‹ La Fille du général BertrandChapitre 12 sur 20 · M*e Edouard Thayer, née de Padoue · texte numérisé non relu

M*e Edouard Thayer, née de Padoue

LA FILLE DU GÉNÉRAL BERTRAND i45

plus impérieux à tous les deux est accompli vis-à-vis de cette pauvre mère; que Dieu l'éclairé! » Le i3 avril suivant : « Je trouve Amédée chez If. Desgenettes. Il lui raconte que sa mère a fait venir tous ses serviteurs, qu'elle leur a demandé pardon des impatiences qu'elle a pu avoir envers eux ; puis Amédée s'est mis à genoux à côté d'elle, et sa mère lui a dit : Quand tu t'es fait catholique, j'ai écrit différentes choses que je crois avoir brûlées ; si je ne l'ai pas fait, je te prie de le faire. »

Malgré tout, lame catholique souffrait : « Je ne puis pas voir sans une tristesse profonde ce lit de mourante qui n'est pas entouré par la prière et les exhortations que nous autres catholiques nous sommes accoutumés à donner aux mourants. Cette absence de toute profession chrétienne, cette sécheresse, cette froideur me font un mal qui épuise mes forces comme si j'avais fait une maladie. C'est donc bien là le protestantisme avec sa raideur et ses sentiments de glace!... Marie (i) (Mme Edouard Thayer) et moi nous nous sentons absolu-

i. M"r Kdouard Thayer, née de Padoue.

Dim AME DE GRANDE DAME. — 10.

i46 UNE AME DE GRANDE DAME

ment des étrangères dans cette maison d'une mère qui a été si bonne pour nous ! . . . Ce sentiment tient uniquement à la différence de notre foi religieuse. Ah ! c'est que là est la vraie différence qui opère la séparation des âmes. Comme je l'ai senti tant qu'Amédée a été protestant!... »

Le 16 avril, veille de sa mort (depuis plusieurs jours Mme Thayer ne quittait plus sa belle-mère et couchait à côté d'elle) :

« Ma bonne mère m'avait demandée plusieurs fois; elle m'a tendrement embrassée à mon arrivée. Vers 6 heures, elle nous a fait mettre autour de son lit et nous a dit les choses les plus tendres sur le bonheur que nous lui avions tous donné. Elle nous a remerciés de notre affection ; elle nous a engagés à rester unis, à nous aimer, à être bons pour tous ceux qui nous entourent. Elle nous a dit qu'elle était dans la plus grande paix ; elle nous a demandé d'aller quelquefois déposer une fleur sur sa tombe ; enfin, elle m'a dit qu'elle bénissait mes frères et qu'elle espérait qu'ils reviendraient à une conduite qui me donnerait du bonheur. »

Le 17, Mme Williams Thayer s'éteignait

doucement : u Ses lèvres cherchaient à articuler fréquemment cette prière : Ayez pitié de moi ; puis : Priez pour moi. »

La préoccupation du salut des âmes, on le voit, présidait à la charité compatissante de M"" ïhayer pour les corps souffrants. Que n'a-t-elle pas fait pour ses frères !

Elle a souffert pour eux et même parfois, à cause d'eux, fait souffrir son mari. Napoléon et Alphonse Bertrand dont la conduite laissait souvent à désirer — la belle-mère mourante de MmL Thayer l'insinuait tout à l'heure, — avaient aussi des manières qui choquaient la délicatesse du sénateur. In jour, à Touvent, le château était plein de personnages. Tout à coup le comte Napoléon, sans être invité, sans même se faire annoncer, tombe là comme un boulet de canon, éclaboussant de son sans-gêne celte société raffinée. M. et Mme Thayer en furent contrariés vivement. M. Thayer sort de la maison et dit au P. Ludovic qui était présent : u Mme Thayer s'obstine à permellre à ses frères de venir librement chez elle. Ehl bien, en voici la conséquence. » Mouvement d'impatience bien naturel et qui

i48 UNE AME DE GRANDE DAME

fut maîtrisé promptement. Mme Thayer, répétons-le, avant tout songeait aux âmes. De là sa condescendance extrême ; elle en sera récompensée dès ici-bas.

Alphonse, le plus jeune, et qui mourut le premier, avait grandi, suivant le mot charmant du P. Ludovic, sous l'œil maternel de sa sœur. Saint-Cyrien, elle l'avait mis en rapport avec l'abbé Desgenettes.

C'est avec une joie délicieuse qu'elle notait dans son journal les confessions et les communions du jeune homme à Notre- Dame-des- Victoires. Hélas ! la vie des camps l'éloigna de la pratique religieuse. Blessé dans la guerre d'Italie, il en revint avec les germes d'une maladie funeste. La grâce l'attendait là. Il lui fît bon accueil. Nous avons sous les yeux une lettre de lui qui révèle une âme d'où n'avait point disparu toute candeur : « Je n'ai pas juré par le saint nom de Dieu une seule fois depuis près de trois semaines, je reste étonné... » Que voilà bien la rondeur et la simplicité militaire! Mais donnons la lettre tout entière :

LA FILLE DU GÉNÉRAL BERTRAND i4g

« Châteauroux, le 26 août i865.

« Mon cher et bon Père, « Je vous remercie de la lettre si aimable que vous avez bien voulu m'adresser à l'occasion de mon retour au Seigneur. C'est à vous que je le dois, ce sont vos bonnes exhortations qui ont fructifié dans mon cœur et m'ont amené à remplir à Pâques mes devoirs de chrétien. Depuis ce jour, je trouve en moi un grand calme, une force morale pour lutter contre les impatiences causées par la maladie que je ne me connaissais pas. Je n'ai pas juré par le saint nom de Dieu une seule fois depuis près de trois semaines, je reste étonné, et ne demande qu'une chose, la continuation de cette quiétude morale qui, depuis longtemps, m'était inconnue et à laquelle je m'habitue avec bonheur. Adieu, mon cher Père, priez Dieu qu'il me continue sa sainte protection et son secours. Si j'ai un regret, c'est de n'avoir pas pu abjurer mes erreurs entre vos mains, le fruit n'était pas mur. u Votre tout affectionné,

a Alphonse Bertrand. »

« llépondez-moi deux lignes si vous en

i5o UNE AME DE GRANDE DAME

avez le temps, et faites-moi envoyer quelques ouvrages de religion très élémentaires qu'un ignorant, comme malheureusement je le suis, puisse comprendre. Entendezvous avec Amédée. »

L'année suivante, le 3 mars, Alphonse Bertrand meurt à Paris où il était rentré pour l'hiver. Mme Thayer, qui l'a toujours suivi de son regard, est là et elle raconte, comme il suit, ses derniers instants :

«27 février 1866. La Sœur Maria m'ayant fait dire à 6 heures du matin que mon pauvre frère a été fort agité pendant la nuit, je fais atteler ma voiture, je l'envoie au P. Ludovic, le priant d'aller rue de Berlin où je le rejoindrai. J'envoie deux dépêches à Napoléon et à Arthur à Châteauroux, leur disant que notre frère est gravement malade. Je les prie de venir. Je trouve le Père rue de Berlin. Mon frère, prévenu par moi, le reçoit avec plaisir. Après la confession, le Père va chercher le hon Dieu et donne la sainte Communion et l'Extrême- Onction. Gloire à vous, mon Seigneur Jésus !

« L'après-midi, Alphonse se lève, comme à son ordinaire. Il veut essayer de déjeuner

LA FILLE DU GÉNÉRAL BERTRAND i5i

devant mon frère Henri, Ernestine et moi. Son énergie extraordinaire fait seule les frais de ce déjeuner. Le bien-aimé malade ne peut plus porter la main à la bouche. Il fait mal à voir. »

Ne dirait-on pas que ce Bertrand voulait mourir debout? Quatre jours plus tard, paisiblement il s'affaissait en présence de ses trois frères et clans les bras de sa sœur, ayant gardé jusqu'au bout la même attitude vaillante.

La conversion d'Arthur fut plus malaisée. Cœur excellent, mauvaise tête. Il était né à Sainte-Hélène et portait dans son sang les troubles désordonnés de cette terre maudite.

A Chateauroux, où il vivait d'une pension modeste qui lui était servie tous les ans, car il avait de bonne heure dissipé son patrimoine, il tomba gravement malade pendant !a guerre de 1N-0. Sa sœur était à Paris. Plusieurs fois il lui écrivit ; mais elle ne reçut les lettres qu'à la lin du siège. M1"" Thayer s'enfuit vers Chàteauroux par le premier train qui sortit de Paris durant l'armistice. Elle arriva le 6 février 1871, à minuit. En la revoyant, Arthur s'écria :

i5a UNE AME DE GRANDE DAME

u J'étais sûr que tu viendrais, même en ballon, si tu n'avais pas pu venir autrement. » Il connaissait bien sa sœur.

Mme Thayer ne quittera plus son cher malade, l'exhortant avec une douceur inlassable à faire avec Dieu la paix. Elle priait, sollicitait des prières, faisait un vœu à Notre-Dame de la Salette. Rien n'aboutissait.

Moins délicat et moins patient fut le comte Napoléon. Il aborde son frère et il lui dit à brûle-pourpoint : « Ah ! çà, tu ne vas pas nous déshonorer en voulant mourir comme un chien ! » Arthur comprit ce langage et il se rendit. En pleine connaissance, il reçut tous les sacrements de l'Église et mourut le même jour que sa mère, le 6 mars.

Dix-sept ans plus tard, le 5 mars, Mme Thayer inscrivait ces mots dans son agenda : « Messe pour mon cher frère Arthur. Devant faire dire la messe demain pour ma bien-aimée mère, j'ai pris ce jour pour mon frère si cher. Que le divin Maître lui donne le repos éternel ! »

Le général vicomte Henri Bertrand était prisonnier en Allemagne quand mourut

LA FILLE DU GÉNÉRAL BERTRAND i53

son frère. 11 revint malade et traîna jusqu'au 22 janvier 1878. Celui-ci était resté fidèle au devoir chrétien. Sans une faute politique qui pesa sur toute sa vie, sa carrière militaire, brillante sans doute, l'eût été davantage encore. Député à l'Assemblée Nationale en 1848, il avait attaché, comme on dit, sa fortune à celle du général Cavaignac. Le Prince Louis, devenu Président de la République, puis Empereur, ne lui pardonna jamais d'avoir oublié ce qu'il devait au nom de Bertrand. Mme ïhayer eut beau multiplier les démarches pour effacer la faute de son frère et obtenir que l'on rendît justice à sa valeur incontestable, incontestée, sa nomination au grade de général se fit attendre. Dès qu'elle fut résolue, Mme ïhayer, grâce à l'Impératrice, qui savait le culte de la Fille du général Bertrand pour son père et la joie qu'elle éprouverait en voyant revivre le titre de « général Bertrand » dans l'un de ses frères, en fut informée la première, de la part de l'Empereur, et par une lettre de l'Impératrice.

Le colonel Bertrand tous les jours allait voir sa sœur après le déjeuner : Mme Thayer

i54 UNE AME DE GRANDE DAME

lui ménage une surprise. Elle a donné le mot au domestique. En effet, lorsque le colonel se présente, celui-ci annonce : « le Général Bertrand ! » Mme Thayer se lève, se jette au cou de son frère et lui montre la lettre des Tuileries. Toutefois, l'Empereur n'attacha pas le vicomte Bertrand à sa personne ; il le plaça dans la maison du prince Jérôme.

