Ouragan de neige
le vent souttlait de plus en plus fort.- Le petit nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui s'élevait lourdement/croissait, s'étendait, et qui finit par envaliir le ciel tout entier. Une neige tïue commença à tomber et tout à coup se précipita à gi-os flocons. Le vent se mit à siffler, à hurler. C'était un chasse-neige. En un instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent soul^ vait de terre. Tout disparut. « Malheur à uous, seigneur ! s'écria le cocher ; c'est un baurane. n
Je passai la tète hors de la Aî6//Aa; tout était obscurité et tourbillon. Le vènt soufflait avec une expression tellement féroce, qu'il semblait un étie animé. La neigfe s'amoncelait sur nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas , et ils s'arrêtèrent bientôt. « Pourquoi n'avances-tu pas ? dis-je au cocher avec impatience. * . — Mais où avancer? répondit-il en descendant du traîneau. Dieu seul sait où nous sommes .maintenant. Il n'y a plus de chemin et tout est sombre.»
Je me mis à le gronder, mais Savéliitch prit sa défense. « Pourquoi ne l'avoir pas écouté? me ditil avec colère. Tu serais retourné au relais; tu aurais pris du thé; tu aurais dormi jusqu'au matin ; Forage se serait calmé et nous serions partis. Et pourquoi tant de hâte ? Si c'était pour aller se marier, passe. «
Savéliitch avait raison, Qu*y avait-il à faire? La
LA FILLE. DU CAPITAINE. i9
neige continuait de tomber ; un amas se formait autour de la kibitka. Les chevaux se tenaient immobiles, la tête baissée et tressaillaient de tem|;s en temps. Le cocher marchait autour d'eux « rajustant leur harnais, comme s'il n'eût eu autre chose à faire. SaVéliitch grondait. Je regardais de tous côtés dans l'espérance d'apercevoir quelque indice
' d'habitation ou de chemin ; . mais je ne pouvais voir que le tourbillonnement conius du chasseneige.... Tout à coup je crus distinguer quelque chose de noir. « Holà l cocher, m'écriairie, qu'y
. a-l-il de npir là-bas? h Le cocher se mit à regarder attentivement du côté que j'indiquais. « Dieu le. sait, seigneur, me répondit-il en reprenant son siège ; ce n*est pas un traîneau , ce n'est pas un arbre , et il me semble que cela se meut. Ce doit être un loup ou Uu lionune. » • Je lui donnai l'ordre de se diriger sur l'objet inconnu, qui vint aussi à notre rencontre. En deux minutes nous étions arrivés sur la même ligné, el je reconnus un homme, u Hqlà! brave homme , lui .cria le cocher; dis-nous, ne sais-tu pas le chemin?
— Le chemin est ici , répondit le passant ; je suis sur un endroit dur. Mais à quoi diable cela sert-il ?
Écoute i mon petit paysan , lui dis-je ; est-ce ' que tu connais cette contrée ? Peux-tu nous conduire jusqu'à un gîte pour y passer la nuit?
— Cette contrée? Dieu merci, repartit le passant,
je Tai parcourue h pied et en voituie » en long et en large. Mais vois quel tetpps! Tout de suite on perd la route. Mieux vaut s'arrêter ici et attendre; peut-être l'ouragan cessera. Et le ciel sera serein, et nous trouverons le chemin avec les étoiles. >■
Son sang-froid. me donna du courage. Je m'étais déjà décidé, en m'abandonnant à la grâce de Dieu, à passer la . nuit dans la steppe , lorsque tout, à coup, le passant s'assit sur le banc qui faisait, le siège du cocher : u Grâce à Dieu , dit-il. à celui-ci , june habitation n'est pas loin. Tourne à droite et marche.
— Pourquoi irais -je à droite? répondit mon cocher avec humeur. Où vois-tu le chemin ? Alors il faut dire : chevaux à autrui , harnais aussi , fouette sans répit. »
Le cocher me semblait avoir raison. « En effet, dis-je au nouveau venu , pourquoi crois-tu qu'une habitation n'est pas loin?
— Le vent a soufilé de là, répondit-il, et j'ai senti une odeur de fumée , preuye qu'une habitation est proche. »
Sa sagacité et la finesse de son odorat ine remplirent d'étonnement. J'ordonnai au cocher d'aller où •l'autre voulut.. Les chevaux marchaient lourdement dans la neige profonde. La kibitka s'avançait avec lenteur, tantôt soulevée sur un amas, tantôt précipitée dans une fosse et se balançant de côté et
d'autre. Cela ressemblait beaucoup aux mouve^ ments d'une barque sur la mer agitée. Savéliitch poussait des gémissements profonds, eu tombant * à chaque instant sur moi. Je baissai la isinovka^^ je m'enveloppai dans ma pelisse et m*endormis , bercé par le chant de la tempête et le roulis du' traîneau. J'eus alors un songe que je n'ai plus oubUé et dans lequel je vois encwe quelque chose de prophétique, en me rappelant les étranges aventures de ma vie. Le lecteur m'excusera si je le lui raconte , car il sait sans doute par sa propre expérience combien il est naturel à Thomme de s'abandonner à la superstition, malgré tout le mépris qu'on affiche pour elle.
