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Une ferme bâtie par son père

Les Williams-Thayer. — Amédée ; ses goûts d'arti>te : son protestantisme. — L*' mariage; cantique de Joie <l<- M tmédée Thayer. — Voyages.

— La pestiférée de Rome. A \Ln\< ; la comtesse de Chambord. — Première maternité; premier deuil. — Deuxième maternité; deuxième deuil.

— Troisième maternité ; troisième mort.

Les Williams-Thayer étaient d'origine américaine, et protestants. C'est un de leurs ancêtres qui fonda au xyii0 siècle la ville de Providence aux États-Unis. Il y a une rue à Londres qui porte leur nom : Thayer street, Manchester square. Le père d'Amédéo s'établit à Paris pendant la Révolution. Il eut l'idée de bâtir le passage des Panoramas ; d'où coula pour lui et pour les siens une belle source de revenus. La mère était anglaise. Dieu leur donna trois enfants : une fdle qui mourut bientôt, et deux fils : Edouard, qui entra à l'Ecole

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Polytechnique et devint plus tard directeur général des Postes, et Amédée.

Amédée avait le goût des beaux-arts : le dessin, la peinture, la musique. Il quitta le barreau pour l'atelier de Gros, dont il fut l'élève pendant sept ans. Rossini allait si souvent chez sa mère qu'on pourrait presque le regarder aussi comme un élève de l'illustre maître. Un voyage en Italie avec son frère, sorti de Polytechnique, et un précepteur, perfectionna son éducation. Un peu plus tard, nous le voyons, en compagnie du comte de Montalivet, de Duvergier de Hauranne, du duc de Montebello, de son frère et de cinq autres jeunes gens, parcourant l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande, hospitalisés cordialement et généreusement par l'aristocratie britannique.

Ainsi s'achevait cette culture supérieure dont les raffinements n'excluaient ni le bon sens qui était chez Amédée, si on le peut dire, exquis, ni cet esprit pratique qui, toute sa vie, restera sa note dominante et distinctive.

Le salon de Mme Thayer, où chantaient la Malibran et Sontag, pendant que Rossini tenait le piano, était fréquenté par le

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monde littéraire et artistique d'alors. Dans ce milieu choisi, les deux frères se distinguaient entre tous. Le duc de Reggio, qui commandait la garde nationale, avait admis Amédée au nombre de ses aides de camp . Le temps était venu pour ce jeune homme de songer au mariage : né en 1799, il avait, en 1827, vingt-huit ans. Ses yeux, depuis quelque temps déjà, s'étaient arrêtés sur M11' Bertrand.

Un obstacle toutefois se pouvait dresser devant son rêve, non pas de son côté, mais au regard de ses parents peut-être. Le général n'était pas riche : quelques terres à partager entre ses cinq enfants et cent mille francs de dot donnés à sa fille par l'Empereur. Lui devait avoir, pour sa part d'héritage, plus de deux millions... Quel besoin donc d'épouser une fortune ?

Du côté des Bertrand, le point noir, c'était la religion protestante... Mais n'était-il pas évident que ce jeune homme, si doux, si loyal, si bon, et d'une intégrité de mœurs connue de tous, bien loin de heurter la conscience de sa femme, accepterait plutôt son influence et, peu à peu, se rapprocherait du catholicisme ?

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L'avenir a justifié ces prévisions. On prit de part et d'autre les solennels engagements qu'exige l'Église romaine dans tous les mariages mixtes, et, le 10 mai 1828, les deux fiancés reçurent le sacrement de mariage.

Quelque temps après, Edouard épousait la fille du général Arrighi de Casanova, duc de Padoue, et la fille du général Bertrand retrouvait, dans sa jeune belle-sœur, Marie, sa chère amie du château de Courson.

Presque à chaque page de son journal, Mme Amédée Thayer chante son bonheur :

a Ces vingt-neuf ans ont été pour moi du bonheur sans interruption dans tout ce qui touche à mon cher Amédée. » — « Quelle est la femme qui, comme moi, peut dire à son mari : Tu m'as donné trente-cinq ans d'un bonheur parfait et sans nuage? »

Si, de son côté, M. Thayer en pouvait dire autant, c'est que chacun savait se renoncer, s'oublier pour faire plaisir à l'autre. Point de curiosité ni d'indiscrétion. Le respect de la liberté mutuelle poussé jusqu'au scrupule. Même respect pour le secret des lettres. Et toutes les prévenances.

