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Son homme d'affaires

vie la donation que j'ai faite de Touvent et dont le projet est entre ses mains. Je demande à Sa Grandeur de m'accorder un moment d'entretien quand elle viendra à Paris. »

« 8 mai : Visite de Mgr de Bourges qui aborde tout de suite le sujet de la donation de Touvent pendant ma vie. Monseigneur me fait des objections aussi touchantes que pleines de délicatesse. Je n'en accepte aucune, ma résolution étant parfaitement arrêtée dans mon esprit et dans ma volonté. L'Archevêque me demande quelques jours de réflexion. Il me répondra définitivement de Bourges. 0

L'acceptation de M-r de la Tour d'Auvergne arrivait à Paris le 17. « J'ai été très consolée, écrira-t-elle bientôt à M. l'abbé Saliquet, de voir accomplir entièrement un acte important de ma vie, une donation à l'Église déposée dans le cœur du plus digne de ses représentants. Hier, je rendais giàce au Maître divin des cœurs, à Marie notre Mère. Je remerciais l'âme de mon bien-aimé Vmédée, de m'avoir aidée si visiblement dans le cours de ces longues et délicates négociations. Je sentais vive-

ment que j'avais fait quelque chose pour le plus grand bien de l'œuvre de Touvent, pour les œuvres de Ghâteauroux. »

Puis, Mme Thayer part pour Touvent où elle passe l'été à faire l'inventaire du château et de ses dépendances. « Je visite les greniers pour voir ce que je puis donner en bonnes œuvres ou autrement avant de quitter cet endroit que j'aime, mais que j'abandonne aussi avec consolation, car je crois faire pour le mieux. »

Néanmoins, cette donation généreuse n'allait pas sans quelque déchirement ; c'était comme une mort anticipée. Elle écrivait un jour à M. l'abbé Saliquet : u Priez pour moi, j'ai besoin de courage, j'ai besoin de faire violence à mon cœur. Parfois je sens qu'en quittant Touvent, je quitte la vie, la seule qui soit vraiment la mienne, la prière à côté de mes chères tombes, mon mari, mes chers enfants qui m'ont été donnés pour adoucir les plaies de mon cœur... Que l'espérance de l'éternel avenir rende tout sacrifice une joie (i) ! » On se rappelle involontairement que Louis Veuillot lui avait dit : « Allons, Madame,

i. Semaine religieuse de Bourges, le 23 mars 1912.

acceptez le sacrifice, ne soyez pas généreuse à moitié quand vous donnez à l'Église. »

L'année suivante, le 20 février 1876 (1), M1" Tbayer et M?r de la Tour d'Auvergne sont au salon. La Fille du général Bertrand remet entre les mains du prélat les clefs et lui dit : a Monseigneur, permettez-moi de remettre à l'Église dont vous êtes le digne représentant, cette demeure que je serais heureuse de vous offrir plus belle. Ce qui en fait à mes yeux la vraie beauté, c'est la chapelle, et la statue de Notre-Dame de Touvent, couronnée au nom du Souverain Pontife. Dans cette chère chapelle reposent les corps de mon bien-aimé Amédée et de mes enfants. Je viendrai un jour reposer près d'eux. C'est à l'Église, dans la personne de l'Archevêque de Bourges, que je demande de prier pour ces âmes et pour la mienne, et de veiller à la conservation de ces chères tombes. » L'Archevêque remercie Mm Thayer de ce don a vraiment royal » et il l'assure que le diocèse répondra à ses pieux désirs, que la chapelle et les tombes, le château et ses œuvres seraient toujours

a. Le 28, d'après M. L'abbé Saliquet.

a3o UNE AME DE GRANDE DAME

l'objet de la plus dévouée, de la plus religieuse sollicitude. Puis, Mme Thayer se rend à cette chapelle qui renferme, suivant l'heureuse expression de Mgr Auguste Marchai, « tout ce que son cœur de chrétienne, d'épouse et de mère a le plus aimé », prie, et s'en va...