Cependant le général déclinait de plus en plus. Sa sœur nous a conservé ses dernières paroles. « M. Le Rebours, curé de la Madeleine, son confesseur, lui apporte les derniers secours de la religion. Il venait de lui donner l'absolution, le saint viatique, les saintes huiles et l'indulgence plénière, quand le général lui dit : « Monsieur le curé, ai-je encore quelque chose à recevoir ? — Non, mon cher général. — Le malade reprend : Eh bien, Monsieur le curé, j'ai donc rempli mon devoir et tous mes devoirs. » Parole tranquille et qui nous semble, dite en face de la mort, superbe. Quelques heures après, lame était devant Dieu.

Reste le frère aîné, le comte Napoléon,

LA FILLE DU GÉNÉRAL BERTRAND i55

celui-là même que nous avons entendu parler, au chevet d'Arthur mourant,

avec la liberté

D'un soldat qui sait mal farder la vérité.

C'était un brave. Horace Vernet l'a peint montant à l'assaut de Constantine et tenant son épée avec un gant jaune. Excentrique, il dut quitter l'armée. Héritier, en sa qualité d'aîné, du majorât de son père, il gaspillait en quelques semaines sa pension, puis se cloîtrait dans une chambre d'hôtel jusqu'au prochain versement gaspillé de même. Sa sœur grondait et pardonnait.

\ ers la tin de sa vie, au Vésinet, où il s'était retiré, il s'était lié avec le curé qui le visitait souvent et faisait avec lui, par suite de quelque attrait pour le jeu peutêtre, mais surtout par condescendance, d'infinies parties de cartes. Le lundi saint 1881, le P. Ludovic était chez M111-' Thayer. Entre le comte Napoléon : « Ma sœur, ditil dès l'abord, je viens l'apprendre une nouvelle qui te fera grand plaisir, à toi el au P. Ludovic : j'ai résolu de faire mes Pâques dimanche prochain et je te demande de venir les faire avec moi au Vésinet. » Vu

i56 UNE AME DE GRANDE DAME

matin pascal, Mme Thayer communiait près de son frère et, quelques jours après, déjeunait chez lui en compagnie du capucin et du curé. Le printemps se passe. Sentant qu'il faiblissait, le comte se rend chez les Frères de Saint-Jean-de-Dieu. Mme Thayer l'y trouve dans un état inquiétant, l'emporte chez elle et le couche dans son propre lit. C'était le 9 juillet 1881. Le curé du Vésinet arrive. Le malade le reçoit avec joie, il se confesse, il communie, est extrémisé et meurt le 26. Mme Thayer, aidée d'une religieuse, lui avait prodigué, sans un instant de relâche, tous les soins de la charité la plus tendre. Elle voulut accompagner son corps à Châteauroux et le déposer dans le tombeau des Bertrand.

Il ne lui reste plus, parmi les proches parents, que l'oncle Bertrand-Boislarge qui lui avait donné Touvent. Plus loin, nous raconterons cette donation. Quand sera construite la chapelle, le bon vieillard y suivra les exercices d'une mission. L'année suivante, étant allé à Paris, il s'y confessera et communiera. Dans un autre voyage à Paris, muni de tous les sacrements de l'Église, il mourra chez elle.

LA FILLE DU GÉNÉRAL BERTRAND i57

Mme Thayer avait, du côté paternel, un cousin éloigné qui, malheureusement, ne pratiquait pas, encore bien que sa conduite fût irréprochable. Henri de Limay habitait près de Chuteauroux. Comme il était bon musicien, elle l'invitait à jouer du violon dans la chapelle de Touvent, quand il y avait fête. C'était un moyen de lui faire entendre la parole de Dieu. En 1887, Henri de Limay tombe malade. Mme Thayer écrit dans son journal le 10 juin :

« J'ai pris la résolution, après avoir beaucoup prié, de parler à mon excellent ami, Henri de Limay, de la confession. Je lui révèle son danger physique, ses trois attaques successives qui lui ont laissé toute la liberté de son esprit, mais peut-être une quatrième attaque sera-t-elle la dernière. Henri est visiblement ému. Je le laisse et j'espère que le Seigneur touchera enfin ce cœur si bon. »

Trois jours après: « ...Aujourd'hui, fête de mon saint de prédilection, mon ami cher et fidèle, Henri de Limay, s'est confessé et a reçu la sainte absolution. Gloire à Dieu, au Sacré-Cœur, à Notre-Dame des Victoires, à saint Antoine de Padoue I »

i58 UNE AME DE GRANDE DAME

Le 20 juillet, d'Etrétat, elle écrit à son cher malade pour l'exhorter à ne plus différer la communion. Il mourut le 3i octobre comme meurent les bons chrétiens.

C'était l'œuvre de la grâce et de son admirable collaboratrice, Mme Thayer.

Elle avait aussi le don de consoler. Le 20 juillet 1846, en effet, après la mort du duc de Fitz-James, cousin de la Fille du général Bertrand, Mme Williams Thayer, la belle-mère, écrivait : « La chère Hortense nous est revenue, après avoir rempli pendant dix jours sa mission d'ange consolateur auprès de sa cousine qui est partie en la bénissant. »

Partout et, pour ainsi parler, sans cesse, nous la trouvons au chevet des malades, des mourants et des morts (1).

« 20 mars i85o. — En sortant de chez la Grande-Duchesse, je vais chez ma cousine, Mme Blount, sachant que sa petite fille,

1. Vers la fin de sa vie, elle apprend qu'un vieil ami, une première fois ramené à Dieu par elle, venait de mourir sans sacrements : « Mon Dieu, quelle douleur ! dit-elle. Ah ! si j'avais été là, les choses se seraient passées autrement. J'aurais parlé. On a toujours peur de dire la vérité aux malades. »

il)(J

Hortense, ma filleule, a la rougeole... J'entre chez l'enfant, qui est sur les genoux de sa malheureuse mère. La petite a des convulsions épouvantables. La rougeole ne sort pas. La pauvre mère tombe aussi dans des attaques de nerfs terribles et la petite reste confiée à mes soins. A 9 heures et demie du soir, les convulsions s'arrêtent. Je rentre chez moi à 1 1 heures.

« 21 mars. — A 11 heures je retourne chez ma cousine. La petite avait une affreuse convulsion. J'ai cru que c'était l'agonie. A 11 heures (du soir), je suis rentrée chez moi, n'ayant plus aucun espoir.

a 22 mars. — An heures et demie j'arrive chez la petite et je ne puis plus me tromper. L'enfant est en agonie. La pauvre mère ne s'en doutait pas. Pour la préparer à son prochain malheur, j'ai dû lui faire remarquer chaque symptôme qui indiquait la fin. Hélas! mon Dieu, je n'avais rien oublié : j'ai retrouvé tous les indices qui ont précédé la mort do mon enfant Henri...

— La mort arrivait à une heure et demie.

— J'ai baigné la belle charmante petite et je l'ai habillée avec ses habits de baptême.

a 23 mars. — Quand l'enfant a été mou-

i6o UNE AME DE GRANDE DAME

lée, je l'ai encore baignée, puis habillée avec un petit manteau de cachemire blanc qui sera son costume dans son cercueil.

« 24 mars. — Je vais chez Gertrude (Mme Blount) à sept heures un quart du matin et je revois encore la belle petite que j'ai placée moi-même dans son cercueil, comme sa mère me l'avait demandé. »

Nous la voyons encore au chevet du duc de Padoue, de son fils Ernest, de Donoso Cortès, de son beau-frère Edouard Thayer, du général Swetchine, de Mme Swetchine elle-même :

u23 novembre i85o. — Mort subite du général Swetchine, âgé de 93 ans. J'apprends ce malheur par un mot du P. de Ravignan. Je me hâte et je trouve la pauvre Mme Swetchine à genoux à la tête du lit de son mari. Elle est angélique comme toujours. Je passe la journée auprès de ce corps et de Mme Swetchine avec M. de Falloux et de Mme de Gontaut. »

Sept ans après, le 10 août : « Visite chez cette chère, chère Mme Swetchine que j'ai trouvée seule heureusement et qui est si près de la tombe. Elle est tout à fait éclairée sur son état; elle sait qu'elle va mourir.

Je lui ai demandé de prier pour moi dans le ciel. »

Mme Swetehine mourut le 10 septembre i857.

« 29 septembre 1807 ». — Elle est loin de Paris : « J'ai reçu une troisième et très intéressante lettre de M. de Boislecomte sur la mort de M'"e Swetehine. Hien de plus édifiant, de plus attachant, de plus saint! Chère, chère sainte, priez pour moi, pour nous ! »

Il ne faut pas omettre ce qui se passa à la mort de Mmc de Saint-Cyran qui n'était ni sa parente ni même une de ses intimes amies. Qand la mort entra dans cetle maison, c'était pour la première fois. Ni les enfants ni les pelits-enfants n'avaient vu mourir personne. La présence et L'expérience de M1110 Thayer fut donc d'un grand prix. Or, en ce temps (novembre i885), M"IC Thayer avait 7.") ans. Malgré son grand Age, elle voulut rester près de la mouiante et recueillir son dernier soupir. Il était dix heures et demie du soir. Aidée par 1rs femmes de chambre, elle fit la toilette funèbre de la défunte el oe rentra chez elle qu'à une heure du matin.

1 M ami; de grande dame. — 1 1 .

i62 UNE AME DE GRANDE DAME

Cette grande dame qui se distinguait, même dans le milieu le plus aristocratique, par sa beauté majestueuse, sa bonne grâce et sa modestie, était exquise de simplicité, de cordialité, d'abandon, avec les petites gens, sans rien perdre toutefois de ce grand air qui rendait impossible la familiarité. Ses domestiques étaient bien payés, bien nourris, jamais surchargés, et, lorsqu'ils avaient passé un assez long temps à son service, elle leur faisait des rentes, les traitait en amis, les visitait comme ses parents. Si une occasion se présentait de leur être agréable, elle la saisissait avec empressement.

Une femme de sa maison met une petite fille au monde. Mme Thayer consigne l'événement dans son journal en ces termes : « Baptême à Ghâteauroux de la petite Marie-Bernadette. Mme Van-Hove, ma femme de chambre, et Achille, mon cuisinier, sont parrain et marraine. Toute la maison est en fête. On dîne bien et on boit du Champagne. »

Les intérêts de ses gens devenaient en quelque sorte les siens. Un jour elle place dans une maison de commerce très chré-

LA FILLE DU GÉNÉRAL BERTRAND i63

tienne une nièce de sa femme de chambre. Plus tard cette jeune fille exprime le désir d'être religieuse. Mme ïhaver la fait recevoir à la Présentation de Tours et elle se rend à la Maison-Mère pour la prise d'habit.

Quoi de plus attendrissant que cette note du journal, au 17 décembre i853 : « Je vais voir Colette, ma vieille bonne, qui nous a tous vus naître, qui était avec nous dans les Provinces Illyriennes, à Sainte- Hélène. Il semble, me dit le médecin, que cette bonne vieille qui a quatre-vingts ans, vous attend pour mourir. Colette a toute sa connaissance; elle est heureuse de me voir, me dit beaucoup de tendresses; elle est tout en Dieu ! »

Elle avait la mémoire du cœur, même pour les serviteurs des autres. Ainsi nous la voyons à genoux (septembre 1880) près du corps de Charles Thélin, vieux serviteur de Napoléon III qu'elle avait connu en septembre 1829, à Arenenberg, quand, un an après son mariage, elle visita la Heine Hortcnse.