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Ils ne se quittaient presque jamais. Leur plus longue séparation, nécessitée par un voyage en Algérie où M. Thayer avait des intérêts, a duré un mois (i). Toujours ils voyageaient ensemble. C'est ainsi que, peu de temps après leur mariage, ils visitèrent en Suisse, au château d'Arenenberg, la reine Hortense, marraine, on s'en souvient, de Mm Thayer. Deux années de suite, ils sont allés en Ecosse chez la duchesse d'iïamilton. D'autres fois, en Belgique, en Allemagne, à Madère. Ils ont fait à Home plusieurs séjours et, en France, combien de pèlerinages, à la Salette, à Lourdes, à Paray-le-Monial, à La Louvesc!...

Du premier séjour à Rome, il faut noter un incident qui ne manque point de pittoresque. Par son père, M'"e Thayer était liée étroitement aux Bonaparte. Par sa

i. Durant une de ces séparations, Mmc Thayer eut des ennuis avec son personnel. Le P. Ludovic, au moment du retour, lui conseillait de mettre son mari au courant tout de suite : « Je m'en garderai bien, répondit-elle. Sachez, mon Père, qu'après une séparation, une femme, ù l'arrivée de son mari, ne doit lui montrer que la joie de le revoir. On a toujours le temps de lui parler de choses désagréables, h

mère, née Dillon et sœur de la duchesse de Fitz-James et de la marquise de la Tourdu-Pin-Gouvernet, elle comptait dans le monde légitimiste bon nombre de parents et d'amis. Or, cet hiver-là, i83i-i832, le comte de Ghambord se trouvait à Rome, accompagné de jeunes gens qui étaient attachés officiellement à sa personne. L'un d'eux, le marquis de la Tour-du-Pin-Gouvernet, était le propre neveu de la comtesse Bertrand. Mme Thayer, qui ne connaissait point son cousin, le fit prier de la venir voir. On était alors en grandes colères politiques : « Jamais, répondit le jeune marquis, je n'irai voir cette pestiférée. » Sous l'Empire, M. de la ïour-du-Pin-Gouvernet, qui avait pris de l'âge, s'était aussi un peu calmé. A son tour, étant à Paris, il fit demander à Mme Thayer si elle consentirait à le recevoir : « La pestiférée de Rome, répondit-elle aussitôt de la meilleure grâce du monde mais non sans quelque malice, sera charmée de faire la connaissance de son cher cousin (i). »

(i) Mm* Thayer léguera au fils de son cousin une somme de cent mille francs.

Longtemps après, en juillet 1849, M' Thayer se rencontra à Ems, où toutes les deux faisaient une saison, avec la comtesse de Chambord. De son appareil photographique détachons ces trois instantanés :

« Dimanche, 8 juillet.

« Je me suis trouvée à la messe dans le même banc que la comtesse de Chambord.

Elle est grande, forte, brune ; ses traits sont gros et sa bouche se contracte désagréablement d'un côté quand elle parle.

Mais la bonté, la douceur de son expression font qu'on s'accoutume promptement à son visage, et je ne serais pas étonnée de la trouver beaucoup moins mal, si je la voyais une seconde fois. — La comtesse de Chambord est venue ici dans l'espérance d'avoir un enfant. Quand elle a quitté le banc où nous étions, je me suis levée pour la laisser passer. Elle m'a fait le plus gracieux salut. La bonne Mnie de Gontaut( i ) a sans doute fait un bel éloge de moi à sa Princesse, car elle m'en a rapporté les choses les plus aimables et les plus flat-

(1) Née de Roban-Chabot.

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teuses. Je ne les dirai pas pour mortifier mon extrême vanité ; ce que je dis ici est déjà beaucoup trop.

« Dimanche, i5 juillet.

« La comtesse de Chambord a communié en même temps que nous.

« Nous trouvant sans cesse dans une position embarrassante avec Mme la comtesse de Chambord que nous rencontrons souvent, qui s'arrête pour causer avec Mme de Gontaut, puis qui nous salue toujours gracieusement, nous nous sommes décidés à nous faire présenter à elle. Mme de Gontaut s'est chargée de ce soin. La comtesse de Chambord a été timide, embarrassée, ce que je comprends, car elle sait très bien que nous ne sommes pas légitimistes. Elle est remplie de foi, de piété ; elle parle de Dieu avec amour. Mais quelle fâcheuse chose d'être aussi laide pour une future Reine de France peut-être !... Elle est presque aussi grande que moi, très maigre, très brune de peau ; sa bouche et son visage sont de travers et elle a l'air d'avoir quarante ans !... Malgré cette laideur incontes-

table, elle attire par une grande bonté et une timidité qui intéresse.

« Lundi, 3o juillet.