Hélas ! que sont devenues toutes ces richesses, propriété sacrée de l'Église et des Pauvres, entre les mains scélérates des sacrilèges qui les ont volées ou, comme ils disent clans leur langue hypocrite tout à la fois et barbare, liquidées?...

M"" Thayer et la maladie — Amour de la souffrance. — Paix de Pâme. — Détachement progressif. — Conliance des âmes en ses prières: la comtesse de Gontaut-Biron. — Souvenir reconnaissant du cardinal Pitra; lettre inédite. — Mgr Mcrmillod et l'oraison funèbre de Mgr de la Tour d'Auvergne ; deux lettres inédites. — Pèlerinage de M Thayer à Touvent. — Vitalité de l'Œuvre. — La Vie du général Bertrand. — Santé déclinante. — Dernières notes. — Extrême-Onction. — La fille de Charette. — Mort ; ensevelissement ; funérailles.

Toute sa \ie la santé de Mnie Thayer a été délicate et précaire. De graves maladies l'ont même éprouvée. Elle acceptait tout d'abord et courageusement l'épreuve ; puis elle demandait à Dieu sa guérison.

Menacée de cancer à plusieurs reprises, effrayée à la seule pensée qu'une opération pourrait être nécessaire, elle a fait neuvainc sur neu vaine à sainte Agathe et, chaque fois, les médecins ont vu disparaître des glandes qu'ils avaient jugées de nature très dangereuse.

Puis, c'est du cœur qu'elle souffre. En septembre i854, elle est l'hôtesse du cardinal Dupont, qui a invité en son honneur toutes les autorités départementales : « J'ai passé une mauvaise nuit, très agitée par mon cœur, et ce matin en me réveillant, j'ai une palpitation... Des malaises nouveaux, des douleurs, envahissent mon cœur et me confirment de plus en plus dans la pensée que je suis irrévocablement atteinte d'une maladie grave au cœur.

Puisse cette conviction m'aider à me préparer à la mort et à expier mes péchés par la patience et par le support des épreuves qu'il plaira au Seigneur de m'envoyer ! »

Après l'accident de Compiègne que nous avons relaté, les douleurs de sa jambe devinrent si aiguës qu'il y eut un commencement de tétanos. Durant de longues années elle souffrit de telles migraines qu'elles la clouaient sur son lit en proie à de violents maux de cœur. Elle endurait patiemment et pacifiquement. Une autre fois ce sont des hémorragies qui la mettent à deux doigts de la mort ; on lui administre les derniers sacrements (i3 février 1864) ; niais elle est comme inspirée de

faire une neuvaine à Notre-Dame de la Salette, puis une autre et encore une autre ; vers la fin de la troisième, elle revient à la vie, et, le io mars, au crayon, elle dit dans son agenda : « J'ai fait mon oraison hors de mon lit et à genoux pour la première fois depuis au moins trois mois, je crois. C'est une douce consolation que de prier à genoux. » Dans le courant de celte même année, nous la voyons en pèlerinage d'action de grâces au sanctuaire de la Vierge qui pleure.

Au surplus elle en était arrivée à ce sommet : l'amour de la souffrance: « Le docteur Jousset justifie aujourd'hui mes craintes sur le seul mal qui m'ait jamais inquiétée. Il dirige son traitement de ce côté. Quant à moi, je ne suis pas plus préoccupée que par le passé. Celui qui daigne permettre cette épreuve saura bien me donner tous les courages pour la supporter et surtout l'aimer. Aimer la souffrance de tout genre est l'ambition de mon âme. » Elle se soignait parce que c'est un devoir. Elle obéissait à sa conscience tout autant qu'aux médecins. Que de fois le recours à la prière ne lui a-t-il pas sauvé la vie ! En mai 1878

elle écrivait: « Saint Antoine de Padoue, je vous rends grâces; vous m'avez préservée aujourd'hui peut-être de la mort, ainsi que deux de mes serviteurs. A l'entrée de la rue de Bourgogne, par la rue de Varennes, le cheval de ma voiture a eu peur d'un trou carré où l'on travaillait. Il est tombé en travers du trou ; ma voiture a versé à gauche sur le cheval ; mon valet de pied a été lancé assez loin, le cocher moins loin. J'ai crié: Saint Antoine de Padoue, sauvez-nous ! Je suis sortie par la portière de droite, seulement un peu émue. Personne n'a été blessé, pas même le cheval, et la voiture a eu très peu de chose. »

Quelle tranquillité que cette âme et quelle paix !