Les paysans, dispersés dans les hameaux qui avoisinent Touvent, taisaient en quel-

i64 UNE AME DE GRANDE DAME

que sorte partie de son domestique ou mieux de sa famille. Elle les connaissait tous, les appelait par leur nom, les accueillait avec sa bonté coutumière quand, le matin, ils venaient la prendre après la messe au seuil de la chapelle. De son côté elle allait les voir chez eux, les renseignant, les conseillant, les aidant. Un jour, dans l'une de ces visites charitables, elle remarque un enfant malingre et malpropre. Elle demande de l'eau tiède et un tablier, déshabille l'enfant, et le lave des pieds à la tête, puis elle dit à la mère : « Tenez votre enfant propre et il se portera bien. »

Les malades surtout enlèvent les sympathies de Mme Thayer et provoquent sa charité agissante : « On vient me dire (9 octobre i855) que le bon père Bonjean, vieillard de quatre-vingt-quatre ans, très pieux, est fort mal. Je vais aussitôt chez lui. Je le trouve en effet bien malade. Je m'installe près de lui et j'envoie chercher un prêtre et le médecin. » Dix jours après : a A onze heures moins un quart du soir, ce bon vieillard s'est éteint sans agonie, laissant après lui une impression d'édification profonde. Je ne l'ai quitté qu'après sa mort.

LA FILLE Dl' GÉNÉRAL BERTRAND i65

Je lui ai dit les dernières prières. Je demande au Seigneur une mort comme celle de ce pieux vieillard. »

A ses ouvrières elle demeure fidèle, et s'en fait des amies. Ainsi d'une Maria Carrière cpii, pendant quarante ans, a travaillé pour elle et qu'elle ne cesse de visiter pendant sa maladie. Quand elle est morte, elle écrit : « Son mari me prend en affection et s'épanche au milieu de sa douleur. »

Ce n'est pas qu'elle n'ait point rencontré de déceptions sur le chemin de ses bontés. La charité serait trop douce sans l'ingratitude et trouverait en elle sa récompense. Un jour de septembre 1887, elle écrivait : « J'ai de grands ennuis avec quelques nouveaux domestiques. Je suis convaincue que la divine Providence m'envoie cette épreuve pour me faire pratiquer la douceur et la patience ; mais je réponds bien mal à cette bonté miséricordieuse. » Ainsi s'humilient et s'épurent les grandes Ames. A ceux qui aiment Dieu, disait saint Paul, toutes choses tournent à bien ; et même les péchés, ajoutait saint Augustin.

Elle eut donc parfois à souffrir dans le

gouvernement de sa maison; elle s'en consolait avec les pauvres.

Sa belle-mère, qui l'avait accompagnée dans ses visites, écrivait le 29 octobre 1847 : « Quel noble cœur que celui de ma chère Hortense ! Quelle touchante simplicité dans l'accomplissement de ces aumônes vraiment chrétiennes qui ne se bornent pas à la générosité de la bourse ! Cet ange visite les pauvres, va dans leurs mansardes soulager leurs misères, assouvir leur faim, et elle leur ouvre l'espoir des récompenses qui les attendent dans un meilleur monde. »

A Paris, les informations nécessaires, les précautions prudentes une fois prises, Mme Thayer adoptait des familles à qui elle distribuait des secours de toute nature, y compris des vêtements qu'elle avait confectionnés elle-même. Deux ou trois citations de ses agendas vont nous édifier sur ce point : a Le soir, je travaille pour les pauvres, habitude que je désire toujours avoir. Toutes les femmes de ma maison doivent travailler le vendredi pour les pauvres (le 7 décembre i855). » — « Je reprends ma distribution de bons de viande et de pain et d'argent à mes chers pauvres (le 4 janvier

1869). » — a Je revois mes chers pauvres du mois. Il m'en manque quatre, morts depuis 1870 (le 5 février 1872). » Quand les adoptés ne pouvaient venir chez elle, Mnie Thayer les allait voir : « Après-midi, course avec Mme Van Ilove à Ménilmontant pour voir une pauvre femme bien intéressante qui a le visage dévoré par un cancer (le 3i mars 1877). » Il suffisait qu'une infortune lui fût signalée pour qu'elle s'empressât à la soulager. « J'installe aujourd'hui avec bonheur une Sœur gardemalade auprès de la pauvre Mme Gosselin. » C'était une ouvrière qui demeurait à Paris, rue Saint-Dominique, en face de son hôtel, et qui était en proie à la phtisie galopante. Le jour de Pâques (i865), au retour de la grand'messe, elle monte chez sa malade.

Celle-ci essayait de manger des asperges, mais de grosses gouttes de sueur inondaient son visage. Mme Thayer vit tout de suite que c'était l'agonie. Au lieu de rentrer chez elle pour déjeuner, elle court à la résidence des jésuites et demande le P. Millériot, confesseur de l'ouvrière. Les Pères étaient à table. Le Frère portier refuse d'avertir le P. Millériot qu'il ne veut pas déranger.

i68 UNE AME DE GRANDE DAME

Mme Thayer vivement insiste et obtient du Frère qu'il passe sa carte au saint religieux. Le P. Millériot porte en effet et sans retard les derniers sacrements à l'agonisante. A quatre heures elle était morte.

Ainsi par l'exercice des œuvres de miséricorde, Mme Thayer se préparait elle-même à mourir.

Mais nous n'avons pas épuisé le riche trésor de ses vertus.

L'esprit d'apostolat de Mm' Tbayer : M. de Persigny ; le comte Beugnot. — « Voici le confessionnal de ma femme. » — La Grande-Duchesse de Bade; Mmr de Saulcy, et le P. de Ravignan. — Mission délicate près de l'Impératrice. — Compatissance de la Fille du général Bertrand. — Le P. Ludovic. — Les jalousies de l'amitié. — Les méchancetés du monde. — L'honneur de L'Eglise.

Dans ses relations mondaines, autant qu'avec les siens, l'amour surnaturel des âmes, l'esprit d'apostolat, primait tout chez M""' Thayer.

Maintes fois elle avait rencontré M. de Persigny qui fut longtemps le mauvais génie de Napoléon III, mais dont, semblaitil, les idées s'amélioraient. L'Empereur ne l 'écoutait plus, et M. de Persigny s'en plaignait à M1"0 Thayer. I n jour, le 17 mars i85(j, à l'approche de la guerre d'Italie, elle écrivait : « Dîner chez la duchesse d'Ha-

milton... M. de Persigny est au nombre des invités. Je cause avec lui de la situation politique qui le désespère. L'Empereur ne prend plus conseil que de lui-même. Il est injatué de lai-même, dit M. de Persigny. Il a gravement compromis la France en faisant une alliance secrète avec le roi de Sardaigne... Il faudra qu'il recule, car toute l'Europe est contre une pensée de guerre. M. de Persigny est troublé pour le présent et pour l'avenir. »

Déjà Mme Thayer avait travaillé à rapprocher de Dieu cet homme d'État qui la tenait en haute estime : « 24 décembre i854.

Visite au Père ***, supérieur des ***. Je vais lui demander s'il veut se charger de ramener à Dieu M. de Persigny. Je le prie de venir chez nous avec lui. Il refuse; je le trouve raide et glacial, tout à fait transformé à mon endroit. Je crains de deviner qui m'a desservie auprès de lui. » Rebutée de ce côté, elle s'adresse ailleurs. Le 27 décembre i854, elle écrit : « Visite à Muie Swetchine chez laquelle je trouve M. de Falloux. Je dis à ce dernier le résultat de mes démarches, la décision de M. l'abbé Le Rebours qui a enfin consenti à rencontrer

M. de Persigny à dîner chez nous et je me décide à aller chez Mlue de Persigny. — Visite à M. et M"10 de Persigny; il est convenu qu'ils viendront dîner mercredi prochain avec M. de Falloux et l'abbé Le Rebours. — Mercredi 3 janvier i855 : A dîner, M. et Mme de Persigny, le comte de Falloux, l'abbé Le Rebours. Le dîner a pour but de mettre en rapport M. de Persigny et l'abbé Le Rebours. J'espère qu'un retour à Dieu sera le résultat de cette réunion. Seigneur Jésus, daignez la bénir! »

Une autre fois qu'elle avait à sa table le comte Beugnot, le comte de Kergolay, Cornudet, Lenormant, l'abbé Dupanloup, celui-ci, après le repas, la prend à part : « M. Dupanloup, écrit-elle, m'engage à faire des frais pour M. Beugnot, afin de le pousser à embrasser franchement notre sainte religion; à se confesser enfin... Je ne sais que prier en pareille circonstance. J'ai fait néanmoins de mon mieux pour répondre au désir qui m'était exprimé. » Que de « frais » n'a-t-elle pas faits pour le bien des âmes !

Le P. Ludovic, son directeur et confident, assure qu'elle n'avait Das besoin

d'être encouragée par le clergé. Apôtre, elle l'était toujours. Elle avait reçu, peuton dire, le don d'apostolat, et la grâce pour l'exercer. La confiance que, de prime abord, elle inspirait, lui attirait les âmes et tant de confidences qu'elle en était parfois accablée. M. Thayer, montrant un jour au P. Ludovic un grand canapé dans le salon de la rue Saint-Dominique, lui dit en souriant : « Mon Père, voilà le confessionnal de ma femme. »

Que d'âmes elle a conduites au P. de Ravignan, à M. Desgenettes, curé de Notre- Dame-des-Victoires, au P. Ludovic !

Nous avons dit plus haut la part qu'elle prit à l'abjuration de la duchesse d'Hamilton, cousine de l'Empereur. La Grande- Duchesse de Bade n'était pas au dernier rang de ses préoccupations religieuses : « 4 mars i85o. Visite du comte Théobald Walsh, fils de l'ancienne grande-maîtresse delà Grande-Duchesse de Bade. Il est venu me parler du désir de la Grande-Duchesse de suivre ici de bons prédicateurs. Il me dit aussi le très grand attrait de la Grande- Duchesse pour moi. Il m'engage à en profiter pour le bien de son âme. »

LA FILLE DU GÉNÉRAL BERTRAND i73

On verra par le billet suivant du P. de Ravignan que des relations avaient été nouées par elle entre le saint jésuite et la tante de l'Empereur :

« Madame,

« Je sors à l'instant de retraite et je trouve votre bonne lettre. Le comte Théobald Walsh avait été chargé de m'invtter aujourd'hui pour déjeuner chez la Grande- Duchesse. Le P. de Ponlevoy l'avait déjà prié de m 'excuser. Je lui demanderai de solliciter de la Giande-Duchesse un jour et une heure commodes.

u Mille remerciements de nos bontés.

Agréez mes repects dévoués en Notre-Seigneur,

« X. de Ravignan, s. j. »

« Paris, 28 février i85'». »

Dans un autre billet du a/j mai i856, dont l'autographe est sous nos yeux, c'est M"1 de Saulcy que le P. de Ravignan, par L'entremise de Mmc Thayer, veut bien recevoir. Il se termine par ces mots : « Votre souvenir devant Dieu est de ceux que j'apprécie le plus. »

Enfin, nous apprenons du P. Ludovic qu'elle lui amenait toutes celles de ses amies qu'elle voyait inclinées à la piété. Personne pour ainsi dire ne lui résistait. Parfois cédait-on à ses instances pour lui faire plaisir ; mais le bien s'opérait quand même ; témoin cette âme qui écrivait au P. Ludovic le ier février 1896 : « Il y aura demain trente-quatre ans que je suis allée vous voir uniquement parce qu'elle le désirait. Que Dieu soit béni de son charitable désir ! » Quel ascendant sur les âmes prouve cet uniquement, l'ascendant de la bonté aimable et de la sainteté souriante !

L'Empereur lui-même eut recours à la Fille du général Bertrand pour une mission particulièrement délicate. Il s'agissait de détourner l'Impératrice de certaines relations mondaines et de lui faire écarter quelques personnes des cercles de la Cour.