« Nous prenons congé de Mme la comtesse de Chambord, qui n'a plus été timide, mais gracieuse et très bonne. Je persiste à trouver cette princesse très attachante, malgré l'absence si complète des charmes extérieurs. »

Revenons en arrière.

Le 29 décembre i832, Mme Thayer mettait au monde son premier enfant, Napoléon. Dans sa neuvième année, il fut pris d'une fièvre aiguo qui ne le quitta plus jusqu'à sa mort. Le i'i septembre i84i, on lui fit faire sa première communion, à Paris, rue Ménars, dans l'oratoire privé dont Mmi Thayer avait le privilège. Depuis lors il parut que l'enfant, comme par miracle, ne vivait que de cette hostie. Il disait lui-même : « Je ne vis que parce qu'on m'a fait faire ma première communion. » La pauvre mère resta vingt-huit jours sans se coucher, sans même s'étendre sur un lit pour essayer de dormir : l'enfant était entré dans

une agonie qui semblait près de finir et qui durait toujours. Comme elle avait perdu la voix, Napoléon lui disait : « Maman, ne vous fatiguez pas à me parler. Tenez- vous là près de moi. Pourvu que je vous voie, cela me suffît. » Quand l'enfant, dont elle était a l'idole », eut exhalé son dernier souffle, le i4 septembre, elle s'évanouit et tomba dans un sommeil qui dura dixhuit heures... Quel réveil! Elle n'avait plus d'enfant !

Quarante-deux ans plus tard, elle écrira : « Merci, mon Dieu, d'avoir donné si tôt le ciel à mon premier-né ! »

En 1839, à la suite d'une neuvaine à Notre-Dame del Pilar, la miraculeuse madone si chère à l'Espagne, elle était mère une seconde fois ; hélas ! pour bien peu de temps encore : son second fils, Henri, mourait le 17 juin 1840 et, navrée tout ensemble et résignée, elle écrivait à cette date : « Ah ! mon Dieu, mon sacrifice est accompli. Mon enfant jouit du céleste bonheur. Il ne souffre plus. Je vous bénis, je vous aime, je vous rends grâces de tout. »

Les berceaux restaient vides au foyer

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domestique. Sept ans après la mort d'Henri, le 29 août 1847, à la Louvesc, Mme Thayer écrivait dans son agenda :

u Confession et communion avec Amédée au tombeau de saint François Régis. J'accomplis le vœu qu'on m'a engagée à faire l'année dernière pendant ma retraite au Sacré-Cœur à Chambéry. Je demande la grâce de redevenir mère ; mais c'est pour le bonheur de mon cher Amédée que je la demande. Pour moi seule je ne la demanderais pas. » (1)

Cette grâce, cette joie, leur furent accordées, mais pour quelles nouvelles douleurs !

Écoutons Mme Williams-Thayer parlant de sa belle-fille : « ?seuf mois de précautions et de privations n'ont pu sauver ma malheureuse fille du nouveau malheur qui vient briser nos cœurs. Cet enfant si fort, si beau, qui devait fixer le bonheur auprès

(1) Le U octobre 1848, en la fête de saint François, elle écrivait, préoccupée de cette nouvelle maternité « Messe pour fêter ce grand saint patron de ma mère. Si j'ai un garçon, je voudrais lui donner saint François d'Assise pour patron et tout de suite je mets mon pauvre enfant sous la protection de ce saint. »

de ses adorables parents et contribuer au nôtre, a perdu la vie en quittant le sein de sa mère. Pauvre mère ! Aucun cri de son enfant ne lui a fait oublier les horribles douleurs qu'il lui avait causées !... Que je souffre de n'avoir pas la force d'aller auprès de ma fille chérie dont l'angélique piété soutient les forces dans cette douloureuse épreuve ! Quand on lui annonça son malheur, elle dit : Dieu me l'a donné, Dieu me l'a ôté ; que le saint nom de Dieu soit béni ! »

Mais de toutes les tristesses de la mère la plus poignante fut l'incertitude où l'on resta si l'enfant, quand il reçut le baptême, était vivant ou mort.

En vérité, Dieu est déconcertant parfois pour ses amis, et il faut se souvenir ici de ce personnage biblique, Elcana, dont il est parlé au premier livre des Rois et qui disait à sa femme Anna : a Pourquoi pleures-tu? Ne suis-je pas là? Est-ce que je ne vaux pas mieux pour toi que dix enfants ? »

Et, en effet, M. Thayer était un mari incomparable. Par les brèves citations que nous avons faites, on a pu constater deux choses, c'est à savoir que la fille du général

Bertrand s'était élevée à une haute piété, et que M. Thayer, non seulement avait abjuré le protestantisme, mais était devenu un catholique fervent.