J'étais dans cette disposition de l'âme où la réa^ lité commence à se perdre dans la fantaisie , aux premières visions incertaines de l'assoupissement. Il me semblait que le bourane continuait toujours et que nous errions sur le désert de neige. Tout à coup je crus voir une porte cochère, et nous entrâmes dans la cour de notre maison seigneuriale. Ma première idée fut la peur que mon père ne se fâchât de mon retour involontaire sous le toit de la famille, et ne l'attribuât à une désobéissance calculée. Inquiet, je sors de ma kibitka^ et je vois ma mère tenir à ma rencontre avec un ahr de profonde tris-
1. Tapis fàitde la seconde éçorce du tilleul et qui couvre la capote d'une JN^tUto.
Si LA FILLB DU CAPITAINE.
tesse. • Ne fais pas de briiit , me dit-elle ; ton père est à, FagODie et désire te dire adieu. » Frappé d*effroi , j'entre à sa suite dans la chambre à coucher. Je regarde ; Tappartement est à peine éclairé. Près du lit se tiennent des gens à la ligure triste et ^ibaltue. Je m*approçhe sur la pointe du pied. Ma mère soulève le rideau et dit : « André Pétro-* yitch, Pétroûcha est de retour; il est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta bénédiction. » Je me mets à genoux et j'attache mes regards sur le mourant. Mais quoi! au lieu de mon père, j'aperçois dans le lit un paysan à barbe noire, qui me regarde d*un.air de gaieté. Plein de surprisé,, je me tourne vers ma mère : • Qu^estr-ce que cela veut dire ? m'écriai-je ; ee n'est pas inon père. Pouiquoi veux-tu que je démande sa bénédiction à Ce paysan? — C'est la même chose, Pélrouelia, répondit ma mère; celui-là est ton père as^s*; baise-lui la main et qu'il te bénisse. »' Je ne voulais pas y consentir. Alors lé paysan s'élanga du lit, tira vivement sa haclie de sa ceinture et se mit à la brandir eh tous sens. Je voulus m'enfuir, mats je ne le pus pas.» La. chambre se remplissait de cadavres. Je trébuchais contre eux ; mes pieds- glissaient dans des mares de sang. Le terrible paysaa m'appelait avec douceur en me disant « Ne crains
' . I . Parraiu de mariage.
LA DU- GAPITAINË. 23
rien » approche , vie»$ que je te bénisse. L'eQ'roi et la stupeur s'étaient cin|)arés de uioi....
Ën ce moment je m'éveillai. Les chevaux étaient arrêtés; Savéliitch me tenait par la main : •« jSoi^, seigneur , me dit-il « nous sommes arrivés . -
— Où smnmes-nous arrivés ? demandai-je en me frottant les yeux.
— Au gite ; Dieu nous est venu en aide ; nous soiiiiiies tonrbés droit sur la haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te récliauffer. »
Je quittai la kibitka. Le bourane durait encore, • mais avec une moindre violence. Il faisait si noir qu'on pouvait, comme on dit, se crever l'œil. L*hôte nous reçut près de la porte d*entrée^ én tenant une lanterne sous le pan de son cafetan , et nous introduisit dans une chambre petite, mais assez propre. Une Imtchina^ l'éclairait. Au milieu était suspendue une longue carabine et un liaut bonnet de cosaque. -
Notre hôte, Cosaque du laiLS était un paysan d*ime soixantaine d'années, encore frais et vert. Savéhitoh apporta la cassette à thé,, et demanda du feu pour me faire quelques lasses dont je n'avais jamais eu plus grand besoin. L'hôte se h&la
de le servir. .
U Planchette de sapin ou de bouleau, qui sert de chandelle. 2. Fleuve qui se jette dans TOuraL*
2i LA F1LL£ DU CAPITAINE.
« Où donc est notre guide? demandai-je à Savéliitch.
— ici , votre seigneurie , répondit une voix d'en haut. »
Je levai les yeux sur la soupente , et je vis une barbe noire et deux yeux étincelants.
« Ëh bien ! as^tu froid ?
— Connnent n'avoir pas Iroid dans un petit cafetan tout troué? J'avais un imlaup; mais, à quoi bon m'en cacher ; je l'ai laissé en gage hier chez le marchand d*eau-dé-vie; le froid ne me semblait pas vif. »»
Kn ce nioment Thote rentra avec le somovar^ tout
bouillant. Je proposai à notre guide une lasse de thé.
Il descendit aussitôt de la soupente. Son extérieur me parut remarquable. C'était un homme d'uné quarantaine d'années, de taille moyenne, maigre» niais avec Je larges épaules. Sa barbe noire commençait à grisonner. Ses grands yeux vifs ne restaient jjamais tranquilles. 11 avait dans la physionomie une expression assez agréable, mais non moins malicieuse. Ses cheveux étaient coupés en rond. Il portait un petit atmak* déchiré et de larges panta-* ]l>ns tatars. Je lui oilris une tasse de thé, il en goûta et fit la grimace. « Faites-moi la grâce , votre seigneurie, me dit-il, de me. faire donner un verre