Dans son agenda, 1" novembre
liquement elle ajoutera : « Que sont ces hommages humains devant une seule douleur du cœur ! »
Le général se retira dans l'Indre, à son château de Lalœuf, non loin de Châteauroux, et se donna tout entier à l'éducation de ses enfants.
C'est lui-même qui prépara Hortense à la première communion. Chaque matin, quand l'enfant allait le saluer et l'embrasser, il consacrait une heure à lui apprendre le catéchisme. Elle avait quatorze ans, lorsqu'elle communia pour la première fois.
Ce jour-là, sa grand'mère Bertrand la conduisit en pèlerinage à Notre-Dame de Déols tout près de Châteauroux, où la Sainte Vierge est en grande vénération sous ce vocable populaire : la Bonne-Dame-d'Août.
Ni son père ni sa mère n'étaient capables de la former à la piété. Son père, s'il avait des sentiments religieux, ne pratiquait pas. Sa mère, fille du général comte Arthur Dillon, était venue au monde quand la philosophie voltairienne ravageait l'aristocratie française. Les femmes de ce temps-là n'étudiaient guère le catéchisme. Un grand nombre ne faisaient point de première
communion. Combien n'avaient pas la foi ! Une amie de la comtesse Bertrand avait donné l'ordre de n'appeler le prêtre que lorsqu'elle serait morte. La comtesse n'allait pas jusque-là.
Cependant, la jeune fille, même dans la famille de son père, avait sous les yeux de meilleurs exemples. Sa grand'mère, une sœur de sa grand'mère, Mm de la Glavière, et sa tante. M"" Bertrand-Boislarge, belle-sœur du général, unissaient à une foi vive une piété profonde. Plus tard, Ilortense s'en souviendra.
Le général prenait très au sérieux son rôle d'éducateur. « Ma fille, disait-il, une femme ne doit s'occuper de sa personne que dans son cabinet de toilette. Quand elle en sort, elle doit être exclusivement aux autres et s'oublier, comme si elle n'existait pas. n Arrivait-il à l'adolescente de prendre ses aises, comme par exemple, de s'appuyer sur le dossier d'une chaise : « Allons, allons, ma fille, tiens-toi droite », et. doucement, le général lui tapait sur L'épaule.
11 parait bien toutefois que la comtesse avait sa part dans l'éducation des enfants, car un familier des Bertrand, le général
Paulin, comte de Riddags-Hausen, aidede-camp du maréchal, évoquera plus tard, dans une lettre que nous avons sous les yeux, u cette éducation élevée, commencée et continuée sous le regard si tendrement maternel de la comtesse (i) ».
Pour austère que fut cette éducation, Hortense n'était cependant point recluse. Lorsque, dans la belle saison, ses parents habitaient Lalœuf, elle allait souvent à Ghâteauroux, chez son oncle Bertrand- Boislarge, qui n'avait point d'enfants et qui l'aimait à plein cœur. Tous les jours il l'emmenait en voiture à sa propriété deTouvent.
C'était, aux environs de la ville, tout près d'une ferme, une simple maison de campagne. Mais il y avait là de très beaux chênes, un bois de pins, et de l'espace. M. Bertrand-Boislarge y dessina lui-même des sentiers, des allées; il y planta d'essences variées tout un parc, aujourd'hui superbe, et il y bâtit une villa charmante qu'on appelle le château de Touvent. La jeune fille se plaisait sous la haute futaie et dans les courbes gracieuses du parc naissant.
i. Lettre à Mme Amédée Thayer, 21 août 1875.
C'est d'elle, de ses jeux, de ses rires, de sa voix sonore, plus encore que du chant des oiseaux et du frémissement des brises, qu'au printemps vivait cette solitude. Nul doute que l'oncle Boislarge, en tous ces travaux et dépenses, ne regardât plus loin que le présent.
Hortense fréquenta aussi, au château de Courson, chez le duc de Padoue qui n'avait qu'une fille, Marie, destinée à devenir un jour sa belle-sœur. K 1 1 e y passa même l'été de sa quinzième année avec son père, sa mère et ses frères.
A Paris, durant les mois d'hiver, dans l'hôtel de la rue de Lille, 99, elle recevait ses premières amies : Louise Turgot, Caroline d'Ivry, Adolphine de Pange. Mais ses grande amies étaient les trois filles de la maréchale Lobau qui l'appelait sa quatrième^).
1. On lit dans son journnal : « 4 mai 1SG0. Je vais chez la maréchale Lobau que je trouve sur son lit de mort, changée au point de ne pas la reconnaître. Je prie auprès d'elle. Je L'embrasse et je quitte cette chambre <>ù .j'ai passé les plus heureui jours de nia jeunesse de 10 à 17 ans, depuis notre retour de Sainte-Hélène en 1S21 jusqu'à mon mariage en 1828, »
C'était, en ce temps-là, une jeune fille aussi distinguée que simple, gracieuse et belle, de réserve exquise, de grand air aussi, et d'une démarche incomparable.
Un jour, sous l'Empire, un de ses neveux, la voyant s'avancer dans son vaste salon de la rue Saint-Dominique, ne pourra s'empêcher de lui dire : « Quel dommage, ma tante, qu'on ne nomme pas les impératrices au suffrage universel! Vous seriez certainement l'Impératrice des Français ! »
Les qualités rayonnantes de son esprit se dégageaient d'ailleurs de toute sa personne. Son regard était une lumière. Son sourire était très doux. Des gestes rapides soulignaient sa parole captivante. Elle avait un don de raconter qui donnait aux moindres iucidents de la vie ordinaire une valeur. La rectitude de son jugement se révèle dans les paroles suivantes qu'elle aimait à redire : « Pour ma conscience, j'écoute mon confesseur ; pour ma santé, j'obéis à mon médecin ; pour mes intérêts, je m'en rapporte à mon homme d'affaires. » Quant à son cœur, il était hors de prix ; nous en pourrons dans la suite donner plus d'une preuve.
Voici seulement un témoignage. C'est une femme qui écrit (1) : « J'attendais Hortense et Amédée aujourd'hui, et voilà qu'une lettre m'annonce que leur retour est retardé parce que la chère Ilortense est tombée par-dessus une malle et a le visage et un côté du corps tout contusionnés. » Le lendemain : « Je reconnais le cœur de mon Ilortense dans l'aimable attention qu'elle a eue de m'écrire, malgré son œil meurtri et une douleur de tête intolérable. Elle a eu bien raison de penser que la vue de son écriture me rassurerait et me consolerait plus que tout. » Deux jours après : « Ma chère Hortense est venue me surprendre ce soir, après avoir fait soixantetrois lieues en poste sans se coucher. Elle a trouvé dans son affection pour moi le courage de s'habiller pour venir m'embrasser. Malgré son œil poché, je ne l'ai jamais trouvée plusjolie, toute sa tendresse l'embellissait à mes yeux. »
Telle nous apparaît donc, aux abords de la dix-septième aimée, la (ille du général Bertrand.