L'Empereur tenait Mme Thayer, suivant un mot du P. Ludovic, pour la souveraine du bon goût et du bon ton. Elle s'acquitta de sa mission avec un tact exquis, à telles enseignes que, bien loin d'être offensée, l'Impératrice se montra touchée plutôt et reconnaissante. Elle avait elle-même pour

LA FILLE DU GÉNÉRAL BERTRAND i75

Mme Thayer non seulement ae l'affection, mais une sorte de vénération. Après la chute de l'Empire, Mme Thayer, malgré son âge et le mauvais état de sa santé, fera plusieurs fois le voyage d'Angleterre pour aller porter à l'Impératrice ses religieuses compatissances et ses consolations.

Qui n'a-t-elle pas consolé? Le P. Ludovic raconte que lui-même, dans les premiers temps de leurs relations, lui avait fait, dans une lettre envoyée à Touvent où elle était, la confidence d'une épreuve douloureuse. La lettre à peine lue, elle dit à son mari qu'elle a besoin d'aller à Paris et elle arrive au couvent, sans avoir prévenu le Père, le jour même. Elle avait ainsi, ajoute-t-il, des élans de cœur avec tous ceux qui souffraient, et c'est pourquoi le temps lui faisait défaut pour les amis qui vivaient dans la joie.

Ceux-ci ne manquaient pas de se plaindre. D'aucuns même la torturaient par leurs exigences inconsciemment égoïstes et leurs reproches amers. Il y a peu d'amitiés désintéressées. Le cœur, étroit et affamé, veut pour lui tout. Cette Ame large et haute en a souffert. Plusieurs personnes

même, oublieuses de ses bontés, la dédaignèrent et la délaissèrent. Elle n'en parla jamais qu'avec bienveillance, rendant hommage à leurs qualités, rappelant les services qu'elles avaient pu lui rendre, les excusant au besoin et, quand elle apprenait leur mort, priant pour elles. Elle a donc souffert des jalousies de l'amitié.

D'autres jalousies, non plus de l'amitié, mais du monde intrigant et méchant, se levèrent aussi sur ses pas. Sa supériorité éclatante les déchaîna et les exacerba. Des femmes se rencontrèrent qui dénaturaient ses paroles et ses actes, la dénigraient à tout propos, la ridiculisaient pour amoindrir et finalement ruiner son influence. Il y en eut d'implacables. Quelques-unes désarmèrent et s'inclinèrent devant sa charité patiente et sa longanimité généreuse. L'une de ces femmes qui lui en voulait depuis des années sans savoir pourquoi, sans même l'avoir abordée jamais, fut vaincue dès la première rencontre par son accueil tranquille et doux, et si bienveillant que, prise de honte de l'avoir critiquée sans la connaître, et de remords, elle lui fit spontanément et publiquement réparation.

Qu'est-ce que ces souffrances au prix de ses deuils de famille ! Père, mère, frères, mari, enfants, et les meilleurs parmi ses amis, elle avait tout perdu. Ne peut-on pas dire de ses longues années de veuvage sans enfants qu'elles lui furent une agonie et un calvaire? Or, comment une âme qui avait tant souffert et tant pleuré, n'aurait-elle pas appris le secret d'essuyer les larmes et de cicatriser les blessures?

Si accueillante à tous et si bonne pour tous. M,,u Tbayer devenait, quand il le fallait, hautaine et glaciale, foulant aux pieds toute considération mondaine et les vaines formules de la politesse des salons. « Jamais je ne consentirai à vous revoir », écrivit-elle à une personne de son intimité qui, dans un procès fameux, avait été, visà-vis du Saint-Siège, déloyale. Quelque temps après, chez la maréchale Suchet, duchesse d'Albuféra, où elle était en visite, entre cette personne. M"" Thayer se lève, quitte le salon et sort en lui tournant le dos. La Fille du général Bertrand avait de ces indignations Rigoureuses et de protestations éloquentes, lorsque l'honneur de l'Église était en cause.

UNE AME DE QRA1IDI DAME. — 13.

La « lionne catholique ». — La coopération de Mm6 Thayer aux œuvres. — Les émigrés polonais ; les Résurrectionnistes ; l'Orphelinat de Mesnil-Saint-Firmin ; le Bureau Central ; l'hôpital Saint-Joseph ; les pauvres ; les églises ; les œuvres du P. Ludovic. — Expulsions des Capucins.

Ce que fut Mme Thayer pour les œuvres, en particulier pour la presse religieuse et les Congrégations, nous l'avons dit; mais nous n'avons pas tout dit. Rien ne lui tenait plus à cœur que les intérêts de l'Église. On l'appelait « la lionne catholique ».

Il y a plusieurs manières de coopérer aux œuvres. C'est d'abord de donner de son argent. Or, Mme Thayer consacrait aux œuvres le tiers au moins des sommes dont elle disposait chaque année ; à toutes les œuvres : il lui suffisait qu'elles

fussent approuvées par l'autorité; elle avait la même largeur d'âme que l'Église. C'est ensuite de donner de sa personne. Quêter pour les œuvres est chose commune aujourd'hui; mais en ce temps-là c'était chose rare et singulière chez les femmes du monde, même pieuses : la piété n'était point expansive et 0 diffusive » d'ellemême.

Toute jeune, Mmo Thayer s'occupa des émigrés polonais qui s'étaient réfugiés en si grand nombre à Paris, après la révolution de 1800, et dont la misère s'avérait parfois navrante. On organisa à leur profit des ventes de charité et on fit des sermons toujours suivis d'une quête. — « Je vais vendre pour les Polonais, écrit-elle en iN', 1 . Nous ne faisons que 200 francs ! Quelle différence avec nos ventes d'il y a dix ans, alors que nous recueillions dans une seule journée 2 5 et même 26.000! » Les Pères Jérôme Kassewicz et Pierre Semenenko, fondateurs de la Société des Résurrectionnistes pour le relèvement de la Pologne, mirent à profit souvent sa généreuse activité. Ils ne furent pas oublieux, car, à la date du 1 5 juillet 1869, le P. Semenenko

lui écrivait : « Le calice que je tiens de vous et qui me sert tous les jours pour célébrer le Saint Sacrifice, me rappelle aussi, tous les jours, le doux souvenir du donateur (M. Thayer) et me fait prier bien souvent pour lui... Je n'oublie pas votre âme dans mes prières. C'est pour moi un doux devoir de reconnaissance et d'amitié toute chrétienne de vous souhaiter la plénitude des grâces et l'amour de Notre-Seigneur. » La quêteuse n'était pas toujours bien accueillie dans ses tournées de charité. Une dame assaisonna l'offrande qu'elle lui faisait pour les Polonais de ces paroles aimables : « J'espère que les Polonais, du moins les vôtres, ne sont pas des escrocs. » Mme Thayer ne se décourageait pas pour si peu.

Outre l'œuvre des émigrés de Pologne, elle adopta l'orphelinat du Mesnil-Saint- Firmin, au diocèse de Beauvais, que M. Thayer aimait et patronnait. Pendant vingt ans elle a quêté pour cette maison. Longtemps aussi elle a quêté pour le Bureau Central de l'Union des œuvres ouvrières dont M^r de Ségur et le P. Delaporte, supérieur général des Prêtres de la

Miséricorde, furent les premiers présidents. Jusqu'à sa mort, elle resta présidente, très effective et très agissante, des Dames patronnesses de l'Hôpital libre de Saint- Jacques à Paris, fondé par la charité chrétienne en vue d'atténuer le mal souvent horrible causé par l'inhumaine laïcisation des hôpitaux de France. Son médecin, le docteur Jousset, créateur de l'œuvre, avait fait appel à son dévouement cordial pour le seconder dans cette entreprise de première nécessité. Sa bonne grâce et son entrain non seulement charmaient les dames du Comité, mais les électrisaient. Avec elle, on trouvait du linge et de l'argent.

Nous avons noté que, les vendredis, elle travaillait et faisait travailler les femmes de sa maison pour les pauvres. Elle travaillait, à peu près toujours, pour les églises. On ne saurait compter le nombre des ornements sortis de ses doigts d'ouvrière et d'artiste. Notons seulement une chape qu'elle avait ouvragée pour sa chapelle de Touvent, que M. Thayer avait vu commencer et qui lui plaisait. Elle fut inaugurée le jour de Pâques 1871 dans la chapelle

pleine et resplendissante de lumières. Que sont devenues toutes ces richesses où elle avait mis le meilleur de sa foi, de sa piété, de son cœur ?

Parmi les œuvres auxquelles le dévouement de Mme Thayer s'appliquait sans relâche, il faut noter, et dans les premiers rangs, les œuvres propres du P. Ludovic, son directeur. Là-dessus, entendons le Père lui-même : « Le mérite de Mme Thayer a été d'abord de les bien comprendre, puis de les entreprendre avec courage tout en voyant clairement les difficultés considérables qu'elles présentaient. Elle a compris que l'honnêteté doit servir de base aux organisations du travail; qu'au point de vue social, l'honnêteté doit passer avant les pratiques religieuses, attendu que les dévots malhonnêtes déshonorent la religion et sèment autour d'eux par leurs injustices des germes de colère et de vengeance. Elle a compris que, dans le chaos où nous vivons, c'est un devoir impérieux pour les chrétiens de montrer qu'ils sont honnêtes. Et comme on n'est obligé de croire à l'honnêteté de personne sur son propre témoignage, il devient nécessaire de former des

LA FILLE DU GÉNÉRAL BERTRAND i83

associations qui fassent le contrôle de cette honnêteté, comme on fait contrôler l'or et l'argent à l'hôtel des monnaies. IJélas ! personne n'aime à se laisser contrôler. Chacun veut être cru sur parole. D'autre part, il est souvent fort difficile de certifier l'honnêteté d'autrui, ce qui fait qu'on préfère rester chez soi, continuant cet état d'individualisme qui fait ressembler notre société aux grains de sable accumulés sur les bords de la mer, se touchant les uns les autres, sans aucune adhésion qui les empêche de se séparer. »

Le Père continue :

<( Nos œuvres avaient pour but de remédier à ces maux. Par le placement gratuit dans des ateliers chrétiens, elles devaient faire la lumière sur l'état moral de ces ateliers; par le crédit mutuel, elles devaient les associer dans une œuvre commune d'honnêteté qui leur aurait donné de la force et facilité leur réussite.

u Quelle œuvre délicate! Il fallait du courage pour en surmonter les difficultés. M,m> Thayer ne se fit là-dessus aucune illusion. Le 1 4 janvier i884> après avoir causé longuement avec une de nos dames patron-

i84 UNE AME DE GRANDE DAME

nesses, elle écrivait sur son agenda : « La « bonté si touchante du cher Père lui fait « juger son prochain très favorablement. « Pour des œuvres comme les siennes, u c'est un danger. »

« Nous le savions bien et nous ne cessions pas de chercher des auxiliaires qui auraient suppléé à notre impuissance. Nos tentatives sont restées sans succès. Elle écrivait avec vérité, le jour de saint Antoine de Padoue, i3 juin 1888 : « Le cher P. Ludovic est dans une grande peine. Il ne trouve personne dans son Ordre qui consente à l'aider dans ses travaux. Il est seul, toujours seul! Saint Antoine de Padoue, aidez-le, soutenez-le! Faites que les cœurs s'ouvrent pour le seconder dans ses œuvres si difficiles, entreprises uniquement pour votre gloire, ô mon Dieu ! »

Tant qu'elle a vécu, elle a aidé le Père de son travail et de son argent. Le Comité des dames patronnesses se réunissait chez elle et sous sa présidence. Elle faisait courageusement la visite des maisons de travail signalées comme chrétiennes; elle posait aux patrons, avec habileté, les questions les plus précises sur la tenue de leur per-

LA FILLE DL GÉNÉRAL BERTRAND i85

sonnel et elle mettait ensuite sur les fiches Je l'œuvre des renseignements 1res complets. Si beaucoup de dames avaient travaillé comme elle, remarque le P. Ludovic, quelle somme d'informations précieuses qui permettraient de connaître avec certitude, au point de vue moral, ce que valent les ateliers de Paris!

