « lu as osé me tromper, s'écria-t-il ; saistu, coquin, ce que tu mérites? «
Chvabrine tomba à genoux. ...
Alors le mépris étouila en moi tout sentiment de haine el de vengeance. Je regardai avec dégoût un gentilhomme se traîner aux pieds d'un déserteur cosaque. Pougatcheff se laissa fléchir.
« Je te pardonne pour cette fois , dit-il à Chvarine ; mais sache bien qu'à ta première faute je me rappellerai celle-là. » . ..
Puis s'adressiinl à Marie, il lui dit avec douceur: » Sors, jolie fille, je te donne la liberté; je suis le czar. »
Marie Ivanovna lui jeta un coup d*œil rapide, et devina que c'était Tassassin de ses parents qu'elle aviiil devant les yeux. Llle se cacha le visage des deux mains, et tomba sans connaissance. Je me précipitais pour la secourir, lorsque ma vieille cou^^ naissance Palachka entra fort hardiment dans la chambre et s'empressa autour de sa maîtresse. Pougalchefl sortit , et nous descendîmes tous trois dans la pièce de réception.
n Ëh bien! votre seigneurie, me dit Pougatchefi en riant , nous avons délivré la jolie fille ; qu'en dis-tu If ne faudrait-il pas envoyer chercher le pope, et lui faire marier sa nièce. Si tu veux, je serai ton père assis ^ Ghvabrine le garçon de noce , puis nous nous mettrons à boire , et nous lei nierons les portes. •
Ce que je redoutais arriva. Dès qu'il entendit la
proposition de PougalclielT, Ghvabrine pei'dit la tète.
« Czar» dit-il en fureur, je suis coupable, je vous ai menti ; mîiis GrincH aussi vofis trompe. Cette jeune tille n'est pas la nièce du pope; elle est la fille d'Ivan Mironofl', qui a été supplicié à la prise de cette forteresse. • >
Pougatchell darda sur moi ses yeux flamboyants. '
ilyO LA FILLE DU CAPITAINE.
' « Qu'est-ce que cela veut dire ? s'écria-t-il avec la surprise de rindignation.
— Ghvabrine t'a dit vrai, répondis -je avec fermeté.
— Tu ne m'avais pas dit cela » reprit Pougatchell dont le visage s'assombrit tout à coup.
— Mais sois-en le juge, lui répondis-je; pouvais-je déclarer devant tes gens qu'elle était la lille de MironotT? Ils Teussent déchirée à belles dents; rien n'aurait pu la sauver.
— Tu as pourtant raison , dit Pougatclieir, mes ivrognes n'auraient pas épargné cette pauvre fille ; ma commère» la femnu3 du pope, a bien lait de les tromper.
— Écoute , continuai-je en voyant sa bonne disposition ; je ne sais comment l'appeler, et ne veux pas le savoir. Mais Dieu voit que je serais prêt à te payer de ma vie ce que tu as fait pour moi. Seulement , ne me demande rien qui soit contraire à mon honneur et à ma conscience de chrétien. Tu es mon bienfaiteur; finis comme tu as commencé. Laisse-moi aller avec la pauvre orpheline là où Dieu nous mènera. Et nous, quoi qu'il f arrive, (ft où que tu sois, nous prierons Dieu chaque jour pour qu'il veille au salut de ton âme »
Je parus avoir touché le cœur farouche de Pou-
• gatcheff.
LA nLLE DU CAPITAINE. 151
« Qu'il soit fait comme tu le désires, dit-il; il faut punir jusqu'au bout , ou pardonner jusqu'au bout; c'est là ma coiitiime. Prends ta belle , cmmène-là où tu veux, et que Pieu vous donne amour et raison. »
Il se tourna vers Chvabrine, et lui commanda de nV écrire un sauf-conduit pour toutes les barrières et forteresses soumises à son pouvoir. Chvabrine se tenait immobile et comme pétritié. Pougalclieir alla faire Tinspection de la forteresse; Chvabrine le suivit , et moi je restai , prétextant les préparatifs de voyage.
Je courus à la chambre de Marie ; la porte était fermée. Je frappai :
« Qui est là? » demanda l^alaclika.
Je me nommai. La douce voix de Afarie se fit entendie derrière la porte.
« Attendez, Piôlr Andréitch, dit-elle, je change d'habillement. Allez chez Akoulina Pamphilovna ; je m'y rends à l'instant même. »
J'obéis, et gagnai la maison du père Garasim. Le pope et sa femme accoururent à ma rencontre. Savéliitcli les avait déjà prévenus de tout ce qui s'était passé.
