I . Lit ordinaire des paysans russes
. chanda pas suivant son habitude constante. Ses soupçons 4e la véîUe s^étaient envolés tout à fait. J'appelai le guide pour le remercier du service qu'il nous avait rendu, et dis à Savéliiich .de lui donner un deuil-rouble de gralilication.
Savéliitcli fronça le soiireîL « Un demi-rouble ! s'écria-t-il ; pourquoi cela ï parce que tu as daigné
• toi-niônie J'amener . à Tauberge ? Que . ta volonté soit faite , seigneur ; mais nous n'avons pas un dejni-rouble de trop. Si nous nous mettons à donner des pourboires à tout le monde, nous finirons
. par mourir dQ laim. »
Il m'était impossible de disputer contre Savéliitcb; mon argent, d'après ma promesse for- . nicllo, élaiL à son enlicre discrétion. Je trouvais
pourtant désagréable de ne pouvoir. récompenser
un homme qui m'avait tiré, sinon d'un danger de mort, au moins d'une position fort embarrassante. « ^ien , dis-je avec sang-froid à Savéliiich, si tu ne veux pas donner un demi-rouble , donne-lui * quelqu'un .de oies vieux habits ; il est trop légèrement vêtu. Donne-lui mon touluup de peau de lièvre.
— Aie pitié de moi, mon père Piôtr Audréilch, s'écria Savéliitch; qu'a-t-il besoin de ton toukwpf
. il le boira» le chien, dans le premier cabaret.
— Ceci , mon petit vieux , ce n'est plus ton af- . faire, dit le vagabond, que je le boive ou que je
ne le boive pas. Sa seigneurie me fait la grâce d'une pelisse de son épaule * ; c*est sa volonté de seigneur, et ton devoir de serf est de ne pas regimber, mais d'obéir.
— Tu ne crains pas Dieu , brigand que tu es , dit Savéliitch d'une Toit fâchée. Tu vois que reniant n'a pas encore toute sa raison , et te voilà tout content de le piller, grâce à son bon cœur. Qu'as-tu besoin d'un toulmp de seigneur? Tu ne pourrais pas même le mettre sur tes maudites grosses épaules.
— Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je à moii menin ; apporte vite le touloup.
— Oh! Seigneur mon Dieu! s'écria Savéliitch en gémissant. Un touloup en peau de lièvre , et complètement neuf encore! A qui le domie*t-on? A un ivrogne en guenilles. « •
Cependant le touloup fut apporté. Le vagabond se mit à l'essayer aussitôt. Le iouloup^ qui était déjà devenu trop petit pour ma taille, lui était effectivement beaucoup trop étroit. Cependant il parvint à le mettre avec peine, en faisant éclater toutes les coutures. Savéliitch poussa couune un hurlement étouffé lorsqu'il entendit le craquement des fils. Pour le vagabond , il était trè&-content de mon cadeau. Aussi me reconduisit-il jusqu'à ma
1 . Allusion aux récompenses faites par les anciens czars à ieum boyards» auxquels ils donnent leur pelisse.
LA F1LL£ DU GAPiTAlI^£. i9
^y^^kibitka^ et il me dit avec un profond salut: « Merci , votre seigneurie ; que Dieu vous récom* pense pour votre vertu. De ma vie je n*oublierai vos bontés. » 11 s*en alla de son côté, et je partis du mien, sans faire attention aux bouderies de Savéliitch. J'oubliai bientôt le bouraney et le guide , et mon toubntp en peau de lièvre.
Arrivé à Orenboiirg, je me présentai directement au général. Je trouvai un homme de haute taille, mais déjà courbé par la vieillesse. Ses longs cheveux étaient tout blancs. Son vieil uniforme usé rappelait un soldat du temps de Timpératrice Anne, et ses discom^s étaient empreints d'une loi le prononciation allemande. Je lui remis la lettre de mon père. En lisant son nom , il me jeta un coup d'œil rapide : « Mon Tien, dit-il, il y a si peu de temps qu'André Pétrovitch était de ton ache; et maintenant, quel peau caillard de lils il a! Ah! le temps, le temps.... »
11 ouviit la letti^e et se mit à la parcourt à demivoix, en accompagnant sa lecture de remarques : « Monsieur, j'espère que votre excellence. i.. » Qu'est-o^ que c*est que ces cérémonies ? Fi ! comment n'a-t-il pas de honte ? Sans doute , la discipline avant tout; mais est-ce ainsi qu'on écrit à son vieux c^marate...? « Votre excellence n'aura pas « oublié!... » Heim!... « Et!... quand.... sous feu «• le feld-maréchal Munich.... pendant la campa-
« gne.... de même que.... la petite Caroline. » Ëh!
eh! brader! 11 se souvient donc encore de nos an- -
çiennes fredaines? « Maintenant, parlons affaires*...
« Je vous envoie mon espiègle.... •» Hum!... « le
" tenir avec des gants de porc^pic... » Qu'est-ce
que cela , gants de porc-épic ? ce doit être un pro-
verbe russe.... Qu'est^e que c'est, tenir avec des gants de porc-épic? reprit-il en se tournant vers moi.