Ces œuvres ont péri, faute d'ouvriers capables de les mener à bonne fin. Mais une idée juste ne périt jamais. Il faut attendre patiemment l'heure de Dieu.

Les décrets sacrilèges contre les congrégations la frappèrent au cœur et les expulsions lui furent une sorte de martyre. Le 5 novembre 1880, elle écrit à propos du crochetage du couvent des Capucins de Paris : « A sept heures du matin, je suis allée rue de la Santé. Je n'ai pas pu pénétrer même dans la rue. Un cordon de sergents de ville barrait la rue à l'entrée, boulevard du Port-Royal. Beaucoup de monde bon, mais aussi du très mauvais. Sers huit heures, des liacres ont passé devant nous, sans doute pour emmener les Pères. Ce sont les pompiers qui ont enfoncé les portes. Oh ! forfait ! Ouelle douleur ! Dix autres

congrégations ont été crochetées aujourd'hui à Paris ! Seigneur, ayez pitié de nous ! »

Vraiment cette âme vivait de la vie de l'Eglise, et c'est là que de tant de vertus admirables il faut chercher la source.

La piété, source de la charité. — Le cardinal Pacca et la fille du général Bertrand. — Privilège de l'autel portatif et de l'oratoire privé. — « Les portiers du bon Dieu. » — A la recherche d'un directeur. — L'abbé Desgenettes. — Le P. Ludovic. — L'oraison; le détachement; le théâtre; les bals; les romans. — Sortie de l'ornière. — Lne retraite fermée. — La journée pieuse de Mme Thayer. — La tertiaire.

S'en souvient-on? Ce furent les conversations et les exemples des Polonais réfugiés à Paris qui révélèrent à Mme Thayer la piété. Le comte Plater, en particulier, l'exhorta à la confession et à la communion de toutes les semaines.

En 1839 nous la trouvons à Rome faisant une retraite de dix jours sous la direction de M. Baudry, réminent sulpicien. Elle en fera une autre l'année suivante avant de rentrer en France, sous la même direction.

Son mari s'en allait à Naples, la laissant tout entière au travail intérieur de son âme.

En ce temps-là le célèbre cardinal Pacca vivait encore. On sait qu'il avait accompagné Pie VII à Fontainebleau. Là, vivant à côté pour ainsi dire du général Bertrand, il l'avait apprécié pour ses grandes qualités d'honnête homme. Touché du respect et des égards profonds que le général avait toujours témoigné au Souverain Pontife quand il était chargé par Napoléon de missions aussi délicates que pénibles, le cardinal lui avait voué une affectueuse reconnaissance. De voir sa fille à Rome, et si pieuse, ce lui fut une joie et comme un ravissement ; il la combla de bontés, s'ingéniant à lui être agréable et utile. Que pourrait-fl faire pour elle? Constatant que, par suite d'une santé frêle, Mme Thayer était trop souvent privée de la messe et de la communion, il songea à lui obtenir le privilège de l'oratoire privé. Mais, d'autre part, une grande partie de sa vie se passant en voyages, elle jouirait peu de cette faveur. C'est pourquoi le cardinal obtint de Grégoire XVI qu'on la traiterait comme une

princesse de sang royal, en lui conférant le privilège de l'autel portatif, le droit de se faire dire la messe dans sa chambre partout où elle se trouverait. On devine avec quelle religieuse et respectueuse gratitude la lille du général Bertrand reçut de la bouche du vicaire de Jésus-Christ cette auguste faveur. Aussi, dans ses bagages, ce qu'elle avait de plus précieux, ce n'était pas ses diamants : c'était son autel. De môme, à Paris, ce qu'il y avait de plus riche ce n'était pas son salon : c'était son oratoire. De même encore, à Touvent, le chàleau semblait n'être qu'une annexe et comme une dépendance de la chapelle. Si quelqu'un s'en étonnait, Mme Thayer, souriante, répondait :

« \ous ne sommes que les portiers du bon Dieu. »

De retour à Paris, elle se met à la recherche d'un directeur. Le religieux auquel elle s'adresse, était de tempérament jovial et d'humeur railleuse. Il pensait corriger ses pénitentes de leurs défauts en s'en moquant. M""' Thayer ne comprenait point la plaisanterie dans les choses de l'âme. Klle en était troublée et même découragée. A bout d'efforts et de patience, elle s'en ouvrit au

igo UNE AME DE GRANDE DAME

confesseur lui-même et, d'un commun accord, l'on se sépara.

Dieu fit à cette âme droite la grâce de rencontrer M. Desgenettes, curé de Notre- Dame-des-Victoires, le saint fondateur de l'archiconfrérie du Cœur Immaculé de Marie, qui confessa aussi M. Thayer (décembre 1842). L'intimité devint bientôt profonde. Chaque vendredi, « le père »

dînait « chez ses enfants ». Un jour qu'il ne pouvait se rendre au repas de famille, il s'excusa par le charmant billet que voici :

« Paris, 3 mars i85^.

« Ma bonne et chère fille, « Vous ne me verrez pas ce soir. Il faut que je sois au plus tard à l'église à 7 heures et demie. Cela dérangerait trop vos habitudes. Vous voyez bien, on ne peut pas être au inonde et à Dieu. Vous êtes le monde pour moi, puisque je ne vois que vous. Le grand Maître m'impose cette privation ; c'est affaire de carême, il faut que je l'accepte.

« Je vous aurais fait un sermon, en voilà le résumé : Nous sommes en carême. C'est un temps de grâce et de salut. Sanctifions-

nous en nous donnant tout à Dieu. Cherchons et pratiquons ce qui lui plaît, mais surtout fuyons, évitons tout ce .qui lui déplaît. Peut-être est-ce le dernier carême que nous verrons ; irons-nous même jusqu'à la fin ?

« Adieu chère fille !

u Tout à vous en Notre-Seigneur Jésus- Christ.

Leur maison devint la sienne, si bien que Pie IX, ayant délégué MgrPacca, neveu du cardinal, pour couronner Notre-Dame-des- Yictoires, le bon curé reçut l'envoyé du Pape à l'hôtel Thayer. Plus tard, tous les ans, il passera une semaine à Touvent, et il dira de la chapelle du château qu'elle est la fille de Xotre-Dame-des-Yictoires.

M. Desgenettes n'en était pas moins un directeur austère. Sa pénitente écrit dans son agenda, le i3 juillet 1844 : «M. Desgenettes me reprend encore fortement, et quand je lui dis que je crois m'être mieux conduite depuis samedi dernier, il ajoute : Moins mal ; voilà tout ce que je puis dire

i9a UNE AME DE GRANDE DAME

de vous. — Mon Dieu, mon Dieu, quand donc cesserai-je de vous offenser ? »

M. Desgenettes mourut le 25 avril 1860. Avant de quitter sa chère fille, il lui avait donné le conseil de chercher un directeur chez les fils de saint François. Dans cette pensée et pour obtenir de trouver le guide que Dieu destinait à son âme, elle commença le mois de Marie. — « Je suis à la recherche d'un confesseur, écrivait-elle le i5 mai. Je vais chez les Capucins et je trouve un religieux qui semble devoir me convenir ; mais jamais je ne pourrai remplacer M. Desgenettes. » Plusieurs fois elle se rendit au couvent de la rue de la Santé. Plusieurs fois elle entendit prêcher le P. Ludovic de Besse, se confessa à lui sans se nommer et finit par se mettre sous sa direction. C'était un jeune prêtre de vingt-huit ans. Elle en avait près de cinquante. Le Père avait déjà publié une étude sur l'ascétisme. C'est ce livre qui fixa son choix. Elle sera la pénitente fidèle du Père et sa dirigée très soumise, jusqu'à la mort, c'est-àdire trente années durant.

Tout de suite le P. Ludovic lui apprend la science des saints, l'oraison. Le P. de

LA FILLE DU GÉNÉRAL BERTRAND i93

Ravignan, nous l'avons noté en passant, avait bien essayé de lui inculquer le goût et l'habitude de cet entretien matinal, sorte de tête à tête et surtout de cœur à cœur avec Dieu, mais sans grand succès, à cause de l'inévitable dissipation où ses rapports avec le monde jetaient, en ce temps-là, son âme. « C'est le P. Ludovic, aimait-elle à dire, qui m'a appris à faire oraison. »

Avant tout il fallait détacher du monde la grande dame. L'oraison et la vie mondaine, il y a longtemps que sainte Thérèse l'a dit, ne vont pas ensemble. Dès 1846, le comte Plater la gourmandait et la conseillait en ces termes : « Votre piété est devenue sèche. Vous avez beaucoup plus d'amour-propre et de vanité qu'autrefois...

Retournez à Rome. Laissez tomber toutes vos relations de Paris qui sont nuisibles à votre àme. » Ouvrons une parenthèse pour faire remarquer au lecteur que c'est M"R> Thayer elle-même qui a voulu enregi>tter humblement ces avertissements charitables d'un ami comme pour mieux en imprégner sa conscience. Dix ans plus tard (18 novembre 180G), elle faisait l'examen de son âme et disait : 0 J'ai aujourd'hui qua-

i94 UNE AME DE GRANDE DAME

rante-six ans et je suis, hélas ! beaucoup trop attachée aux vanités de ce monde pour ne pas le regretter et même beaucoup. Je suis une vieille femme : il ne faut pas que je me fasse illusion là-dessus. J'ai demandé au Seigneur de bien me convaincre de ce que je suis, de m'accorder la grâce de perdre sans amertume ce qui me restait d'agrément et de ne plus songer qu'à préparer mon âme à tous les sacrifices qui me seront imposés pour l'expiation de mes péchés et pour obtenir le ciel. Seigneur, ne permettez pas que les épreuves du corps, du cœur et de l'âme soient au-dessus de mes forces ! »

Nul doute que cette âme loyale ne fut prédisposée aux ascensions les plus hautes et prête en conséquence à tous les détachements, à tous les sacrifices. Au surplus il est manifeste que si elle aimait le monde, ce n'était pas d'un amour coupable. En voici peut-être une preuve dans la note suivante écrite le i3 janvier 1857 au sortir du théâtre : « Le théâtre me produit toujours un effet singulier. Au lieu de me dissiper, de m'émouvoir d'une façon mauvaise, il me fait faire les réflexions les plus

LA FILLE DL GENERAL BERTRAND i95

sérieuses, et j'en sors toujours avec des résolutions utiles. » Le bal ne la passionnait pas davantage. Elle y faisait parfois de l'apostolat, u ?sous savons, a écrit le P. Ludovic, tel homme du monde qu'elle a converti, parce que, le voyant triste, elle l'a pris à part et lui a parlé de Dieu avec onction dans l'embrasure d'une fenêtre pendant qu'on dansait à côté d'elle. »

Quant aux romans, si elle en a lu quelquefois, elle n'y a jamais appliqué son attention : elle tournait rapidement les feuillets pour arriver au bout du volume et voir comment se terminait l'intrigue ; finalement « ils lui faisaient horreur ».