Un autre fruit de la souffrance, c'était un détachement progressif de tout et un amour grandissant de la solitude. Un instant (septembre 1887) elle a l'idée de quitter Paris et de se fixer dans un village aux environs d'Étretat : « Bruneval m'intéresse par son aspect austère et loin du monde. Il me semble que j'aimerais à vivre seule ici; je prierais mieux. Plus j'avance dans la vie, plus je voudrais fuir les relations du monde.

Mon âme est toujours triste quand j'ai causé avec une personne qui ne me parle pas des choses de Dieu. » Ne dirait-on pas que les ailes de l'âme s'agitent et qu'elles se préparent au grand vol de l'éternité? L'heure pourtant n'a pas encore sonné.

Ses amis meurent et, par testament, se recommandent à ses prières dont ils savent l'eiFicacité. Ainsi la comtesse de Gontaut- Biron, née Kohan-Chabot : « Je supplie Mme Amédée Thayer de prier pour moi. Je la remercie de ses bons et sensibles soins qui m'ont vivement touchée. Je suis sine qu'elle priera pour moi. Mais je la supplie de me recommander à toutes les bonnes âmes qu'elle connaît et de joindre à mon souvenir celui de mon mari et de ma sœur. » Dans un codicille elle insiste : « Je suis sûre que M",e Amédée Thayer ne m'oubliera pas dans ses ferventes prières. Je la remercie encore des témoignages de son amitié. Je la supplie de penser tous les jours à moi devant Dieu et sa sainte mère, de m'accorder quelques communions... »

Le cardinal Pitra, dont la mémoire reconnaissante n'a rien oublié, lui envoie la Vie du P. Libermann dont il est l'auteur, en

l'accompagnant de cette lettre inédite qui sera comme un post-scriptum à leurs relations solesmiennes :

« Rome, 16 fév. 1873.

« Madame,

« J'ai regretté le court séjour et le prompt départ du T. R. Père Ludovic auquel je n'ai pu confier une réponse à la lettre que vous m'aviez fait l'honneur de m'adresser. Il est bien tard d'y suppléer et pourtant j'aurais un regret de plus en entrant dans les jours de pénitence si je n'avais pas rempli ce devoir. Je dois en outre vous prier d'agréer un hommage qu'il m'eût été agréable d'offrir à notre cher M. Amédée Thayer ; car je me faisais un devoir de lui présenter tout ce qu'il m'était permis d'imprimer, au milieu de beaucoup d'embarras ; et l'une de mes joies les plus consolantes était de voir avec quelle affectueuse et intelligente bonté il accueillait les moindres choses. Malgré la crise où nous sommes, j'ai cédé aux instances d'une congrégation religieuse pour réimprimer un livre depuis longtemps épuisé, et dont peut-être

la première édition sera restée dans la bibliothèque du cher défunt. C'est la Vie du R. P. Libermann, fondateur de la Congrégation des Saints Cœurs de Jésus et de Marie. Cette vie est pleine de tristesse, et par là le récit devient de circonstance. Si vous ajoutez, Madame, aux mortifications du prochain carême l'ennui de lire quelques-unes de ces pages, qui bientôt vous parviendront, l'auteur aura d'autant plus de mérite que votre courage sera plus généreux. Combien j'aurais aimé à pouvoir vous offrir moi-même mes excuses et mon humble hommage ! Je ne sais quel espoir me reste dans mon lointain ermitage de Saint-Calixte de pouvoir visiter un jour votre solitude et vénérer votre Madone couronnée ; je veux même espérer, si Dieu nous prêle vie à tous deux, de décider le cher Abbé de Solesmes à partager ce pèlerinage. C'est peut-être m'abuser de rêves au milieu de la crise violente où nous nous enfonrons chaque jour de plus en plus. Invoquons comme à Saint-Séverin de Paria Y-D. des désespérés qui nous abandonnera d'autant moins que les hou unes nous délaisseront davantage. A défaut de