« Bonjoui", Piôtr Andréitch, me dit la femme du pope. Voilà que Dieu a fait de telle sorte que , nous nous revoyons encore. Ck)mment allez-vous ? Nous avons parlé de vous chaque jour. Et Marie
Ivanovna, que n'a-t--eUe pas souffert sans vous, ma
petite colombe! Mais dites-moi, mon père, comment vous en étes-vous tiré avec Pougatcheff? Commeut lie vous a-t-il pas tué ï Eli bien ! pour cela, merci an scélérat I
-r- Finis» vieille, interrompit le père Garasim; ne radole pas sur tout ce que tu sais ; à trop parler, point de salut. Entrez, Piôtr Andréitch, et soyez le bie^Yenu. 11 y a longtemps que nous ne nous sommes vus. »
femme du pope me lit Ixonneur de tout ce qu'elle avait sous la mam , sans cesser un instant • de parler. Elle me raconta comment Chvabrine les avait contraints à lui livrer Marie Ivanovna ; comment la pauvre' fille pleorait et ne voulait pas se séparer d'eux ; comment elle avait eu avec eux des relations continuelles par Tentreinise de Palacbka,. lille adroite et résolue, qui faisait, comme on dit, danser Xounadnick lui-même au son de son flageolet ; comment elle avait conseillé & Marie Ivanovna de m'écrireune lettre, etc., etc. De mon côté, je lui racontai eu peu de mots mon bistoire. Le pope et sa femme firent des signes de croix quand ils entendirent que Pougatcbeff savait qu'ils l'avaient trompé.
« Que la puissance de la croix soit avec nous l disait Âkoulina Pampliilovna ; que Dieu détourne ce nuage! Bien, Alexéi Ivanitch! bien, lin renard l »
LA FILLS DU CAPITAINE. i53
Ed ce moment, la porte 8*ouvrit, et Marie Iva* uovna parut, avec uu ^urire sur son p&le visage»
Elle avait quille son vôleiiient de pa\ saune, et venait habillée comme de coutume , avec simplicité et bienséance*
Je saisis sa main , et ne pus pendant longtemps prononcer une seule parole. Nous gardions tous deux le silence pai pléuiludc de cœur. Nos hôtes sentirent que nous avions autre chose à faire qu'à causer avec eux ; ils nous quiilèrenl. Nous restâmes seuls. Ifauie me raconta tout ce qui lui était arrivé depuis ia prise de la forteresse , me dépeignil toute l'iioireur de sa situation, tous les tourments que lui avait iait souffrir Tinfitme Ghvahrine. Nous rappelâmes notre heureux passé, en versant tous deux des larmes. Enfln je pus lui communiquer mes projets. Il lui était impossible de demeurer dans une forteresse soumise à Pougatcheff et conmiandé par Chvabrine. Je ne pou-^ vais pas non plus penser à me réfugier avec elle dans Orenbouig, qui souffrait en ce moment totites l<*s calamités d*un siège. Marie n'avait plus un seul parent dans le monde. Je lui proposai donc de se rendre à la maison de campagne dd mes parents. Elle fut toute surprise d'une telle proposition. La mauvaise disposition qu'avait montrée mon \)cve h son égard lui faisait peur. Je la tranquillisai. Je savais que jnon père tiendrait à devoir cl à bon-
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i54 LA FILLE DU CAPITAINE:
neur de recevoir chez lui la fille d*un vétéran mort pour sa pairie.
« Chère Marie , lui dis-je enfin , je te regarde comme ma lemme. Des événements étranges nous ont réunis irrévocablement. Rien au monde ne saurait plus nous séparer. »
Marie Ivanovna m' écoulait dans un silence digne, sans feinte timidité, sans minauderies déplacées. ËUe sentait aussi bien que moi que sa destinée était irrévocablement liée à la mienne ; mais elle répéta qu'elle ne serait ma femme que de l'aveu de mes parents. Je ne trouvai rien à répliquer. Nous tombâmes dans les bras Fun de l'autre » et mon projet devint notre commune résolutiou.