PS l'importe; la vie mondaine, par cela même qu'elle surexcite et flatte la nature, ne saurait être une école de formation surnaturelle. M"1' Thayer, tout en demeurant fidèle, courageusement, aux exercices de piété, faisait peu de progrès dans le chemin de la perfection chrétienne.

L'Age et la maladie vont être pour elle des messagers évangéliques qui seconderont tout à la fois sa bonne volonté et l'action discrète mais continue de son directeur.

196 UINË AME DE GlUNDË DAME

En 1860, à l'approche de la cinquantième année, la santé de Mme Thayer est tellement compromise que son médecin lui interdit les sorties du soir. Tout la préparait donc à goûter les conseils du P. Ludovic et à les suivre. Avec quel respect elle les accueillait ! La page suivante nous le dira :

« Le 5 juillet, le P. Ludovic me parle de l'oraison comme moyen unique et durable d'obtenir l'union intime avec Dieu. Comment arriver à faire utilement cette oraison? Le fait est que jusqu'à présent, au lieu d'avancer dans l'amour de Dieu, je sens bien que je recule. Que le doux Jésus s'empare enfin de ma pauvre âme ! »

Le 7 : « Le Seigneur, la Sainte Vierge, m'ont donné, je crois, le P. Ludovic pour me faire sortir de Y ornière dans laquelle je suis embourbée. J'aurai besoin pour cela d'un effort généreux et persévérant. Mon Jésus, ma tendre Mère, donnez-moi une vraie bonne volonté, l'acceptation courageuse et humble des vérités peut-être pénibles que je devrai entendre..., que je devienne enfin votre plus humble servante. Donnez-moi, Seigneur, la dernière place à

vos pieds, mais donnez-la-moi, de grâce. » Pour affermir ces dispositions saintes et ces résolutions viriles, Mme Thayer, encore bien qu'elle eût suivi chaque année les exercices que prêchait aux dames le P. de Ravignan, voulut faire une nouvelle retraite, une grande, une retraite claustrale, loin du monde, de sa maison, de son mari luimême. Elle s'enferma pour huit jours chez .les Augustines de la rue de la Santé où plusieurs fois elle était allée voir son amie M'ne Swetchine. Ce fut le premier pas d'une ascension mystique qui dura jusqu'à son dernier souflle.

A partir de cette retraite, Mme Thayer a consacré tous les matins, de six heures à sept, une heure entière à la méditation. Ensuite elle entendait la messe et y communiait. Son amour pour l'Eucharistie allait tous les jours s'embrasant. Quand, plus tard, le 20 novembre 1867, ^tre-Seigneur sacramenté prendra possession de la chapelle de Touvent, elle écrira, le cœur débordant de joie :

u Le P. François, Kt'demptoriste, vient me dire la messe à 9 heures du matin. 11 me laisse le Saint Sacrement, but de mes

désirs les plus ardents! Mon Dieu, vous daignez venir habiter dans le tabernacle de notre chère chapelle pour y être loué et adoré. Seigneur, ayez pitié de mon indignité ; renouvelez mon cœur par votre auguste présence. Qu'une grâce aussi grande et aussi précieuse dompte à jamais ce qu'il y a en moi de mal et d'indigne de votre adorable miséricorde. Que mon cœur, que mon esprit, que mon corps se prosternent devant votre majesté; que je vous donne tout, tout ce que vous me demanderez, avec une générosité sans bornes. Bénissez mon bien-aimé Amédée, mes frères, mes belles-sœurs, mon bon oncle, ma tante, mes parents, mes plus chers amis, M. Desgenettes, tous ceux qui se sont recommandés à mes pauvres prières.

Cœur adorable de Jésus, sauvez-nous!

Cœur Saint et Immaculée de Marie, bénissez-moi ! »

Souvent dans la journée, elle retournait à sa chapelle pour de longues adorations. Là, à genoux par terre (les prie-Dieu, du moins à ce moment-là, n'étaient pas pour elle), le haut du corps appuyé ou penché sur le dossier d'une chaise, la tête dans les

mains, elle restait dans cette attitude recueillie, adorante et priante, des heures.

Son âme aussi s'ouvrait aux désirs de mortification et de pénitence. Elle sollicita la grâce d'être reçue dans le Tiers-Ordre de Saint-François. Le P. Ludovic la revêtit, le ier novembre 1861, du saint habit, dans la chapelle de Touvent. A pareille date, l'année suivante, elle faisait profession. Tout le reste de ses jours, elle a suivi ponctuellement la règle primitive. Chaque jour elle était Fidèle à réciter aux heures convenables le petit office de la Sainte Vierge, en y ajoutant les mémoires des saints de l'Ordre, suivant la pratique des Franciscaines de Calais. Comme elle avait quelque intelligence du latin, elle goûtait mieux les saintes prières. Que si, pour cause de maladie, son directeur lui ordonnait de surseoir à la récitation de son office, elle s'en attristait. Le reprenait-elle, c'était une joie. Ainsi, le trente-cinquième jour après la mort de son mari, lisons-nous dans l'agenda : « Le Père m'a permis de recommencer à dire aujourd'hui mon office de la Sainte Vierge, c'est une vraie consolation. »

Outre le chapelet, le chemin de la croix

était sa dévotion favorite. Elle n'y manquait jamais le vendredi... Il lui est arrivé de le faire tous les jours. C'est dans cette intention qu'elle avait voulu qu'on lui en érigeât un dans son oratoire de Paris.

Quand on a vu la chapelle de Touvent, son architecture, ses peintures, son pavé en mosaïque, ses boiseries, ses vitraux, son autel, la statue de Notre-Dame en marbre blanc, il n'est pas difficile d'imaginer la tendre dévotion de Mme Thayer pour la Mère de Dieu.

L'œuvre de Touvent. — L'oncle Bertrand-Boislarge et Touvent. — « Pour trente sous par mois. » — Installation. — Défrichements. — Construction et bénédiction de la chapelle. — Le banquet des ouvriers. — Organisation du service religieux. — Construction de l'école. — La sœur des malades. — Ouverture de l'école ; discours de Mgr Parisis. — Les distributions des prix. — La parure dVmeraudes et les deux couronnes. — Pie IX et N'.-D. de Touvent. — Couronnement de la statue ; discours de Mgr de la Tour d'Auvergne. — Biographie de M. Thayer ; quelques lettres inédites : la fille du roi Jérôme ; dom Guéranger ; cardinal Pitra ; R. P. Jandel ; général Jules Paulin. — Un article de Louis Veuillot. — Donation de Touvent aux archevêques de Bourges.

De toutes les œuvres de Mme Thayer — il faut ajouter ici : et de M. Thayer — celle de Touvent n'est pas la moindre. Touvent, que de fois ce nom est revenu sous notre plume au cours de ces pages ! C'est l'instant de s'y arrêter (i).

i. Cf., sur l'origine de Touvont et la fondation de l'œuvre, la Semaine religieux de Bourges du

Nous avons dit, dès le début de cette brève histoire, que l'un des oncles de la Fille du général Bertrand, Bertrand-Boislarge, avait reçu en part d'héritage une maison de campagne, sise aux environs de Châteauroux, qu'on appelait la Petite-Maison, et une ferme y attenant que, de père en fils, la même famille Marion faisait valoir depuis un siècle et demi. Non loin, il y avait de beaux arbres et de l'espace. Près de la Petite-Maison, le comte Bertrand bâtit une villa plus confortable, et l'espace vide devînt peu à peu un parc élégant. Dans une allée qu'il appela l'allée du général, il fit élever la statue de son frère, pour lequel il avait un culte aussi fervent qu'enthousiaste.. Comme il n'avait point d'enfants, il reportait ses affections sur sa nièce et il n'était douteux pour personne

17 mai 1890. Ces pages, d'une documentation précise, ont été écrites par M. l'abbé Auguste Marchai, vicaire général de son frère et plus tard son auxiliaire, pour ainsi dire sous la dictée de Mme ïhayer elle-même. — Plus récemment, M. l'abbé Saliquet, curé de N.-D. de Châteauroux, dans le même bulletin (9 et 23 mars, h mai 1912), a apporté sur la donation de Touvent aux archevêques de Bourges la riche contribution de ses souvenirs personnels,

LV FILLE DU GENERAL BERTRAND 2o3

qu'à ïouvent c'est pour elle qu'il travaillait.

Pendant les vingt premières années de leur mariage, M. et Mlue Thayer ne firent à ïouvent que de courtes apparitions : l'oncle s'en plaignait et même désertait sa villa. Mais, la mère de M. Thayer étant morte, et rien ne les retenant plus à Drancy, le désir les prit de passer une partie de leurs étés à ïouvent. Un jour, M. Bertrand-Boislarge reçut de sa nièce la lettre suivante : « Mon cher oncle, vous n'allez pas aussi souvent qu'autrefois à ïouvent. Louez-le nous pour six semaines, à un prix dont nous conviendrons. » — « Volontiers, répondit tout de suite L'heureux vieillard. Je vous loue le château, la vacherie, la ferme et les fleurs pour trente sous par mois. » L'arrangement fut conclu et le vœu secret de M. Boislarge réalisé.

Le 8 août 1 85 1 , jour de l'arrivée à ïouvent, M""' Thayer écrit dans son journal : « Matinée occupée à m'installer. Aprèsmidi, visite de mon oncle et de ma tante. Mon oncle me conduit à la statue de mon père que je n'avais jamais vue. Klle n'est pas ressemblante. Après dîner, nous nous

promenons. Je fais une visite à la fermière Mignon qui me connaît depuis mon retour de Sainte-Hélène en 1821. »

Trois ans plus tard, au i5 octobre, nous lisons dans l'agenda : « Mon bon oncle me remet un projet par lequel il me donne Touvent, c'est-à-dire tout ce qui constitue la propriété comme agrément, mais pas les terres qui en font le revenu. Je suis on ne peut plus touchée et reconnaissante de cet arrangement qui me rend entièrement maîtresse chez moi. »

La campagne qui environne Touvent n'a point d'eau. Elle est nue et stérile. Les laboureurs n'en retirent qu'à grand'peine de quoi ne pas mourir de faim. Ils sont pour la plupart minés par la fièvre et ils languissent dans leurs pauvres maisons.

Non moins grande la misère morale. Point d'école à proximité et point d'église. Aussi vivent-ils sans instruction et à peu près sans religion, à telles enseignes que l'une des meilleures familles, les Mignon, incorporés en quelque sorte à la propriété de Touvent, n'allaient aux offices de la

LA FILLE DU GÉNÉRAL BERTK.\>D 2o5

paroisse, à Châteauroux, qu'une fois l'an, le jour de la Toussaint.

Dès l'abord, M. Thayer prend à son service les hommes valides qui manquaient de travail et il les emploie à défricher les terres incultes, à faire des plantations, à ouvrir des chemins, à essayer le labourage à vapeur. L'agriculture dans l'Indre lui est redevable d'une partie de ses progrès.