voyage je puis m'unir de cœur à vos ferventes prières, très chère et très honorée dame, et de loin vous accompagner dans votre sanctuaire. J'ose même promettre d'y joindre la faveur de la bénédiction apostolique que j'aurai sollicitée avant que cette lettre n'ait l'honneur de vous parvenir comme souvenir de votre très dévoué en N.-S.,

« f J.-B. Cardinal Pitra. »

Mgr Mermillod, évêqued'Hébron, vicaire apostolique de Genève, la consulte à propos de l'oraison funèbre de Mgr de la Tour d'Auvergne qu'il doit prononcer dans la cathédrale de Bourges :

« Nevers, 26 sept. 1879.

« Madame,

« Vous trouverez peut-être indiscrète et importune ma démarche; mais votre cœur si brisé comprendra le mien, et me pardonnera cette lettre. Elle concerne le pieux archevêque de Bourges que nous pleurons.

LA FILLE DL GÉNÉRAL BERTRAND 23g

Notre vieille affection s'était cimentée au Concile et près du cœur de Pie IX. Souvent il m'accueillait à Touvent, dans sa demeure épiscopale, il était hospitalier et fraternellement tendre pour l'évèque exilé ; il me confiait ses peines et ses joies ; j'ai su toutes les généreuses complicités de votre charité dans les sollicitudes de son diocèse ; j'en ai gardé le secret, priant dans l'incomparable sanctuaire de Touvent pour vous et pour ceux que vous aimez.

« Les vicaires généraux de Bourges et la famille m'ont demandé de faire son oraison funèbre le jour de saint Charles.

« Oserais-je vous demander de m'écrire ce que vous croyez prudent et utile de dire sur cette grande âme épiscopale, sur ses oeuvres? Je profiterai en toute délicatesse de vos renseignements, pour l'honneur de Dieu et de son fidèle serviteur.

« Notre admiration commune pour lui, et votre dévouement pour l'Église, me donnent le droit de cette demande à formuler; si vous \ voyez L'ombre d'un inconvénient, jetez cette lettre au feu et priez pour l'évèque qui a l'honneur do vous L'adresser.

« Je suis venu célébrer la messe devant

24o UNE AME DE GRANDE DAME

le cœur de sainte Jeanne de Chantai, gardé à la Visitation de Nevers ; j'avais besoin de demander à cette sainte amie de saint François de Sales d'obtenir comme successeur à Mgr de la Tour d'Auvergne un archevêque digne de lui et digne de son frère, l'illustre Mgr André Frémiot qui a honoré le siège de Bourges.

« Veuillez me permettre de vous offrir, pour obtenir mon pardon, une image et la petite relique que m'ont remises aujourd'hui, après la messe, les religieuses de la Visitation de Nevers.

« Agréez, Madame, les hommages bien respectueux de votre très humble serviteur en N.-S. J.-C.,

« f Gaspard Mermillod,

(( Évêque d'Hébron, Vicaire apostolique de Genève. »

(( Je reste ici jusqu'à lundi soir, mais vous pourriez m'adresser les renseignements à l'évêché de Montauban où je prêche la retraite du clergé du 5 octobre au 12. »

Mme Thayer lui répondit : « Msr de Bourges était de ceux dont la main droite igno-

rait ce que fait la main gauche. J'étais trop loin de lui pour connaître ce que cachait son humilité ; ses familiers les plus intimes pourront seuls vous renseigner. En ce qui me concerne, je n'ai pu voir que ce que tout le monde voyait, sa bonté touchante, son exquise délicatesse, sa bonne grâce unie à tant de distinction, de zèle et de piété. Vous voyez donc, Monseigneur, que je ne puis guère vous être utile... a

L'oraison funèbre prononcée et imprimée, M&* Mermillod s'empresse de l'envoyer à Mme Thayer :

v Fernex, dép. de l'Ain, 21 novembre 1879, fête de la Présentation.