Une heui'e après , Yourladu'ck m'apporta nion saulK^nduit avec le griflonnage qui servait de signature à Pougatchelî, et m annonça que le czar m'attendait chez lui. Je le trouvai prêt à se mettre en route. Gomment exprimer ce que je ressentais en présence de cet homme, ten ible et cruel pour tous excepté pour moi seul? Ët pourquoi ne pas dire l'entière vérité ? Je sentais en ce moment une forte sympathie m'entratner vers lui. Je désirais vivement l'arracher à la horde de bandits dont il était le chef et sauver sa tète avant qu'il ne fut trop tard. La présence de Ghvabrine et la foule qui s'empressait autour de nous m'empêchèrent de lui exprimer tous les sentiments dont mon cœur était plein.
Nous nous séparâmes en amis. Pougalchcir aperçât dans la fouie AkouUna Pamphilovna , el la menaça amicalement du i]o\^\ en elignaiit de Tœii d*une manière signifleative. Puis il s*assit dans sa kibilka^ en donnant Tordre de retourner à Berd, et, lorsque les chevaux prirenl leur élan, il se pencha hors de la voiture et me cria :
« Adieu , votre seigneurie ; i»eut-être que nous nous reverrons encore. »
En effet, nous nous sommes revus une autre fois ; mais dans quelles circonstances !
PougatehetT partU. Je regardai longtemps la steppe sur laquelle glissait rapidement sa kibitka. La foule se dissi|)a , Ghvabrine disparut. Je n^^agnai la maison du pope , où tout se préparait pour notre départ. Notre petit bagage avait été mis dans le vieil équipage du commandant. En un instant les chevaux furent attelés. Marie alla dire un dernier adieu au tombeau de ses parents, enterrés derrière Téglise. Je voulais l'y conduire; mais elle me pria de la laisser aller seule, et revint bientôt après en versant des larmes silencieuses. Le père Garasim et sa femme sortirent sur le perron pour nous reconduire. Nous nous range&mes à trois dans riutérieur de la kibitka , Marie , Palachka et moi, et Savéliitch se jucha de nouveau sur le devant.
« Adieu, Marie Ivanovna , notre chère colombe;
iSe LA FILLE DU CAPITAINE.
adieu , Piôtr Andréïtch , notre beau faucon , nous disait la bonne femme du pope ; bon voyage , et que Dieu vous comble tous de bonheur ! »
Nous partîmes. Ûerrière la fenêtre du commandant, j'aperçus Chvabrine qui se tenait debout , et dont la ligure respirait une sombre haine. Je ne voulus pas triompher lâchement d^un ennemi hu^ milié, et détournai les yeux.
Enfin, nous franchîmes la barrière principale, et quittâmes pour toujours la forteresse de Bélogorsk.
L'arrestatioD.
Réuni d'une façon si merveilleuse à la jeune fille qui me causait, le matin môme, tant d'inquiétude douloureuse, je ne pouvais croire à mon bonheur, et je m imaginais que tout ce qui m'était ai rivé n'était qu'un songe. Marie regardait d'un air pensif, tantôt moi , tantôt la route , et ne semblait pas , elle non plus , avoir repris tous ses sens. Nous gardions le silence ; nos cœurs étaient trop fatigute d'émotions. Au bout de deux heures , nous élious déjà rendus dans la forteresse voisine , qui appartenait aussi à Pougatcbetf. Mous y changeâmes de chevaux. A voir la célérité qu'on mettait à nous
servir et le zèle empressé du Cosaque barbu dont Pougatcheff avait fait le commaudant , je iii*aper<çus que, g^râce au babil du posliliou qui nous avait amenés , Ton me prenait pour un favori du
maître.
Quand nous nous remîmes en route , il commen* çait à faire sombre. Nous nous approcbdiiies d'une
petite ville où, d'apiès le commandant baihu, devait se trouver un fort détachement qui était en marche pour se réunir à Tusurpaleur. Les sentinelles nous arrêtèrent, et au cri de : Qui vive? notre pusliiion répondit à iiaule voix :
« Le compère du czar, qui voyage avec sii bourgeoise. »
Aussitôt un détachement de hussards i usses nous entoura avec d*affreux jurements.
< Sors, compère du diable, me dit un maréchal des logis aux épaisses moustaches. Nous allons le mener au bain » toi et ta bourgeoise.
Je sortis de la kibitka et demandai qu!on me conduisit devant l'autorité. En voyant un officier, les soldats cessèrent leurs imprécations , et le ma? réchal des logis me conduisit chez le major. Savéliitcli me suivait en groumielant :
« En voilà un, de compère du czar! nous tombons du feu dans la flamme. 0 Seigneur Dieu, comment cela fmira-t-il ? »
La kibitka venait au pas di»*rière.nous.