De son côté, et tout de suite, Mme Thayer, qui, au début, se rendait chaque matin à Châteauroux pour la messe, fit ériger, usant de son privilège d'autel portatif, dans la Petite-Maison, un oratoire et elle obtint aisément du cardinal Dupont, archevêque de Bourges, que les gens d'alentour, les dimanches, y pussent entendre la messe qu'un Rédemptoriste de Châteauroux venait célébrer. Les paysans affluèrent, si bien que le local se trouva trop exigu. — « Bâtissez une chapelle, dit à ses amis le curé de N.-D. des Victoires. Etablissez-y l'Archiconfrérie du saint et immaculé Cœur de Marie pour la conversion des pécheurs. Vous ne pouvez pas créer une paroisse, mais les exercices de la confrérie attireront les gens et peu à peu vous régénérerez ce pays. »

206 Ui\E AME DE GRANDE DAME

Les deux époux se mirent à l'œuvre. La construction commença en i855. Elle dura .deux ans. En même temps, les châtelains agrandissaient le château. 11 reste que le palais du divin Maître l'emporte sur la maison des serviteurs. La chapelle est vraiment un bijou d'architecture romane, sévère à l'extérieur, grave aussi intérieurement, mais surtout gracieuse. Elle est séparée du château, le chemin en est libre, comme pour faire entendre que ce n'est pas tant un sanctuaire domestique qu'un centre commun de prières et un foyer de grâces pour tous. Le bon M. Desgenettes est mort en donnant sa dernière bénédiction à cette chapelle qu'il appelait sa petite fdle à lui et aussi, nous l'avons dit plus haut, la fille de Notre-Dame des Victoires.

Le 8 septembre 1867, le curé de la paroisse Notre-Dame de Châteauroux la bénissait officiellement. L'après-midi, il y eut banquet pour les ouvriers. — « A deux heures, écrit Mme Thayer, a commencé le banquet que nous avons donné dans l'Orangerie aux ouvriers de la chapelle et du château, au nombre de cent douze. Le banquet a été présidé par mon

oncle (l'oncle Boislarge) et par Amédée. Nous n'avons voulu ni toast ni discours. Pendant le banquet, j'ai été causer avec les ouvriers qui avaient l'air ravi. Le parc et la chapelle ont été ouverts à tous et la roule de Châteauroux à Touvent était couverte de monde. Mon Dieu, Vierge sainte, merci de tant de bienfaits, de la grâce de cette chapelle, faites qu'elle soit utile à nos âmes. » Le 5 novembre suivant, le cardinal Dupont consacra l'autel.

Le service religieux fut dès l'abord fort bien organisé. Un aumônier à demeure pour la messe et les vêpres, les exercices de l'Archiconfrérie, les prédications et confessions, la visite des pauvres et des malades. Hien ne fut négligé pour la conversion et le salut des âmes. Deux missions de trois semaines et six retraites de neuf jours ont été données dans l'espace de dix ans. Aussi bien chaque année avait-on la joie de voir quelque prodigue rentrer à la maison du Père, et l'un des premiers, l'oncle Boislarge, celui-là munie qui avait donné Touvent, très bon, très généreux, toujours affable, mais .'levé, aux temps malheureux de la tourmente révolutionnaire, dans l'igno-

rance des vérités sacrées. Ce fut comme le premier sourire et la première réponse de Notre-Dame des Victoires à la foi confiante de ses pieux serviteurs.

Toutefois, l'œuvre n'est pas achevée.

L'école complète l'église ; il faut une école. M. Thayer, qui, toute sa vie, s'était occupé de l'enfance (enfants trouvés, jeunes orphelins, apprentis pauvres, écoles et salles d'asile), en avait dressé le plan lui-même avec une maîtrise consommée et surveillé dans les moindres détails l'exécution.

Elle est située vers le milieu de l'avenue qui mène au château, à côté de quelques fermes. C'est une miniature de couvent à deux ailes : l'une pour l'école, l'autre pour l'asile. L'école est mixte ; mais les enfants ne peuvent pas se voir d'une classe à l'autre, et l'institutrice, de sa place, voit tout le monde. Ni la lumière ni l'air ne manquent. Il y a du feu quand il fait froid et de l'ombre quand il fait chaud Les bienfaiteurs de l'école n'ignorent point que la plupart de ces enfants sont pauvres, frêles, chétifs, et beaucoup brûlés par la fièvre. Chaque jour, on distribue à ceux qui en ont besoin de la soupe, de la viande

ou des légumes, cl plus d'un retrouve la fraîcheur et la vigueur de son âge. Dès la première année, les élèves ont dépassé la centaine.

Des cinq religieuses franciscaines de Calais qui se dévouent à l'œuvre, l'une est détachée pour le service des pauvres et des malades. Elle est sans cesse par les chemins et les hameaux, distribuant des bons de pain, des bons de viande, des vêtements, les remèdes prescrits par le médecin et appliqués le plus souvent par elle. Quelle œuvre ! et que voilà bien la richesse chrétienne s'acquittant, pour la santé du corps et de l'Ame, de sa fonction sociale !

L'ouverture de l'école fut solennisée magnifiquement. Le nouvel archevêque de Bourges, le Prince de la Tour d'Auvergne, était là, et Parisis, le grand évèque d'Arras, l'Ordinaire des religieuses franciscaines. A la messe que célébrait l'Archevêque, M. Thayer chanta. On dit que sa voix était une prière. M-1 Parisis prêcha. De son allocution grave et sereine, nous retenons deux passages qui ravivent, le premier de chers souvenirs, le second, de profondes douleurs saintement supportées. — u ?sous

UNE AME DE GRANDE DAUE. — li.

2io UNE AME DE GRANDE DAME

sommes venus pour répondre à l'invitation pressante d'une illustre famille avec laquelle la divine Providence nous avait depuis si longtemps mis en rapport dans des jours de grands combats. C'est dans son sein et sous son toit que se réunissait, il y a près de vingt ans, celte petite phalange inaperçue au milieu de la grande capitale et qui déjà pourtant marchait à la conquête de la liberté d'enseignement.

Rien n'est plus fort que les liens d'amitié formés au jour du péril par les relations nécessaires de travaux communs et incessants. » Puis, d'une voix émue et que bientôt les sanglots étouffent, l'orateur s'écrie : « Oh ! oui, mon Dieu, bénissez-les, ces chers fondateurs, des bénédictions du temps et de l'éternité ! que leurs nombreux sacrifices se changent en pierres précieuses pour leur couronne éternelle et qu'en attendant, ils retrouvent dans ces pauvres enfants adoptés quelque chose de ces joies de la famille que vous leur aviez données, Seigneur, et que vous leur avez ensuite ravies, sans doute pour qu'ils fussent plus parfaits en vous seul !... » On devine quelles larmes dans les yeux du père et de la

mère et, en même temps, au fond de leurs cœurs, quelles âpres consolations. Et l'école, à son tour, fut bénite.

Aux distributions des prix de celte école de hameau accouraient, avec le clergé et les notables de la région, l'inspecteur d'académie et l'inspecteur primaire. Que ces temps nous paraissent lointains ! Et pas n'était besoin de rendre l'instruction obligatoire, c'est-à-dire odieuse. Les classes regorgeaient d'enfants, si utiles pourtant, à de certaines saisons, et même nécessaires dans les fermes. Même les jours de congé, ils étaient là en grand nombre, dès le matin, près des Sœurs qui leur semblaient maternelles, et ils ne rentraient que le soir. Combien d'écoles laïques sont vides aujourd'hui ! Combien d'instituteurs sont comparables à des gendarmes chargés par le préfet d'arracher les enfants à leurs parents et de les garder à l'école comme on garde les prisonniers !

Tout ce petit monde chantait le dimanche et priait. Sou ventes fois M. Thayer luimême, excellent musicien, faisait des solos que sa femme, à l'harmonium, accompagnait. Ainsi refleurissait ce désert.

ai a UNE AME DE GRANDE DAME

Une antre joie d'âme était réservée au deux époux. L'un des frères de Mme Thayer, Alphonse, le plus jeune, avait oublié dans les camps, nous avons eu l'occasion de le dire, le chemin du confessionnal et de la table sainte. Or, il était gravement malade. Sa sœur, pleine de confiance en Notre-Dame de Touvent, sollicite de la Très Sainte Vierge, sinon sa guérion, du moins sa conversion. En action de grâces, d'une parure d'émeraudes et de diamants, elle fera faire deux couronnes, l'une pour la Mère de Dieu, l'autre pour le Fils de Dieu. Sa prière fut exaucée. Aussitôt, elle confie sa parure à Mellério, l'un des joailliers de Paris les plus experts. L'artiste fit un chef-d'œuvre.

Les deux époux alors partent pour Rome; ils vont implorer de Pie IX, non sans quelque hardiesse, le couronnement en son nom de Notre-Dame de Touvent, faveur considérable, réservée aux statues des églises vénérables entre toutes par leur antiquité ou du moins glorifiées par des prodiges. M»r de la Tour d'Auvergne avait chaudement appuyé la requête de ses diocésains. Pie IX, par un bref tout plein d

LA FILLE Dl (iÉ>ÉHAL BERTRAND 2i3

justes louanges (5 juillet 1866), autorisa le couronnement.

Splendide fut la fête, le i'a octobre suivant. M& Forcade, de Nevers, M«r Fruchaud, de Limoges, et cent cinquante prêtres, escortaient l'archevêque de Bourges. Le préfet de l'Indre était là et le député et le président du Tribunal et le maire de Châteauroux — que les temps sont changés!

— le duc et la duchesse de Padoue, de nombreux étrangers de distinction, et la multitude des pèlerins. Msr de la Tour d'Auvergne prit la parole suavement et brillamment. Faisant écho d'abord à la voix du pape, il dit : « Avec Nous, vous avez compris et senti ce que, dans cette circonstance, le Saint-Père a voulu surtout récompenser et bénir... Son regard a traversé l'espace : il a vu le dévoûment sans bornes aux grands intérêts de l'Église; il a vu la religion et la charité se servant des trésors de ce monde pour faire le bien! Il a vu la maison des pauvres s'éleva nt à coté de la maison de Dieu, la pauvreté de saint François s'abritant à l'ombre des grandeurs de la terre ; il a vu de pauvres enfants recueillis, soignés, élevés, aimés, adoptés comme

2i4 UNE AME DE GRANDE DAME

une nouvelle famille, pieux souvenir d'un passé qui n'est plus et d'une douleur consolée ou du moins sanctifiée par la foi ! Il a vu ce noble et splendide sanctuaire s'ouvrant chaque jour à nos populations des campagnes pour les sacrés mystères et la parole de Dieu; il a vu enfin cette douce et gracieuse image de Marie aux formes si suaves et si pures, où le ciseau de l'artiste a été si chrétiennement inspiré ! Il l'a vue, disons-nous, entourée déjà de la vénération de la contrée, et il a dit dans son cœur de père : Ils ont travaillé pour Dieu, pour l'Église, pour les pauvres; ils ont voué au culte de la sainte Vierge les jours et les forces de leur vie, eh bien! nous donnerons à leurs cœurs si chrétiens et si pieux une récompense qui sera plus qu'une joie, plus qu'une gloire, qui sera une bénédition éternelle ! Nous couronnerons Notre-Dame de Touvent. » Après ces paroles délicates, délicieuses, attendrissantes, l'archevêque chanta la royauté de Marie.

Au jour anniversaire du couronnement (1867), M. ïhayer tomba pour ne plus se relever. Nous avons raconté sa mort.

LA. FILLE DU GENERAL BERTRAND 2i5

Le P. Ludovic lui consacra an tSOq une notice qui fut deux fois chère à la pauvre veuve, d'abord parce qu'elle mettait bien en lumière les qualités humaines et les vertus surnaturelles du cher défunt, puis parce que la mémoire de son pauvre père s'y trouvait victorieusement vengée des calomnies colportées à travers la France par un absurde et odieux libelle contre les sentiments religieux du grand-maréchal.

La publication de cette biographie lui valut de nombreuses lettres qui furent à sa douleur un allégement. Nous voulons en publier quelques-unes.

La première est delà fille du roi Jérôme, Mère Marie de la Croix, religieuse de Notre-Dame aux Oiseaux :

« Paris, 5 juillet 1869.