« Madame,

« Veuillez agréer l'hommage de cette oraison funèbre ; peinture incomplète du saint ami que nous pleurons avec l'Eglise entière. Vous y lirez vos expressions qui nie parlaient de L'exquise délicatesse de son cœur. J'ai salué au passage Touvent, Notre- Dame, celle maison qui était son doux repos et cette chapelle où sa prière rencontrait vos chers souvenirs.

UNE AME DE GRANDE DAME. — l6.

2/la UNE AME DE GRANDE DAME

« Il y a tant de saints au ciel, on est tenté de demander pourquoi Dieu ne nous laisse pas plus longtemps sur la terre ces grandes âmes qui y seraient si utiles, à l'heure de nos ténèbres et de nos luttes. La douce Providence leur épargne les douleurs et nous les conserve comme puissant appui.

« Priez, Madame, pour l'évêque exilé qui vous demande de recevoir, avec ses bénédictions, ses hommages respectueux en Notre-Seigneur,

f Gaspard, « évêque d'Hébron, v. a. de Genève. »

Chaque année, Mme ïhayer faisait le pèlerinage de ïouvent. On la voyait priant dans un recueillement profond devant le tabernacle, devant la statue de Notre-Dame des Victoires, près du tombeau où son mari et ses enfants l'attendent. Vers la fin, elle consentit à séjourner, partageant ses heures entre la chapelle et l'école. A peine son arrivée était-elle connue que les enfants et leurs parents accouraient. Elle voyait de ses yeux la vitalité et la fécondité de son œuvre. Elle en était consolée. Elle consta-

tait que les archevêques de Bourges étaient bien les continuateurs de sa pensée, les dispensateurs de ses charités et les gardiens de la mémoire de son père. Elle en était heureuse.

Un désir ardent et persistant de la Fille du général Bertrand était de voir paraître une Vie de son père qui eût dégagé de bien des ombres ce mâle et beau visage. Dans ce but, elle avait conservé, classé et confié à M. Ernest Uazy, conseiller à la Cour des Comptes, des documents précieux. C'était un ami, et Mme Thayer appréciait son talent d'écrivain. L'œuvre était commencée. L'auteur en avait même lu les premiers chapitres à Mme Thayer en 1889. La mort a interrompu ce travail. Le P. Ludovic assure dans ses notes que M. Maurice Razy, Fils aîné du défunt, s'était chargé de continuer et de mener à bien cette Vie du général. Nous n'en savons pas davantage.

A cette date de 1889, M,lie Thayer, elle non plus, n'est pas loin de sa Fin. On peut dire que le tombeau qu'elle s'est fait préparer dans sa chapelle, près des siens, et près de l'autel du saint sacrifice, est entr'ouvert.

Déjà, en 1884, elle avait eu une congestion cérébrale qui la laissa paralysée et sans connaissance durant trois heures. On la crut mourante. Depuis lors, elle fut sujette à des étoufîements qui la mettaient dans une sorte d'agonie et qui déterminèrent une angine de poitrine. A plusieurs reprises, le docteur Jousset crut qu'elle allait trépasser. Enfin, ce fut une fièvre étrange dont les accès devinrent de plus en plus fréquents et de plus en plus violents.