En marche vers la piété. — M. Thayer, en secret, étudie la religion catholique. — A Pau, le P. Ducreux. — Aux Eaux- Bonnes, l'abbé de Dreux- Brézé. — Aux Eaux-Chaudes, les deux pasteurs protestants. — A Paris, le pasteur Goquerel. — Abjuration. — Vie nouvelle ; vie de bonnes œuvres.

Nous avons dit que si Hortense Bertrand avait été élevée chrétiennement, elle n'avait pu être initiée à la piété ni par son père ni par sa mère. Ce fat le comte Plater, un réfugié polonais qu'elle rencontra en i83o, à Paris, chez sa belle-mère, qui lui ouvrit les yeux. « Sans la communion hebdomadaire, lui disait-il, vous ne serez jamais une chrétienne robuste. » A cette époque où les mains froides du jansénisme glaçaient encore en France les meilleures âmes, il fallait quelque courage pour en venir là. Tout de suite Mme Thayer en vint là.

Cette fidélité de tous les dimanches à la Sainte Table s'entretenait en elle par le goût de graves lectures sur le dogme, la morale, l'ascétisme. Elle se passionnait pour les questions religieuses. Elle voulait approfondir pour soi d'abord, pour les autres ensuite, la religion. De là aussi son attrait pour la conversation des prêtres. A Rome, elle était heureuse des visites que lui faisaient les abbés Gerbet, Baudry, de la Bouillerie, Charles Gay (1), Jandel, futur général des Dominicains, et des prêtres polonais. A Paris, elle eut de fréquents rapports avec le P. de Ravignan. Nous en parlerons plus tard.

La réserve religieuse dont Mme Thayer usa vis-à-vis de son mari ne fut pas, croyons-nous, étrangère à la conversion de celui-ci. Elle le savait de bonne foi et si loyal que volontiers elle eut dit de lui ce que Newman disait de lui-même : Il n'a jamais péché contre la lumière. Point

i. Mgr Gerbet, mort évéque de Perpignan; Mgr Baudry, de Périgueui; Mgr de la Bouillerie, coadjuteur de Bordeaux ; Mgr Gay, évèque d'Anthédon, auxiliaire de Poitiers.

d'observation ; moins encore de discussion. Elle priait. Elle offrait à Dieu pour l'âme chère ses souffrances. Elle donnait l'exemple d'une vie catholique pleine.

M. Thayer usait du même délicat procédé. Tout le travail préliminaire de réflexions et d'études, de défrichement pour ainsi parler, il le fît en silence. Pour ne la troubler point, pour ne pas non plus lui donner des espérances qui auraient pu être illusoires, il ne lui parla d'abjuration que lorsque tout fut décidé.

Cependant, une germination sourde d'aspirations, de sentiments et d'idées catholiques se faisait dans son âme.

Par suite de divers accidents, la santé de Mme Thayer s'était ébranlée. On prend le chemin d'un climat moins âpre, l'hiver, que celui de Paris. On s'installe à Pau. Les matins, tandis que sa femme, le plus souvent alitée, priait et lisait, M. Thayer, fidèle à ses habitudes d'art, alternait la musique avec la peinture. Les soirs, enfermé dans son cabinet, tout près de sa chère malade, il se plongeait mystérieusement dans l'étude des plus hautes questions de controverse religieuse. Ce travail

dura plusieurs années, sans que personne le soupçonnât. De jour en jour la lumière se faisait et l'ombre protestante reculait. Toutefois, sur de certains points, des obscurités persistaient, et M. Tbayer voulut interroger successivement des prêtres et des ministres.

Le P. Ducreux, missionnaire de la Miséricorde, se rendit, de Bayonne où il prêchait le carême, à Pau. M. Thayer, accompagné de sa femme, débordante de joie à la nouvelle soudaine du travail qui s'opérait dans cette âme, leva voir, et il ouvre successivement la Bible protestante et la Bible catholique, la Symbolique de Mœhler et la Discussion amicale, lui montre les passages soulignés et annotés, demande les explications les plus précises sur les difficultés qui l'arrêtent. Après deux grandes heures d'entretien, le P. Ducreux lui dit : « Au revoir! Je serre la main d'un catholique. »

Cependant, l'œuvre de la grâce n'était pas achevée. \u\ Eaux-Bonnes, M. Thayer fut mis en relations avec L'abbé de Dreux- Brézé (1) qui venait d'être ordonné prêtre.

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