« Ma bonne Hortense,

w Ce n'est pas sans émotion que j'ai reçu le précieux souvenir que je dois à votre bonne affection. Je n'avais pas Fini de lire la préface, que déjà j'avais reconnu l'auteur, et je me suis réjouie de lui devoir une

2i6 UNE AME DE GRANDE DAME

lecture qui me fait du bien à l'esprit et au cœur.

u Quant au sermon prêché chez les Dominicains, je le trouve admirable et je voudrais qu'il \înt à la connaissance de tous les souverains qui, en le pratiquant, nous rendraient un calme si vivement désiré. Ce sermon est énergique, et il faut avoir eu bien des distractions pour l'interpréter dans un sens défavorable. Aussi vais-je m'empresser de le faire connaître à plusieurs bonnes âmes qui n'y ont rien compris. Veuillez vous charger de dire au bon Père combien je suis reconnaissante en attendant que je puisse le faire moimême.

« Adieu, ma bonne Hortense. J'espère que vous ne partirez pas pour la campagne sans venir m'embrasser. Je vous aime comme on aime lorsque le Cœur de Jésus en est le lien, c'est-à-dire d'une affection qui n'aura pas de fin.

a Votre affectionnée,

« Mère Marie de la Croix. »

La seconde est de l'Abbé de Solesmes, Dom Guéranger :

« Solesmes, le 5 juillet 1869.

« Madame,

a Je m'empresse de vous adresser mes remerciements pour l'envoi qui m'a été fait de l'intéressante biographie de M. Thayer. Elle sera accueillie par les âmes catholiques avec reconnaissance. Car on y apprend à connaître tout ce que la grâce divine a fait en faveur de cet homme vraiment juste, et l'admirable fidélité avec laquelle il l'a reçue et fait fructifier en lui-même depuis son entrée dans l'Église jusqu'à son départ pour le Ciel...

« Je demande bien souvent à Xotre-Seigneur qu'il vous comble de ses grâces, et qu'il daigne aussi fortifier votre santé. Quant à l'âme de votre bien-aimé mari, je prie chaque jour aussi pour elle, mais c'est avec une confiance intime qu'elle est déjà entrée dans le repos des saints.

« Le temps s'écoule et le concile approche. Quelle nouvelle marque de protection Dieu va-t-il donner à son Eglise? .Nul ne peut rien prévoir, mais je crois que l'on doit avoir confiance.

« J'ai vu avec un intérêt tout spécial les pièces placées à la fin de la biographie de M. ïhayer pour réfuter les absurdes récits de M. de Beau terne et je compte m'en servir dans un travail sur Napoléon que je publie dans Y Univers.

u Veuillez agréer, Madame, avec votre bonté accoutumée, l'hommage de mon plus respectueux dévouement.

« f Fr. Prosper Guéranger, « Abbé de Solesmes. »

De son côté, le cardinal Pitra lui écrivait :

« Madame,

« En recevant ces jours-ci un livre qui porte un nom cher et vénéré, je n'ai pu me méprendre sur la bonne pensée qui m'a valu cet envoi. Je remplis le devoir et j'ai l'honneur de vous en remercier, avec plus d'un lecteur impatient comme moi de lire cette belle vie.

« Ce cher M. ïhayer, il suffît de voir au frontispice sa figure, si purement, si loya-

lement accentuée, pour reconnaître ces âmes d'élite qui vont droit au but et qui arrivent au terme comme une flèche, sans dévier. On ne peut les voir passer sans être tenté de prendre aussi l'essor, et d'aller droit à Dieu pour les rejoindre. Plus on a connu ces généreux chrétiens, plus cette émulation et cette consolation sont grandes.

« Je me permets de joindre aussi à cette lettre un mot pour l'auteur présumé, qu'on ne peut d'ailleurs féliciter, sans qu'une part de l'hommage ne reste à la main qui a si bien choisi les souvenirs et recueilli les documents. Tout ce qui appartient au sénateur m'est particulièrement cher. C'était une bonne pensée que de l'aire place également au général Bertrand. J'ai avidement recueilli les moindres détails dont plusieurs, je l'avoue, étaient pour moi une révélation et une agréable surprise.

« Puissiez-vous, Madame, continuer longtemps encore, dans la mesure que Dieu permet, le bien qu'a fait ce bon et généreux chrétien. Quand on a ainsi vécu, d'ailleurs, on ne meurt pas même dans les œuvres qui survivent et qui se retrouvent.

u Je ne puis omettre de m'associer aux anniversaires de l'abbaye de Solesmes et aux prières de toute notre congrégation de France.

u Veuillez agréer, Madame, cette faible expression d'un sentiment dont il me serait difficile de dire la gratitude profonde et respectueuse,

« J.-B. Card. Pitra..

« Rome, en la fête de l'Exaltation de la Sainte Croix,

18 septembre 1869. »

On ne sera pas surpris de trouver ici une lettre du P. Jandel, Maître Général des Dominicains, avec lequel elle avait noué des relations respectueuses et cordiales, à Paris d'abord, alors qu'il n'était que l'abbé Jandel, puis à Rome, dans les différents séjours qu'elle y fit :

« Rome, 8 décembre 1868.

a Madame et soeur en Notre-Seigneur, « Il me tardait de vous remercier des

édifiants et consolants détails que vous avez eu la bonté de me transmettre sur la dernière maladie de votre excellent mari, et sur les exemples de vertu qu'il a donnés à ceux qui l'approchaient. Cette fin du reste était digne de sa vie et Notre-Seigneur a voulu qu'elle en fut le couronnement.

Combien de tels souvenirs doivent adoucir votre douleur et transformer vos prières en cantique d'actions de grâces ! Et cependant je comprends aussi que plus vous êtes à même d'apprécier celui que vous avez perdu, et plus votre isolement doit vous être pénible. Aussi c'est de grand cœur qu'en priant pour votre mari chaque jour à la sainte messe (bien que j'espère qu'il n'en ait plus besoin), je prie en même temps pour la pauvre exilée qui souffre et languit encore ici-bas, tandis que ses désirs et son cœur sont au ciel. Déjà bien des fois je me suis demandé : est-ce que cette épreuve ne vous ramènerait pas à Rome que vous aimez tant et dont l'atmosphère de paix et de recueillement, les sanctuaires et les solennités ont une puissance si grande pour calmer la douleur et ramener le calme dans les âmes affligées?... Si vous nous

déterminiez à ce voyage, j'en serais pour ma part bien heureux.

a En attendant que cet espoir se réalise, agréez, je vous prie, l'hommage de mes sentiments respectueux et dévoués,

« Fr. A. Jandel,

« Maître Général des Fr. Prêcheurs. »

Du monde militaire nous ne voulons citer qu'une lettre. Elle est du général Paulin, comte de Riddags-Hausen.

« Saint-Léger, n juillet 1869,

a Chère Madame Hortense Thayer,

(( Je viens de lire, avec tous les souvenirs de respect et de tendre attachement qui s'échappent de mon cœur, le livre qui me les rend plus chers encore, car dans ces pages se manifestent la noble existence du Grand Maréchal votre père, les qualités aimables de Madame la Comtesse votre mère, les vôtres, à vous, fille modèle entre les plus vertueuses, et celles du tant regretté Amédée Thayer, votre digne et vénéré

époux. Cet écrit, tout rempli des plus beaux discours religieux et historiques, renferme des pensées, des paroles, des faits de toute une famille à laquelle s'est allié mon cœur reconnaissant. C'est le retour toujours présent des plus beaux jours de ma vie, que la bonté de vos proches inaugura pour moi. Car c'est depuis le moment où m'appela près de lui votre illustre père que je me formai à étudier et mettre en œuvre les préceptes des grandes choses, dont luimême fournissait de si parfaits exemples. C'est à lui, par sa liaison avec le tuteur de celle qui devint ma femme et vous aimait tant, que j'eus le bonheur de faire un mariage où, pendant trente années, elle m'entoura de bonheur parfait. Merci, chère Madame, de tous ces écrits des vertus de celui dont le cœur, les pensées, l'existence entière s'étaient assimilés et confondus avec le voire pour n'en faire qu'une vie à deux afin d'offrir à Dieu celle la plus belle, la plus pure et la plus digne de lui plaire. Merci encore de ru' a voir transporté dans ces lieux bénis, où, depuis votre apparition, ce qui éliit presqu'un désert, dans uis pieuses mains, par cet accord de deux

cœnrs, est devenu le lieu saint, l'asile tranquille du pauvre où il trouve réunis la charité, l'instruction et l'exemple de toutes les vertus renfermées dans les célestes paroles de notre divin Sauveur Jésus-Christ.

Croyez, chère Madame, que le temps qui efface tant d'impressions n'aura jamais d'accès sur les miennes toujours vivantes dans mon cœur, et qu'adoucit, lorsque je me sens triste, le premier regard que chaque jour j'adresse à la précieuse image du Maréchal votre père, duquel j'obtins l'inappréciable bonheur d'être devenu l'ami.

u Votre admirateur et dévoué serviteur,

« Général Jules Paulin, comte de Piiddags-Hausen. »

C'est ce brave cœur qui signait une de ses lettres à Mme Thayer « celui qui vous voit à Trieste assise comme une douce colombe dans cette jolie corbeille de fleurs, dont vous étiez la plus fraîche, la plus belle et la plus aimée ».

Nous ne savons si Louis Veuillot écrivit à M1™ Thayer après la mort de son mari. C'est pour nous cependant une de ces pro-

LA FILLE DU GENERAL BERTRAND 2a5

habilités qui équivalent à des certitudes; niais nous n'avons point trouvé sa lettre. A son défaut, nous extrayons d'un article que le grand écrivain publia dans i'i'nir ers (9 juillet 1868) au surlendemain de la mort, les lignes suivantes : « C'était un chrétien plein de foi et d'une grande et douce vertu. 11 donnait généreusement son temps et sa fortune aux bonnes œuvres, servant Dieu de sa personne comme un pauvre, et aimant les pauvres comme ceux qui voient en eux les images de Jésus-Christ... Rien n'égalait son aménité. Il a été fidèle en tout, aux hommes comme à Dieu, et la fermeté de ses principes égalait la douceur et la fermeté de son Ame. »

Dans les préoccupations de sa douleur.

Mme Thayer n'oubliait point l'œuvre de Touvent et elle songeait à en assurer la durée. Bien des fois, du vivant de son mari, ces points d'interrogation s'étaient dressés devant leurs yeux : Qu'adviendrat-il après nous de notre œuvre? Comment assurer la perpétuité du Bervice religieux ? Qui veillera sur l'école? Si un jour la propriété était dépecée, entre quelles mains tomberaient l'école? — et la chapelle!...

L>E AME DE GRANDE DAME. l5.

Le P. Ludovic, confident de ces religieuses angoisses, leur conseilla de donner Touvent à la mense des archevêques de Bourges. L'autorité diocésaine seule peut en assurer l'avenir. Trait de lumière. On réfléchit. On prie. On adopte l'idée. Sur son lit de mort, M. Thayer signa l'acte d'une donation de deux cent mille francs pris sur sa fortune personnelle pour couvrir les frais de l'œuvre dont la mense aurait la charge, avec réserve de la jouissance de cette somme en faveur de sa femme sa vie durant.

La guerre de 1870 éclate et change pour ainsi parler la face des choses en France. Les temps deviennent de plus en plus sombres et l'avenir flotte incertain. Mme Thayer va transformer son testament en donation entre vifs. Au 10 avril 1875, on lit dans son agenda : « Après bien des luttes et des hésitations intérieures, après en avoir conféré avec M. de la Morinière (1) qui donne une pleine approbation à mon projet, j'écris à Mgr l'Archevêque de Bourges pour lui dire que je désire réaliser pendant ma

Page 1