Dans l'intervalle des crises, la malade reprenait la plume ou le crayon pour mettre son agenda à jour. En voici quelques notes. Nous sommes à Paris, dans son hôtel :

« 18 novembre 1888 : J'ai aujourd'hui 78 ans. Mon doux Jésus, Marie, ma tendre Mère, pardonnez-moi toutes mes fautes, pendant cette longue vie. Accordez-moi la grâce insigne de ne pas perdre un jour, une heure que votre miséricordieuse bonté daignera m'accorder, sans expier mes péchés, sans vous rendre grâces de vos bienfaits sans nombre, et sans vous aimer de plus en plus à chaque battement de cœur. — Mon Jésus, je vous aime !...

h ier janvier 188g : Mon doux Jésus, Mario, Nuire-Dame de Touvent, ayez pitié de moi pendant celte année. Faites que je vous aime d'un amour ardent, que je ne vive que pour vous, que ma confiance dans votre adorable miséricorde aille toujours s'augmentant jusqu'au dernier -battement de mon pauvre cœur. Daignez bénir tous ceux qui me sont chers.

« ier juin 1889 : Le cher P. Ludovic, frappé par l'altération de mes traits, m'a dit qu'il désirait me donner l'Extrême-Onction. Le cher Père m'a confessée. Il a eu la bonté d'aller lui-même à la paroisse chercher ce qui était nécessaire et il m'a administré ce sacrement béni des malades et des mourants. Cœur adorable de Jésus, Cœur aimé et Immaculé de Marie, bénissez-moi, ayez pitié de moi !

a 2 juin : Communion en Viatique par l'abbé Bertrand qui dit la messe dans ma chapelle. J'ai su par le docteur Jousset que j'étais hier dans un état très grave.

DiVcmbre : « Henriette d'Iïannoncelles, fille de M. de Charette de son premier mariage avec Antoinette de Fitz-James, est morte aujourd'hui, grosse de sept mois, à

Bourlemon, chez son amie la comtesse d'Alsace. Elle est morte comme un ange après 48 heures de maladie. Ses dernières paroles ont été : Mon Dieu, je vous aime!

« ... J'assiste à la messe, me sentant malade. Je suis prise vers 10 heures d'un frisson violent et d'une attaque de nerfs. Je suis obligée de renoncer à recevoir ma famille. Je me couche et la fièvre succède au frisson. »

C'est cette fièvre qui devait l'emporter. Pour la couper par un changement d'air, le médecin envoie la malade à Saint-Germain, sans aucun résultat. Au mois de décembre, il allait l'envoyer à Versailles, quand un accès se déclara. Chaque jour il deviendra plus intense et d'une violence extraordinaire. Tant que durait la fièvre, la malade était plongée comme dans un sommeil léthargique. Immobile, les paupières baissées, elle ressemblait à une personne dont l'âme, reflétée sur le visage, est en ferveur et qui prie. C'esl ainsi qu'elle est morte, le jour de Noël 1889, à 2 heures de l'après-midi, dans sa soixante-dix-neuvième année, sans un râle, sans même un soupir, paisiblement, tandis qu'auprès

d'elle le P. Ludovic et de nombreux amis disaient les prières des agonisants.

On enveloppa lhumble et grande chrétienne dans son habit de tertiaire ; puis, sur sa tête, selon sa volonté, on plaça une couronne d'épines. Trois jours, elle demeura exposée ainsi aux regards des parents et des amis. Ses mains et ses bras restèrent flexibles comme ceux d'une personne vivante.

Jusque dans la mort elle était belle.

Plus tard, on transporta ses restes vénérés à Châteauroux où, dans l'église Notre- Dame, l'archevêque et l'auxiliaire de Bourges, les deux frères Marchai, lui firent des funérailles grandioses. Le soir, à Touvent, le char mortuaire ayant fait le tour du château, le cortège s'arrêta devant la chapelle ; le cercueil, porté par huit hommes, fut descendu, après de nouvelles prières, dans le caveau de famille...

Et c'est là que repose, en attendant la résurrection bienheureuse, cette Fille du général Bertrand dont le cœur avait si noblement battu pour l'Église, la Patrie, la Famille et les Pauvres.

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