SIGISMOND, HERMANN
HERMANN , venant devant Sigismond.
Vous avez pris ma lille ; et moi je viens vous dire :
Vous avez fait ici ce que l'honneur défend ;
De quel droit, Monseigneur, prenez-vous mon enfant?
SIGISMOND
J'ai dû m'ea assurer pour sauver la patrie.
HERMANN
Quel crime a donc commis mon Hélène chérie? Rien n'est moins sérieux... Monseigneur, rendez-moi Mon Hélène; il la faut à mon bonheur.
SIGISMOND
La loi Que vous osez braver doit retomber sur elle.
HERMANN
Hais si vous invoquez une loi si cruelle Je suis donc le coupable.
SIGISMOND
Oui, vous et vos amis.
HERMANN
A mon tour, Monseigneur, quel crime ai-je commis ? Daignez vous expliquer.
Vous êtes un Franc-j uge !
Un de ces crimineis dont l'ombre est le refuge! Un de ceux qui tramant les plus affreux desseins , Se disent des croyants et sont des assassins!
HERMANN
Quel blasphème !.. à Dieu seul nous devons rendre compte ; Et je le dis sans crainte aussi bien que sans honte, Nul pouvoir, après Dieu, ne nous règle ici-bas.
SIGISMOND
Peut-être.'
HERMANN
Epargnons-nous d'inutiles débats; Vous tenez dans la main le sceptre de TEmpire, Nous avons dans le cœur ce que Dieu nous inspire ; Sire, à chacun son lot; le Dieu qui fait les rois Nous a fait ses élus.
SIGISMOND
C'en est trop !... je le vois, Vous venez ici même exciter ma colère...
HERMANN , élevant la voix.
Non; je veux mon enfant...
SIGISMOND
Faut-il que je tolère?.
HERMANN , avec force.
Mais ma filie?
SIGISMOND
Vos cris sont des cris superflus; Elle est en mon pouvoir, vous ne la verrez plus.
HERMANN; menaçant.
Malheur !
SIGISMOND
Ahl devant moi je dois vous interdire...
HERMANN , rinterrompant.
Vous devez écouter ce que je vais vous dire : Lorsqu'on le pousse enfin à la rébellion L'humble devient héros , l'homme se fait lion ; Le cri de la douleur s'irrite; et, sans absoudre, La voix qui vient d'en bas fait remonter la foudre. Â mes devoirs sacrés je ne veux point faillir; Mais en frappant mon cœur vous en ferez jaillir L'étincelle puissante et soudain agrandie Qui peut sur vos Etats secouer l'incendie.
SIGISMOND
Vous osez devant moi faire de tels aveux !
HERMANN
Je rose, car je veux ma fille.
SIGISMOND
Et moi je veux Savoir, savoir par vous le nom de vos complices ; Je le veux !
HERMANN
Préparez le dernier des supplices ; Mais vous ne saurez rien.
SIGISMOND
Prenez garde !
HERMANN
Comment!
Quel homme peut ainsi se vendre lâchement?
L'honneur qui toujours marche avec moi, côte-à-côte; L'honneur qui veut me voir porter la tête haute, Oui, l'honneur me défend d'être un lâche!
SIGISMOND
Il me faut
Les noms que je demande.
hermànn.
Au pied de l'e'chafaud, Si vous me demandiez une seule parole Pour m'épargner la vie et pour changer mon rôle, Je vous dirais, penché sous le fer de la loi, Si ma lête est à vous, mon honneur est à moi!
SIGISMOND
Eh bien ! puisque l'excès de votre orgueil extrême Vous aveugle à ce point; n'accusez que vous-même, Si la vérité sombre apparaît à vos yeux.
II ccaiie les tentures du fond , et U montre au Graod-Maitre Hélène entre deux bourreaux qui tiennent la hache levée sur la tôte de la jeune fille.
SIGISMOND
Franc-juge, regardez !
HERMANN, dans un cri.
Que vois-je ! . . . justes cieux ! . . .
Que vois-je !.. des bourreaux !.. ma fille! . . ah! c'est horrible I
A Sigîsmond.
Je rêve, n'est-ce pas?... c'est un rêve terrible.
Mais il n'a rien de vrai.
Il regarde encore.
Ma fille 1... ô ciel! je cours La sauver des bourreaux.
SIGISMOND
Inutile secours; D'ici je fais un signe et c'est la mort pour elle.
HERMANN
Ah ! Sire , au nom du ciel ! par la ne éternelle I Par TÔtre honneur de roi, par votre nom sacre', Épargnez mon enfant, mon enfant adoré i
SIGISMOND
Non, non!
HERMANN
Ah! par pitié!
SIGISMOND
Vaine prière !
HERMANN
Grâce !
Il regarde encore.
Mafiuèt
Il tombe aux pieds de Sigismond.
A vos genoux , à vos pieds que j'embrasse
Tuez-moi; mais laissez vivre Hélène, laissez Ma pauvre enfant»., prenez, prenez ma \ie!...
SIGISMOND
Assez!
Je suis, pour vous forcer dans vos derniers refuges, Froidcomme les poignards quiservent auxïrancs-juges ; Le nom des conjurés, ou bien...
n lève la main comme pour dooner le signal attendu par les bourroaui ; Hermann la lui saisit et se relève.
HERMANN
Ciel! arrêtez!
Tout en tenant la main de Sigismond , il regarde de nouveau du côté des draperies.
Hélène! mon enfant!...
SIGISMOND
Les instants sont comptés;
HERMANN
Ah! mon âme est glacée; Je ne résiste plus...
SIGISMOND, solennellement et en regardant l'horloge.
La minute est passée.
Il s' approclic encore des draperies pour donner le signal.
II regarde Thorloge.
Une minute encore.
HERMANN
Attendez , par pitié!
SIGISMOND
Non, non!
HERMANN; regardant.
Te voir mourir Toi, toi le seul objet que Dieu m'ait fait chérir, Ma fille bien-aimée i ... ah !
Il porto la main h une ouverture dissimulée dans la doublure de sa robe.
Je deviens infâme !
Je contiens à la fois tous les cris de mon âme ; Ma fille, mon espoir! ma fille, mon bonheur!
Ma fille, je le sauve... au prix de mon honneur!
II sort de sa robe une liste que Sigismond lui enlève ; Hermann demeure accablé, la maiu sur le cœur, et les yeux tournés du côté de sa fille.
SIGISMOND
Je triomphe!... ce jour à la mort les entraîne.
A deux officiers qui se présentent.
Rendez la jeune fille à ce vieillard.
Les officiers sortent.
Ma haine Doit atteindre son but et ne rien épargner... Monde ! regarde-moi, je commence à régner!
Les officiers conduisent Hélène et se retirent ; la jeune fille est pâle ; se» cheveux sont flottants ; elle a entendu les dernières paroles de Sigismond , et du regard elle suit ce dernier qui sort par la droite.