En cinq minutes » nous arriv&mes à une maison-
uetle très-éclairée. Le maréchal des logis me laissa sous bonne garde , et entra pour annoncer sa capture. 11 revint à l'instant même et me déclara que sa haute seigneurie^ n'avait pas le temps de me recevoir , qu'elle lui avait donné Tordre de me conduire ea prison et de lui amener ma bourgeoise.
« Qu'est-ce que cela veut dire? m*écriai-je ftirieux ; est-il devenu fou ?
— Je ne puis le savoir, votre seigneurie , répondit le maréchal des logis ; seulement, sa haute seigneurie a ordoiHié de condmre votre seigneurie en prison , et d'amener sa seigneurie à sa haute seigneurie , votre seigneurie. »
Je m'élançai sur le perron ; les sentinelles n'eurent pas le temps de me retenir, et j'entrai tout droit dans la chanibi e où six officiers de hussards jouaient au pharaon. Le major tenait la banque* Quelle fut ma surprise» lorsqu'après l'avoir un moment envisagé je reconnus en lui cet Ivan Ivanovitch Zourine qui m'avait si bien dévaUsé dans l'hôtellerie de Sinibirsk!
« Est-ce possible ! m'écriai-je ; Ivan Ivanovitch » est-ce toi?
— Ah bah ! Piôtr Andrénch ! Par quel hasard ? D'où viens-tu ? bonjour^ frère ; ne veux-tu pas pouter une carte ?
1 • Titre d'un officier supérieur.
— Merci ; fais-moi plutôt donner un logement.
— Quel logement te faut-il / reste chez moi.
— Je ne le puis, je ne suis pas seul.
— Ëh bien 1 amène aussi ton camarade.
— Je ne suis pas avec un camarade ; je suis.... avec une dame.
— Âvec une dame! où Tas -tu péchée, frère?
Après avoir dit ces mois, Zoui iiic sillla d'un Ion
si railleur que tous les autres se mirent à rire , et je demeurai tout confus.
« Ëh bien ! continua Zourine , il n*) a rien à faire, je te donnerai un logement. Mais c*est dommage ; nous aurions fait nos baml)oches connue l'autre fois. Holà! garçon, pourquoi n*amène-t-on pas la commèi e de Pougatchefl ? Est-ce qu'elle ferait l'obstinée ? Dis-lui qu'elle n'a rien à craindre , que le monsieur qui l'appelle est très-bon , qu'il ne l'offensera d'aucune manière, et en mùme temps poussela ferme par les épaules.
— Qac fais-tu là? dis-je à Zourine; de quelle conimère de Pougatcheff parles-tu ? c'est la fille du défunt capitaine Mironoff. Je l'ai déhvrée de sa captivité et je remmène maintenant à la maison de mon père, où je la laisserai.
— Comment ! c'est donc toi qu'on est venu m'annoncer tout à l'heure? Âu nom du ciel, qu'est-ce que cela veut dire ?
— Je te raconterai tout cela plus tard. Mais à
présent, je Ven supplie, rassure la pauvre flUe, que tes hussards ont horriblement effrayée.
Zoùrine lit à l'instant toutes ses dispositions. Il sorlit lui-même dam là rue pour s'excuser auprès de Marie du malentendu involontaire qu il avait commis, et donna Tordre au maréchal des logis de la conduire au meilleur logement de la ville* Je restai à coucher chez lui.
Nous soupâmes ensemble , et dès que je me trouvai seul avec Zourine , je lui racontai toutes mes aventures. Il m'écoute avec une grande attention , et quand j'eus Uni , hochant de la téte :
« Tout cela est bien , frère, me dit-il ; mais il y a une chose qui n'est pas bien. Pourquoi diable veux-, tu te marier? En honnête ofiicier, en bon camarade, je rte voudrais pas te tromper; Crois-moi, je t'en conjure.: le mariage n'est qu'une folie. Est-ce bien à toi de t'embîirrasser d'une femme et de bercer des marmots ? Crache là-dessus. Ecoute^-moi, séparetoi de la fille du capitaine. J'ai nettoyé et rendu sûre la route de SimUrsk ; envoie-la demain à tes parents, seule , et loi, reste dans mou détach(^iuent. Tu n'as que faire de retourner à Orenbourg. Si tu tombes derechef dans les mains des rebelles , il ne te sera pas. facile de t'en dépêtrer encore une fois. De cette façon, ton amoureuse folie se guérira d'ellemême , et tout se passera pour le mieux. »
Quoique je ne fusse pas pleinement de son
avis , cependant , je sentais que le devoir et l'honneur exigcdieiU ma présence dansTaruiée de l'impératrice; je me décidai donc à suivre en cela le conseil de Zourine » c'esl-à-dire à envoyer Marie cliez mes parents , et à rester dans sa troupe.