Cela signifie, lui répondis-je avec l'air le plus
innocent du monde, traiter quelqu'un avec bonté, pas trop sévèrement, lui laisser beaucoup de liberté. Yoiià ce que signilie tenir, avec des gants de porc-épic.
— Uuml je comprends.... « Ët ne pas lui donner « de liberté.... » Non; il paraît (|ue gants de porcépic signifie ^utre chose.... « Ci -joint son bre- « veL... >' Où donc esl-il? Ahlle voici..., « L'inscrire au régiment de Séménofski.... » C'est bon , c'est bon ; Ton fera ce qu'il faut.... « Me permettie de ' « vous embrasser sans cérémonie, et.... comme lin « vieux ami et camarade. •» Ah! enfin, il s'en est souvenu.... Etc., etc.... Allons, mon petit père, dit- ' il après avoir achevé la lettre et mis mon brevet de côté , tout sera fait ; tu seras officier dans le régiment de ^'^'^ ; et , pour ne pas perdre de temps ^ va dès demain dans le fort de Bélogorsk, où tu servhras sous les ordres du capitaine Mironotf , un
brave et hoiinète houniie. Là, lu serviras véritablemeiit, et tu api)rendras la diseipline. Tù n*as rien ' à iaire à Orenbourg; les distractions sont dangereuses pour un jeune houime. Aujourd'hui, je l'invite à diner avec moi. »
« De mal en pis, pensai-je tout bas ; à quoi cela ui*aura-t-il servi d'être sergent aux gardes presque . dans le venlre de manière? Où cela m'a- t-il mené? dans le régiment de ^^^^ et dans ûn fort abandonné sur la frontière des steppes kirgbises-kaisaks. >» Je dînai chez André Karlovitch , en compagnie de sou vieil aide de camp. La sévère économie allemande régnail à sa lable , el je pense que l'efl'roi de recevoir parfois un hôte de plus à son ordinaux de garçon n'avait pas- élé étranger à mon prompt éloignement dans une garnison perdue. Le lendemain je pris congé du général et partis pour le heu de ma destination.
Li forteresse.'
La • forteresse de Bélogorsk était située à quarante verstes d'Orenbourg. De cette ville , la roule li»ngeaii les bords escarpés du laik. La rivière n était pas encore gelée, et ses flots couleur de
plomb prenaient une teinte noire entre les riws
blanchies par .la.Qeige..Dev£^|it moi s étendaient les steppes kirghises. Je me perdais dans mes réflexions, tristes pour la plupart. La vie de garnison ne m'offrait pas beaucoup d'attraits je tâchais de ^e représenter mon chef, futur, le capitaine Hiro* noff. Je m'imaginais un vieillard séyère ^t morose, ne sachant rien en dehors du service et prêt à me mettra aux arrêts pour la moindre vétille. Le crépuscule arrivait ; nous allions assez vite.
« Ya-t-il loin d'ici à la forteresse! denmndai-je
aji cocher.
— Mais on la voit d'ici, » répondit^-il.
Je me mis à regarder de tous côtés, m' attendant à voir de hauts bastions, une muraille et un fossé. Mais je ne vis rien qu'4m petit village entouré d'une palissade en bois. D'un côté s'élevaient trois ou quatre tas de foin, à demj recouverts de neige; d'un autre, un moulin à vent penché sur le côté, et dont les ailes, faites de grosse écorce de tilleul , pendaient paresseusemeut.
« Où donc est la forteresse ? demandai-je étonné.
— Mais la voilà, »> reparl.U^ cocher en me montrant le village où nous venions de pénétrer.
. J'aperçttst prè& de la porte mx vieux canon en fer. Les rues étaient étroites et tortueuses; presque toutes les i^ias^.^éi^mi couverte$ en chaume* J'ordonnai
quoii me menât chez le commandant, et presque aussitôt ma kibUka s'arrêta devant une maison en bois, bâtie sur une éminence, près de Tégiise, qui était en bois également.
Personne ne vint à ma rencontre. Du perron j'entrai dans Tantichambre. Un vieil invalide, assis sur une table, était occupé à coudre une pièce bleue au coude d'un uniforme vert. Je lui dis de m*annoncer. « Entre , mon petit père, me dit l'invalide, les nôtres sont à la maison. » Je pénétrai dans une chambre très -propre, arrangée à la vieille mode. Dans un coin était dressée uue armoire avec de la vaisselle. Contre la mm'aille un diplôme d'otïicier pendait encadré et' sous verre. Autour du cadre étaient rangés des tableaux d'écorce*, qui représentaient la Prise de Ktistrin et à'Otchak&w^làClwix de la fiancée elïtinter" renient ân chat par les souris. Près de la fenêtre , se tenait assise une vieille femme en mantelet, la tête enveloppée d'un mouchoir. Elle était occupée à dévider du fll que tenait, sur ses mains écartées, un petit vieillard borgne en habit d'officier, » Que désirez-vous, mon ptit père? » me dit-elle sans interrompre son occupation. Je répondis que j'étais venu pour entrer au service, et que, d'après la règle, j*accourais me présenter à monsieur le ca*