Savéliitch se présenta pour me déshabiller. Je lui annonçai qu'il eût i se leiiii prêt à paitir le lendep main avec Marie Ivanovna. 11 commença par fahre le récalcilranl.
« Que dis-tu là , seigneur? Comment Veux-tu que je te laisse? Uui te servira, et que diront tes parenisï •
Connaissant l'obstination de moamenin , je résolus de le ilécliir par ma sincérité et mes caresses. Mon ami Arkhip Savéliitch , lui dis-je, ne me
r et'use pas, sois mon bienfaiteur. Ici je n*ai nui besoin de domestique, et je ne serais pas tranquille
si Marie Ivanovna se mettait en roule sans toi. Kn la
servant, tu me sers mol-même, car j^ suis fermement décidé à Tépouser dès que les circonstances me le permettront. »
Savéliitch croisa les mains avec un air de surprise et de stupéfaction inexprimables.
« Se marier! répétait-il, l'enfant veut se marier! Mais que dira ton père? et ta mère, que pensera-l-elle 7
— Us consentiront sans nul doute, répondis-je, dès qu'ils connaîtront Marie Ivanovna. Je couipte sur
i6t LA riLLfi W GAPITAlNB.
tm-ttième. Moti père et ma mère ont en toi pleine
confiance. Tu intercéderas pour nous, n'estrce pas ? » Le vieillard fut touché.
« 0 mon père Piôtr Andréitch , me répondU-îl , quoique tu veuilles te marier trop tôt , Marie Ivanovna est une si bonne demoiselle , que ce smdt pécher que de laisser passer une occasion pareille* Je ferai ce que tu désires. Je la reconduirai, cel ange de IHeu, et je dirai en toute soumission à le» parents qu'une telle fiancée n'a pas besoin de dot.»
Je remerciai Savéliitch, et allai partager la cham^^ bre de Zourine. Dans mon agitation, je me remis à babiller. D'abord Zourine m'écoula volontiers; puis ses paroles devinrent plus rares et plus vagues ^ puis enfin il répondit à Tune de mes questions par un ronflement aigu, et j'imitai son exemple.
Le lendemain, quand je communiquai mes plan^ à Marie, elle en reconnut la justesse, et consentit à leur exécution. Gomme le détachement de Zou^ rine^ devait quitter la ville le même jour, et qui! n'y avait plus d'hésitation possible , je me séparai de Maiîe après Favoii* confiée à Savéliitch , et lui avoir donné une lettre pour mes parents. Marie Ivanovna me dit adieu tout épiorée ; je ne pus riea lui répoudre, ne voulant pas m'abandonner aux sentiments de mon âme devant les gens qui m'entouraient. Je revins chez Zourine, silencieux et pensit. Il voulut m'égayer, j'espérais me distraire ;
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LA FILLE tu CAPITAINE. 163
nous passâmes bruTamment la journée » et le len-
deuiaia nous uous miujes eu uiaiciie.
C'était vers la fln du mois de février. L*hiver, qui atait rendu les manœuvres diliticiles, touchait à sou teruic , et nos' généraux s'apprèt;iient à une campagne combinée. PongatchefT avait rassemblé ses troupes et se trouvait encore sous Orcubourg. A l'approche de nos forces , les villages révoltés rentraient dans le devoir* Bientôt le priuce Galitzine remporta une victoire complète sur Pougatcheff , qui s'était aventuré près de la forteresse de Talitcheff ; le vaiuqueui* débloqua Oreubourg, et il semblait avoir porté le coup de grâce à la rébellion. Sur ces entrefaites, Zourine avait été détaché contre des Baclikirs révoltés, qui se dispersèrent avant que nous eussions i)u les apercevoir. Le printemps , qui fit déborder les rivières et coupa ainsi les routes, nous surprit dans un petit village tatar, où nous nous consolions de notre inaction par l'idée que cette petite guerre d'escarmouches avec des brigands allait biailAt se terminer.
Mais Ppugatcheff n'avait pas été pris : il reparut bientôt dans les foi ges de la Sibérie U rassembla de nouvelles bandes et recommença ses bngan»
dages. Nous apprîmes bientôt la destruction des forteresses de Sibérie , puis la prise de Khasan ,